JE
sur Law (1), de cette Notice où se trouvent les pages que je transcris :
« A mesure que Vactivité du travail augmente dans un » pays, que l'industrie et le commerce y acquièrent plus de » développement, les produits, plus midtipliés, doivent s'é- » changer avec plus de rapidité; la circulation doit augmen- » ter dans la même mesure que la production. Alors le nu- » méraire, moyen des échanges, doit devenir plus abon- » dant, parce qu'il est toujours attiré là où il est néces- » saire. Bientôt au numéraire, moyen lent et coûteux^ doit » succéder le papier, moyen facile^ prompt et très écono- » mique.
» Une banque de circulation opère donc une véritable )) multiplication de numéraire, ou, s'il l'on veut, augmente » le moyen des échanges en métamorphosant les effets de » commerce en billets circulant comme la monnaie elle- » même ; ces billets augmentent d'autant la masse du nu- » méraire, en remplaçant les métaux dans tous les paye- » ments d'une certaine valeur.
» Les papiers qu'escompte une banque sont des délé- » gâtions dans un produit à venir ; une banque, en les ac- » ceptant et en donnant ses billets à sa place, garantit le » produit avenir; si elle se trompe, son capital est là pour » répondre ; c'est un fonds d^assurance contre les erreurs. y> Le papier arrive donc, par les banques, à la réalité de y> Vor, »
Mais non ! A peine avez-vous effleuré la question du crédit appliqué au travail, question qui a plutôt reculé qu'avancé depuis 1716, année dans laquelle un édit accorda à Law l'autorisation d'établir sa banque. De la question de la liberté des banques, pas un mot dans votre rapport. Tout ce qu'on y trouve, c'est ce triste arrêt que l'avenir heureusement réformera : « Le crédit universel, ^est Vimpossible.^
(1) Law et de son système de finances^ par A- T^UERS. Encyclopédie progressive. 1828,
Pourquoi donc le (Téiiit universel serait-il impossible, dans une société qui a pour régie générale le travail? Ce qui manqua au levier de Law, ce fut un point d^appui en France; aussi ful-il obligé d'en chercher un, qui n'était pas solide, sur les bords du Mississîpi. Mais, s'il avait eu pour point d'appui, en 1716, le travail tel qu'il s^est développé, sous tant de formes diverses, en Europe, depuis deux siècles, qui peut dire oii se filt arrêtée la révolution pacificatrice et sociale entreprise par le génie financier de Law, et qu'accomplira la liberté des banques? Je nomme la liberté des banques, parce que je ne sais qu'un moyen de suppléera l'absence de génie dans l'iiomme qui gouverne, c'est ' par l'émulation de la liberté. La lij^erté , c'est l'esprit de tous : l'esprit de tous est au génie d'un seul ce que la monnaie d'une pièce est à cette pièce indivisée. On dit aujourd'hui : Effets de commerce; pourquoi ne dirait-on pas bientôt : Effets de travail ? Le jour où l'on dira Effets de travail^ on sera bien près du Crédit universel. Ne vous souvient-il donc plus d'avoir écrit ces lignes à l'occasion de Law et de son système de finances :
« L'objection qu'on pourra éternellement adresser à un
» CRÉDIT TROP RIEN 0RGA^'ISÉ, c'cst la faculté d'abuser de
» la richesse qu'il procure aux gouvernements; à quoi
» on pourra faire une réponse : Les fils de famille et les
» États dissipateurs qui n'ont pas de crédit U'ouvent des
» usuriers qui les ruinent. Ils se procurent donc les
» mêmes moyens de dépense, seulement ils les payent
» plus cher. Louis XIV, sans crédit, avait pu dépenser au-
» tant que l'Angleterre et la Hollande, mais il avait payé
» l'argent 10, 20 et jusqu'à 50 0/0. »
Ne penseriez-vous plus, en 1850, ce que vous écriviex en 1828? Seriez-vous donc d'avis que l'usure ^én^rate est préférable au crédit universel ? Ce que vous disiez si bien de Louis XIV payant l'argent 10, 20, 50 0/0, ne s'applique-t-il pas tout aussi justement à ces paysans que vous dépeignez ainsi dans votre rapport :
« Est-il facile, est-ii désirable d'encourager la passion de » nos paysans, qui déjà achètent plus de terres qu'ils n'en » peuvent payer ; qui les achètent plusieurs années avant » d'en pouvoir payer les prix, et qui s'épuisent pour en » créer la valeur? »
Si, comme vous l'avez dit fort justement, le papier qu'escompte une banque est « une délégation dans unp7^oduit à ve- » nir, » pourquoi donc l'ouvrier laborieux, économe et prévoyant, serait-il exclu de toute participation au crédit? Pourquoi ne serait-il pas fondé à lui demander les avances nécessaires à l'achat d'instruments de travail et à l'approvisionnement des matières premières destinées par lui à se convertir en matières ouvrées, ce qui équivaudrait soit à une augmentation indirecte du salaire, soit à un abaissement du prix de revient? Qu'y aurait-il donc là d'impossible et de fâcheux ?
§ III. — Colonisation.
Vous dites :
« La colonisation sera impossible sans Vintervention de » VÉtat.
» Votre Commission, en adoptant la colonisation comme » moyen de prévoyance, humain^ sage., 'politique et prati- » cable^ l'a renvoyée à la seconde de ses sous-commissions, » pour l'examiner surtout au point de vue du soulagement » des classes pau\Tes et souffrantes. »
Ce qu'il y a de plus convenable, c'est d'attendre le dépôt de ce rapport que vous annoncez, pour démontrer ce qu'il y a d'erreurs renfermées dans les quelques lignes que je viens de citer. Je vous ferai remarquer seulement que l'État intervient toujours dans toutes les combinaisons que vous présentez. M. Louis Blanc et M. Cabet, s'ils ne sont pas ingrats, devront vous en savoir gré et vous en féliciter.
§ IV. — Abolition de la mendicité.
Voilà un litre qui promet ! Il ne m'appartient pas; je le
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copie dans votre rapport, sans y rien changer. Cette fois, je n'en doute pas, vous aurez le courage de l'œuvre que vous avez entreprise. Si l'intrépide charité de saint Vincent de Paul vous manquait, la froide insensibilité de Malthus ne vous manquerait point. Sous vos yeux est la plaie : non, vous ne les en détournerez pas ; votre main va la sonder, car si vous n'osiez pas sonder une plaie par ce motif qu'elle est rouge, infecte et "purulente, comment vous y prendriezvous pour la sécher et la guérir? J'en conviens, c'est une plaie hideuse que la mendicité, mais le devoir n'en est que plus impérieux de ne pas attendre que la gangrène s'y mette et que l'amputation soit nécessaire.
J'ouvre donc votre rapport. Ahl je ne m'étais pas trompé, car les premières lignes qui frappent et arrêtent mes regards sont celles-ci :
« L'abolition de la mendicité est l'un des soins qu'une so- » ciété bien organisée doit prendre d'elle-même. Mais il ne » faut pas qu'elle fasse comme ces médecins inhabiles qui » croient avoir guéri un mal en le répercutant dans Vinté- » rieur du corps humain. »
BienI très bieni monsieur!
« Ce mal, disparu en apparence, n'^en est que plus dange- » reux. »
Encore mieux : continuez ! continuez I
« Il faut s'occuper de créer partout des établissements » dans lesquels le mendiant volontaire ou forcé puisse trou- » ver un emploi pour ses bras, un asile pour ses infîr— » mités.
» Les DÉPOTS DE MENDICITÉ cxistcnt daus plusieurs de nos » départements. Examiner leur organisation, pour les gé- » néraliser et les perfectionner, est l'un des soins qui ont » été déférés h la sous-commission chargée des établisse- » ments relatifs h la vieillesse. »
Comment! c'est là votre conclusion! Comment! vous n'en avez pas trouvé d'autre I Que diriez-vous du médecin im-
posteur qui, parce qu'il aurait bandé la plaie au lieu de la sonder, prétendrait qu'elle a cessé d'exister? N'est-ce pas
là ce que vous proposez? N'est-ce pas là ce que vous faites? Abriter la mendicité, est-ce donc l'éteindre? Les Workhouses^ maisons de travail, où le pauvre est condamné au supplice du tread wheel, roue qui tourne dans le vide, ont-ils donc ralenti, en Angleterre, le progrès du paupérisme et mis une digue à l'invasion de la misère ? — Non. Le nombre des pauvres enfermés dans lesWorkhouses et de ceux secourus à domicile n'a pas cessé de s'accroître, chaque année, dans une proportion moyenne de 7 à 10 0/0, ainsi que cela résulte du tableau suivant (1) :
Année
Population.
Pauvres des Wcrkhouses.
Pauvres secourus à domicile.
Total des pauvres.
Étrange manière d'abolir la mendicité que d'accroître le paupérisme! Convenez-en. Peut-être, avant de recommander les dépôts de mendicité, eussiez-vous bien fait de méditer ces paroles de M. Marbeau :
« Les réunions de pauvres sont toujours mauvaises; il » ne faut pas laisser fermenter la misère. »
Paroles très sages corroborées par ces chiffres effrayants du môme administrateur :
« On évalue au sixième de la population totale de In » France, à 6 millions environ, le nombre des liabilantH » qui ont besoin délre secourus en temps ordinaire. Celui
(1) LEDBU-BOLUy. Df taOrcaJenre de t ÀntfUUrre.
ÉhM.-
» des malheureux inscrits aux bureaux de bienfaisance, ou » qui seraient inscrits s'il y avait partout des bureaux, est » à peu près de moitié , ou 3 millions.
» Nous dépensons administrativement, c'est-à-dire dans » les établissements publics de bienfaisance, 116 millions » par an. La charité privée distribue à peu près autant » sous toutes les formes. Total, 230 millions.
» Sur 68,000 indigents inscrits à Paris, il n'y a pas 5,000 » infirmes ou vieillards ; tout le reste pourrait vivre de » travail. »
Vous proposez de généraliser les dépôts de mendicité ! Lisez donc ce qu'en pense et ce qu'en dit un de vos laborieux préfets, M. Curel :
(c Les dépôts de mendicité ont contre eux une série d'in- » succès, car, sous un nom ou sous un autre, ces établisse- » ments datent déjà de loin, et n'ont fait que se multiplier » sous le gouvernement impérial. La précarité de leur » existence tient à des causes diverses ; elle s'explique par » les chances, les accidents imprévus, les vues différentes » auxquelles ils sont soumis et qui menacent à tout ins- » tant leurs ressources et leur durée. Elle s'explique même » par ce fait inévitable que, dans les temps d'orages, leur » population est destinée à alimenter les insurrections, et, » enfin, parce que le génie novateur des révolutions, ses » besoins de changements, ses bouleversements volontaires » ou forcés, qui auraient attiré sous les bannières de la ré- » volte une masse de mécontents, ne laisseraient debout » aucune de ces institutions.
» Ainsi, les dépôts de mendicité ne sont pas la meilleure' » forme à donner à la charité, et, outre le vice qui leur est » inhérent, ils n'offrent point les garanties nécessaires de » stabilité. Je sais qu'on en a fondé quelques-uns qui ont » obtenu des éloges ; mais je crois que la chose n'est pas » vue d'assez haut, et en attendant que le temps permette » de les juger, je maintiens mes observations. Il ne suffit pas » de pouvoir dire : Nous n'avons plus de pauvres dans no^
» tre ville ou dans notre département; il faut encore exami- » ner la condition que vous leur avez faite et savoir si la » société aura à s^en applaudir.
» Le véritable bien à rechercher est dans la dispersion etPi-
»^ solement. Il vaudra toujours mieux occuper les bras des in-
» digents et des mendiants que de les accumuler sur un môme
» point. Une administration vigilante trouvera des débou-
» ehés sur les routes royales et départementales; elle a des
» chemins vicinaux à faire, à réparer ou à entretenir; des rues
» et des places à nettoyer, à maintenir en état de propreté et
» de salubrité ; partout des mouvements de terre à opérer.
» Mais avec quels fonds? D'abord, avec ceux que chacun
» de ces services fournit, et surtout avec ceux que distri-
y> bue une charité peu réfléchie pour alimenter la paresse
» et la mendicité. Ne faut-il pas toujours nourrir lés indi-
» gents, oisifs ou occupés? Eh bien! occupez-les, vous
» aurez de plus la valeur de leur travail, et conséquem-
» ment les moyens d'étendre la charité et d'en nourrir un
» plus grand nombre ; vous aurez de disponible en res-
^ source ce que vous seriez obligé de dépenser pour les en-
» tretenir dans leur état d'oisiveté, puisque, si nous les
» supposons inoccupés, ils recevront le salaire que vous
» donneriez nécessairement à d'autres ouvriers pour faire
» leur travail; d'ailleurs, vous obtiendrez souvent de l'a-
* griculture ou de l'industrie particulière qu'elle vous dé-
» charge d'une partie d'entre eux pour les employer, sinon
^^ à la journée, tant que leurs dispositions laisseront à dé-
^^ sirer, au moins à la tâche.
» En principe, organisez des ateliers sans déplacement ^> de la population : voilà ce qui convient à toute la France ^> agricole, c'est-à-dire au trois quarts de la France ; le reste se compose de grands centres de mouvement, de localités manufacturières et industrielles, qui devront attirer d'une manière plus spéciale l'attention du gouvernement, ^t où les meilleures mesures à adopter doivent être étudiées sur les lieux mêmes. »
-Avant M. Gurel, un de vos anciens préfets, M. Duchâtel, m. lî
un de vos anciens collègues, avait condamné, en ces termes, les dépôts de mendicité :
a De quoi voulez-vous punir le mendiant? De n'être pas » riche ou d'être homme? V^oulez-vous lui enseigner à vi- » vre sans manger ou à être riche sans argent?
» La liberté de mendier doit être accordée aux pauvres, » comme la liberté d'industrie à Touvrier et la liberté de la » personne h tous les membres de la société. Les règles de » la justice naturelle no souffrent pas que la mendicité fi- » gure parmi les délits du Gode pénal. »
Avant M. Duchi\tel, l'auteur de la Charit^ légale, les Cahiers du clergé en 1789 s'étaient ainsi prononcés :
« Que la mendicité soit extirpée comme étant le fléau des » villes et plus encore celui des campagnes; que, pour y » parvenir, on établisse dans chaque paroisse, ou au moins y> dans un arrondissement désigné , des bureaux et des » ateliers de charité ; qu'on prenne d'autres moyens qu'une » administration sage et éclairée est plus à portée de con— » naître, mais jamais celui d'enfermer les mendiants dans » d'^affreuses maiso7is de dépôt, où les traitements quHls » éprouveîit révoltent Vhumanité, Les mendiants sont des » hommes, et si la justice prescrit d'en réprimer les dés- » ordres, l'humanité fait un devoir de fournir à leurs be- » soins. Les maiso7is de force n'' ont presque rien fait jus- » qu'ici pour la suppression de la mendicité, »
M. de Villeneuve-Bargemont, qui a essayé de dresser une statistique des mendiants, évalue le nombre des mendiants j en France, a 198,000, qui se composeraient de 40,000. vieillards, 52,000 infirmes, 76,000 enfants et 30,000 hommes ou femmes valides. La moyenne, pour la France entière, serait ainsi d'un mendiant sur 166 habitants ; mais, si les relevés de l'auteur sont exacts, cette moyenne varierait beaucoup d'un département à l'autre ; elle serait d'un mendiant sur 5 ou 600 habitants dans les départements les plus favorisés, tandis qu'elle serait d'un mendiant sur 40 ou 50 habitants dans les départements les plus malheureux.
A ces 200,000 mendiants, il faut ajouter 600,000 indigents recueillis annuellement par les hospices et les hôpitaux, et 700,000 individus secourus par les bureaux de bienfaisance, disposant de 10 millions environ.
Contre la mendicité et le vagabondage, tous les moyens de répression ont été essayés, et toutes les rigueurs sont demeurées inefficaces.
En Egypte, une loi forçait tout individu à déclarer tous les ans au monarque quels étaient ses moyens de subsistance. Celui qui ne pouvait prouver qu'il vivait par des moyens honnêtes était puni de mort (1).
En Grèce, les mendiants étaient chassés (2).
Dans l'ancienne Rome, celui qui se rendait coupable de vagabondage et de mendicité était condamné aux travaux des mines. Sous les empereurs Gratien,Valentinien et Théodose, les individus reconnus valides et capables de travailler, et qui avaient été convaincus de se livret à la mendicité, s'ils étaient esclaves, étaient adjugés, dans cette qualité et sans miséricorde, à celui qui les avait dénoncés, et, s'ils étaient libres, également adjugés au dénonciateur, non cependant comme esclaves, mais comme colons.
En France, Charlemagne interdit de nourrir aucun mendiant valide qui refuserait de travailler.
En 1358, sous le roi Jean, une ordonnance prescrit aux mendiants valides et aux vagai)onds de sortir de Paris sous trois jours, à peine de quatre jours de prison; en cas de récidive, d'être mis au pilori, et, pour la troisième fois, d'être marqués au front d'un fer chaud et bannis.
En 1458, Louis XI rend une ordonnance qui accorde aux baillis, sénéchaux et juges royaux, juridiction sur les va-
(1) « Les Égyptiens ne souffraient ni mendiants ni fainéants, sous aucun prétexte. »