‹ Questions de mon temps, 1835 à 1856 (volume 2)Chapitre 70 sur 78 · IH · texte numérisé non relu

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a Quoique je demeure- convaincu que nos industries se » font trop petites et qu'elles sont de tempérament, pour la » plupart, à braver le grand air de la concurrence étrangè- » re, je ne pense pas qu'il faille ouvrir nos portes à deux » battants, sans ménagement, sans transition. » Après cet aveu de votre dernière lettre conçu dans les termes que je viens de transcrire, pour peu que le débat m'embarrassât à poursuivre, je serais fondé à le déclarer clos en proclamant victorieusement qu'il n'y a plus, entre nous, que l'épaisseur d'une mince question de fait, d'une question d'appréciation du plus ou du moins.

Reportez-vous, en effet, a ma première lettre, vous y trouverez cette déclaration qui résume toute mon opinion :

Ci C'est à tort, selon moi, qu'on fait de la liberté du com- » merce et de la protection de l'industrie deux systèmes » exclusifs, qu'on oppose l'un à l'autre. A mes yeux, lapro- » tection de l'industrie est à la liberté du commerce ce » qu'est sur une môme route le point de départ au poitit » d'arrivée.

« La question de la liberté du commerce est, avant tout, » une Question de maturité industrielle et d'expansion maj>^ rilime »

Ma dernière lettre se terminait par ces mots :

« Sous la réserve expresse que la liberté commerciale ne » sera que le développement régulier de la loi du progrès » appliquée h toutes et à chacune de nos industries, la li- » berté que vous défendez me trouvera dans les rangs de y> ses partisans sincères ; mais elle me trouvera dans les » rangs dé ses adversaires déclarés si elle a la prétention » de triompher prématurément, inconsidérément, révolu- » tionnairement. »

Si près de tomber d'accord sur le fond de la question, quels sont donc les points sur lesquels nous sommes en dissidence ? — C'est ce qu'il est temps de préciser, car ce débat, que vous avez indirectement provoqué en accusant la Presse « d'être arriérée sur la question de la liberté du » commerce, elle si avancée, disiez-vous, sur tout le reste ! » et de s'obstiner à prêter aveuglémeirt son appui au vieux » système de protection, dont nous serions débarrassés y> avant dix ans ; » ce débat, pour être utile, ne doit pas rester un vain tournoi de paroles, un combat où des deux parts on s'ajuste héroïquement au-dessus de la tête, afin de satisfaire l'honneur sans risquer de se blesser ni l'un ni l'autre ; il faut que ce débat porte avec lui sa conclusion.

Mais d'abord quelques mots sur MM. Guizot, Duchâtel, Lacave-Laplagne, Cunin-Gridaine, que vous commencez par proclamer franchement être « fort en état de mener à y> bonne- fin la révision générale des tarifs, » et que, dans le même paragraphe de votre lettre, vous finissez par représenter comme « s'arrêtant éperdus ou attendris devant M. » Darblay, le Luther de la prohibition dans le parti agri- » cole, ou devant M. Mimerel, qui en est le Mélanchthon » dans le parti manufacturier î »

Est-ce une contradiction qui vous est échappée, je vous le demande, ou n'est-ce qu'une double ironie que vous avez voulu déguiser ?

Pour l'honneur des quatre hommes d'État dont vous avez cité les noms, j'aime à croire que s'ils ne s'élancent pas in-

considérément sur les traces de sir Robert Peel, c'est qu'ils sont retenus par un autre obstacle que celui devant lequel vous les faites reculer, éperdus, attendris, c'est qu'ils sont retenus par la crainte d'exposer notre industrie à une lutte trop inégale qu'elle ne saurait encore aflFron ter sans risquer de succomber.

S'il en était autrement, s'ils pensaient comme vous que la France n'a qu'à gagner à suivre hardiment l'Angleterre dans la voie de la liberté du commerce, et qu'à « s'empres- » ser de prendre son rang dans cette marche solennelle » vers un nouvel avenir ; » s'il était vrai que la peur d'é- ' chouer devant les influences qui dominent au sein de n(fe chambres législatives et des conseils généraux de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, fût la seule considération qui les arrêtât, quelle opinion faudrait-il se former du caractère des hommes d'État que vous célébrez ?

Que parlez-vous des résistances qui existent dans nos assemblées délibérantes? Est-ce qu'il n'en existe pas de tout aussi grandes, de tout aussi énergiques dans le Parlement anglais ? Est-ce que la Chambre des lords presque tout entière, forte de l'opposition des comtés, forte des suffrages du parti agricole, si nombreux, si riche, si puissant, est-ce que cette Chambre n'oppose pas à la tentative de sir Robert Peel des efforts désespérés dont il n'est pas encore certain qu'il triomphe? Est-ce que dans cette Chambre des communes, la majorité qui l'a porté aux affaires en 1840, ne fait pas entendre d'injurieux murmures, de véhémentes imprécations ? N'est-ce donc rien que de voir ceux des membres de cette majorité mécontente qui se décident à appuyer le ministère, réduits à abdiquer leur mandat et à en solliciter le renouvellement, fort incertain? Telles sont, à cet égard, les dispositions des électeurs, que M. Peel, qui n'est pas sûr d'avoir pour lui la majorité électorale, refuse de recourir à l'épreuve décisive de la dissolution. Certes, ce sont là des difficultés, des obstacles, sinon insurmontables, du moins tout aussi grands, pour ne pas dire plus grands que ceux par lesquels vous cherchez à el-

pliquer pourquoi nos ministres, bien que vous leur supposiez les mêmes doctrines, les mêmes convictions éconoujiques qu'à vous-même, n'essayent pas de faire passer ces doctrines, ces convictions dans le domaine des faits. Eh bien! cela arrête-t-il sir Robert Peel, cela l'empêche-t-il de proposer ce qu'il croit utile et juste? Non. II l'a déclaré hautement : le pouvoir n'a de prix à ses yeux que parce qu'il lui offre l'occasion de faire triompher des idées fécondes, de rendre des services publics. 11 se sert donc du pouvoir pour entraîner, dans ce qu'il regarde comme la bonne voie, le gouvernement, les Chambres, malgré l'agitation des esprits rebelles, malgré l'hostilité des influences dont il a, lui aussi, le plus grand besoin, car il est ministre dans un pays où, comme dans le nôtre, le pouvoir ne s'exerce qu'à la condition d'avoir avec soi la majorité.

Vous admirez cette conduite hardie, cette initiative vigoureuse. Vous avez raison ; mais convenez alors que votre admiration est un piédestal qui ne grandit pas beaucoup ceux de nos hommes d'État qui, partisans de la liberté du commerce, se borneraient à montrer du doigt les obstacles qu'il y aurait à vaincre, pour se dispenser d'essayer de les surmonter.

Ecartons de ce débat, pour n'y plus revenir, les personnes et les principes sur lesquels nous ne différons d'avis qu'en apparence, et ne nous occupons plus désormais que des choses sur lesquelles nous sommes en dissentiment réel et sérieux.

La comparaison que j'ai tirée de ce qui se passe pour l'industrie des journaux, où, sur le prix de 48 fr. par an, 36 fr. représentent non un bénéfice de cette industrie, mais uniquement les taxes qu'elle a payées d'avance au gouvernement, cette comparaison peut servir à expliquer ce qui se passe dans presque toutes les branches d'industrie. Vous parlez d'une chemise que vous ne payeriez que six francs à Londres et qui vous coûte Uix francs à Paris; quoique la difîérence que vous établissez entre les deux prix soit quelque peu exagérée, j'accepte votre exemple et je dis : Non,

cette différence ne représente pas un impôt payé par le consommateur au fabricant français ; non, cette différence « n'entre pas, à titre de bénéfice, dans la caisse de ce fabricant, elle représente simplement toutes les causes, indépendantes de lui^ qui concourent à enchérir sa fabrication ; elle représente le droit de 22 fr. par 100 kilogrammes qu'il a payé sur le coton qui lui a servi de matière première, droit que ses rivaux dWngleterre ne payent pas. Elle représente l'intérêt qu'il sert pour les fonds employés dans son indus-« trie, intérêt plus considérable que celui qui est supporté par le fabricant anglais, lequel, étant établi depuis plus longtemps, a pu, grâce aux profits déjà accumulés, amortir son capital de fondation, et trouve aisément ainsi, dans un prix do vente moindre, un bénéfice supérieur. Je reviendrai tout à l'heure sur cette question des capitaux : pour le moment, je constate un fait qui me paraît à l'abri de toute controverse.

Ce sont ces causes et beaucoup d'autres qui expliquent la différence que vous signalez entre les prix de certains articles anglais et français, et l'on n'a pas le droit de dire aux consommateurs qu'en payant cette différence, ils payent un tribut au fabricant français^ qu'ils l'enrichissent à leurs dépens. Ceux qui disent cela ne raisonnent pas, ils déclament!

Et votre esprit éclairé n'a pas tardé à le comprendre, car vous finissez par vous écrier en effet : « Eh bien ! qu'on » dégrève les matières premières! » Ici, nous sommes d'accord. Ce droit à l'entrée des matières premières est un impôt contre lequel la Presse^ que vous dites arriérée, a souvent protesté. Quel motif a-t-on, par exemple, de maintenir le droit de 22 fr. par 100 kilog. sur le coton? La France n'en produit pas, elle n'a donc pas à craindre de nuire h un intérêt nationfri on affranchissant cette matière première qui nous vient surtout d'Amérique. Le 'droit que l'Etat prélève est purement fiscal ; c'est, comme disent les prédicateurs de la Ligue en Angleterre, « un impôt en vue » du revenu, et non on vue de la protection, » genre d'im-

pôt qu'ils approuvent fort, et que vous trouvez boa quand il est modéré. Eh bien ! je le déclare, ce droit de 22 fr. prélevé en vue du.revemi^ est un droit qui aurait dû être supprimé depuis longtemps, car il pèse, en définitive, sur le consommateur à qui le fabricant est bien obligé d'en demander le remboursement; il a pour effet de rendre plus défavorables les conditions de notre industrie, dans sa concurrence contre l'industrie anglaise qui ne paye pas, 4?lle, un farthing pour les millions de balles qu'elle met en œuvre dans ses fabriques. Mais ne dites pas que c'est là le tort d'un système protecteur bien conçu : c'est le tort de ce détestable esprit de fiscalité qui a trop d'empire dans nos affaires, et qui m'a fait dire ailleurs : La fiscalité perd la France !

Votre exemple des couteaux n'est pas plus concluant que l'exemple des chemises : tout cela repose sur cette idée générale qu'en ouvrant les frontières, qu'en supprimant les tarifs qui entravent plus ou moins l'importation étrangère, on assurerait au consommateur d'immenses avantages, la possibilité d'avoir toujours à bon marché les objets qui lui sont nécessaires. Voilà l'idée capitale du système que vous défendez. Cette idée est-elle aussi vraie que l'école à laquelle vous appiJ'tenez paraît le croire ? Je le nie.

Je le nie, et, à l'appui de mon opinion, j'invoque tout de suite des faits actuels, qui sont sous les yeux de tout le monde, et dont la signification ne saurait par conséquent être mise en doute. Ces faits sont empruntés à l'industrie du fer.

Il y a quelques années, presque toutes les machines locomotives étaient demandées à l'Angleterre. Nos établissements métallurgiques n'étaient pas en état de les construire. On se plaignait beaucoup du droit qu'il fallait payer pour introduire ces machines. On supputait les millions qui pourraient être économisés par le consommateur, si ces puissants instruments de circulation étaient admis sans droits, ou à des droits très réduits. Les droits ont été maintenus, etqu'est-il arrivé? Nos établissements nationaux, voyaTit

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s'ouvrir devant eux ce nouveau déboucKé, ont fait des efforts admirables pour construire les locomatives aussi bien que les Anglais. En trois ans, ils y sont parvenus. D'immenses ateliers ont été créés et pourvus d'un outillage complet ; de nouvelles ressources ont été offertes au travail, et à l'heure qu'il est les machines françaises, aussi parfaites que toutes celles que pourrait nous livrer l'Angleterre, sont moins chères à Paris qu'à Londres ou à New-Castle. Si donc on avait écouté ceux qui demandaient, il y a quelques années, l'ouverture de la frontière aux locomotives anglaises, qu'aurait-on fait ? On aurait empêché ou du moins retardé la création de tous les établissements nouveaux qui existent aujourd'hui, le développement des anciens, enfin la conquête d'une industrie de la plus haute importance. Et ce mal, car c'en eût été un, l'aurait-on du moins compensé par un avantage réel en faveur du consommateur? Non, puisque déjà le prix des locomotives anglaises est plus élevé que celui des locomotives françaises, et aurait haussé dans une bien plus rapide proportion encore, si le constructeur anglais avait eu la perspective de l'approvisionnement de la France à ajouter à celle qui s'ouvrait dans son propre pays.

Ainsi, l'intérêt du consommateur n'y aurait rien gagné, et une foule d'autres intérêts y auraient considérablement perdu. Ce qui est vrai des locomotives l'est également des rails et de plusieurs autres articles importants. Je ne cite ce fait que parce qu'il est capital et qu'il démolit de fond en comble tout l'édifice de raisonnements sur lequel on a l'habitude de s'appuyer quand on demande l'application irréfléchie et prématurée du principe de la liberté commerciale. Vous me ferez une objection que je prévois; mais comme tout ne peut se dire à la fois, vous me permettrez d'attendre que vous l'ayez faite pour y répondre.

J'ai promis plus haut de revenir sur la question des capitaux. Un mot d'explication est en effet nécessaire. Pour prouver que l'industrie peut se les procurer en France aussi facilement et à d'aussi bonnes conditions qu'en Aq*

glelerre. vous riiez ce qui se passe en ce moment. « Les » capitaux abondent, » dites-vous. — 0.iy,à la Bourse, pour les spéculations de chemins de fer, où l'on a vu se faire en peu de temps des fortunes considérables. Mais dans l'industrie proprement dite, en est-il ainsi ? N'avez-vous pas entendu ces doléances publiquement exprimées conti'e la tendance presque universelle qui pousse les capitaux dans les. hasards du jeu et les détourne des emplois qu'ils cherchaient^ autrefois dans l'agriculture et dans les manufactures? Ce sont là des plaintes qui se sont élevées de toutes parts. Pour vous répondre sur ce point, il me suffira donc, à moi aussi, de vous citer « ce qui se passe en ce moment. >^ Je n'ajouterai rien à ce que j'ai déjà dit sur l'insuffisance ei l'infériorité de nos voies de communication comparées à celles de lAngleterre. Gela n'est pas contesté. Je vais donc tout droit à votre dernier argument, à celui que vous me réserviez comme le plus décisif. Il s'agit de la marine : « Si nos pavillons sont en berne, et nos vergues descendues » à mi-màt, n'est-ce pas la faute du système protecteur? » Non, certes, j'affirme, au contraire, qu'une des grandes causes de la décadence de notre marine marchande, la principale peut-être, tient précisément à ce qu'on n'a pas su, en France, lui appliquer judicieusement le principe du système protecteur que l'Angleterre a si hardiment et si heureusement pratiqué : car, dès 1381, Richard 11 défendait à ses sujets d'importer ou d'exporter aucune marchandise sur d'autres vaisseaux que ceux munis de la permission du roi. Le fameux acte de navigation, auquel l'Angleterre est redevable de la suprématie maritime qu'elle a acquise, assure aux sujets anglais : — l'exercice exclusif du commerce des colonies anglaises ; — il interdit aux navigateurs européens d'imp )rter dans l'empire britannique des marchandises provenant d'un autre pays que celui auquel ils appartiennent ; — il interdit aux mêmes navigateurs le cabotagi>, qui est ainsi réservé aux sujets anglais; — enfin, il promet aux vaisseaux de construction anglaise ou appartenant à des sujets anglais des avantages particuliers dans les tarifs de

douanes. Voilà ce «|ue l'Angleterre faisait en 1651 pour son pavillon ! — Que faisait la France pour le sien ? — Elle ne tenait aucun compte des avertissements que des hommes éclairés lui donnaient. Ainsi, il existe un petit livre imprimé en 17.*>4, dans leriuel les avantages que procurait h TAngleterre PActe de navigation sont indiqués avec précision, ï/auteur anonyme de cet ouvrage y montre avec force qur letahlisscment colonial de la France, plus riche que celui de rAngleterre, doit infailliblement périr, si la législation ne favorise la mulliplicMtion des marins et la construction des vaisseaux en France. Vain avertissement, triste prédiction, inallicureusem(»nt accomplie ! Puisse le même sort n'élre pas rés(»rvé à nos paroles lorsque noijs crions ii la France ciuVIIc court h sa décadance, à sa perte, par Tahscnce de tout système, en marchant comme elle le fait au jour le jour, aveuglément et au hasard, en gaspillant de préci(Hises ressources, en s'exposant enfin à être prise au dépourvu par le premier événement grave qui ' viendra troubler la paix du monde !

On a fait, en France, pour Pindustric maritime, ce que vous vou(lri(»z (lu'on fit aujourd'hui pour toutes les autres industries. Klle était en présence de deux rivales, la marine anglaise et la marine américaine, toutes deux plus fortes el plus avancées qu'elle, grAce à des circonstances particoiières «jue j'ai déjà eu plus d'une fois l'occasion d'expliquer. Eh bien ! on n'a t(Mui aucun compte de cette disproportion de forces. On a dit à la marine faible, mais qui pouvait grandir sous un régime habilement conçu, on lui a dit de lutter d'égale à égale avec ces deux marines développées depuis longtemps, depuis longtemps ses aînées. Elle a lutté. ou plutôt elle a succombé, parce que la lutte était impossible. Voilà Pœuvre des traités de 1822 et de 1826, traités qui ne sont autre chose que l'application de vos idées à Pinduslrie maritime, que la dérogation la plus fâcheuse au systénïc protecteur, tel que je le conçois et le soutiens. L'exemple que vous m'opposez, ce n'est pas moj, c'est vous qu'il condamne.

Sans doute, d'autres fautes ont influé sur cette triste situation de notre marine marchande. Les fautes commises dans la question des sucres, dans la question du sésame, y sont pour beaucoup. A qui le dites-vous? Est-ce que la Presse peut en être responsable, elle qui, — bien qu'accusée par vous de prêter un aveugle appui au vieux système de protection, — a fait tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher qu'on ne les commît ; elle qui a proposé, soutenu, développé à satiété des combinaisons conçues dans un esprit tout contraire et qui auraient certainement conduit à des résultats tout différents? Un mot à ce sujet avant de finir : la Presse et ses rédacteurs sont, à l'égard des questions économiques, ce qu'ils sont à l'égard des questions politiques : — des conservateurs amis du progrès et fermement convaincus qu'il y a des transactions possibles, nécessaires même , entre les deux systèmes qu'on a l'habitude d'opposer l'un à l'autre. En matière politique, la Presse est loin d'admettre toutes les préventions irréfléchies de ses amis ; en matière économique, elle n'admet pas davantage ces prétentions absolues, exclusives, insoutenables, auxquelles se cramponnent des gens timorés, comme à la branche qui doit les sauver. Sur l'un et l'autre terrain, lei Presse a toujours le soin de bien marquer la ligne où elle arbore son drapeau. Ce drapeau est le seul qu'elle défende. Ne la placez pas arbitrairement sous un autre, pour la combattre plus à l'aise ; cela ne serait pas juste, et cela ne serait pas habile, car elle saurait bien vous ramener toujours dans les véritables limites d'où elle ne veut pas sortir. Je me résume, et je vous pose les questions suivantes : Quelles sont les taxes que vous considérez « comme des » impôts prélevés sur les citoyens^ non au profit de VÉtat^ i) mais au profit des particuliers . » et dont vous demandez la suppression ? — Énumérez-les.

Quels sont les droits qu'il faudrait abolir ou abaisser pour que (( nous travaillions désormais comme des hommes^ et ne » demandions plus pour quelques-uns une protection qui » appartient à tous ? » — Dites-les.

A quel chifrre chacun de ees droits devrait-il ^tre abaissé pour que nmis soyons bientôt admis h jouir de ce bienblt : t Végalité devant la douane ?» — Fixez-le. . Quelles sont « ces lois absurdes, odieuses^ ridicules, gro^ ^ tesques^ » dont Tabrogation. selon vous, ne saurait se faire plus longtemps attendre ? — Citez-les.

» Quelles sont les mesures h prendre pour résoudre cette double difficulté qui ne vous en paraît pas une : « Protéger » l^agriculture en lui donnant à bon marché les produits ma- » nufucturés^ et Vindustrie en lui fournissant à des prix » modérés les produits de Vagriculture? » Faites-les-moi connaître sans retard, (pie je nrempresse de les appuyer.

Tne nation <|ui possède des germes de richesses faciles à féconder, des éléments de travail précieux, doit-elle commencer par attirer les produits de l'étranger, sauf è attendre que le progrès de la consonunation appelle les siens sur le marché par la hausse des prix et la rareté des matières ; ou bien doit-elle commencer par éloigner les produits de Fét ranger, afin dVncourager chez elle les progrès de la production et de la fabrication, sauf à réduire graduellement cette protection ?

Vous désirez, dites-vous, « aller au vif des détails et pren- » dre la douane corps à corps. » En voilà l'occasion !

▲ M. ÉSllLE DE GIRABOm.

Avant de répondre aux questions que vous avez si nettement posées, permettez-moi de constater en peu de mots le chemin que nous avons parcouru. Vous m'avez fait connattre que vous ne partagiez pas les prétentions absolties^ ea>clusives^ insoutenables, de plusieui-s de vos amis politiques en matière économique, et je vous ai franchement dédaré

à mon tour que la réforme des tarifs, objet de tous mes vœux, ne devait pas se faire sans ménagement ni sans précautions. Sur cette double condition, nous sommes parfaitement d'accord, mais nous différons encore d'avis sur tout le reste. J'espère que cette lettre nous rapprochera quelque peu, et que vous reconnaîtrez que je vais droit au but, sans qu'il soit nécessaire de m'y aider.

Mon opinion est toujours que notre système exagéré de douanes nuit au travail national en élevant le prix des matières premières, et en compliquant les difficultés naturelles de la production de toutes sortes de combinaisons artificielles, incohérentes, sans rapport entre elles et sans raison scientifique ou politique. Ainsi, tantôt le drawback restitue au fabricant plus que celui-ci n'a payé, et lui assure une prime aux dépens de ses concitoyens et au profit de Vétranger ; tantôt le droit d'entrée sur certains articles en restreint tellement la consommation, que l'État y perd un revenu sans que le manufacturier y gagne un acheteur. Ne trouvez-vous pas étrange, en effet, que nous portions en Suisse, en Belgique, en Allemagne, nos sucres raffinés, nos draps et nos savons à des prix bien inférieurs à ceux de France, et que nous soyons privés, par exemple, des excellents tapis veloutés de Smyrne, frappés du droit exorbitant de 550 fr. par 100 kilogrammes? La conséquence de ce système est de nous faire produire cher pour nous-mêmes et à bon marché pour l 'étranger ; et quand l'étranger produit ë bon marché pour nous-mêmes , de nous faire perdre les avantages du bas prix, à l'aide d'un droit élevé. Fulr-il jamais au monde une tendance plus absurde ?

Je ne saurais reculer d'un pas devant la réfutation que vous avez essayé de faire de l'argumentation si simple, et selon moi si décisive, tirée de l'exemple des couteaux et des chemises. Quand je paye 6 fr. à Paris un couteau que je pourrais faire venir de Londres pour 3fr., vous ne voulez pas m'accorder que j'ai payé un impôt de 3 fr. au coutelier français. Cet impôt, dites-vous, n'entre pas dans sa poche. Tant pis î j'aimerais bien mieux qu'il y entrât. s'il n'y

entre pas, u'est-il pas vrai que j'ai payé 3 fr. en pure perte, sans avoir la consolation qu'un de nos concitoyens en ait profité ? Vous me donnez raison bien plus que je ne l'espérais. Cela veut dire que nous avons entretenu en France une fabrication artificielle et onéreuse, au lieu de vingt industries naturelles productives qui auraient fait notre fortune.

Dans mon système de liberté générale et progressive, tout se tient et se prête secours. Je ne veux pas ruiner le coutelier pour favoriser le consommateur. Je commence par abaisser les droits sur les fers et les aciers, en attendant qu'on les abolisse. Je donne au coutelier sa matière première et son combustible au plus bas prix possible, et s'il ne peut travailler avec profit dans de pareilles conditions , je ne connais aucune considération raisonnable en vertu de laquelle on puisse exiger davantage. Je traite avec la même libéralité le fabricant de cotonnades, et quand je lui accorde d'une main des cotons libres de droits, des machines qu'il peut acheter où bon lui semble, du combustible au meil*leur prix, je lui retire de l'autre main la prohibition insolente en vertu de laquelle il m'interdit de consommer d'autres produits que les siens. Je secoue le joug de cette dictature intolérable qui nous fermerait les marchés du monde, et qui nous abrutirait, si elle pouvait s'étendre à toutes les industries.

Vous avez paru attacher une grande importance à ce que l'on vous a rapporté des progrès qu'a faits depuis quelques années, en France, la fabrication des locomotives, et vous attribuez ces progrès au système protecteur. Je vous arrête ici tout court pour vous déclarer, sans crainte d'être démenti, que nos locomotives, loin d'être moins chères, sont plm chères que celles de l'étranger , et elles ne sont pas meilleures. Demandez-en des nouvelles à l'un de vos savants collègues de la Chambre des députés, M. Pouillet, qui se connaît aussi bien qu'aucun homme de France en machines, et vous saurez la vérité. Dispensez-moi de vous citer plus d'un essai malencontreux opéré sur nos chemins de

fer, et plusieurs locomotives rendues à leurs auteurs, après bien des voyages aventureux. Oui, cette industrie a fait des progrès infiniment moins décisifs que ceux que vous supposez et que je lui souhaite; mais elle n'en est pas encore au point où l'on vous a dit qu'elle était arrivée. Et si elle y était parvenue en dépit du droit élevé sur les fers, les fontes, les aciers et les houilles, n'en concluriez-vous pas plus naturellement avec moi, qu'elle n'a pas besoin de la protection qui lui est maintenue ?

Je ne me sens pas non plus embarrassé de l'argument tiré de l'infériorité relative des capitaux français comparés aux capitaux anglais. D'abord, il y a d'autres nations industrielles que l'Angleterre en Europe, et je crains bien que cette excessive préoccupation au sujet de l'Angleterre, plus politique qu'économique, ne contribue à entretenir les préjugés déplorables qui régnent en France sur les questions commerciales. Est-ce que l'Espagne, qui se réveille radieuse aujourd'hui, est-ce que l'Allemagne, l'Italie, la Belgique ne comptent pour rien dans nos échanges ? Si donc les capitaux français se précipitent sur les chemins de fer plutôt que vers les entreprises commerciales, ce n'est pas que ces capitaux soient rares, c'est que le régime protecteur ne leur assure aucun emploi avantageux. Supposez un moment que mes vœux s'accomplissent, et qu'un système de douanes plus libéral s'établisse parmi nous, vous verriez bientôt se former des entreprises inattendues, principalement dans le commerce maritime, aujourd'hui si triste et si languissant. Observez plutôt ce qui est arrivé aux Anglais eux-mêmes , lorsqu'ils ont aboli le privilège de la compagnie des Indes et ouvert l'Asie entière au génie émancipé de tous leurs armateurs I Croyez-vous que le Havre, Nantes, Bordeaux et Marseille aient perdu le feu sacré du grand commerce ? Hélas I c'est la protection qui les tue ; c'est le système protecteur qui a ruiné la marine française : qui le sait mieux qu'elle-même ?

Je rencontre ici votre plus vive et dernière objection, et je l'aborde franchement. Vous supposez, au contraire, que m. 30

c'est le défaut de protection qui est la cause principale de cette décadence dont nous gémissons tous. Vous citez le fameux Aqte de navigation des Anglais ; vous blâmez les traités de 1823 et de 1826, qui leur ont ouvert nos ports ainsi qu'aux Américains sous certaines conditions. Je vais raisonner un moment dans votre hypothèse, et je suppose que ces traités n'eussent pas existé ; la marine française n'en eût pas prospéré davantage. Elle n'aurait pas transporté, croyezle bien, tout ce qui nous est arrivé par la marine anglaise et américaine. Elle est trop chère, el le plus sûr résultat du monopole dont vous regrettez qu'elle n'ait pas été investie, eût été d'ajouter au prix des marchandises, déjà fort aggravé par nos tarifs, le prix d'un fret plus élevé, qui aurait restreint dans d'étroites limites les opérations commerciales. Vous êtes d'ailleurs bien difficile, si vous n'êtes pas content des droits différentiels. Et pourquoi procéder toujours par élévation de prix ? pourquoi toujours des monopoles ? pourquoi toujours proscrire ce qui coûte peu, et rechercher ce qui coûte beaucoup ? Pourquoi préférer la disette, quand le monde entier vous apporterait l'abondance ?

Non, non, ce n'est pas en taxant, en surtaxant, en multipliant les obstacles au lieu de les aplanir, que nous élèverons la production française au rang qui lui convient. C'est par un système de dégrèvement savamment combiné, prudemment et énergiquement conduit que nous arriverons k ce grand résultat, et le moment me semble arrivé de vous en faire apprécier vous-même l'urgente nécessité en répondant catégoriquement aux questions que vous avez posées à la fin de votre dernière lettre. Il faut aborder avec vous ce triste et lamentable sujet. A l'œuvre donc, puisque vous le voulez. Vous me demandez « quelles sont les taxes que Je » considère comme des impôts prélevés sur les citoyens, x> non au profit de l'État, mais au profit des particuliers. > Je vous réponds : toutes les prohibitions. Vous ne soutiendrez pas que l'État reçoive quelque chose quand la douane ne laisse rien entrer ; mais les citoyens n'en payent pas

moins. Or, toutes les étoffes de laine et toutes les étoffes de coton sont prohibées, venant de l'étranger. Comparez les prix maintenant ; supposez que la France consomme pour 100 millions de tissus de laine et pour 200 millions de tissus de coton, ce n'est pas trop dire. Si l'étranger lui fournissait pour 250 millions ce qu'elle paye 300 millions de francs à ses fabriques, la France n'aurait-elle pas 50 millions de francs disponibles pour d'autres achats, c'est-à-dire un capital circulant, tout prêt à vivifier mille et mille industries ! Et c'est la vérité!

Je vous entends répliquer : Que deviendraient nos fabriques de draps et de coton d'EIbeuf et de Mulhouse, sous l'empire de la liberté du commerce ? Ce qu'est devenue la fabrique de sucre de betteraves de M. Crespel, qui végétait quand le sucre se vendait 6 fr. la livre sous le blocus continental, et qui prospère aujourd'hui que le sucre vaut 18 sous et que tout le monde en fait. J'éprouve quelque peine quand je vois nos ingénieux fabricants, chamarrés de décorations et de médailles d'or pour leurs triomphes, se blottir comme des poltrons derrière la prohibition et nous défendre jusqu'à la vue d'un morceau de drap belge, anglais ou prussien. Ah I vous êtes bien humbles pour des vainqueurs, et vous portez là des rubans gagnés sur de bien pacifiques champs de bataille I Combien j'aimerais mieux- vous voir admettre quelque jour, au concours de vos expositions, vos rivaux de Verviers ou d'Aix-la-Chapelle et les battre à plate couture, comme vous en êtes capables I Mais la prohibition, qui lève tribut sur nous avec arrogance et couardise ; fi ! messieurs, j'en ai honte I

Voulez-vous que je continue ? Ce n'est pas seulement la prohibition qui lève taxe au profit de certains particuliers, c'est aussi l'industrie du fer. Ce qu'a coûté à la France l'éducation de cet enfant indocile et exigeant. Dieu le sait et l'honorable M. Talabot aussi. Si M. Darblay voulait me prêter son concours pour un moment, n'aurait-il rien à me dire, lui, de ce magnifique impôt payé par l'agriculture à la métallurgie depuis trente années ? Le chiffre en serait effrayant,

468 t^te.

si je faisais cette analyse. Que ne nous promettaient pas MM. les maîtres de forges quand, à l'approche de quelque enquête menaçante, ils demandaient un répit de cinq ans, il y a plus de dix ans, jurant qu'au bout de ce temps ils seraient prêts à tout et ne nous taxeraient plus sans miséricorde ? Dix ans se sont écoulés, et leur langage est devenu plus hautain que jamais. Tout leur paye tribut, depuis la bêche du jardinier jusqu'au volant de nos machines à vapeur ; tout leur est devenu élément de fortune : les chemins de fer, la navigation, l'industrie manufacturière, et ils ne veulent rien rabattre du chiffre de l'impôt que nous payons depuis trente ans de paix en vue d'une chance de guerre I Que diriez-vous d'un homme qu'on tiendrait toute sa vie au régime du quinquina pour le préserver d'un accès de fièvre I

En est-ce assez sur cette question ? J'arrive à la seconde. « Quels sont les droits qu'il faudrait abolir ou abaisser » pour que nous travaillions désormais comme des hom- » mes, et ne demandions plus pour quelques-uns une pro- » tection qui appartient à tous ?» — En première ligne, je place les^ droits sur les fers, sur les houilles, sur les matières premières. Toutes les industries emploient du fer et du combustible. Les droits protecteurs établis en faveur de ces devœ articles pèsent donc, en réalité, sur tous les autres. Mécaniciens, taillandiers, agriculteurs, voituriers, marins, l'État lui-même, comme consommateur de fer, payent tribut aux maîtres de forges , dont le brevet d'invention est expiré, ce me semble, depuis longtemps. Lisez l'enquête de 1834 et la déposition de M. Boigues ; vous verrez ce qu'on nous promettait et ce qu'on nous tient. Mais, s'il était possible d'approfondir ici davantage ce sujet, je ne bornerais pas au fer ma demande de réduction. Je la ferais pour tous les articles dont la taxe exerce une influence fâcheuse, directe ou indirecte, sur le développement du travail dans notre pays. Je la ferais pour toutes les matières* premières sans distinction.

« A quel chiffre chacun de ces droits devrait-ii être

» abaissé, pour que nous soyons bientôt admis à jouir du » bienfait de Pégalité devant la douane ? » Une fois d'accord sur les principes, cette question n'en serait plus une ; ce serait l'affaire d'un projet de loi, et vous n'attendez pas sans doute que je prenne un à un tous les articles du tarif pour vous proposer ma réduction sur chacun d'eux. Il me suffit de vous dire qu'il n'y a pas égalité devant la douane lorsque les produits de certaines industries sont protégés et d'autres produits écrasés par elle : lorsqu'un seul tarif assure le monopole à quelques citoyens et inflige la ruine ou l'impuissance à des milliers d'autres, comme le disait, en plein parlement d'Angleterre sir Robert Peel, avanthier encore.

Mais ce que je ne veux pas différer de vous signaler, ce sont les articles absurdes, odieux ou grotesques qui figurent dans nos tarifs de douane. La nomenclature entière en serait trop longue, je me bornerai à quelques exemples. Commençons par l'absurde : je choisirai au hasard par ordre alphabétique. La douane taxe donc Vamadou, les allurmettes chimiques ou non , les abeilles, Vail, les àms, les antiquités égyptiennes, grecques ou romaines (sic), les ar-bres en plants, les balais de bouleau, de genêt et autres, les bilboquets, les bou^s pour engrais, les boyaux, les vessies, la charpie, les cheveux, la choucroute , les pépins de coing, les cornichons, les citrouilles, et jusqu'aux déchets de poils de porc, jusqu'aux débris de momies I Permettezmoi de m'arréter à la lettre D.

Peut-être direz- vous comme Vespasien, à propos d'un certain impôt : l'argent qui en vient ne sent pas mauvais. Je me hâte de vous répondre : Il n'en vient pas d'argent. Comparez la taxe imposée aux articles que je viens d'énumérer avec les produits résultant du prélèvement de cette taxe, et vous vous convaincrez que les frais de perception sont à peine couverts par les sommes perçues. Ces innombrables et ridicules droits n'ont d'autre effet que d'assujettir le commerce, sans profit pour l'État, à des démarches fatigantes, coûteuses et périlleuses, car il suffit de l'oubli

d'une formalité pour être exposé au soupçon de fraude et pour en subir les conséquences. Il faut souvent payer 3 fr de frais pour déballage, emballage, déchargement d'une marchandise qui payera 25 centimes. Ces misères sont-elles dignes d'une grande nation et du temps où nous vivons? Et n'ai-je pas raison d'appeler absurdes des taxes qui ne rapportent rien, qui ne protègent personne et qui incon^ modent tout le monde ? Qu'en pensez-vous ?

Passons maintenant aux taxes odieuses. Assurément, s^ est une classe de produits qui devrait être sacrée aux yeux du fisc, ce sont les substances médicales. Eh bien 1 toutes ces substances sont rudement taxées, et la taxe ne peut avoir d'autre résultat que de forcer les pauvres gens à se passer d'un produit rendu indispensable par la maladie on de l'acheter sophistiqué. L'aloès, le castoréum, le ricin, le quinquina, le jus de réglisse, la manne, la bourrache, les sangsues, les vipères sont taxés ! Une vipère paye 2 sous, le suc de réglisse, ce sucre du pauvre, paye 40 francs par 100 kilogrammes. Pourquoi 2 sous? pourquoi 40 francs? Quelle est donc la pensée qui a dicté tous ces chiflBres? C'est là ce qui serait curieux à étudier, et c'est dans les rapports parlementaires contemporains de chaque aggravation de tarifs qu'il faut chercher l'explication de ce mystère. Étrange et singulier arsenal, je vous le jure ! où peut-être il serait bon d'introduire le public, et je m'ofire à lui servir de cicérone.

Il ne me resterait plus, pour répondre à vos désirs, qu'une seule question à traiter ; mais elle exigera quelques développements. Aussi bien, cette lettre est-elle déjà fort longue, et il faut ménager ses lecteurs. J'aime à croire que vous me saurez gré de cette courtoisie, et que vous aurez quelque chose à me dire d'ici à quelques jours. D'ici là, nos lecteurs se seront reposés, et je reprendrai avec vous le cours de ce voyage.

BLANQUr.

A M. BLANQUI

Résumons le débat :

Que voulez- vous finalement?

Premièrement, vous voulez qu'on supprime toutes les prohibitions ;

Deuxièmement, vous voulez qu'on abaisse le droit sur toutes les matières premières sans distinction, en attendant qu^on l'abolisse ;

Troisièmement, vous voulez qu'on efface de notre tarif de douanes une multitude d'articles qui le surchargent ;

Quatrièmement, vous voulez enfin que toutes les fois que les intérêts du consommateur sont en opposition avec ceux du producteur, ce dernier soit sacrifié sans hésiter et sans tenir compte de la situation nouvelle et difficile que ferait à l'ouvrier français, au travailleur, l'adoption de vos idées ; en d'autres termes, vous voulez, pour rappeler l'exemple cité par vous, qu'on ne paye pas 6 francs à Paris un couteau que l'on pourrait avoir à Londres pour 3 francs.

Voilà ce que vous voulez.

Eh bien ! je suppose vos idées pleinement admises, ainsi que vous annoncez qu'elles le seront avant dix ans; je suppose que, grâce à vos efforts et conformément à vos prédictions, ce règne de la liberté absolue des échanges et de l'égalité devant la douane, qne vous appelez de toute l'impatience de vos vœux, se soit levé sur la France; que vois-je?

Je vois dans beaucoup de départements, sinon dans tous, le cultivateur, qui n'est déjà que trop disposé à abandonner le pénible travail de la charrue et de la faucille ; je vois le cultivateur, surchargé d'impôts, déserter les champs, les laisser en friche, et renoncer à la culture des céréales, parce que la France ne saurait les 'produire au même

472 Mém.

prix (Ij que celui auquel peuvent être importés les blés de la Méditerranée et de la mer Noire;

Je vois les laines étrangères envahir nos marchés (2), et achever de porter le découragement au sein de nos populations rurales ;

Je vois de précieuses, d'abondantes richesses minéralogiques, qu'un régime éclairé de protection eût fait sortir du sol, condamnées pour longtemps à y demeurer enfouies;

Je vois d'importantes exportations houillères, ayant absorbé déjà des sommes considérables, réduites à la nécessité de combler leurs galeries et de fermer leurs puits, ouverts à grands frais, par l'impossibilité de résister à l'invasion des houilles anglaises et belges ;

Je vois de grands établissements métallurgiques, ne sup-

(1) <t Eu Pologne, surtout en Russia, la terre appartient aux seigneurs, et elle est cultivée par des serfs ou par des corvéables. Généralement le boyard concède à chaque famille esclave une étendue de terre quelcoRque, et tout ce que le travail peut faire naître sur le sol concédé appartient au cultivateur ; mais, en retour, le serf et sa famille sont obugés de fournir gratuitement au seigneur trois jours de travail ou de corvée par semaine. Ainsi donc le serf se nourrit et travaille gratis pour son maître; le seigneur n*a aucune espèce de frais à supporter; toute la récolte, après qu^on a prélevé la semence, forme pour lui un produit net. Les seigneurs possèdent des terres immenses, qu'ils ne font point cultiver parce qu'ils ne sauraient que faire des produits ; mais le jour où ils trouveront à vendre leur blé en Europe, ils se hâteront de faire labourer leurs steppes pour augmenter leurs revenus. Rien ne limite donc le prix du blé pour le boyard, qui n'a aucun frais de production à supporter, pas même l'impôt foncier; ne le vendrait-il que 1 franc rbectolitre, c'est pour lui 1 franc de bénéfice. A ces conditions, la concurrence n^est pas possible pour les cultivateurs anglais, pour les cultivateurs de l*En— rope occidentale. A Odessa, on peut se procurer du blé à 5 francs rbectolitre. »

VIDAL. La Ligue et la loi des céréales,

(2) «r L'industrie du bétail mérite plus que toute antre la protection du gouvernement, car, eu produisant 100 livres de viande, on produit en même temps 6 milliers de fumier ; en produisant 100 livres de laine, on produit 40 milliers de fumier ; et l'engrais, je le répète, est la madère première de l'agriculture, le sol n'en est que la machine ; or, sans matière, la machine n'a point de valeur.

» Qu'on laisse à l'amélioration de la culture le soin de baisser le prix des produits agricoles. Ce résultat ne peut tarder et s'opérera de cette manière à l'avantage de tous. Si, au contraire, on ouvrait la France aux produits animaux et notamment aux laines, ce serait rejeter dans un avenir éloigné et incertain le développement do l'agriculture et la prospérité qui doit en résulter pour le pays. »

MOLli, professeur (ïagriculture au Conservatoire des Arts etMétiêrt,

portant déjà qu'avec une extrême difficulté les conditions de la concurrence intérieure, et ne se soutenant qu'à force de capitaux, renoncer à la lutte ;

Je vois les produits des immenses manufactures de Liverpool, de Birmingham, de Manchester, mettre les produits de nos modestes fabriques à la porte de tous nos brillants magasins;

Je vois les tapis de Smyrne, que vous vantez, couvrir les parquets de nos appartements, à l'exclusion des tapis de nos manufactures d'Aubusson, de Felletin, de Beauvais,' d'Amiens, d'Abbeville, de Turcoing, de Roubaix, de Bordeaux, de Nîmes, etc., qui n'auront plus qu'à congédier les nombreux ouvriers qu'elles font vivre ;

Je vois une multitude d'industries, de fabriques et de fabricants, d-ateliers et d'ouvriers aux prises avec la perturbation, la ruine, la faillite, la misère, tenter en vain de résister et succomber ;

Je vois, il est vrai, la consommation de divers produits se développer, s'accroître ; mais je vois aussi le nombre des consommateurs se restreindre ; car ceux que le régime prématuré de la liberté du commerce aura ruinés et contraints d'abandonner leur profession pour s'en créer une nouvelle, cesseront, au moins temporairement, de prendre la même part à la consommation.

Je sais ce que vous allez répondre :

a 11 y a des crises salutaires ; de ce nombre sont celles produites par toute machine nouvelle qui simplifie le travail, par tout perfectionnement qui réduit les frais de maind'œuvre ; faudra-t-il donc proscrire les machines nouvelles et prohiber les perfectionnements, parce qu'ils auront pour effet de priver momentanément de travail (1) un certain nombre d'ouvriers?

(1) « Si les machines ont l'avantagede produire beaucoup, vite, mieux et à bas prix, elles ont aussi le grave inconvénient de supprimer le tka- VAiL et do réduire de temps en temps à une misèbe profonde ceux qu'elles récompenseront plus tard, sans doute avec usure, mais peut-être TROP TARD. »

BLAMQUI. Cours d^Économiê, 1838 et 1839.

» La liberté du commerce ne vit que d'échanges ; comme l'industrie des transports, comme la navigation marchande n'existent qu'à la condition de se ménager des retours, si la France, au lieu de s'exténuer en efforts pour tirer le combustible et le fer de ses entrailles, suffire à sa consommation de laines, etc., achetait à l'étranger ce qu'elle ne réussit à produire que plus chèrement que lui, elle lui vendrait ses vins, ses étoffes de soie, ses articles-Paris, etc., qui, faute de retours suffisants, ne trouvent que d'insuffisants débouchés ;

i> Il y aurait moins de cultivateurs peut-être ; il y aigrait plus de vignerons ;

» Il y aurait moins d'ouvriers condamnés à vivre au fond des mines ou à fabriquer la fonte et le fer ; il y en aurait un plus grand nombre occupés à façonner la soie, à confectionner les objets de mode, de toilette,de goût et de nouveauté, pour lesquels le monde entier se reconnaît tributaire de la France.

» Le même nombre de bras serait occupé. »

Je reprends et je dis :

Tout cela serait vrai, tout cela serait incontestable, quUl resterait encore à examiner et à débattre la question de savoir si une grande nation ne doit pas, à tout prix^ commencer à s'assurer par elle-même des moyens de subsistance et de défense entièrement indépendants de ses alliées et de ses rivales, qui fassent qu'elle ne soit pas à la merci d'une déclaration de guerre ou d'un changement de tarif.

S'il n'y avait plus désormais aucune guerre à craindre, pour être conséquent, le même jour où la liberté absolue des échanges serait proclamée, il faudrait se hâter de combler nos fossés et de démolir les forteresses, qui nous coûtent des frais d'entretien considérables et occupent des terrains précieux ; il faudrait réduire notre armée à ce qu'elle est aux États-Unis, où l'effectif soldé ne dépasse pas neuf mille hommes.

Or, quel serait le ministre assez sûr de l'avenir pour oser

prendre sur lui une telle responsabilité? Vous-même, quelque absolues que paraissent vos idées, vous ne Poseriez pas.

Seulement, ces objets ne seront pas partout les mêmes, et la protection, sans cesser d'être efficace, devra constamment tendre à abaisser son niveau. J'assimile la protection que la loi accorde à certaines industries à la protection qu'elle accorde aux mineurs ; chaque pas que ces industries font vers leur âge de majorité diminue leurs droits à la protection légale. Mais l'expérience ayant fait reconnaître que toute émancipation prématurée est généralement fatale, l'expérience veut que toute brusque émancipation soit écartée comme un péril.

Quels sont les objets que la France, dans un intérêt de conservation supérieur à tout autre intérêt, doit s'appliquer à produire, dût-elle leur accorder une protection plus ou moins prolongée, et dût cette protection s'opposer, plus longtemps que vous ne le voudriez, au triomphe du principe de la liberté absolue des échanges ?

Telle est pour moi la queslion qui domine tout ce débat.

La France peut produire abondamment et facilement la houille, le fer, les céréales, la viande, la laine, le chanvre nécessaires à sa consommation ; dès qu'elle le peut, elle le doit.

La France possède 46 bassii;is houillers répartis dans 34 départements. Plusieurs de ces bassins sont d'une grande richesse. Le nombre des concessions, qui est déjà de 300, tend constamment à s'augmenter, tandis que le prix de la houille tend constamment à s'abaisser. Si l'ensemble de nos voies de communipalion et de transport, — routes royales et départementales, canaux, chemins de fer, — était ce qu'il devrait être, nos houilles n'auraient déjà plus besoin de s'abriter derrière aucun droit protecteur. Il en serait de même des fers. Les minerais, vous le savez, se trouvent le plus souvent à la surface de notre sol. La France a donc sur l'Angleterre l'avantage des frais d'extraction; mais l'Angleterre a sur la France l'avantage de l'économie du

transport. En Angleterre, les trois matières premières, au moyen desquelles on obtient la fonte (houille, minerai, castine), se trouvent généralement réunies, tandis qu'en France elles sont généralement séparées. A peu d'exceptions près, nos minières de fer sont situées à de grandes distances de nos bassins houillers ; mais ce n'est là qu'un obstacle qu'il est possible de vaincre et de faire disparaître ; il n'y a qu'à perfectionner et à compléter nos voies de communication et de transport. C'est toujours là mon refrain ; , et si vous prenez la peine de vous reporter à mes premières lettres, vous y verrez que c'est le point que je n'ai cessé de mettre en avant et de signaler comme celui dont on devait, avant tout, s'occuper. Je compare notre tarif des douanes à un écheveau de fil emmêlé. Plus impatient que moi, vous voulez tout rompre ; plus patient que vous, je veux tout dénouer ; et, pour cela, je prends la peine de chercher J'un des deux bouts du fil, certain que, dès que je l'aurai trouvé, ce qui est emmêlé se démêlera presque de soi-môme. Or, pour moi, encore une fois, le bout du fil qui doit tout dénouer sans rien rompre, c'est notre réseau de voies de communication et de transport ; c'est pour cela que, depuis dix ans, je ne me lasse pas de demander qu'on réduise ce qu'a d'excessive, d'insensée la dépense de notre armée, et qu'on applique l'argent de toutes les réductions qui peuvent être faites à mettre la France dans une situation telle qu'elle n'ait plus rien à envier à aucune nation du monde quant à l'économie des moyens de transport et à la facilité des moyens de communication.

La France, à peu de chose près, produit les céréales et les diverses substances alimentaires nécessaires à sa consommation ; mais, à quantité égale de grains récoltés, la culture des céréales occupe un nombre d'hectares et de bras beaucoup plus considérable qu'en Angleterre, en Belgique et dans tous les pays où la science des fourrages et des engrais est sortie du domaine des théories pour entrer dans celui de l'application. Or, la question des fourrages et des engrais se lie étroitement a la question de l'industrie du

bétail et de la production de la laine. Ces deux questions sont inséparables. Sachons tirer, ainsi que je l'ai demandé, notre agriculture de la misérable condition à laquelle la condamnent l'abus du morcellement du sol, l'absence d'institutions de crédit, le mauvais état des chemins vicinaux, le défaut d'enseignement spécial, l'insuffisance d'encouragements ; sachons utiliser toutes les eaux qui se perdent, -— l'art de l'irrigation, partout où il est judicieusement pratiqué, accomplit de véritables merveilles, — et la France, je l'affirme, pourra facilement et promptement renoncer à toute protection pour ses bestiaux, ses lins et ses chanvres.

Je conviens avec vous que ce qui est constitue un état de choses vicieux, anormal, artificiel; mais, pour en sortir, il ne faut pas en créer un autre non moins vicieux, non moins anormal, non moins artificiel et plus fâcheux ; or, c'est ce qui arriverait si, pour se donner la satisfaction de supprimer le drawback^ qui n'est qu'une prime exceptionnelle et peu importante, dont le but est d'encourager l'exportation, mais dont le résultat, je le reconnais, est de traiter les consommateurs placés en dehors de nos frontières plus favorablement que nos contribuables, on mettait la France dans cette situation fausse, absurde, ridicule, de l'empêcher de produire et de se fournir à elle-même ce qu'avec une meilleure assiette et un meilleur emploi de l'impôt elle pourra produire, dès que nos ministres le voudront sérieusement, à des prix qui n'auront plus rien à redouter de la concurrence étrangère.

Ne soyons pas injustes, et ce serait l'être que de faire retomber sur la France tout le poids des fautes de ceux qui l'ont gouvernée, toute la responsabilité d'événements qu'il n'a peut-être pas dépendu de la sagesse humaine de détourner de sa tête.

Ainsi, les décrets prohibitifs qui, sous le règne de l'empereur Napoléon, ont donné naissance parmi nous à une multitude de fabrications, ne jaillirent pas d'une pensée économique. Ils furent avant tout un instrument de guerre.

478 tsâe.

S'ils enfantèrent des industries nouvelles, douées d'une force vitale plus ou moins grande, cet enfantement fut une de leurs conséquences, mais il ne fut pas leur but. Il n'est pas dans le monde entier un seul pays où le régime des douanes ait été construit tout d'une pièce. Ce qui fait la loi en ces matières, ce sont d'abord les nécessités politiques, ce sont ensuite les intérêts créés, qu'on ne se décide pas facilement à étouffer après leur avoir donné laborieusement le jour I C'est là ce qu'il ne faut pas perdre de vue.

Que diriez-vous d'un éleveur qui, possédant d'admirables poulains, mais n'ayant pas la patience d'attendre qu'ils aient acquis l'entier développement de leurs facultés, les ferait hongrer ? Vous diriez certainement que c'est commettre plus qu'une barbarie, que c'est commettre une faute, et vous auriez raison. Eh bien I ce que vous blâmeriez, c'est ce que vous voudriez faire. Qu'est-ce que je vous demande ? — Je vous demande de modérer votre impatience, d'attendre que la France soit en possession de la plénitude de ses facultés, de ne pas faire d'elle un pays hongre I

I. Vous voulez qu'ion supprime toutes les prohibitions : on ne m'a jamais vu dans les rangs des ultras d'aucune sorte ; vous ne me verrez donc pas prendre contre vous la défense ni des prohibitions, ni même de la protection exagérée. Ce que je me borne à appuyer, ce que je regarde comme une transition nécessaire entre les deux régimes absolus, c'est la protection éclairée, rien de plus. Que tous les objets prohibés ne le soient plus, ce n'est pas moi qui m'y opposerai; seulement, je vous ferai remarquer que ce n'est pas « au profit des particuliers » que s'exerce la prohibition sur les cigares, les cartes à jouer, les armes de guerre, les projectiles et la poudre à tirer. Il n'est donc pas vrai de dire que toutes les pi^ohibitions sont des impôts prélevés, non au profit de l'Etat, mais au profit des particuliers.

II. Vous voulez qu'ion abaisse le droit sur toutes les matières premières en attendant qu'on V abolisse; si l'État parvient à trouver des économies qui lui permettent d'abaisser

DE LA LffiERTÉ DU COMMERCE. 479

ou d'abolir le droit de 2S fr. par 100 kilogrammes dont il frappe à son profit les cotons en laine, ce sera un véritable service qu'il rendra aux consommateurs et à toutes les industries que le coton alimente ; je n'ai, à cet égard, rien à ajouter à ce qui se trouve dans ma dernière .lettre, où je crois m'être expliqué catégoriquement. Il est une multitude de droits moins importants, tels que ceux qui élèvent le prix de l'indigo, de la cochenille, des bois de teinture, des bois de buis qu'emploient en grande quantité les filatures de lin, etc., etc., qu'il serait possible d'abaisser ou d'abolir sans porter aucune atteinte au système, de la protection éclairée que je défends ici ; toute réduction de ces droits me trouvera toujours prêt à l'appuyer ; car, pas plus en fait de réformes douanières et fiscales qu'en fait de réformes administratives et politiques, je ne suis partisan de l'immobilité, toujours si voisine de l'excès contraire. Ce que je veux et ce que je ne veux pas, je l'ai également dit : — je veux que la liberté commerciale soit une réforme et un progrès ; ce que je ne veux pas, c'est qu'elle soit une révolution et une ruine, ce qu'elle serait infailliblement si elle était prématurée; si, ne mettant que l'avenir dans ses balances, elle n'y mettait pas aussi le passé pour y faire contre-poids. Ce que je ne veux pas, c'est que la France s'expose témérairement, inconsidérément, au même sort que ces innombrables entreprises de messageries que nous avons vues ne réussir jamais à se former que pour succomber, peu de temps après, sous les coups d'une lutte inégale et d'un abaissement systématique et temporaire de prix habilement calculé, auxquels il était facile de prévoir qu'elles ne pourraient pas résister; ce que je ne veux pas enfin, c'est que l'Angleterre, jouant vis-à-vis de la France le même jeu que les Messageries royales et générales contre des rivalités impuissantes, ne se serve de la concurrence que pour mieux affermir son monopole.

III. Vous voulez qu'on efface de notre tarif de douanes une multitude d"* articles qui le surchargent ; je suis à cet égard parfaitement de votre avis.

Tout ce qui aura pour effet de simplifier notre tarif et d'enlever aux adversaires de la protection éclairée les armes qu'il a le tort de lui fournir contre elle, a d'avance mon assentiment ; c'est assez vous dire que je n'accepte nullement la position que vqus me faites, lorsque vous me supposez prêt à prendre parti pour ces taxes sur Vamadou^ les allumettes, les abeilles, Vail,les ânes, les antiquités égyptiennes^ grecques ou romaines, les arbres, les balais, les bilboquets, les 60U6S, les boyauœ,los vessies, la charpie^ les cftevau^, la choucroute, les pépins de coing, les d&)ris de momies, etc., etc., que avez raison d'appeler des taxes grotesques, ou pour celles sur Valoès, le ricin, le quinquina, le jus de réglisse, la manne, la bourrache, les sangsues^ les vipères, etc., etc., auxquelles vous donnez non moins justement le non de taxes odieuses ! Je vous abandonne volontiers toutes ces taxes pour en faire ce que bon vous semblera. La cause que je défends n'aura qu'à gagner à cet abandon. Est-ce qu'un bon capitaine hésite jamais à jeter à la mer tous les objets de peu de valeur, dès qu'il s'aperçoit qu'ils encombrent son navire et en gênent les manœuvres? C'est toujours le premier ordre qu'il donne. Mais, avouez-le, ce n'est pas pour protéger des similaires indigènes qu'une taxe est prélevée sur les débris de momies 1 Les antiquités égyptiennes, grecques ou romaines, reconnaissez-le, ne font pas concurrence aux nôtres ; quant à moi, je ne connais pas de choucroute nationale qui ait jamais réclamé la sollicitude du gouvernement. Ne nous arrêtons donc pas plus longtemps à des détails qui ne sont dignes ni de vous, ni de moi, et qui n'auraient pas dû prendre place dans une controverse sérieuse.

IV. Vous voulez enfin que toutes les fois que les intérêts du consommateur sont en opposition avec ceux du produO" teur, ce dernier soit sacrifié sans hésiter et sans tenir compte de la situation nouvelle et difficile que ferait à Vouvrier français Vadoption de vos idées ; en d^autres termes, vous voulez qu^on ne paye pas 6 fr. à Paris un couteau que Von pourrait avoir à Londres pour 3 fr.; le consommateur est-

il donc tout, le producteur n'est-il donc rien? Pourquoi vouloir en faire deux antagonistes ? Le plus souvent le producteur et le consommateur ne sont-ils pas deux contribuables en une seule et même personne? En beaucoup de cas, favoriser l'un, n'est-ce pas aussi favoriser l'autre? La très grande majorité des consommateurs ne se composé-telle pas de travailleurs ? Que ferez-vous de tous les fabricants ruinés, de tous les ouvriers sans ouvrage ; le^s contraindrez-vous tous à cultiver la vigne et à façonner la soie, par application de ce principe qu'un pays ne doit s'adonner à produire que ce qu'il peut produire mieux que les autres, et s'abstenir des « fabrications artificielles et onéreuseSj » appelées ainsi par vous, parce qu'elles ne sauraient prospérer qu'à l'abri des tarifs ? Cette théorie a d'abord un grand défaut : c'est d'être toujours restée, malgré son âge respectable, à l'état primitif de théorie. Quel est le grand peuple qui n'ait pas cherché à s'approprier les fabrications importantes dont la base est le colon, la laine, le lin, le chanvre, le fer, l'acier, etc.? Le zolverein fait-il donc une chose contraire à son avenir comme puissance politique et commerciale, en naturalisant, à l'aide des tarifs, ces grandes fabrications sur son sol, au lieu de se résigner à n'être jamais, passez-moi le mot, qu'une des pratiques de l'Angle- Jerre ? Avec l'accroissement incessant de population qui se manifeste presque partout, serait-il prudent de ne pas songer à étendre, à multiplier les ramifications du travail? Sans doute, si la France fermait toutes ses usines à fer, toutes ses manufactures de coton, toutes ses fabriques de drap et de toile ; si elle renonçait à l'exercice de toutes ces industries a artificielles et onéreuses » pour se livrer exclusivement au commerce des vins et des soieries, la question des douanes et des tarifs serait facilement tranchée ; mais qu'arriverait-il ? La France aurait l'honneur de marcher, dans le monde, l'égale du Portugal ou de la Turquie, car j'avais tort de prétendre tout à l'heure qu'aucun pays n'avait essayé de mettre en pratique la théorie que je combats. Le Portugal est un de ses seetateurs, je veux dire une de ses m. • 31

victimes. Autrefois, quand l'Angleterre était très peu de chose encore, il était riche et puissant, il avait des industries prospères, il aurait pu habiller les Anglais pour toutes les saisons. On lui a pereuadé que tout ce travail-Jà était artificiel et onéreux^ qu'il valait mieux s'en tenir à récolter ses vins du Douro, et que, quant aux autres produits, il les recevrait à bon marché du dehors. Vous savez le reste. Depuis 1703, c'est l'Angleterre qui approvisionne le Portugal en objets manufacturés, et qui lui prend en échange ses vins du Douro. Trouvez-vous que le Portugal ait beaucoup gagné à ce régime ?

Il y a des choses qu'il faut savoir accepter. Vous ne ferez pas comprendre à un grand pays qui a des bras, des capitaux, de l'activité, du génie, que parce que quelques-uns de ses voisins ont réussi avant lui à produire de merveilleux résultats en industrie, il n'y a rien de mieux à faire que de baisser pavillon devant eux, de subir à toujours leur supériorité, de prendre rang parmi leurs clients.

Le succès môme de ses voisins, le spectacle de la grandeur qu'ils ont acquise par le développement du travail in- /dustriel dans toutes ses variétés, est pour lui une tentation permanente qui l'excite à s'assurer les mêmes avantages par les mêmes procédés. Il n'y parvient pas sans doute du premier coup ; il tâtonne longtemps, longtemps il a besoind'appui. ;jlais enfin il marche; chaque année voit se réaliser des progrès, et si ses gouvernants ne compromettent pas le succès de ses efforts par des mesures prématurées, par d'inconséquentes dérogations au système d'encouragement sur la foi duquel il n'a épargné aucun sacrifice, il touchera au but, à son tour, et le jour viendra où ses ministres pourront faire impunément ce que sir Robert Peel fait aujourd'hui en Angleterre.

Ceci n'est pas de la théorie, c'est de la pratique. Je prends la France au point où elle en est, telle que l'a faite notre législation économique depuis trente ans. Je raisonne sur des faits, non sur des abstractions. Ces faits, je m'attache à les bien connaître, avant d'erl tirer une conclusion. Vous

me permettrez donc de ne pas abandonner à première sommation ceux que j'énonce à .l'appui de mes raisonnements. Vous contestez, par exemple, ce que j'ai dit des locomotives; vous refusez de croire qu'elles soient aussi bien construites et qu'elles ne soient pas plus chères en France qu'en Angleterre. Rien n'est plus exact cependant. Une locomotive, en France, coûte aujourd'hui de 45 à 48,000 fr. Je suis en mesure de vous citer des marchés qui viennent d^ô trépassés sur ce pied, par diverses compagnies, avec nos principales usines. En Angleterre, les mêmes machines coûtent en ce moment 2,000 liv. sterling (50,000 fr.), et elles ne sont pas meilleures. Je ne répéterais pas cette dernière assertion, si je n'avais pour garantie de mon opinion personnelle l'avis d'hommes très compétents, et si une expérience suffisante, sur plusieurs de nos grandes lignes, n'avait démontré déjà que, sous le rapport delà fabrication, nos machines pouvaient supporter, sans désavantage, la comparaison des machines anglaises. S'il en est ainsi, ditesvous, renoncez donc alors à vous abriter derrière une protection devenue inutile. A mon tour, je vous dis : A quoi bon insister sur une suppression de droit devenue sans objet ? Qu'y gagnera le consommateur? Aucune raison tirée de l'intérêt général ne commande cette suppression. Maintenant j'ajoute qu'elle pourrait avoir plus tard de graves inconvénients. En effet, le jour où la fièvre des chemins de fer sera un peu calmée de l'autre côté du détroit, ces nombreux ateliers créés pour fabriquer des machines, manquant désormais de l'aliment qu'ils trouvent aujourd'hui dans la' création simultanée d'une multitude de lignes, verront re-» venir ces époques de crise qui suivent d'ordinaire une surexcitation désordonnée de la production. Alors il faudra vendre à tout prix ; alors on se jettera sur les marchés du dehors, et l'on y portera, si aucun obstacle n'est élevé à la frontière, la contagion du mal dont on souffrira soi-même. Alors, la crise nous serait inoculée, la perturbation envahirait nos propres usines, une lutte désespérée s'engagerait, et ces luttes, en général, ne profitent à personne. Pourquoi,

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puisque rien ne nous y oblige, ouvrir une porte plus grande à cette éventualité?

Vous insistez sur la question des capitaux. Vous reconnaissez qu^ils se précipitent vers les affaires de chemins de fer plutôt que vers les entreprises commerciales; mais la raison en est, selon vous, que « le régime protecteur ne leur )) assure aucun emploi avantageux, » Je suis d'un avis tout opposé. Je crois que, sans le régime protecteur, les capitaux se porteraient bien moins encore vers l'industrie, par la raison fort simple que ces capitaux sont de leur nature timides et répugnent à toute destination qui ne présente ni avenir, ni sécurité. Quelles sont les industries où les millions aient été versés par centaines ? Celles-là précisément qui ont été le plus favorisées par le régime protecteur. Quelle est au contraire l'industrie qui a le plus de peine à trouver des capitaux? La marine. Et cela n'a rien d'étonnant ; car la marine a été dépouillée la première de la protection qui lui était indispensable pour lutter contre des forces supérieures. Vous pensez que les traités de 1822 et de 1826 ne sont pour rien absolument dans la décadence de notre marine; vous pensez que, ces traités n'eussent-ils jamais existé, la marine française n'en eût pas prospéré davantage, parce qu'elle est trop chère ^ ajoutez-vous. Prenez garde que vous résolvez la question par la question. Elle est trop chère sans doute I Mais pourquoi est-elle trop chère ? Précisément parce que, Uvrée trop tôt à la concurrence des deux marines les plus avancées du monde, elle a dû perdre prôsque tous les transports qui s'effectuent d'Angleterre et d'Amérique dans nos ports. Tous les objets d'encombrement lui ont échappé ; elle a manqué de cargaisons de retour, et dès lors son fret, pesant tout entier sur la moitié de ce qui constitue une opération maritime, a été plus lourd pour le commerce, sans lui procurer à ellemême un véritable bénéfice. C'est ainsi qu'elle a été délaissée. Si les droits différentiels que les traités de 1822 et de 1826 ont supprimés avaient été maintenus, elle aurait eu sa part dans le transit des cotons américains et des char-

bons anglais, elle aurait eu des retours; son fret, réparti sur deux cargaisons, aurait été moins élevé pour chacune d'elles, et la cherté relative qu'on lui reproche n'existerait pas. Vous faites trop bon marché des droits différentiels : souvenez-vous donc que, par son acte de navigation, l'Angleterre a arraché à la Hollande le sceptre souverain des mers!

Vous persistez à répéter que^ les prohibitions qui protègent les manufactures d'étoffes de laine et de coton constituent des impôts prélevés sur les citoyens pour enrichir les manufacturiers. En fait, l'assertion manque d'exactitude; car ce sont précisément les industries couvertes parla pro- . hibition qui ont réalisé les plus rapides progrès, qui ont le plus abaissé leurs prix. La différence qui subsiste encore entre ces prix et ceux des industries analogues dans d'autres pays tient à des circonstances que j'ai déjà signalées. Vous voulez que nos industries aillent de pair avec celles des autres pays ? Placez-les dans des conditions analogues, autrement vous ne sèmerez que la perturbation et ne recueillerez que la ruine.

Pour rassurer sur les conséquences d'un remaniement de jios tarifs tels que vous les souhaiteriez, vous citez la « fa- » brique de sucre de betterave de M. Crespel, qui végétait » quand le sucre se vendait 6 francs la livre sous le blocus » continental, et qui prospère aujourd'hui que le sucre vaut » 18 sous, et que tout le monde en fait. » — Cet exemple sert ma thèse bien mieux que la vôtre, et je m'en empare. Si le sucre de betteraves, en effet, est tombé de 6 francs la livre à 90 centimes, c'est grâce à la protection absolue dont il a joui. Pendant de longue^ années, M. Crespel et ses confrères en betteraves ont été protégés non-seulement contre le sucre étranger, mais, ce qui était beaucoup moins justifiable, contre le sucre français de nos colonies. A l'heure qu'il est, ils sont encore protégés contre le sucre national de nos départements d'outre-mer, quoique dans une mesure moindre qu'il y a quelques années ; et, quant au sucre étranger, une surtaxe prohibitive les en débar-

rasse aujourd'hui comme autrefois. Le sucre de betteraves a été, chez nous, l'enfant gâté du système protecteur. Comment vous prévalez-vous de ces progrès? Cet exemple est le dernier que vous deviez choisir ; votre pénurie d'arguments est-elle donc si grande que vous n'en eussiez aucun autre à m'opposer ?

Du sucre, vous passez au fer, et vous écrivez : «Si M. Dar- » blay voulait me prêter son concours pour un moment, » n'aurait-il rien à me dire, lui, de ce magnifique impôt » payé par l'agriculture à la métallurgie depuis trente ans ? b M. Darblay, que vous interrogez, vous répond : a Depuis » l'enquête faite en 1829 par M. de Saint-Cricq pour déter- » miner l'influence du prix du fer sur la production du blé, » le prix du fer a diminué de 40 0/0 ; le prix du blé n'a pas y> changé. » Trouvez-vous cette réponse assez péremptoire pour me dispenser d'insister et me permettre de t^miner là cette lettre déjà si longue ?

J'ai rappelé, en constatant nos dissentiments, tout ce que vous vouliez : il ne me reste plus, avant de clore ce débat qui perdrait de son intérêt, s'il se prolongeait indéfiniment, qu'à résumer ce que je veux d'accord avec vous, sauf restrictions.

Je veux :

La levée des prohibitions ;

La suppression de cette multitude d'articles qui surchargent notre tarif de douanes, le font paraître ridicule, et ne produisent rien ou presque rien au Trésor ;

La modération des droits, mais par voie d'abaissement périodique, de cinq en cinq ans, dans la proportion d'un cinquième ou d'un dixième, jusqu'à ce que ces droits ne soient plus qu'un droit de balance, afin d'écarter toute appréciation de fait plus ou moins arbitraire, et de donner à ceux des producteurs qui se seront distingués par de grands efforts et de nouveaux sacrifices le temps et la certitude d'en recueillir les fruits ;

Je veux, enfin, la liberté du commerce, mais sans m'en.

exagérer les avantages, et à la condiction qu'elle §iura pour préface la protection éclairée.

Accordez-moi la préface, et tout sera dit.

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