‹ Questions de mon temps, 1835 à 1856 (volume 2)Chapitre 45 sur 78 · BUDGET DU TRAVAILLEUR · texte numérisé non relu

BUDGET DU TRAVAILLEUR

Pain, viande, légumes à dîscr^h'on (1) »»fr. »»c.

Sel, épices, beurre, œufs, etc »» »»

Vin, cidre ou bière , »» »»

Logement salubre, mobilier, entretien »» »»

Vêtement simple et blanchissage »» »»

GhauflFage et éclairage »» »»

Médecin-accoucheur, apothicaire, herboriste ,

bains, dentiste, oculiste »» 2

Outils : achat et renouvellement »» »»

Livres, ports de lettres, dépenses diverses ... »» »» Assurance générale (armée, marine, dette). . . . »» »» Assurance spéciale (pension de retraite). . . . »» 10 Société de secours mutuels (maladie et chômage) ; cotisation »» 6

Total., »» »»

(1 ) Paîn blanc à JUcrélion ; denx fois par jour la soupe, nn plat de W-

Mes bases sont les suivantes :

Un ouvrier, sa femme et un enfant; total, trois personnes.

Trois cents jours de travail par an.

Dix heures de travail effectif par jour.

Si, pour se procurer les objets ci-dessus, nécessaires à l'existence de trois personnes, et se garantir contre certains risques prévus, il faut gagner, à Paris, 5 francs par jour, l'unité-heure sera tarifée à raison de 50 centimes, à titre de minimum ou de prix nécessaire, et sans que cela puisse, en aucun cas, empêcher le prix courant de s'élever au double, au triple, au décuple, selon la nature de la profession, la difficulté du travail, la supériorité de l'individu, ou l'affluence de la demande; si, pour se procurer les mêmes objets et se garantir contre les mêmes risques, il suffit de gagner, à Dinan, 2 francs, l'unité-heure sera tarifée à raison de 20 centimes seulement.

De ce que le prix de l'hectolitre de houille varie selon les lieux de production et de consommation; de ce que le prix de la houille est plus élevé à Paris qu'il ne l'est à Londres ou à Bruxelles, en tire-t-on cette conclusion qu'on doit réduire proportionnellement à la différence de prix la quantité de combustible consommée, à Paris, par un cheval-vapeur, afin d'obtenir ce résultat que, pour produire une force égale, il n'en coûte pas plus absolument à Paris qu'à Londres ou à Bruxelles ? Non. Qui tirerait cette conclusion serait un ignorant ou un insensé.

On sait que la force d'un cheval-vapeur équivaut à 75 kilogrammes élevés à la hauteur d'un mètre par seconde, tandis que la force réelle d'un cheval vivant ne représente pas plus de 50 kilogrammes élevés à la même hauteur pendant le même espace de temps. On sait que la consommation par force de cheval et par heure est de 4 kilogrammes die houille, terme moyen. A Paris, comme à Londres

gumes ou de viande, et un quart de litre de vin. — Dépense : 45 centimes par jour, 164 francs par an.

(Moyens (V éteindre la mendicilé démontrés par V expérience t par David, maire de Libourne.)

ou à Bruxelles, que fait-on? Le système et la puissance de la machine étant les mômes, on cynploie, sans tenir compte de la différence des prix, la même quantité de combustible, parce qu'elle est nécessaire à la production de la même force motrice.

L'homme, œuvre de Dieu, doit-il donc être traité avec moins de ménagement et d'intelligence que la machine, œuvre de l'Homme ? Poser cette question, c'est la résoudre dans le sens de mes conclusions. Rien de ce qui est nécessaire à la plénitude des forces de l'homme, à leur développement, a leur réparation, à leur entretien, ne doit lui être refusé. Ni parcimonie ni prodigalité.

Il va sans dire que s'il s'agit d'une profession où, forcément, régulièrement, le nombre des jours de travail par an ne soit que de 250 au lieu de 300, le taux de la rétribution devra s'élever dans la proportion voulue pour conserver au minimum de salaire son caractère de justice absolue, car l'homme, la l'emme et l'enfant ont besoin, pour vivre, de manger sans interruption pendant chacun des 365 jours de l'an.

Ne supposer, comme je l'ai fait, par ménage que trois personnes seulement : l'homme qui travaille, la femme qui administre, l'enfant qui apprend, c'est, je le sais, s'être tenu au-dessous de la moyenne ; mais j'ai voulu rester dans les limites les plus étroites d'un minimum transitoire.

Si le travailleur valide est dans une condition où il soit obligé de porter un poids qui excède celui présumé d'une femme et d'un enfant, il fera un effort : au lieu de travailler dix heures par jour, il travaillera une ou deux heures de plus, à moins qu'il ne préfère s'appliquer h travailler mieux, afin de mériter un plus fort salaire et de gagner davantage dans le môme espace de temps.

Le minimum de salaire ainsi reconnu est un ressort à double détente qui pousse au maximum de travail^ puisqu'en môme temps qu'il répare pleinement les forces du travailleur, il l'oblige indirectement à les dépenser tout entières avant de les renouveler.

Dans le budget qui précède j'ai inscrit : logement salubre. En eflFet, le jour où il n'existera plus d'impôt des portes et fenêtres, d'impôt sur l'air et le soleil, impôt monstrueux, ce jour-là la salubrité des logements aura déjà gagné beaucoup.

J'ai également inscrit à dessin vêtement simple, parce qu'il me paraît qu'il entre dans le vêtement actuel trop de façon, trop de main-d'œuvre, frais qu'il serait très facile de réduire considérablement.

L'éclairage , qui a fait tant de progrès, tend à en faire de nouveaux qui le rendront plus économique encore.

Avec une bonne alimentation études habitations convenablement aérées, moins de 2 centimes par jour de travail, 6 fr. par an, suffiront au payement d'un abonnement médical pour la famille du travailleur, en y comprenant les frais d'accouchement, bains et tout ce que le pharmacien et l'herboriste pourraient avoir à fournir éventuellement.

L'impôt, transformé en assurance ; l'impôt unique , l'impôt ad vaîorem, l'impôt sur le capital, a cet avantage qu'il diminue considérablement les frais de perception. Ne réduisît-on que 200 millions sur l'impôt tel qu'il se perçoit, ces 200 millions ajoutés aux 200 millions que prélève la charité publique et privée, formeraient 400 millions dont le prix de revient des objets qui entrent dans la consommation serait dégrevé, dégrèvement qui rendrait moins sensible et moins lourd d'une quantité égale l'accroissement du salaire.

C'est un tort grave de tous les ministres par les mains desquels a passé la France de ne se point rendre assez exactement compte du rôle important et souvent décisif que joue l'impôt dans la composition du prix de revient des objets de consommation, et, par suite, dans la baisse du salaire. Un mot les égare tous : c'est le mot Autorité; ils ne s'aperçoivent pas qu'il a disparu pour faire place au mot Activité ; ils s'imaginent que la France en est encore, à peu de chose près, où elle en était au dix-septième siècle, quand le roi Louis XIV disait : UÉtat c'est moi^ et quand il signait la révocation de rÉdit de Nantes.

Impôts bas , profits moyens et salaires élevés : ~ voilà ce qu'il faut présentement pour qu'un p.iys soit calme et florissant, qu'il grandisse au lieu de décliner, que sa population croisse sans pulluler, que son agriculture se perfectionne, que son industrie se développe, que son commerce étende ses rameaux, et son crédit ses racines.

Je vous le demande, est-ce là ce qui est, et n'est-ce pas plutôt le contraire qui existe : •— salaires bas, profits incertains et impôts élevés ?

Par l'insuffisance évidente du salaire s'explique l'impuissance manifeste de la société.

Ce n'est pas assez, assifrément, mais c'est beaucoup déjà que do connaître avec exactitude la cause et le siège du mal, car, en admettant que cela n'aide pas à trouver le remède efficace, cela empoche, du moins, que l'on ne s'égare à la recherche de palliatifs qui seraient des pertes de temps et d'argent.

Peut-être aurez-vous remarqué que dans le budget du travailleur, ainsi que je l'ai sommairement établi, j'ai ponctué quatre lignes.

Ces quatre lignes de points représentent, dans ma pcn sée, quatre degrés, au moins, dont il est à souhaiter que s'augmente successivement, dans l'avenir, l'échelle du salaire; car plus le salaire Comptera de degrés qu'elle aura franchis et moins la civilisation sera distante du but qu'elle doit se proposer : — égalité graduelle entre le luxe, qui est l'exception, et la misère, qui est la règle , par le bien-être universel.

Pourquoi^ le plus souvent, arrive-t-il que deux ouvriers courent après un maître, lorsqu'il serait à désirer que deux maîtres courussent après un ouvrier, selon la pittoresque expression de Richard Cobden ? Par une raison toute simple : parce que le marché de la consommation est d'autant plus étroit que le salaire est plus faible. C'est le contraire qui arriverait infailliblement et rapidement si, en aucun cas et en aucun pays, le prix courant du salaire ne pouvait jamais tomber au-dessous de son prix nécessaire. Le prix nécei'

» d'ouvriers, dans une espèce de colonie industrielle, ce qui » se passait relativement à l'emploi du sel dans toutes ses » consommations , voici ce que j'ai reconnu : des ouvriers » bien administrés, dans une bonne condition sociale et mo- » raie, sont arrivés à cette situation, que la perte du salaire » que leur causent les incapacités de travail résultant des » maladies et des blessures, ne représente pas pour eux une » charge beaucoup plus grande que l'impôt du sel. Quand » ce fait m'a été révélé, j'ai compris toute la portée de l'imy) pôt du sel, j'ai compris qu'il pesait énormément sur la y) classe laborieuse beaucoup plus que personne ne le croyait, y> que moi-même je n'avais pu le concevoir.

» Dès lors mon parti a été pris ; je me suis dit : Il faut étu- » dier cette question, de manière à la bien connaître dans » tousses détails...

» Dans un établissement de forges qui compte unperson- » nel peu considérable, deux cent huit ouvriers, cent qua- » rante familles, six cent trente personnes seulement, je y> suis parvenu à établir successivement des institutions de » bonne administration pour améliorer la situation des ou- » vriers et de leurs familles. La première de ces institutions » a été une caisse de secours qui avait pour objet de fournir » à l'ouvrier malade la moitié du salaire que son travail lui » produisait. J'ai commencé par fixer à 2 0/0 du salaire la D retenue qui devait faire face à cette dépense ; et comme » les bases étaient incertaines, j'ai établi la règle que voici : » que, lorsque la caisse de secours serait en perte, le se- » cours se réduirait aux deux cinquièmes du salaire ; mais » que, dans tous les cas, l'établissement fournirait aux ou- » vriers malades ces deux cinquièmes, qu'il en prenait l'eny> gagement ; ce fut la base qui sauva l'institution.

» J'avais l'avantage, au moyen de cette différence, d'être » toujours averti quand la caisse était en perte.

» Pendant les premiers années, elle fut en perte, même » considérable ; je ne me décourageai pas ; ce premier pas » fait, j'arrivai successivement à étudier les moyens d'amé- » liorer le sort des ouvriers. Le plus important fut l'intro-

280 tSIM.

LE SAL.VIRE SUmSANT.

tt

LMnsufAsancc des salaires e«t tme caose de décadence pour une manufacture, comme leur haut prix est une cause de prospérité. Le perfectionnement de l*omtlllage est en grande partie dû aux bons ouTriera. Il n'y a pas de grande manufacture oh ils n'aient inven^ quelque pratique utile qui l'pargne le temps et les toêf libres, ou rende l'ouvrage meilleur.

• Le bas prix des salaires est un des plus grands vices des sociétés politiques, ou plntOt de Tanden monde. »

FRAVKLI2I.

« Le prix naturel du travail est celui qui fournit tox ouvriers, en général, les moyens de subsister et de perpétuer leur espèce sans accroissement ni dlminutioii. n

XICARDO.

« D'oii vient la misère du peuple, dans tous les temps et dans tous les pays, et quelle en est la source ? — Cest le pouvoir qu'ont les propriétaires de ne donner, en échange d'un travail qui leur est agréable^ quête plus petit salaire possible. »

NECKXB.

, ' En supposant que le produit est 100, il rerient aux États-Unis 72,75 au travail, 25 au capital, 3,25 aa gouvernement: en Angleterre, 56 au travail, 31 an capital, 23 au gouvernement ; en France, 47 an travim, S6 as capital, 17 au gouvernement. •

XOLI2IAEI. Eludes économiquef*

Comment arriver à Télévalion du salaire insuffisant? Comment arriver au salaire suffisant? Il est deux manières d'y arriver indirectement ou directeme^it.

Indirectement, par la transformation de PimpôtetPemidoi loyal du truck-sysiem dans toutes les grandes usines, fabriques et manufactures où il est susceptible d'être appliqué. C'est ce qu'un député de la Haute- Vienne, M.LéonTalabot, a parfaitement exposé en ces termes dans la discussion'de la réduction de l'impôt sur le sel, en 1847 :

« Observant avec beaucoup de soin dans une réunion ^

» d'ouvriers,'dans une espèce de colonie industrielle, ce qui

* se passait relativement à l'emploi du sel dans toutes ses

» consommations , voici ce que j'ai reconnu : des ouvriers

^^ bien administrés, dans une bonne condition sociale et mo-

» raie, sont arrivés à cette situation, que la perte du salaire

>> que leur causent les incapacités de travail résultant des

» maladies et des blessures, ne représente pas pour eux une

» charge beaucoup plus grande que l'impôt du sel. Quand

» ce fait m'a été révélé, j'ai compris toute la portée de l'im-

» pôt du sel, j'ai compris qu'il pesait énormément sur la

» classe laborieuse beaucoup plus que personne ne le croyait,

» que moi-même je n'avais pu le concevoir.

» Dès lors mon parti a été pris ; je me suis dit : II faut étu- * dier cette question, de manière à la bien connaître dans ^ tous ses détails...

^ Bans un établissement de forges qui compte un person- *^el peu considérable, deux cent huit ouvriers, cent qua- **finite familles, six cent trente personnes seulement, je ^viîs parvenu à établir successivement des institutions de i^onne administration pour améliorer la situation des ou- "^^r^ers et de leurs familles. La première de ces institutions ^ ^té une caisse de secours qui avait pour objet de fournir ^ l'ouvrier malade la moitié du salaire que son travail lui oduisait. J'ai commencé par fixer à 2 0/0 du salaire la tenue qui devait faire face à cette dépense ; et comme s bases étaient incertaines, j'ai établi la règle que voici : e, lorsque la caisse de secours serait en perte, le se- CDurs se réduirait aux deux cinquièmes du salaire ; mais e, dans tous les cas, l'établissement fournirait aux ouiers malades ces deux cinquièmes, qu'il en prenait l'en- «gement ; ce fut la base qui sauva l'institution. J'avais l'avantage, au moyen de cette différence, d'être ujours averti quand la caisse était en perte. Pendant les premiers années, elle fut en perte, même ^^^onsidérable ; je ne me décourageai pas; ce premier pas ^•ait, j'arrivai successivement à étudier les moyens d'amé- 1 iorer le sort des ouvriers. Le plus important fut l'intro-

282 tS&O.

» duclion de la viande de boucherie dans leur régime ail- » mentaire ; celle inlroduclion, je la fis sur une très grande » échelle et au prix de Sacrifices assez considérables, car je » commençai par leur donner la viande sur le pied de 4 sous » la livre, supporlanl, moi, la perle.

» Il y avail déjà qualre à cinq ans que la caisse de secours » fonclionnait; tout d'un coup il me fut fait une révélation » extraordinaire, la caisse cessait d'être en perte : c'était » après l'introduction de la viande de boucherie. Je fus » averti que l'état sanitaire de l'ouvrier s'améliorait. Cet » établissement est dans un pays très chaud ; au mois d'août » ordinairement la moitié des ateliers était démontée ; les » ouvriers étaient malades et ne pouvaient travailler. Le mois » d'août se passa sans maladies, et je suis arrivé enfin au » résultat que voici : c'est que, pour un salaire moyen de » 100,000 fr. environ, tous les ouvriers, l'année dernière, » n'ont perdu de travail, parl'efiet des maladies ou d'acci- » dents, que 1,242 fr. La première année, ils avaient perdu » 4,455 fr.; dans les six premières années, la perte moyenne » avait été de 3,316 fr.; dans les six dernières années, la perte » moyenne n'a été que de l,565fr.Les six dernières années » sont postérieures à l'introduction de la viande de bouche- » rie dans le régime alimentaire des ouvriers.

» Voici donc une population qui commence en 1833 par » perdre par an quinze jours de son salaire, pour cause de » maladies ou de blessures. (La différence ne porte que sur » les maladies ; les chances de blessures sont les mêmes, » que l'on soit bien ou mal nourri. )

» Dans les six années suivantes, par des améliorations » purement administratives, cette population ouvrière ar- » rive a ne plus perdre que dix jours par an pour les mô- » mes causes. Mais bientôt, par I'introduction de la tiàiide » DE BOUCHERIE, par uuc amélioration dans le régime aliy> mentaire , la môme population ne perd plus que quatre » jours et demi de travail par an : dans ce moment, nous » arrivons à n'avoir plus qu'une perte de trois jours de tra- » vail par an.

» J'ai été obligé de montrer à la Chambre le chemin par » lequel je suis passé pour arriver à rapprocher la charge » que l'impôt du sel fait peser sur l'ouvrier, de la perte que » lui cause la maladie.

» Lorsque l'ouvrier a perdu, dans les six dernières an- . » nées, 1,565 fr. de son salaire pour cause de maladie, la » caisse de secours lui a fourni un secours de la moitié de » cette somme, c'est-à-dire que cent quarante familles ont » reçu par compensation de la maladie 785 fr. par an, et » cette somme leur a suffi, dans les six dernières années, » pour couvrir chaque année la moitié de la perte de salaire "» dont la maladie privait leur chef.

» En même temps que s'est-il passé pour le sel ?

» Voici l'état de toute la consommation de cette grande » famille pendant le même temps. /

» Pendant les six dernières années, la consommation du » sel a été par an de 3,813 kilogrammes pour cette popula- » tion de six cents trente ouvriers.

» Ces trois mille huit cent treize kilogrammes , remar- » quez-le bien, représentent une consommation de six ki- » logrammes et demi par tête.

» Sur cette consommation, l'impôt de 30 fr. a été de 1,132 y) francs, et comme vous l'avez vu, pendant les six demiè- » res années, la caisse de secours ne fournissait que 785 fr.; » pour l'année dernière, la caisse de secours n'a eu à four- D nir que 621 fr., l'intégralité des salaires perdus n'a été » que de 1,242 fr., presque l'équivalent des 1,132 fr. payés » pour l'impôt du sel.

» Eh bien, messieurs, je dis que c'est là un des faits les ï> plus frappants qui puissent se présenter pour rendre » compte du sort que la taxe du sel fait à l'ouvrier.

» Je rappelle que ces six cent trente personnes repré- » sentent seulement deux cent huit ouvriers. Je suis » obligé de revenir sur ce point pour faire remarquer que » les salaires de ces deux cent huit ouvriers s'élevant à » environ 100,000 fr., cela fait environ 500 fr. de salaire par » tête et par an.

» C'est vSur le pied de 500 fr. de salaire par an que les » ouvriers en bonne santé, en bonne condition sous tous les » rapports, perdent par l'impôt du sel l'équivalent des ma- » ladies auxquelles ils sont exposés ; et vous vous rappelez » que cela représente environ trois jours de leur travail » par an.

» Si je me retourne maintenant du côté des ouvriers do » l'agriculture, je dis qu'ils sont loin de recevoir un salaire » comparable à celui des ouvriers de nos usines. L'ouvrier T) agricole ne gagne pas un salaire de plus de 250 fr. par an ; » c'est là môme un chiffre très fort.

» Par conséquent, comme le sel lui coûte tout autant qu'à » l'ouvrier des manufactures, comme il en consomme au- D tant ou plus, il en résulte que ce n'est plus une demi-se— y> maine que l'ouvrier des campagne perd, mais que c'est » une semaine entière. L'impôt ainsi transformé représente y> une prestation en travail énorme, une corvée affreuse, et » un impôt assis sur une telle base, vous ne pouvez pas le » laisser subsister.

» Je n'apprécie pas tout à fait comme on le fait généra- » lement les besoins des classes laborieuses, et cela tient, » je pense, à ce que je suis plus identifié avec elles que les » personnes dont je ne partage pas les opinions.

» Les caisses d'épargne, l'instruction, les règlements sur » le travail des enfants dans les manufactures, tout cela, » sans doute, est ou peut être très important et très utile ; » mais il m'a toujours paru que la satisfaction des besoins » matériels, que l'amélioration de l'alimentation , des vête- » ments, de l'habitation, des conditions de salalubrité; que » l'augmentation du salaire, que la réduction des dépenses » nécessaires pour satisfaire aux premiers besoins de la » vie; que les secours en cas de maladie étaient d'une né- » cessité bien plus urgente que les mesures dont je parlais » tout à l'heure, dictées d'ailleurs par les meilleures inten- » tiens.

» Si le gouvernement et les chambres n'ont pu jusqu'ici » s'occuper que de ces mesures moins utiles selon moi,

» c'est que, j'en conviens, il leur est très difficile d'agir » sur les conditions générales de l'existence des classes ou- » vrières.

» Mais ce que le gouvernement et les chambres n'ont pas » pu faire, chaque chef d'établissement industriel le peut » dans une certaine mesure. Je vais dire ce que j'ai entre- » pris dans cette direction, et les résultats que j'ai obtenus. » Que chacun vienne à son tour rendre compte de ce » qu'il a fait, et certainement nous arriverons à quelque » chose de fort utile.

» Je rappelle qu'il s'agit d'un établissement de forges » d'une importance moyenne : un peu plus de deux cents » ouvriers appartenant à cent quarante familles groupées » autour de l'établissement, et représentant une population » de six cent trente individus.

» L'établissement est isolé, situé dans le département du » Tarn, et à portée seulement de deux villages.

» J'ai pris possession de l'administration de cet établisse- » ment en 1832. A cette époque, le personnel y était à peu » près aussi nombreux qu'aujourd'hui. Il se composait d'é- » léments épars sans lien entre eux , d'ouvriers de toutes » les nations et de tous les pays : Anglais, Allemands, » Français, indigènes ou venus d'autres départements; — » avec des salaires sans aucune relation entre eux, élevés » pour les étrangers, exorbitants pour les Anglais, modi- » ques pour les gens du pays.

» Tout ce personnel, sans discipline, sans surveillance, » sans aucun lien moral , était conduit arbitrairement, ca- » pricieusement, par des subalternes, et partant, sans con- » fiance et sans affection pour leurs chefs.

» Quand je pris possession de cette administration très » difficile, j'avais la pensée et l'espoir d'améliorer, sous tous » les rapports, les conditions de cette grande famille. Il est » utile, pour l'instruction de ceux qui voudront faire comme » moi, de dire les difficultés que j'ai rencontrées, comment » surtout j'ai pu les lever.

» Dès mes premières tentatives, je reconnus que cette

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» agglomération d'ouvriers placés dans des conditions si y^ diverses, jaloux les uns des autres, sans confiance en une » administration qui ne pouvait pas être juste envers eux, » était trop défiante pour accepter aucun bienfait. lime » fallut temporiser et attendre.

» Une des premières nécessités était de faire disparaître » cette inégalité dans les salaires^ cause de décourage- » ment et de démoralisation complète pour tous les ou- » vriers.

» Pour cela, il était indispensable d'éloigner tous les étran- » gers.

» Mais, d'un autre côté, dans un établissement isolé, dans » un pays sans industries similaires, il était nécessaire » aussi d'éviter toutes mesures violentes qui auraient pu » faire naître un doute chez les bons ouvriers sur la stabi- » lité de leur position dans cet établissement.

» Enfin, je voulais éviter toute brusque réduction dans » les salaires même exagérés. Il fallut donc attendre pa- » tiemment, et demander au temps et aux circonstances » attentivement observées cette modification si importante » dans notre personnel, l'éloignemeiit des étrangers. Ce fut » l'œuvre de plusieurs années.

» Pendant cet intervalle, je ne pus prendre que quelques » mesures utiles, à savoir, l'institution de la caisse de se— » cours, comme je l'ai dit, et la création de jardins pour les » ouvriers.

» Un mot sur ce sujet , qui n'est pas aussi futile qu'on » pourrait le croire.

» Dans cet établissement, les travaux marchent jour et » nuit, et les journées commencent à une heure du matin » ou du soir, pour finir à une heure du soir et du matin. » Dès lors, l'ouvrier a toujours une portion du jour pendant » laquelle il est libre et qui cependant n'est pas entière- » ment nécessaire pour son sommeil et son repos.

» Je trouvai les ouvriers habitués à employer ce loisir de » la manière la plus inutile ou même la plus nuisible à » leurs intérêts, à leurs forces, à leur santé.

» Un jardin concédé à chacun me parut une excellente » manière d'utiliser leurs loisirs , ceux de leurs femmes et » de leurs enfants ; les femmes, livrées à l'oisiveté la plus » absolue, me paraissaient devoir trouver dans la culture » des jardins une distraction éminemment utile au bien- » être et au repos des ménages.

» Tout cela, en effet, s'est réalisé.

» Mais comment fallait-il concéder les jardins ?

» Donner des terrains h titre gratuit était le moyen le » plus simple et le plus généreux. — Était-ce le plus utile » et le plus dans l'intérêt des ouvriers? — je ne le pensai » pas; je crus, après y avoir bien réfléchi, que les jardins » donnés a titre gratuit, tout le monde en voudrait , mais » que beaucoup de ces jardins pourraient demeurer inculy> tes. Que si, au contraire, j'attachais à la concession un » prix modique, un petit loyer, par exemple, de 75 centi- » mes à 1 franc par mois, les jardins ne seraient demandés » que par ceux qui voudraient les cultiver, et que cette pe- )> tite somme à payer serait une excitation au travail ; que y> l'ouvrier qui renoncerait à travailler son jardin, à le culyi tiver, renoncerait à en payer le loyer et le rendrait; » qu'ainsi, il n'y aurait jamais de jardins incultes.

a C'est, au reste, ce même principe qui préside mainte- » nant à la répartition des terres à cultiver dans les colo- » nies anglaises et américaines, et l'Angleterre est arrivée » à faire passer à l'état de base constitutive de son système » de colonisation cette même pensée de concession à titre » onéreux, que, dans ma petite sphère d'industrie, j'appli- » pliquai précisément, à la même époque, à la minime ins- » lallation de ma toute petite colonie industrielle.

» Ce système nous a complètement réussi.

» Depuis cette époque, nos petits jardins sont cultivés » avec un grand soin, une grande activité; les petits soins » de la culture, les arrosages occupent constamment les y> femmes et les enfants ; les petits iproduits du jardinage » s'ajoutent aux ressources alimentaires dont je parlerai » tout à l'heure, et, sous tous les rapports, la condition des

» ouvriers et de leurs familles est considérablement amé- » liorée.

» Pendant cette première période, le temps avait mai- » ché, le personnel s'était modifié peu à peu, les étrangers » s'étaient éloignés; j'avais pu rétablir peu à peu l'égalité » entre les ouvriers. Ils commençaient à reconnaître qu'une » balance égale appréciait leurs travaux, qu'une main pa- » ternelle les dirigeait, qu'un œil bienveillant veillait sur » eux. Quand je pus reconnaître que ce sentiment était gé- » néral,je sentis que de nouvelles améliorations étaient pos- » sibles, et je les entrepris.

» Améliorer le régime alimentaire des classes laborieu- » ses m'a toujours paru le progrès le plus important et le » plus difficile à réaliser. Je ne connais pas, je ne conçois » pas de plus grand service à rendre à l'humanité que de » créer des ressources nouvelles, des moyens plus écono- » miques pour l'alimentation ; de rendre les aliments plus » abondants, plus nourrissants, de les mettre à la portée » d'un plus grand nombre d'individus.

» Le régime alimentaire de nos ouvriers était pauvre et » peu substantiel; la viande de boucherie en était entière- » ment exclue ; je voulais absolument l'y introduire.

» Comment y parvenir? — Dans les villages qui nous » avoisinaient, c'est à peine s'il y avait un boucher, et quand » de temps en temps il abattait un veau ou quelques mou- » tons, il fallait payer cette viande douze sols la livre au » moins. — L'achètera la ville voisine, à Alby, elle coûtait » au moins aussi cher. — Il n'y avait aucune excitation, » aucun encouragement qui pût décider les ouvriers à ache- » ter de la viande à ce prix.

» J'étudiai alors avec beaucoup de soin la question du » prix de la viande, et je fus très surpris de reconnaître que » la viande sur pied se vend à un prix infiniment plus mo- » déré que ceux que les octrois des villes, les conditions » faites à la boucherie, les chances et les bénéfices de ce » commerce imposent à ce précieux aliment.

» Je reconnus que dans un pays qui cependant n'élève

» pas de bestiaux, je pouvais, en me chargeant de tous les » détails de la boucherie, arriver à obtenir pour nos ou- » vriers de la viande à des prix assez modérés pour que, » en y joignant un sacrifice de notre part, la consomma- » tion en devînt tellement avantageuse pour nos ménages » qu'ils ne pussent pas résister aux offres que je leur fe- » rais.

» Je me dis qu'il fallait, pour les décider, que de tous les » aliments la viande de boucherie de bonne qualité fût » pour eux Paliment le plus économique, le moins coû- » teux.

y> Je me décidai à leur donner à 20 centimes la livre, à 40 » centimes le kilogramme la viande de bœuf. — J'achetai » et je fis abattre notre premier bœuf, aussitôt que l'état » ouvert, sur lequel figurait le nom de cKaque ouvrier et » la quantité de viande pour laquelle il s'inscrivait volon- » tairement, présentèrent un chiffre à peu près égal au î* poids de l'animal.

» Malgré ce prix si bas, si avantageux, cette souscription » et les premières qui la suivirent ne furent remplies, en » quelque sorte, que pour m'être agréable.

» Cependant, peu à peu, les ouvriers et leurs familles » comprirent les avantages de cette nourriture,— et, défi- » nitivement, la viande de boucherie est devenue une des » parties importantes de leur régime alimentaire.

» Le prix en a été définitivement fixé et maintenu à 25 c. » la livre pour la race bovine, à 30 c. pour la race ovine.

» Certainement, à ce prix, il y a pour nous une perte ; » mais, cette perte^ je Vax considérée comme une augmenta- » tion de salaire^ et toutes mes réflexions et l'expérience » m'ont bien prouvé que cette bonne œuvre était en même » temps une œuvre utile, et que cette perte présente pour » les ouvriers bien plus d'avantages que ne leur produirait » une augmentation de salaire beaucoup plus considéra- » ble, et que pour nous ce sacrifice est bien plus que com- » pensé par l'amélioration matérielle et morale qui en ré- » suite pour nos ouvriers.

in. 19

» Après cotte heureuse introduction de la viande de bou- » chérie , j^ai entrepris également de fournir le pain » à nos ouvriers. Enfin, j'ai ouvert un magasin pour mettre » à leur disposition tous les objets nécessaires à la consom- » mation des ménages, et qui leur sont vendus habituelle- » ment à des prix exagérés, en qualités inférieures, sou— » vent fraudés.

» Je comprenais parfaitement que nos ouvriers trouve- » raient, outre l'amélioration dans les qualités, une écono- » mie considérable dans toutes ces consommations, et je » me décidai à acheter tous les objets en première qualité, » en première main, et a les livrer aux ouvriers sans au- » cun bénéfice.

» Cette seconde opération a réussi aussi bien que la pre- » mière, et aujourd'hui notre magasin de vivres fournit, en y> viande, pain et fournitures diverses, une valeur totale » annuelle de 30,000 fr. environ, — c'est h dire depm du » tiers du salaire que nous payons,

» Il est nécessaire de remarquer qu'un grand nombre de » nos ouvriers, par des motifs divers qu'il est inutile d'ex- » poser ici, ne nous prennent pas leur pain, bien que nous » le livrions toujours h perte, et surtout dans le temps de » cherté des blés ; dans ce cas, nous le livrons en beaucoup » meilleure qualité, a poids rigoureux, très bien cuit, à un » prix très inférieur à celui des boulangers.

» En définitive, pour déposer ici quelques renseigne- » ments sur les résultats on chiffres de cette petite opéra- » tion, on peut admettre que pour 200 ouvriers et leurs lia- » milles — on tout 600 personnes — nous livrons par an » 40,000 kilogrammes de viande, d'une valeur de 10,000 fr. » environ, sur lesquels nous perdons environ 2,000 fr.; » 40,000 kiiog. de pain, d'une valeur d'environ 12,000 fr., » sur lesquels nous perdons également environ 2,000 fr.; » enfin, dos épiceries et denrées diverses pour une valeur » aussi d'environ 10,000 fr., et sur lesquelles nous ne per- » dons rion.

L'ABOLITION DE LA MISÈRE. m

» Parmi ces objets, il faut remarquer :

Le savon, qui figure pour 2,000 fr. environ, pour cent ouvriers.... 1,000 fr

L'huile d'olive 1,800 760

Le sel 1,600 760

Les légumes secs 1 ,000 '500

Le sucre 800 400

L'huile k brûler 600 250

La chandelle 300 150

La morue, etc. 400 200

Le café 200 100

Le f. omage 200 100

Le riz, que j'ai peine II faire

adopter, mais que l'on

commence à apprécier. . . 160 76

» Je ne présente pas ces résultats comme une règle, tant » s'en faut; je les donne seulement commue renseigne- » ment, et pour indiquer les consommations auxquelles, » avec les habitudes de nos ouvriers, nous sommes ar- » rivés.

» J'ai cru devoir présenter ces chiffres à cause de l'é- » norme différence qui existe dans le régime des classes » ouvrières, et qui va jusque-là que, hors le pain, par » exemple, il n'y a presque aucun des articles dont je viens » de donner la nomenclature qui vienne figurer dans l'état » de consommations d'un établissement similaire en Belgi- » que, par exemple.

» Voici, à cet égard, un fait remarquable, et que j'ai vu » de mes yeux. Il y a peu de temps, dans un grand établis- » sèment de mines et usines métallurgiques, en Belgique, » j'étais frappé de l'air de santé, de bien-être de la popu- » lation ouvrière, et surtout des femmes. — Naturellement, )) je m'enquis de leur salaire et de leur régime alimentaire. ,

» Je fus très surpris d'apprendre que tous ces ouvriers, » de tout, âge et de tout sexe, ne se nourrissaient que de » pain, de beurre et de café ; le café employé à l'état d'in- » fusion dans l'eau bouillante, avec un peu de sel.

» Les ouvriers qui descendent' travailler dans les mines, » pendant leurs longues, laborieuses et périlleuses tâches, » n'emportent que leur pain beurré, leur café froid, dans

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» un bidon, et cette nourrittire suffit à les entretenir dans » un parfait état de force et de santé.

» Ce serait une étude intéressante que celle des divers » régimes alimentaires des classes laborieuses dans les di- » vers pays, de l'influence de ce régime sur leur force et leur » santé, et ensuite de l'action qu'a pu exercer le système de » l'impôt sur le choix du régime.

» On attribue souvent, je pense, à cet égard, au climat » une influence qui lui est étrangère, et des renseignements » bien recueillis, bien étudiés, sans prévention, et dans la » seule vue d'éclairer cette importante matière, amène- » raient certainement à des connaissances précieuses et » d'une utilité immense pour l'amélioration du sort des » classes laborieuses.

» Après ces détails, peut-être un peu futiles du moins » pour les personnes que cette matière n'intéresse pas dî- » rectement, je reviens à mon sujet.

» Sous l'influence de ce nouveau régime alimentaire, la » santé et la force de mes ouvriers éprouvèrent une grande » amélioration qui se mesure, comme je l'ai dit, par cette » circonstance frappante que chacun de ces ouvriers, qui, » en 1833, perdait, pour cause de maladies et de blessures, » en moyenne quinze jours de travail par an, est arrivé en » 1845, sous l'influence des améliorations de sa position » morale et de son régime alimentaire, h ne perdre que » trois jours de travail par an, pour les mêmes causes de » blessures et de maladies.

» Je reviens maintenant en quelques mots sur la ques- » tion importante des caisses de secours , et je reprends ■ » les conditions sur lesquelles cette caisse a été établie; » sous lesquelles elle a d'abord végété en déficit, puis, se » relevant peu à peu, elle est parvenue à se suffire à elle- » même, et enfin à se trouver en bénéfices.

» J'avais établi la retenue sur le pied de 2 0/0 du sa- » salaire.

» Les charges de la caisse étaient : 1° le traitement du » médecin ; 2® le payement h tout ouvrier malade de la

» moitié* ou tout au moins des deux cinquièmes de son sa- » laire habituel.

» Les conditions d'organisation sont l'administration de » la caisse par nous-mêmes et l'intervention de trois com- » missaires choisis par les ouvriers.

» Le traitement du médecin représente un peu plus de » 1/2 0/0 du salaire annuel. — Il ne reste donc de disponi- » ble, pour faire face aux besoins éventuels de la caisse, » que 11/2 0/0 tout au plus de ces salaires.

» L'année représentant trois cents jours de travail, les re- » tenues de la caisse se composaient donc de quatre jours » et demi de salaires.

» Sur le pied de moitié du salaire, neuf jours de maladie » absorbaient toutes les ressources.

» Sur le pied de deux cinquièmes du salaire, les ressoury> ces de la caisse suffisaient pour faire face à un peu plus » de onze jours de maladie.

» Aussi, pendant les premiers temps, où nous avions » quinze jours de maladie par an, la caisse fut immédiate- » ment constituée en perte. Pendant les six premières an- » nées, où la knoyenne fut de dix jours de maladie par an, » le service ne se faisait que sur le pied de deux cinquîè- » mes des salaires ; le déficit se réduisit peu à peu ; mais, » pendant tout cet intervalle, ce service eût été impossible » sur le pied de la moitié des salaires.

» Cet aperçu indique que la réduction du secours de » moitié aux deux cinquièmes, bien que très faible, n'était » cependant pas sans influence sur l'avenir de l'institution. » Au taux de deux cinquièmes, en effet, elle aurait pu vi- » vre dans les conditions de nos six premières années ; au » taux de moitié, elle n'aurait pas pu subsister.

» Dans l'état sanitaire actuel de notre population d'ou- » vriers, la retenue de 1/20/0 ne représente plus seulement » la moitié du salaire des malades, elle en représente la » totalité et même un peu davantage.

» Aussi la caisse donne-l-elle des secours temporaires y> aux veuves et aux orphelins.

» J'étudie les moyens de faire jouer h cette caisse un rôle » plus important; mais c'est une question à l'étude, et je » ne veux ici produire que des faits accomplis.

» Quelques mots encore sur cette intéressante question » de l'amélioration du sort des ouvriers.

» J'ai dit que je faisais' passer certains intérêts des ou- » vriers avant celui de l'instruction; cependant, j'attache à » l'instruction une grande importance ; mais dans la situa- » tion où j'étais placé, préoccupé de l'avenir de cette » grande famille d'ouvriers, j'ai pensé que l'instruction la » plus précieuse à donner était celle des filles. Me conten- » tant donc pour les garçons de l'école du village, j'ai vou- » lu créer, dans l'intérieur môme de notre établissement, » une école de filles.

» Cette création a parfaitement réussi, et je suis convaincu T> qu'un des grands progrès de notre petite colonie sera dû )) à cette institution.

» C'est un spectacle touchant et satisfaisant à la fois que » celui des cinquante jeunes filles d'ouvriers, qui, dès l'âge » de trois à quatre ans, s'instruisent dans notre école.

» On est tout surpris d'entendre réciter une fablp en franco çais par de petites filles de quatre ans dont la mère n'a » jamais parlé que patois. On voit les petits comptes de la » famille tenus par des petites filles de huit à dix ans, dont » le père et la mère n'ont jamais su lire. Ces enfants devien- » nent intelligentes, honnêtes, laborieuses , de sauvages , » ignorantes et dissipées qu'elles étaient (1).

» Je ne veux pas insister plus longtemps sur ces détails ; » mais il est évident que ce progrès dans l'instruction de ces » enfants transformera complètement, dans un avenir pro- » chain, l'état moral de nos familles d'ouvriers.

» Enfin, il me reste à parler d'un dernier résultat obtenu, » qui doit, en se généralisant, former le couronnement de » l'œuvre d'amélioration à laquelle je me suis voué.

(1) Ce fait vient à l'appui de ce que j'ai écrit, en 1833, sur Tinstruction à donner aux jeunes filles. Voir plus haut, page 371. {Note d$ Fauieur,)

» Je veux parler de rassociation la plus complète possible » du maître et de l'ouvrier.

» Je ne veux pas entrer dans des détails qui seraient tout

^ à fait déplacés ici : ce que je puis dire seulement, c'est

^^ cjue de la combinaison sur laquelle on fait reposer le sa-

*> laire attribué à l'ouvrier résultent le sortde l'ouvrier, celui

^ du chef de l'établissement et la destinée entière de l'in-

^ dustrie.

*> Cette combinaison est généralement mal conçue ; le * f>ayement de l'ouvrier à la journée ou à la tâche sont les ** cloux procédés au moyen desquels on résout généralement c^eïtte question toujours posée. Les deux moyens ont des >^ices qui leur sont propres, et dontla gravité dépend delà ïx^ture des travaux.— Les marchés à l'entreprise, qui Sont vm peu plus avancés que les deux premiers systèmes, lais- ^^^nt trop peu de part à l'industrie du maître, qui doit être lei plus avancée, et n'excitent pas le progrès. ^> C'est d'une association bien entendue du maître et de 1"* ouvrier que peuvent résulter à la fin des progrès dans toutes les directions.

» Je puis donner ici comme certains les résultats que, dans Vine fabrication délicate et difficile, j'ai obtenus sur un ^itelier important d'une telle association. » En comparant mois par mois, d'une année à l'autre, les S)roduits et les dépenses du même atelier, marchant une ^ snnée sur les bases ordinaires, et l'année suivante sur ces ^^ lases nouvelles, voici les résultats auxquels on arrive.

^) Avec le même nombre d'ouvriers, la quantité de pro- ^ duits est doublée.

» La qualité de ces produits améliorée dans une propor- ^^ tion presque égale à celle de l'augmentation des quan- ^^ tités.

» Le salaire des ouvriers augmenté d'un tiers , le bénéfice ^^ de fabrication en même temps d'à peu près un tiers éga- ^^ lement.

» Ce sont là des résultats constatés par une comptabilité ^ rigoureuse, et qui prouvent ce que l'on peut attendre

» d'une transformation dans le mode de détermination des » salaires (1).

» Je n'insisterai pas en ce moment sur ce point; je mecon- » tente de dire que toute la difficulté consiste à faire con- » verger à un même but l'intérêt de l'ouvrier, l'intérêt du » maître, et celui d'une bonne et loyale fabrication. — La » plupart du temps, ces trois intérêts sont en lutte entre y> eux, et il en résulte ce que nous voyons tous lesjours^ces » trois intérêts souffrant à la fois, alors qu'une combinaison » intelligente et impartiale, bienveillante pour l'ouvrier et » appliquée avec justice, pourrait les sauver tous les trois.

» Il n'est pas rare de trouver des industries prospères et » d'autres dans la détresse, uniquement par l'effet de l'or- » ganisation des salaires.

» Je m'arrête ici, je crains déjà d'être allé trop loin dans » la discussion incidente à laquelle je me suis laissé en'- » traîner, et je reviens à la question de l'impôt du sel en » reprenant la discussion au point où je l'ai laissée :

» Je viens de présenter a la Chambre le caractère et les » effets de l'impôt sur le sel à l'intérieur au point de vue de ^ nos travailleurs ; qu'il me soit permis maintenant de les » lui présenter à un point de vue peut-être plus grave, parce » qu'il touche à la fois à l'intérêt des travailleurs et à notre

(1) Cette expérience de M. Talabot corrobore ropiniou cî^aprës de M. Rossi, où le droit est mis en regard du fait:

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