A M. EMILE DE GIRARDIN
Je serais bien difficile, si je ne me tenais pas pour satisfait de votre dernière lettre. Vos conclusions, en effet, diffèrent fort peu des miennes, quoique vous partiez de principes bien opposés. Vous ne voulez plus de prohibitions, ni moi non plus ;* vous m'accordez la suppression de oette multitude d'articles qui déshonorent nos tarifs, et que je vous ai signalés ; vous voulez la modération des droits, mais par voie d'abaissement périodique, de cinq en cinq ans, jusqu'à ce que ces droits ne soient plus que des droits de balance. Vous voulez donc ce que je veux, sauf la préface, que malheureusement je ne puis pas accorder, car la préface de mon système, c'est sa base, ce sont les principes que j'ai défendus toute ma vie, et je ne les abandonnerais pas même en échange de leur triomphe.
Ce triomphe ne se ferait pas attendre dix ans si tous nos adversaires étaient éclairés et désintéressés dans la question comme vous l'êtes. Permettez-moi donc de vous rassurer sur les conséquences probables de l'avènement, plus prochain que vous ne le croyez, de la liberté commerciale. Non, l'agriculture n'abandonnerait pas la charrue, et les blés de la mer Noire ne viendraient pas ruiner ceux de la Beauce ; car les blés sont très encombrants, et les frais de transport ne permettraient pas plus d'en faire venir d'Odessa à Chartres qu'ils ne permettent aux Beaucerons d'en envoyer à Marseille ; non, les laines étrangères n'envahiraient pas nos marchés et ne porteraient pas le décourage-
ment au sein de nos populations rurales j parce que nos populations rurales ne produisent pas de laines éleetoralq^ ©t ne suffisent pas aux besoins de nos manufactures (demandez-le à Sedan, a Elbeuf ou à Louviersj ; non, les usines métallurgiques 'étrangères ne diminueraient pas les nôtres, car la demande de leurs produits s'accroît tous les jours avec la prospérité générale ; non, les manufactures de Birmingham et de Manchester n'inquiéteraient pas celles de Mulhouse et de Rouen, si nous leur donnions, avec la liberté du commerce, le fer et la houille au plus bas prix possible; non, enfin, les tapis d'Aubusson, parce que mon ami Sallandrouze et ses confrères de la Creuse, de Turcoing et de Nîmes, sont d'habiles artistes qui ont fait leurs preuves et ' qui n'ont rien k redouter de personne.
Savez- vous ce qui arriverait réellement si nous avions deinain h liberté du commerce ? Oui, sans doute, nous verrions à Paris quelques-uns de ces tapis veloutés de Smyme que j'ai contemplés en Orient avec des yeux d'envie. Mais l'Orient ne fait pas de moquettes pareilles aux nôtres, et il n'entend rien aux tapis ras. Nous lui porterions des tapis ras, qui sont plus frais et qui conviennent mieux à son climat, et nous rapporterions en échange quelques milliers de tapis grossiers, mais chauds et solides, qu'Aubusson n'ose fabriquer k cause du droit absurde de 22 0/0 sur les laines. Nous aurions du for de Suède pour faire aller notre coutellerie et notre taillanderie de pair avec celle d'Angleterre et d'Allemagne, et nous vendrions k ces braves Suédois, qui boivent de la bière, un peu plus de vin de Bordeaux et même de Cette. Vous auriez des cristaux de Bohême, et les dames bohémiennes auraient des articles de Paris. Tout le monde aurait part a la fête, car nos importations ne sau-^ raient s'accroître sans un mouvement correspondant dans nos exportations. Nous ne pourrions continuer d'acheter sans continuer de vendre, k moins que l'étranger ne nous fît le présent gratuit de ses divers produits, que je serais tout prêt k accepter sans pudeur^ si jamais l'ehvie lui prernait de nous les offrir.
Vous avez bien raison de dire que nos lois de douanes sont filles de Perrewr des divers gouvernements qui ont régi la France et dont le poids retombe sur nous. Oui, nos lois, de douanes, filles de la guerre, sont des anachronismes en temps de paix. Nous sommes toujours sous Pinfluence du blocus continental, dont l'empereur s'est servi comme de la poudre pour se. défendre. Et encore, combien d'articles du tarif impérial oftt été aggravés sous la Restauration! Je ne vous en citerai qu'un pour ne pas rentrer dans le domaine des chiffres : le tarif des bestiaux. Il n'y avait qu'un droit de 5 francs par tête sur le bœuf sous l'Empire, et il y en a un de 55 francs aujourd'hui, plus que décuple! Si nous faisions cette histoire ensemble, que de choses curieuses j'aurais à vous dire ! Vous sauriez comment on est arrivé à mettre des taxes de 400 francs sur les pianos longs de 1,000 francs; des droits de 300 francs sur les pianos carrés de 100 écus; comme si Érard, troisième du nom, qui vend des pianos au genre humain, avait besoin d'une protection aussi monstrueuse pour être le premier fabricant du monde î
J'espère , toutefois , que cette histoire des tarifs se fera bientôt. Vous verrez alors si elle peut supporter le jour, et s'il est possible de maintenir intact un état de choses aussi profondément en désaccord avec les besoins nouveaux de l'agriculture, de l'industrie, du commerce et de la politique^ Vous verrez si ce. ne sont pas les producteurs eux-mêmes qui souffrent de la protection, et si, loin de les sacrifier, la liberté commerciale ne deviendra pas, pour eux surtout, le plus grand des bienfaits. Vous comprendrez que la prohibition est un impiôt qui s'exerce au profit de certains particuliers, en dépit des exemples que vous en citez, où elle ne s'exerce qu'au profit de l'État. Et, à ce sujet, je ne veux pas vous laisser ignorer que je ne partage pas toutes vos opinions au sujet de l'impôt. Je trouve que l'impôt est une bonne chose, quand on en fait un usage utile, et je le trouve particulièrement excellent quand il s'exerce sur des matières telles que le tabac, les cartes à jouer, les armes de guerre^t la poudre à canon.- Je ne le trouverais pas mau-
490 lAAII.
vais sur los suoros, s'il ôtail plus modéré et s'il les attcip;nnit tous également, quollos que fussent leurs provenances, ni sur les vins, s*il était moins abusif. Je le supprimerais sur les sels.
Cette ({uestion <les impùts viendra bientôt aussi,- et si nous avions à la discuter entre nous, je craindrais de n'être pas toujours de votre avis. Vous voulez réduire, vous, ceux qu^mpaye à TKtal: moi, je voudrais supprimer ceux qu'on paye à certains particuliei-s. Je ne trouve jamais PÉtat tn^ riclie ; je trouve les monolopeurs toujours trop, payés, surtout quand c est nous (jui les payons. Je prends ma part de tous les bienfaits (pie TKUU peut prodiguer aux citoyens quand il est bien ^'ouverné; de sa gloire quand il en a, de sa puissance, (juand il est puissant. Mais des profits du mono])ole, ([ue nous revient-il? Rien, si ce n'est des vexations à la frontière, des privations au foyer domestique. Vous avez, comme moi, beaucoup voyagé : ne vous souvient-il plus de ces visites, minutieuses, de vos valises ouvertes, de vos colis enfoncés h coups de marteau, de ces grossières mains cJiifTonnant des tissus délicats, de ces objets d'art mutilés par des vandales et de cette pénible appréhension qui règne au cœur du plus innocent voyageur, quand il approche des bureaux de la frontière ? Ne vous a-t-il pas semblé, comme à moi, que tout arrivant ét^it traité comme suspect, quand il ne Tétait pas comme ennemi? Tout à l'heure vous parliez de protection. Hélas! qui nous protégera contre elle? quand, au nom des intérêts privés que vous défendez, croyant défendi'c l'intérêt général, elle nous fait subir des avanies sauvages, pénètre dans les replis les plus secrets de notre vie intime, compte nos chemises et nos mouchoirs de poche, et saisit le moindre objet de curiosité que nous rapportons à nos enfants!
Que cette inciuisition s'exerce parfois, et sur des mar^ chaiidises, au profit de TKtat, s'il n'y a pas moyen de faire autrement, je m'y résigne, comme à livrer mon fils à M. le ministre de la guerre et ma personne à mon sergent-major dans la garde nationale, si l'intérêt de l'État l'exige. Hais
je ne veux pas payer la taxe à MM. de Fourchambault ou d'Imphy, à MM. les éleveurs de bœufs du Calvados ou du Morvan, à MM. de Mulhouse ou de Saint-Quentin, ni souffrir que l'on me confisque un canif ou un fichu venant de Londres ou de Suisse, afin de me forcer à me pourvoir chez les hauts et puissants seigneurs du fer et du coton. La France se lassera de tant d'impertinences, quant elle verra bien clairement au profit de qui on nous les fait subir. Et que me font à moi les libertés politiques en vertu desquelles j'ai le droit - de voter quelquefois pour un sot, qui paye 500 fr. de contributions directes, quand je n'ai pas la liberté de rapporter de Bruxelles un mètre de dentelles pour la femme que j'aime! J'aurais le droit de fuir, en vertu de la liberté religieuse, un sermon qui m'ennuiQ, et je n'ai pas celui de soustraire le trousseau de ma fille aux familiarités d'un douanier! Un jour viendra peut-être où nos neveux auront peine à comprendre que le peuple le plus chatouilleux de la terre ait supporté sans émotion de telles espiègleries.
Au surplus, j'attends d'heureux résultats de la grande expérience qui va se faire chez nos voisins. Ce n'est pas en vain que les plus illustres hommes d'Etat du pays qui en compte le plus auront été réduits à confesser leurs vieilles erreurs et à faire amende honorable sur l'autel des principes. Nous allons voir à l'œuvre ces hardis réformateurs, et nous saurons si leur désintéressement n'était que de l'hy- * pocrisie. Non., certes, quand je vois des hommes comme lord Graham, comme lord John Russell, comme sir Robert Peel, convier tous leurs concitoyens au banquet de la liberté commerciale, et s'applaudir d'avoir mis la presque totalité des produits consommables à la portée des f)lus modestes fortunes, je ne crois pas que les vœux pareils que je forme J)our mon pays demeurent longtemps confinés au rang des utopies. Je crois, au contraire, que telle est la pensée du règne d'un monarque dont la politique a imposé la paix à l'Europe entière. J'espère que ce prince vivra assez longtemps pour assister au couronnement de son œuvré et pour;
49£ tsâe.
en recueillir la récompense. Car c'est la paix qui seule nous est venue en aide ; c'est la paix qui nous ouvrirait les marchés du inonde que la douane nous ferme, si Dieu voulait que les préjugés nés dans les temps de guerre ne fussent plus la règle de notre conduite en temps de paix.
Vous demandez tous les jours à grands cris des communications^ sans doute pour communiquer autrement que par la poste. Pensez-vous que quand nos grandes gares de chemins de fer vomiront chaque jour aux frontières des milliers de voyageurs, la douane, fût-elle aussi utile qu'elle l'est peu, pourra suffire au défoncement de tant de colis et à la visite de tant de malles? Irons-nous en six heures de Paris à Valenciennes pour perdre trois heures à la douane de Quiévrain?.N'y eût-il que l'impossibilité physique de nous exécuter tous, on nous exécutera moins. Le bien nous arrivera par la difficulté de nous faire du mal. Tout me semble conspirer dans l'avenir au succès de nos doctrines, les grandes choses comme les petites, la politique, la vapeur, la promptitude devenue indispensable, le bon sens revenu à nos taxateurs, les lumières répandues sur ces graves questions. Je vous remercie de m'avoir provoqué à cette escarmouche d'avant-postes qui sera quelque jour le prélude d'une grande bataille parlementaire. Vous'm'avef combattu à armes courtoises, avec esprit, avec talent; si j'étais libre de choisir mes adversaires, je les voudrais tous aussi francs et aussi loyaux que vous.