‹ Questions de mon temps, 1835 à 1856 (volume 2)Chapitre 31 sur 78 · HT · texte numérisé non relu

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» société; quand vous agrandissez tous les jours votre capî- » laie ; quand les rues étroites disparaissent pour faire place » à des voies luxueuses et magnifiques ; quand la prospé- » rite étend partout ses ailes ; quand une force mystérieuse » double les facultés de tous, la fortune de tous, le bien— » être du pays; quand le prix des subsistances augmente'; » quand l'embellissement continuel des maisons produit » nécessairement l'augmentation des loyers; quand l'ou- » vrier ne peut plus se loger à des prix minimes ; quand il » est obligé de prendre sa part de ce mouvement général, » d'en profiter, mais aussi de le subir; de payer ses habi- » tations, ses aliments, ses vêtements plus cher, vous ne » voulez pas qu'il trouve son salaire actuel insuffisant, et » qu'il réclame... quoi?... une misérable augmentation de » dix centimes pour ses sueurs par chaque heure de travail! » (Profonde sensation.)

» Et, à côté de cela, vous représentez-vous toutes les mî- » sères sociales? J'ai voté, avec la Chambre des députés, un » crédit pour l'émancipation des noirs , mais ne savez-vous » pas que nos ouvriers blancs sont beaucoup moins heureux » que les noirs dont on a réglé l'émancipation? Et, en vé- » rite, je comprends qu'on ait parlé d'enrôler des prolétai- » res français pour les substituer aux noirs, puisque les as- » similer à ces derniers, c'est leur donner une existence » supérieure à celle qu'ils trouvent en France. (Mouve- » ment.)

» Quand le génie de mon pays lui fait créer tant de pro- » diges, quand la vapeur s'apprête à sillonner la France en » tous sens, quand les efforts de la mécanique se multi- » plient, quand Pâme de la patrie s'en va, pour ainsi dire, » féconder toutes les branches du commerce, de la science » et de l'industrie, en communiquant à toutes les veines so- » ciales une circulation immense ; quand de magnifiques » monuments s'élèvent de toutes parts, vous ne voudriez » pas que ces braves ouvriers, sans lesquels toutes ces » grandes choses dont vous jouissez ne se feraient point, re- » cueillent à leur tour le fruit de leurs travaux, participent

au progrès qu'ils ont réalisé, aient l'espoir d'être plus heureux, eux aussi. . .? Vous ne voudriez pas qu'au lieu de 5 fr . ils en gagnassent 6, et même 7...? (Mouvement prolongé.) » Eh! messieurs, c'est la loi du progrès. Tout cela est légitime, désirable. Mais pourquoi vous êtes-vous attaché exclusivement aux honnêtes charpentiers que vous avez sous les yeux ? Il fallait nous dire ce qui se passe en dehors de cette audience. Les compagnons qui sont ici sont... décents, c'est vrai; mais allez donc, ô messieurs, allez dans ces bouges affreux où tant de misérables gémissent sans pain, sans habit, sans paillasse... ; allez visiter le pauvre peuple dans tous ces réduits, et vous nous direz ensuite s'il est trop heureux. (Vive émotion dans » l'auditoire.) » ^

Le 15 juillet 1850, a été votée la loi qui règle et qui régit pour l'avenir les sociétés de secours mutuels. Que doit-on attendre d'une loi marquée au double sceau de l'Impuissance et de la Défiance ? L'avenir le dira. Personnellement, je n'en attends rien.

Dans son rapport fait au nom de la commission chargée d'examiner les propositions de MM. Dufournel etLestiboudois, relatives aux sociétés de secours mutuels et à la création d'une caisse générale de pension de retraite, M. Benoist d'Azy signale en ces termes les écueils de la plupart des sociétés de secours mutuels :

« On comptait à Paris, il y a déjà quelques années, 234 » sociétés de secours mutuels comprenant environ 17,000 ou- » vriers. Dans presque toutes les grandes villes de France, » dans presque tous les grands centres d'industrie surtout, » il existe des sociétés de secours; il y a peu de grandes usi- » nés qui n'en aient une spéciale pour les ouvriers de l'éta- » blissement. Quelques-unes de ces sociétés comprennent » deux classes de membres : les premiers y apportent leur » contribution et leur concours, sans prétendre en retirer » aucun bénéfice ; les seconds y cherchent la sécurité con- » tre les chances malheureuses qui peuvent les atteindre !

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D'autres sociétés, au contraire, sont formées entre ouvriers seulement, appartenant à une même profession, à une même origine, h une môme localité ; les unes embrassent une ville entière: d'autres sont restreintes à un petit nombre de membres ; d'autres sont formées dans une seule usine, sous le patronage du chef de l'usine, qui y concourt activement et qui fournit quelquefois seul à la plus grande partie de la dépense.

» Toutes ces associations de secours mutuels auxquelles nous aimons à donner, comme en Angleterre, le nom de sociétés d'amis^ ont le même but : pourvoir aux soins nécessaires pendant la maladie, à des secours a la famille pendant que l'ouvrier malade ne peut plus rien gagner par son travail, h un enterrement décent. La plupart ont entrepris d'aller au-delà et d'assurer pour la vieillesse ou l'infirmité des secours suffisants, et même des secours aux veuves et aux enfants ; et c'est là l'écueil devant le- ^ quel presque toutes viennent échouer. Il est séduisant, en effet, de chercher dans une association unique tous les secours nécessaires pour les malheurs éventuels de la vie ; et c'est dans les premiers temps qui suivent la formation d'une société de ce genre que les difficultés apparaissent le moins. Dans les premières années on accumule même un capital, et on est disposé à le considérer comme un bénéfice ; on se félicite en pensant que cette richesse est une garantie de durée et une sécurité pour les nouveaux membres qui s'y adjoignent. Mais bientôt on s'aperçoit que les chances de maladie s'accroissent avec l'âge, que si des calculs rigoureux n'ont pas présidé à la fixation des versements individuels, la richesse des premières années ne tarde pas à disparaître, et trop souvient ces caisses deviennent incapables de maintenir les engagements pris. Gela est surtout sensible pour celles qui promettent dos retraites aux vieillards et aux veuves; les calculs do la longévité sont souvent mal établis, et lors même qu'ils le seraient bien, ils ne sont sérieux que lorsqu'ils comprennent une population nombreuse.

» Ils peuvent être complètement faux pour un nombre » restreint de personnes, à plus forte raison quand ces cal- » cuis sont compliqués de la survivance d'une seconde tête » ou des secours aux veuves. On peut affirmer, d'une ma- » nière générale, qu'aucune société restreinte n'est en me- » sure de tenir ses engagements en ce genre, à moins que a les cotisations ne soient très élevées, ou que la part de )) la charité n'y soit considérable et ne compense largement » tous les mécomptes. *

» Un autre genre de danger menace les sociétés de se- » cours mutuels : lorsqu'un capital se trouve accumulé, » quelques-uns des membres sont bientôt tentés d'en jouir » immédiatement, plutôt que de le réserver pour un ave- » nir éloigné ; on s'arrange pour se faire une majorité par » l'adjonction de nouveaux membres, et alors, sans égard » pour les droits acquis, et cette majorité opprimant la mi- » norité, on décide la dissolution et le partage, très profita- » ble à ceux qui reçoivent plus qu'ils n'ont apporté.

» En examinant les comptes de ces sociétés, on voit les » frais s'élever de 6 0/0 à 30 0/0, suivant qu'elles sont ad- » ministrées avec plus ou moins d'économie et de dévoue- » ment.

» Elles doivent se restreindre à cet objet spécial : secours » du médecin et du pharmacien pour l'ouvrier et pour la » portion de sa famille qui est à sa charge et vit de son sa- » la ire ; secoui's en argent pendant le temps de chômage » qui résulte de la maladie ; frais funéraires et surtout soins » affectueux : visites, conseils, consultations ; voilà leur vé- » table but. Toutes les fois qu'elles veulent le dépasser, el- » les rencontrent des impossibilités absolues.

» Nous ne pouvons présenter un tableau exact des caisses » de secours existant en France. Il n'existe nulle part de ^) statistique à cet égard. Le nombre des sociétés autorisées » est présenté comme étant, en 1845, de j,9p2, dont plus » de 1,650 dans les départements, pouvant comprendre de » 3 à 400,000 souscripteurs. Il est probable que ce nombre » est beaucoup plus considérable. »

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M. Dumas, ministre du commerce , s'exprime ainsi dans Pexposé des motifs du projet de loi relatif aux caisses de secours mutuels :

a La caisse qui a pour effet d'allouer à l'ouvrier, en cas de » maladie, d'infirmité ou de l)lessures, des secours tempo- » raires, est h la fois la plus nécessaire pour lui et la plus y> difficile à asseoir sur des bases certaines.

» L'ouvrier qui cherche à s'assurer contre la maladie, » l'infirmité ou les blessures, ne peut pas y parvenir par l'ef- » fet d'une prévoyance isolée. Une caisse générale pour » toute la France, ou même une caisse qui embrasserait un » département ou un arrondissement, serait bientôt ruinée » par l'intervention des formes administratives qu'elle exî- » gérait.

» En effet, la distinction h faire entre l'ouvrier malade, » infirme ou blessé, et l'ouvrier paresseux, constitue une » question d'appréciation où il faut faire intervenir à la fois, » comme juges, les ouvriers mêmes qui partagent leurs tara- » vaux, et dont l'épargne contribue h former les fonds de » secours, et des protecteurs choisis parmi les citoyens qu: » vivent h proximité des déposants et qui sont en mesure de » contrôler la sincérité de leurs besoins.

» Pour qu'une caisse de secours mutuels puisse remplir » sa destination, il est donc indispensable qu'elle compte » un certain nombre de déposants ; mais il faut aussi que » ce nombre ne soit pas trop élevé, afin qu'ils puissent tous » se connaître et s'apprécier.

» Dès lors, apparaissent bien des causes d'incertitude, » bien des chances d'erreurs ou de mécomptes.

» Un jour, sans doute, les lois qui doivent présider aux » calculs de ces associations si dignes d'intérêt étant bien » fixées, on pourra, dès leur fondation, en prévoir et en ré- » gler les conditions avec une exactitude capable d'écarter » toutes les déceptions. Mais nous n'en sommes pas encore » arrivés à cette perfection des lumières de la statistique. »

Que font donc les gouvernements et à quoi servent-ils,

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s'ils ne peuvent pas même préparer les élémenés d'une statistique générale et certaine ?

C'est à ne pas le croire, mais cependant cela est; la France, qui s'enorgueillit de posséder l'Institut, n'a pas encore de tables de mortalité que la science nouvelle et féconde des assurances puisse invoquer avec confiance et certitude !

C'est un aveu que M. Benoist d'Azy (1) a été obligé luimême de faire en ces termes :

« Les lois de la mortalité ont été, en France, en Angle- » terre, en Belgique, l'objet de recherches multipliées, » et cependant jusqu'à présent, il faut le dire, aucun docu- » ment suffisamment authentique ne peut servir de base aux » calculs. On a^eine à croire qu^ après tant d^ années d'une » administration centralisatrice, après tant d'efiforts pour » obtenir des statistiques de tout genre, après des recense- » ments légalement ordonnés et souvent répétés, on n'ait » pas encore pu obtenir et mettre en ordre les éléments » d'une statistique positive de la population, la suivre dans » tous les départements, à tous les èges et dans toutes les » conditions de la vie, et arriver à une table régulière de » longévité.

» Tous les éléments existent ou doivent exister au minis- » tère de l'intérieur ; mais il reste a faire un travail d'en- » semble. Ce travail a été essayé par M. de Montferrant en » 1838, en suppléant par le calcul à l'insuffisance de quel- » ques documents. Mais ce travail est encore insuffisant.

» Il paraît étrange qu'on soit encore aujourd'hui obligé * de s'en rapporter h deux tables faites, l'une, en 1746, par >^Deparcieux; l'autre, en 1787, par Duvillard, dans un li- » vre sur la mortalité générale à l'occasion de la vaccine. »

J'avais dit que pour l'âge mûr vous aboutissiez, en fait, à ce que vous repoussiez en principe : — au droit au travail.

(l) Rapport sur la création d'une caisse générale des retraites. Octobre 1849.

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Ce que j'avafs avcincc^, no Pai-jo pas prouvé? Ne proposexvous pas do créer dos ateliers socio^ix éventiiels ? Ne proposez-vous pas d'instituer une division des travaux réservés ? Ne proposez-vous pas, enfin, de multiplier le nombre des dépôts de mendicité ?

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