‹ Questions de mon temps, 1835 à 1856 (volume 2)Chapitre 56 sur 78 · AU PEUPLE ANGLAIS · texte numérisé non relu

AU PEUPLE ANGLAIS

Peuple cinglais,

Si je l'adresse eet appel, eVsl que de tous les peuples de TEurope, tu es le seul qui aies coïKiuis et gardé le droit souverain de le réunir; cVst (|u'il s'agit (rachever l'œuvre commencée par Wilberforce, llohhouse, Robert Peel et Richard Cohden ; c est (pfil s'agil de prendre une utile et féconde inilialive ; mais, (fue dis-je? déjà lu Tas prise en septembre 18.'>0 au grand meeling de Manchester, où fut. proclamée la nécessité i)i)ur tous les travailleurs de s^asso — cier, par corps de méliers, alin d'élever le taux des sat~ laires, el, par celle élévation, d'extirper la misère et se^s vices.

Heureux el grand peuple! toi, ce que lu commences t\i le finis; ce (jue lu conijuiers lu le gardes ! Ce n'est jamais vain que lu Tagiles. Dès que tu l'agites, tu mènes. Àir%; dès que tu Tas voulu, a été abrogée la loi qui te faisait payer trop chèrement le pain que tu gagnais si pénit>Iement.

Ce que tu as fait pour imposer l'abaissement du prix du pain, Peuple anglais, tu dois Tentreprendre pour imposer l'élévation du taux des salaires. Au bout des mêmes efforts sera le mémo succès.

La taxe des pauvres est une tache h ton front; tti le portes trop haut pour y laisser subsister celle tache, et iu n'as qu'à le vouloir pour qu'elle s'efface et disparaisse.

La uixe au profit des pauvres, dont l'origine remonta ^

(1) Cette ndrcpsc et celle qui suit présentent la question do Tabolit»* de la mi.jère sou** ses deux faces :

Le DROIT du travail, le droit du pauvre;

L'iNTKRKT de la société, l'intérêt «lu riche.

J^e première de ces deux pii^ces est un appel au peuple anglais, ii]l49 î*** vocation à lu liberté ;

La seconde est un appel aux gouvcrnemcDls européens, nno invcc il l'Autorité.

trois siècles, et dont le chiffre s'élève annuellement de 5 à 600,000 livres sterling, avait une raison de subsister tant que subsista sous le nom de loi-céréales, la taxe au profit des riches.

Celle-ci n'existe plus ; celle-là ne doit pas lui survivre.

Obligée de recourir au tread-wheel et au treadr-mill, nonseulement la taxe des pauvres déshonore la charité et fait douter de l'humanité, mais encore elle fausse l'axe de la concurrence sur lequel tourne le monde économique, et nuit ainsi à la réciprocité des échanges.

La taxe des pauvres agit comme prime d'exportation au profit de l'industrie et comme impôt prélevé sur les terres par le commerce.

L'influence funeste qu'elle exerce dans la Grande-Bretagne en concourant k l'abaissement du taux des salaires, car le fermier et le grand propriétaire payent d'autant moins leurs ouvriers que la paroisse les assiste davantage, et la taxe étant employée à payer une partie du prix des façons, les manufacturiers font baisser la maind'œuvre, suivant les exigences du monopole auquel ils aspirent, cette influence funeste s'étend, par contre-coup, à toute l'Europe agricole, industrielle et commerciale.

La taxe des pauvres fausse et dénature :

Les principes de l'assistance ; car elle conduit les communes qui tendent à s'exonérer à maltraiter les indigents pour s'en débarrasser;

Les lois du travail; car ce qu'elle donne à l'aumône, elle l'enlève au salaire ;

L'esprit de famille ; car elle détend tous les liens en se substituant à tous ses devoirs, qu'efle est impuissante à remplir; elle favorise le concubinage et la multiplication des enfants pauvres.

Peuple anglais, demande donc simultanément deux choses : que la taxe des pauvres soit radicalement abolie, et que le salaire des ouvriers, dès que l'insuffisance en est' démontrée, soit équitablement élevé.

Travailler est un devoir ; mais ce devoir implique un droit : le droit de vivre en travaillant.

Tout homme qui fait travailler un autre homme sans payer ce travail le prix nécessaire, le prix sans lequel le travailleur ne saurait réparer ses forces, qui sont sa valeur, conserver sa santé, qui est sa fortune, mettre sa vieillesse, qui est sa noblesse, à l'abri des outrages de la misère, manque aux lois de l'économie non moins gravement qu'aux lois de l'humanité. Il ne gagne pas, il vole ; souvent il tue.

La preuve qu'il manque aux lois de l'économie, c'est que l'Angleterre, le pays le plus riche, est le pays qui compte le plus grand nombre d'indigents : 1 sur 7 habitants; tandis qu'en France le chiffre est de 1 sur 12.

Pour l'honneur de ton nom et pour le repos de ta conscience. Peuple anglais, une telle anomalie doit disparaître. La misère est un esclavage que tu auras bientôt aboli en Europe, si tu le veux aussi fermement que lu as voulu l'abolition de l'esclavage des noirs.

Tu n'as qu'à donner le signal.

Tu n'as qu'à reconnaître l'indivisibilité du droit et du devoir dans le travail, et qu'à proclamer l'un inhérent à l'autre !

Des quatre coins de l'Europe, tous les travailleurs, à l'unisson, feront écho à ta voix ; tous t'acclameront et te glorifieront.

Multiplie donc sans nombre les meetings et agite sans relâche la question de l'abolition de la misère par le moyen le plus simple et le seul efficace : — par l'élévation du salaire ayant pour base, non plus l'o/fre, mais la valeur, ce qui est la véritable loi du travail.

Ce qu'auront fait, grâce au droit précieux de réunion dont elles jouissent sans trouble, les populations de tes fabriques et de tes fermes, toutes les autres populations des autres pays l'imiteront. Celles-ci te devront le bien-être par le travail, et par le bien-ôtre la liberté et la paix.

Assurément c'est une noble tâche à poursuivre que la

paix entre les peuples; mais la paix entre le capital et le travail par l'élévation du salaire est une tâche qui n'est pas moins urgente et qui ne sera pas moins féconde.

A l'œuvre donc, Peuple anglais, à l'œuvre!

Tu n'as plus, il est vrai, pour te guider, t'encourager et te soutenir, la voix de Wilberforce, de Hobhouse et de Robert Peel, mais if te reste la voix de Richard Cobden.

Je lui confie le soin et l'honneur de te traduire cet appel.

AUX GOUVERI<(EXENTS D^BUROPB.

Gouvernements d'Europe,

Aucun de vous n'est excepté de cet appel qui s'adresse à vos méditations, car la misère est un fléau que vous avez tous le même intérêt à combattre, autant que s41 s'agissait de la peste ou du choléra.

La statistique a évalué à 11 millions le chiffre de la population indigente en Europe, sur 226 millions d'individus. C'est 1 indigent sur 20 individus.

Tour à tour et simultanément, les uns et les autres, vous avez tout mis en œuvre contre la mendicité, et tout vainement.

Vous avez essayé alternativement de la cruauté et de la charité, du fouet, des galères, du gibet, du supplice et de l'hospice, de l'amende punissant l'aumône et de la taxe encourageant la mendicité; ici, après avoir établi les workhouses^ vous les avez tempérés par le tread-wheel ; là, après avoir ouvert les tours, vous les avez fermés ; après les avoir fermés, vous les avez rouverts; ici et là, après avoir condamné la misère, au mépris de la religion, vous l'avez secourue, au mépris de l'expérience ; après l'avoir secourue comme un malheur, vous l'avez condamnée de nouveau comme un délit ; vous êtes à bout de voies, d'expédients, de palliatifs et d'essais.

Rien de ce que vous avez tenté n'a réussi ; n'en soyez pas surpris , rien ne devait réussir de ce que vous avez tenté. Il est des lois qu'on ne viole pas impunément. Empêchez la source de jaillir, elle ravinera ; arrêtez le fleuve dans son cours, il inondera ses rives; posez la pyramide sur son sommet au lieu de la poser sur sa base, elle tombera ; excèdes

la pression justement calculée d'une machine à feu, et elle éclatera ; demandez toujours la même récolte à la terre sans jamais lui rien restituer, la plus fertile s'épuisera ; faussez la balance, elle faussera les poids.

Le travail porte en lui-môme sa loi. Ce qui le prouve, c'est que l'honfime à qui la terre ne manque pas ne manque de rien. Plus sa famille est nombreuse, et plus elle vit dans l'abondance.

Cette loi a été violée.

Elle est violée toutes les fois que le taux du salaire est inférieur à la valeur du triS^ail, considérée en elle-même et abstraction faite de la supériorité de l'offre relativement à la demande.

De là, — inutile d'en chercher ailleurs la cause, — la misère, la mendicité, l'aumône.

Oui ou non, n'est-ce pas par exception que l'homme qui travaille pour son compte ne gagne pas ce qui est nécessaire à son existence ?

Oui ou non, au contraire, n'est-ce pas par exception que l'homme qui travaille pour le compte d'un autre gagne ce qu'il lui faut pour vivre ?

Oui ou non, lorsque le travailleur gagne plus qu'il n'a besoin de dépenser, l'excédant qu'il crée, sous forme d'épargne individuelle, contribue-t-il à la richesse générale?

Oui ou non, lorsque le travailleur, au contraire, gagne moins que ce qui lui est strictement nécessaire, l'insuffisance personnelle dont il souffre concourt-elle à entretenir la misère publique ?

Oui ou non, lorsque le travail afflue, le salaire s'élève-t-il, la consommation s'étend-elle, et ne dit-on pas que la prospérité règne ? Si la prospérité règne quand le salaire s'élève, dans l'effet se révèle la cause, dans l'arrêt se trouve la loi.

La consommation est une force élastique créée par le salaire comme, par la chaleur, la vapeur est créée. Le salaire est au travail ce que la chaleur est à l'eau.

Si cela est vrai, si cela est incontestable, l'intérêt de tous, des riches et des pauvres, des gouvernements et des peuples, est donc non pas d'abaisser le salaire, mais au contraire de l'élever à sa plus haute puissance, afin qu'à son tour il imprirtie au travail l'activité continue la plus grande.

La misère est la chrysalide de la société, passant de l'état de privilège basé sur la conquête et le servage à l'état de liberté basé sur la paix et le travail.

Les plus fortement intéressés à ce que déformais il n'y ait plus de pauvres, ce sont les riches, car tout ce qui accroîtra la richesse générale accroîtra encore la richesse particulière.

A la hausse des salaires comme h la hausse des fonds pu- . blics, tout le monde gagne, personne ne perd, si ce n'est peut-être, par la hausse des salaires, quelques usuriers, et, par la hausse des fonds publics, quelques joueurs. Mais qui spécule sur la pauvreté individuelle et sur la ruine publique, et perd, n'est pas à plaindre et n'a que le sort qu'il a mérité.

Quand tout le monde gagne, tout le nionde achète ; quand tout le monde achète, tout le monde vend. C'est le mouvement du pendule qui ne peut osciller dans un sens s'il n'oscille dans l'autre. Production et consommation sont les deux temps de ce même mouvement.

Payer le travail relativement à la valeur et non relativement à Voffre, est donc une loi qui profite à tout le monde, n'impose de sacrifices à personne, et que vous tous, sans exception, ô gouvernements, avez intérêt à proclamer et à faire admettre par le droit international, comme un principe fondamental de justice éternelle et d'ordre public.

En effet, payer le travail relativement à la valeur^ c'est renouer les liens de la famille; payer le travail relativement à Voffre, c'est, au contraire, les rompre. Payer le travail re- • lativement à la valeur^ c'est étouffer le communisme dans son germe; payer le travail relativement à Vo/fre^ c'est, au contraire, couver le communisme dans son nid. Payer le.-.

travail relativement à la valeur, c'est rendre inutiles les tours, les crèches, les salles d'asile, les hôpitaux, les dépôts de mendicité, les tcorkhouses^ les tread-whells; payer le travail relativement à V offre ^ c'est rendre indispensables, quoique inefficaces, tous ces établissements dont l'impuissance est attestée par l'expérience des siècles. Payer le travail relativement à la valeur, c'est extirper la mendicité sans rigueur pénale ; payer le travail relativement à Voffre, ce n'est pas extirper la mendicité, c'est la parquer. Payer le travail relativement h la valeur, c'est donner à l'assurance mutuelle les moyens de se développer par l'épargne collective ; c'est trancher le nœud de l'assistance légale en la rendant inutile ; payer le travail relativement à To/fre, c'est rendre l'assistance nécessaire en rendant l'assurance impossible. Payer le travail relativement à la valeur, c'est maintenir la vérité des rapports entre l'objet représenté et le signe représentatif; payer le travail relativement à Voffre, c'est méconnaître et détruire cette vérité des rapports qui doit exister entre le signe représentatif et l'objet représenté.

(( Le travail est le premier prix, la monnaie originaire que » l'on a payée pour tout, ^) a dit avec raison Adam Smith.

Nulle part il n'est permis, par la morale et la loi, de rogner la monnaie frappée à l'effigie du souverain.

Nulle part il ne devrait être permis par la morale et la justice, de rogner le salaire marqué au coin de la nécessité.

S'il y a une légitimité qui soit incontestable, c'est celle du salaire ; c<iv, dès qu'on la conteste, on donne à la pauvreté le droit de citer à son tribunal la propriété et de l'interroger à l'efTet d'avoir à justifier de son origine, c'est-à-dire de sa légitimité par le travail.

Légitimité et respect de la propriété... mais aussi légitimité et respect du salaire, car l'une sert à la garantie de l'autre.

On est convenu de dire que la propriété représente le travail accumulé. Soit, mais alors reconnaissez que non

moins vraie est cette définition de la misère : — La misère représente l'insuffisance accumulée des salaires.

Que cette insuffisance, tolérée au mépris de la loi naturelle et de la loi sociale, que cette insuffisance cesse, et aussitôt cessera la misère I

Gouvernements que condamne la misère des peuples, vous en connaissez maintenant la cause réelle et le cemède efficace. Si le mal subsiste, ce sera désormais votre faute, et il sera juste que vous en portiez la responsabilité.

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