‹ Questions de mon temps, 1835 à 1856 (volume 2)Chapitre 32 sur 78 · VIEILLESSE · texte numérisé non relu

VIEILLESSE

§ I. Caisses d^épargne.

L'éloge que vous faites des caisses d'épargne me reiqet en mémoire notre première entrevue. C'était le SS juin 1833; vous étiez alors ministre du commerce et des travaux publics ; à cette époque, il n'existait encore, en France, que treize caisses d'épargne, et il leur était arrivé ce qui arrive et arrivera, en France, à tout progrès, si pacifique qu'il soit. Les caisses d'épargne avaient contre elles les bureaux de la division du ministère du commj?rce, dont elles dépendaient pour la révision et l'autorisation de leurs statuts. Ce que j'eus d'efforts h faire pour vainci*e ce mauvais vouloir et cette inertie, les trente députés qui m'accompagnèrent, le SS juin 1833, dans votre cabinet, doivent se le rappeler, et pourraient l'attester. A défaut de leur témoignage, l'article suivant, publié en juillet 1834 dans le Journal des Connaissances utiles^ en est une preuve :

« La France, au V^ janvier 1833, comptait 13 caisses d'ér> pargne établies dans les villes suivantes :

» Paris,— Bordeaux,— Metz, — Rouen, — Marseille, — Aix, » — Nantes,— Troyes, —Brest,— Le Havre, — Lyon, — Reirite, » —Rennes.

» Depuis cinq mois, le nombre de ces caisses s'est élevé » de 13 à 53, grâce à nos efforts.

» Trente-sept autres caisses, presque toutes fondées au » moyen de souscriptions particulières qui s'élèvent à 250 » ou 300,000 francs environ, attendent encore, depuis qua-

» tre mois qu'elles les sollicitent, les ordonnances royales » sans lesquelles elles ne peuvent se constituer : » Voici le relevé de ces caisses :

» Annonay, — Boulogne-sur-Mer, —Cherbourg, — Châtil- » lon-sur-Seine, — Carcassonne,— Clermont,— Dunkerque, » — Dôle,— Épinal,— Espalion,— llle,— Loudéac,— Lorient,— » Louviers,—Loudun,— Loches,— Lunéville,— Melle,—Mire- > court, — Montélimart, — Niort, — Neufchâteau,— Nîmes,— 'S Pau, — Quimper, — Remiremont,— Rochefort,-^ Saint-Dié, » Sedan,— Saint-Étienne, — Saint-Yrieix, — Saint-Calais, — » Sarreguemines,—Thionvil]e,—Thiers,— Verdun,— Vire.

» Nous sommes heureux de pouvoir annoncer que ces re- » tards auront un terme prochain. M. Emile de Girardin en » a reçu l'assurance formelle de M. Thiers, ministre ducom- » merce et des travaux publics, en présence de MM. les » députés des arrondissements intéressés au succès de » cette démarche, lesquels ont bien voulu se réunir à lui.

» M. Emile de Girardin, invité par les honorables membres » de la Chambre des députés qui l'accompagnaient à porter » la parole en leur nom, a exposé tous les efforts faits par » MM. les fondateurs des caisses d'épargne. 11 a cité le zèle » déployé par chacun d'eux ; il a nommé les fonctionnaires » publics qui l'avaient aidé dans cette œuvre. • » M. Emile de Girardin, après avoir établi, en présence » du ministre et de MM. les députés, l'utilité d'une caisse » d'épargne par arrondissement, a démontré* les bienfaits » que l'Angleterre devait aux institutions de prévoyance, » en produisant à l'appui tous les documents officiels im- » primés par ordre du Parlement.

» Ces documents portent à 527 le nombre des caisses d'é- ' » pargne établies en Angleterre, en Irlande et dans le pays » de Galles jusqu'en 1831, sans compter les associations li- » bres, les sociétés amicales entre ouvriers , qui méritent » aussi d'être vivement encouragées.

» Au 20 novembre 1830, les comptes fournis par 444 cais- » ses seulement donnaient les résultats suivants : » Nombre des déposants : 418,758, parmi lesquels il y en

» avait 210,247 dont la moyenne des dépôts n^exeédait pas » 170 fr., et 116,940 dont la moyenne des dépôts s^élevaità » 750 francs,

» Le montant de la somme totale des versements opérés » dans ces 444 caisses était de 14,366,967 liv. sterl., soit en » francs trois cent soixante millions.

» Ces dépôts forment une partie de la dette flottante an- » glaise ; le gouvernement se trouve ainsi autant intéressé » au bien-être des classes laborieuses, qu'elles le sont el- » les-mêmes à la prospérité du pays et à la stabilité de ses » institutions.

» L'importance et l'utilité des caisses d'épargne sont en- » core peu appréciées en France, et la preuve en est dans » l'état d'ignorance dans lequel nous avons trouvé plusieurs » membres de la Chambre des députés, qui, ne pouvant » expliquer autrement l'intérêt que nous portions à la pro- » pagation des caisses d'épargne, avaient supposé que nous » jouissions d'une remise d'un pour cent sur tous les very> sements faits.

» Il a été difficile de leur faire comprendre dans quel but » nous avions fait les frais d'une instruction répandue gra- » tuitement en grand nombre ; comment nous avions pris » l'engagement de donner aux 360 premières caisses fon- » dées (une par arrondissement), tous les registres, livrets- » et imprimés nécessaires à leur comptabilité, dépense éva- » luée à 200 francs par caisse, soit 72,000 francs pour les 360 ii caisses.

» Peu d'hommes conçoivent encore à Paris le désintéres- . » sèment personnel et l'esprit public; on le comprend » mieux en province.

» Cette ignorance et cette indifférence assez générales à' » l'égard des institutions de prévoyance s'expliquent natu- » rellement par le peu de faveur dont elles sont l'objet de » la part de la presse périodique, à une époque où l'éduca- » tion politique ne se fait guère que par les journaux.

» Toutes nos sollicitations pour obtenir des divers orga- » nés de l'opinion publique, qu'ils consacrassent quelques

L'ABOLITION DE LA MISÈRE. m

» articles à faire connaître les 'avantages des caisses d'é- » pargne et de prévoyance, toutes nos sollitations, toutes » nos instances ont été vaines.

» Les institutions qui tendent au bien-être des masses » sont à l'index de la polémique ; les passions se calment » vite lorsque les besoins sont satisfaits, et la polémique » s'alimente moins encore des abus qu'elle combat que des » passions qu'elle excite, par les exigences qu'elle suppose » ou qu'elle fait naître.

» Il ne faut donc pas trop s'étonner de nous rencontrer » seuls sur le terrain de la prévoyance ; il faut surtout se » garder d'en cbnclure que la question qui fait l'objet de » cet article a peu d'importance.

» La multiplication des caisses d'épargne en France est » à nos yeux le seul mode de solution de ce double pro- » bième :

» Moraliser les classes laborieuses ;

» Améliorer leur condition matérielle.

» Vépargne fait la dignité de l'homme et son indépen- » dance, le bon accord des ménages et la bonne éducation » des enfants.

» Les meilleurs prônes contre l'ivresse et le dérèglement » ne sont entendus que des assistants; l'écho de la chaire » n'atteint pas le cabaret le plus voisin de l'église.

» Les meilleurs articles sur l'avantage de l'observation » de ses devoirs, s'ils exercent peu d'effet sur ceux qui les » lisent, en exercent encore moins sur ceux qui les rejettent » à la seule vue du titre ; ce qui se passe depuis des siè- ^) clés démontre, malheureusement avec trop d'évidence, y> quelle est la vanité des discours, des exhortations et des ^ conseils, lorsqu'ils ne sont pas appuyés par des exemples,

» par des institutions.

» Les mœurs des générations ne se modifient que par les

» habitudes ; les habitudes ne se prennent que par les lois,

» soit qu'elles défendent, soit qu'elles prescrivent ; elles ne

» s'améliorât que par les institutipns,

204 iSMI.

» Le premier inlêrtM perçu d'une somme placée a souvent » fait (l'un prodigue un homme économe.

» Donc les seuls moyens d'améliorer l'état moral et ma- » térieldes classes nombreuses, ce sont des écoles gratuites » pour les jeunes générations et des institutions de pré- M voyance pour les générations plus mûres.

» La morale, c-est l'ordre. L'ordre, c'est la prévoyance et » l'économie. L'économie, c'est l'indépendance des autres » et la dignité de soi-même.

» Les habitudes de l'homme qui s'est rendu le maître de » SOS besoins, sont régulières, honorables; les plus dures » privations lui seraient faciles à subir ; tdute chose hon- » teuse lui devient impossible à faire ; la sécurité de l'ave- » nir que donnent la prévoyance et l'économie, le pré- » serve de l'avarice et de la cupidité.

» Les gouvernements ne sont pas moins intéressés que » les familles à la multiplication du nombre des caisses d'é- » pargne, car les révolutions et les crises sociales sontd'au- » tant plus rares que la prévoyance entre plus profondé- » ment dans les habitudes des populations ; ce qu'il faut » surtout prévenir, ce sont ces transitions brusques que » cause une cessation ou une diminution momentanée de » travail, et qui mettent souvent en péril la prospérité na- » tionale, en aggravant les causes de la misère par l'insur- » rection.

» C'est donc œuvre de moralité que de multiplier les » caisses d'épargne et de prévoyance, que d'inviter souvent » par la voie de la presse périodique les ouvriers à Taire sur » le présent une petite part à l'avenir; à profiter des mo- » ments où le travail va selon leurs vœux, pour se précauy> tionner par l'économie contre les jours où le travail pour- » rait se ralentir ; à se borner au strict nécessaire pour se » l'assurer toujours.... Les hommes qui désespèrent de tout » ce qu'ils n'osent entreprendre, objectent que les classes » laborieuses sont insouciantes, et que les gouvernements » sont négligents. Ces obstacles sont de ceux qui n'arrêtent » pas les hommes qui veulent fort et longtemps.

» Nous n'affirmerions pas que M. le ministre du commerce » et des travaux publics ait compris toute notre pensée, et » aperçu toutes les considérations qui recommandent l'ins- » titution des caisses d'épargne.

» Un ministre qui nous eût compris ne se fût pas borné » à donner l'assurance de la plus ou moins prompte .expé- » dition d'ordonnances arrêtées par des formalités ou des » mauvais vouloirs de bureau ; il eût élargi notre pensée de » toute l'étendue que lui donne sa puissance.

» Ainsi, au lieu d'une caisse d'épargne par arrondisseï) ment, organisation encore imparfaite — puisque pour une » légère épargne,— elle met le déposant dans la nécessité de » franchir de grandes distances, — elle l'oblige à une perte » considérable de temps, et à de menus frais de consom- » mation qu'il doit toujours calculer, le ministre qui eût » compris toute notre pensée eût fait justice d'un abus par » une amélioration ; — il eût mis les hommes économes qui » portent leurs épargnes chez les receveurs des finances, » faute d'autre placement, à l'abri des spéculations qui » peuvent tenter ces fonctionnaires, en ajoutant aux attri- » butions de la place de receveurs généraux et de receveurs » d'arrondissement, l'obligation d'adjoindre sans indem- » nité aux bureaux de leur recette ceux de la caisse d'épar- » gne, et d'en tenir les écritures sans frais, sous la surveil- » lance d'un conseil d'administration composé des citoyens » les plus recommandables. L'avantage d'une telle mesure » prescrite par le gouvernement serait de faire intervenir » tous les percepteurs des villes et des communes comme '> intermédiaires entre les caisses et les déposants, et de » faire de chaque bureau de perception une succursale de '^ la caisse d'épargne.

» Ainsi, dans les villes populeuses, dans les communes » éloignées du chef-lieu de l'arrondissement, les distances » n'arrêteraient plus les velléités d'économie qui prennent ^ souvent aux pères de famille les moins réglés. » 11 n'y a pas de danger à multiplier les caisses d'épargne ; quel qu'il soit, le nombre en sera toujours de beau-

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y> coup inférieur à celui des cabarets dans lesquels en un » seul jour est consommée la paye d'une semaine de tra- » vail, et sont compromis le bonheur de tant de ménages,

» l'avenir de tant d'enfants par la dégradation de la misère

» et l'entraînement du mauvais exemple. »

Le 1®' janvier 1833, il n'y avait que 13 caisses d'épargne ; il y en avait déjà 60 un an plus tard ; 83 étaient autorisées en 1835, et 65 en 1836 ; si aujourd'hui ce nombre dépasse 350, il faut rendre justice à ce qu'on nomme les Bureaux ; ce ne sont pas eux qu'on en doit accuser, et, à leur tour, ils n'ont pas à vous reprocher de les avoir trop vivement pressés, quoique aujourd'hui je lise dans votre rapport :

« Dans les trente dernières années, où tant de créations » de bienfaisance ont été imaginées et réalisées, à une épo- » que où Von s^occupait du peuple par amour du bien et non » par ostentation^ on a pensé aux caisses d'épargne bien » avant de penser aux caisses de retraites. ,

» La caisse d'épargne doit être rangée la première dans » l'estime des vrais amis du peuple, et il faut soigneuse*- » ment prendre garde de lui porter préjudice en voulant » fonder la caisse de retraites. »

En 1833, qui pensait aux caisses d'épargne? Ce qui précède prouve que ce n'étaient ni vous ni le gouvernement dont vous étiez l'un des conseillers, l'un des ministres?

Il ne faut désespérer de rien ; peut-être dans quinze ans ferez-vous des caisses de retraites le même éloge que vous faites aujourd'hui des caisses d'épargne. Ah I si vous n'étiez en retard sur toutes les questions que de quinze années ! Les caisses d'épargne ont été une transition utile, mais sont-elles appelées à devenir une institution définitive ? — Cette question, que je m'étais adressée souvent, je l'ai vainement cherchée dans votre rapport, où elle aurait dû se trouver à la page qui constate qu'en 1848 l'État a été obligé de ne pas tenir l'une de ses promesses, celle de la disponibilité constante des fonds reçus par lui en dépôt. C'était cependant une question importante dont la solution se trouve

indiquée, en passant, dans le dernier rapport sur les opérations de la caisse d'épargne de Paris pendant l'année 1849, présenté par M. François Delessert, et d'où sont extraits les détails et les chiffres qui suivent : '

CAISSES d'épargne DE FRANCE. — ANNÉE 1849.

« Montant des dépôts au 31 décembre 1849. 43,500,000 fr. » - . — au 30 juin 1850 102,500,000

» Dans cette augmentation de 59 millions sont compris » les 34 millions formant le montant des livrets de compen- » sation mis à la disposition des déposants le 1®' juin 1850. » Ainsi, en retranchant ces 34 millions, il resterait 25 mil- » lions pour le montant des versements, déduction faite des » remboursements faits h toutes les caisses d'épargne de » France, dans les six premiers mois de 1850.

CAISSES d'épargne A L'ÉTRANGER. — ANNÉE 1849.

» La situation a peu varié en Angleterre dans l'année 1849. » Au 20 novembre 1849, époque des derniers comptes pu- » bliés, il y avait :

1,065,031 déposants, pour une somme de 26,671,900 l.st.

12,395 institutions charitables, pour. . 612,370 9,928 sociétés de secours mutuels

(Friendly societies) 1,252,730

1,087,354 dépôts, pour 28,537,000 l.st.

» soit, h 25 fr. 25 c, 720,559,250 francs.

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