EDGAR QUINET
Le ChristianiêtM et la Révolution française^ 14^ leco^.
ment agitée à la tribune et dans la presse, sous ce nom :
DaOIT AU TRAVAIL.
Si je voulais rattacher étroitement la seconde partie de ce discours à la première, je pourrais répondre : toute heure diminuée sur la durée de la journée de travail (quand cette réduction n'a pas lieu par voie d'exception pour un État, mais par suite d'une délibération internationale) équivaudrait nécessairement à une augmentation disponible de travail égale h la quantité d'heures retranchées ; mais je ne ferai pas cette réponse, parce que ma sincérité la désavouerait, et que l'exactitude en serait contredite par l'expérience.
Ma conviction profonde est, au contraire, qu'à population égale, une égale somme de travail au moins serait produite, si, par l'effet des mômes mesures fédérales qui réduiraient les heures de la journée de labeur, on augmentait les forces du travailleur par plus de repos et plus de bienêtre, plus d'instruction et plus d'intelligence, plus d'ordre et plus de moralité.
Mais si je ne compte pas sur la diminution des heures de l'atelier pour m'aider à glaner dans le vaste champ du travail de quoi nourrir ceux qui demandent du travail ou du pain, et auxquels la société éperdue ne sait que répondre, je compte essentiellement sur l'augmentation de bien-être des travailleurs pour imprimer à la consommation un vigoureux élan dont la production se ressente fortement.
Qui sait? — Peut-être est-ce dans la consécration générale, universelle de ces deux principes : — Fixation d'un maximum d'heures de la journée de travail ; adoption d'un minimum de bien-être, que se trouvera la loi d'équilibre vainement cherchée entre la production et la consommalion?
— Illusion I erreur ! Tout ce qui aura pour résultat d'étendre la consommation aura en même tempç pour effet d'activer la production ; celle-ci s'élèvera toujours à une hauteur que celle-là ne pourra jamais atteindre. Le développement de l'une sera plus rapide que le développement
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de l'autre. La consommation demeurera bornée, la production continuera d'être illimitée.
— L'objection est vulgaire, mais elle n'est pas sérieuse.
Oui, en effet, il est des objets dont la production est presque infinie, et dont la consommation est relativement très restreinte; mais quels sont ces objets? Ce sont les objets destinés à vêtir l'homme et à orner son habitation. En estil de même des denrées destinées à l'alimentation de la famille et h la réparation des forces du travailleur?
Poser cette question, c'est planter le premier jalon de la route qu'il s'agit de tracer pour ouvrir une issue à l'impasse qui fait le désespoir des populations et le péril des gouvernements.
Lorsque l'on se sert du mot de production, il importe donc de ne pas s'en servir indifféremment, de le bien définir préalablement, de le bien spécifier, afin de se bien entendre.
Ce qui est vrai pour la production des tissus n'est pas vrai pour la production des céréales ; ce qui est vrai pour l'industrie n'est pas vrai pour l'agriculture ; ce qui est vrai pour tçlle industrie, où la puissance des machines a remplacé la force de l'homme, n'est pas vrai pour telle autre industrie qui ne saurait se passer de la main de l'ouvrier. Je vous accorde que la puissance des machines est sans limi-^ tes, mais accordez-moi que leur application a des bornes.
Qui entreprendrait d'affirmer et de démontrer qu'en France, qu'en Angleterre, que dans toute l'Europe, l'homme fabrique plus de pain qu'il ne saurait en manger, et produit plus de bétail qu'il ne saurait en consommer? — Personne.
Le sens du mot production n'est donc pas absolu.
Si le sens du mot production n'est pas absolu, ainsi que l'atteste l'évidence des faits, la question de la somme de travail suffisante pour répartir à tous les hommes valides la quotité de travail destinée à se traduire sous la forme d'un minimum de bien-être, cette question se simplifie beaucoup.
Elle se réduit :
D^abord à déterminer de quoi devra se composer Je minimum de bien-être,
Ensuite à stimuler la production trop lente et à ralentir la production trop rapide^
Enfin, à se rendre un compte exact de la place qu'occupe cette dernière production relativement à l'autre.
Qu'on ouvre une enquête comparée, et l'on verra combien relativement est faible le nombre des bras occupés dans lies manufactures, fabriques, ateliers, usines, où l'homme, l'enfant n'ont que le second rang après les machines : à peine s'il s'élève à 2 0/0 sur 35 millions d'habitants ; combien relativement est grand encore le nombre des mains qu'exigent la culture du sol et l'exercice de tant d'arts et de professions si variées !
Le mal qu'il s'agit d'empêcher d'empirer, qu'il s'agit même de guérir, n'a heureusement, en France, ni toute l'étendue ni toute la profondeur que lui suppose l'imagination effrayée. Il est particulier à quelques industries, il n'est pas commun à toutes.
Avoir éclairci ce point, c'est déjà avoir fait faire un pas a la solution de la question, car c'est avoir montré qu'elle n'intéresse que le plus petit nombre des travailleurs, et que les industries ayant principalement pour objet la filature et le tissage.
Ce qui tient au vêtement de l'homme et à l'embellissement de son habitation n'étant pas de nécessité rigoureuse, il n'y a aucun effort à faire pour expliquer comment toutes les branches de commerce greffées sur ces deux tiges, la filature et le tissage, dépérissent aussitôt qu'une éruption révolutionnaire les a couvertes de sa lave brûlante ; et, attendu que toutes les industries sont solidaires entre elles, il suffit qu'une d'elles s'interrompe brusquement pour que le contre-coup s'en fasse ressentir à toutes les autres.
Quel doit donc être de nos jours le soin d'un État attentif et d'un gouvernement habile ? — Si l'idée que je m'en fais est juste, il doit avoir constamment l'œil fixé sur les indus-
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tries que je viens de signaler, comme le pilote a constamment l'œil ouvert sur les écueils que lui a révélés la sonde ou l'expérience; il doit avoir constamment l'œil fixé sur ces industries, afin de ne pas commettre la faute de leur accorder une protection abusive, ou* des encouragements funestes ; il doit avoir constamment l'œil fixé sur ces indiîs-^ tries, afin de détourner d'elles l'ouvrier réclamé par des travaux plus pénibles et moins rétribués peut-être, mais aussi moins incertains ; il doit avoir constamment l'œil fixé sur ces industries, afin d'atténuer les dangers du chômage, s'il n'est pas possible de les éviter. Gouverner, c'est naviguer. Combien de navires qui avaient échappé à des tempêtes ont péri par des négligences !
Combien de gouvernements et de ministres croient encore que les grandes questions sont celles qui irritent leurs susceptibilités et agitent leurs passions ! Les grandes questions sont celles qu'ris négligent; ce sont les questions de douanes, ce sont les questions d'impôts. ^ Telle industrie n'aurait jamais dû naître qui doit la vie à la protection funeste d'un tarif inconsidéré. Tels chômages ont pour cause telles taxes. Telle production ne reflue que parce que tel marché lui est fermé qui devrait et pourrait lui être ouvert. Telle consommation doublerait les revenus du fisc s'il consentait à réduire de moitié ses droits. Tels salaires sont excessifs et tels autres sont insuffisants ; insuffisance et excès dont l'explication, si on la cherchait bien, se trouverait souvent dans des intérêts privés cachés' faussement sous le nom d'intérêts généraux. La mesure la plus simple, l'Acte de Navigation, qui défend d'introduire dans les ports britanniques les marchandises qui ne seraient pas du pays auquel appartient le vaisseau, a plus fait pour la grandeur de l'Angleterre que toute la haine de Pi tt contre la France I
Les gouvernants ne savent pas assez quelle influence indirecte ils exercent sur la fixation des salaires et la périodicité des chômages. Us devraient s'en enquérir constamment. La plus insignifiante question de délimitation dou<»
teuse, ou d'étiquette controversée, donne lieu à des négociations qui durent des années : à quelles études communes *et comparées se livrent-ils pour rechercher s'il ne serait pas possible, en beaucoup de cas, de substituer l'entente industrielle à la rivalité commerciale, afin de diminuer les excès et de multiplier les échanges ?
Les gouvernements interviennent sans le savoir dans la production et la consommation, ne serait-il pas préférable qu'ils y intervinssent en sachant parfaitement le mal qu'ils s'exposent à aggraver, le bien qu'ils pourraient opérer, la misère qu'ils risquent d'accroître, la prospérité qu'il dépendrait souvent d'eux de faire jaillir ? Tantôt le navigateur accélère la marche de son navire, tantôt il la ralentit, mesurant toujours la force à la résistance. Sur quels motifs se fonderaient les gouvernements pour être dispensés de la même vigilance et du même savoir ?
Ils ont à choisir entre ces deux alternatives :
Ou ils seront tenus d'organiser la répartition du travail ;
Ou ils seront tenus d'organiser l'exercice de la charité.
Serait-il donc moins difficile de donner du pain aux bouches affamées que du travail aux bras désœuvrés ?
Je ne le puis croire et je le nie.
Il est un point sur lequel s'accordent tous les esprits qui se divisent entre le droit au travail et le droit à Passistance ; c'est qu'il est de toute impossibilité que l'ouvrier, innocent du chômage dont il souffre, soit condamné à expirer dans les tortures de la faim.
Cet accord me suffit.
Si nul, faute de travail, ne doit être exposé à mourir faute de pain, la société a donc assez de pain pour en distribuer à tous ses membres, soit sous la forme de charité privée, soit sous la forme d'assistance publique.
Si la société peut distribuer du pain h quiconque en a besoin et ne lui donne rien en retour , je ne comprendrais point qu'il ne lui fût pas plus facile de distribuer du travail dont elle pourrait tirer un profit.
Est-ce que les 38,000 communes dont se compose la
France sont arrivées à ce degré de civilisation où elles n'aient plus de progrès à faire pour rendre leur agriculture plus féconde, leurs marchés plus abondants, leurs débouchés plus faciles, leurs voies de communicaiioa plus parfaites, leurs moyens de transport plus économiques, leurs rues plus salubres, leurs édifices plus digues de leur destination ?
Est-ce que la France a terminé tous les grands travaux publics appelés à changer tous les rapports de la circonférence avec le centre etde la consommation avec la production?
L'impôt le plus lourd, assurément, est celui qui est prélevé généralement sous le titre de frais de transport. Cet impôt nuit à tous et ne profite pas à l'Etat. Cet impôt, qui, sur beaucoup d'objets, équivaut a un droit prohibitif, est l'obstacle qui s'oppose au nivellement de tous les prix sur le marché intérieur, nivellement qui approchera d'autant plus de l'unité que les voies de communication et les moyens de transport approcheront aussi d'autant plus de leur perfection. Partout l'unité tend à se faire par le progrès de la circulation.
Est-ce qu'à défaut de travaux en deçà des frontières de chaque nation, d'immenses travaux ne pourraient pas être entrepris à frais et à intérêts communs par les États réunis ? Est-ce qu'il n'y a pas des isthmes à percer qui rendraient la navigation plus rapide, plus sûre, plus économique ? Est-ce qu'il n'y a pas des communications à ouvrir, des colonies à fonder, d§s territoires à peupler ? Est-ce que l'œuvre humaine, enfin, est circonscrite dans d'étroites limites et d'espace et de temps ? Lorsque j'étends le regard, il me paraît que l'homme manque plutôt au sol que le sol à l'homme ; il me paraît que les bras manquent plutôt au travail que le travail aux bras.
— Oui, me répond-on, cela est vrai pour le travail où la force des hommes ne se rencontre pas en concurrence avec la puissance des machines, mais cela est faux pour les industries sur lesquelles régnent despotiquement la mécanique et la vapeur. '
Je l'ai dit : presque infinies dans leur production, ces industries sont étroitement limitées dans leur nombre. C'est une nomenclature à dresser, une enquête à ouvrir, une étude à faire, et des avertissements à donner ou des barrières à élever.
Ces barrières s'élèveront d'elles-mêmes, le jour où l'abus du principe de l'individualisme disparaîtra pour faire place à l'adoption du principe de solidarité légale tel que j'en ai déjà posé les bases en ces termes :
a La société a trois degrés : la maison paternelle, la com- » mune, l'État.
» De même, la solidarité a trois degrés : le nom des pa- » rents que l'on porte, le lieu du département où l'on est né, » le drapeau de la patrie qui vous suit partout pour vous » couvrir et vous protéger.
» Graduelle, cette solidarité est réciproque.
» Elle est limitée des ascendants aux descendants.
» Dans toutes les condamnations où il y a lieu au paye- » ment d'une amende, le père, la«mère, le grand-père, la » grand'mère, l'aïeul, l'aïeule, et à leur défaut la Commune » dans laquelle est né le condamné en sont pécuniairement » et civilement responsables vis-à-vis de l'État, comme » l'État est responsable de ses nationaux à l'égard de tout » gouvernement étranger.
» La solidarité légale est le seul principe qui puisse res- » serrer les liens détendus de la famille, organiser la com- » mune, sauver la société. ♦
» Cette solidarité existe entre l'État et les nationaux, pour- » quoi ne pas l'étendre à la commune, à la famille (Ij? »
Aussitôt que la famille et la commune, afin d'échapper à la solidarité légale, exerceront leur contrôle tutélaire, on verra s'arrêter et se dissiper l'encombrement aux portes des fabriqués et des manufactures, et les populations se classer sur le sol, s'y attacher et le féconder ; alors la commune elle-
[\) Le germe en existe déjà dans la loi du 13 vendémiaire an IV et dans Varrêté du 13 prairial.
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qu'elle est juste, alors môme qu'elle ne sert qu'à faire admettre des réclamations légitimes, est toujours la guerre, c'est-à-dire le triomphe de la violence, à une époque où il ne devrait plus y avoir dans la société que le règne de la justice.
La grève est un moyen imparfait dont l'emploi fréquent révèle la nécessité de donner à toutes les professions une organisation qui concilie ces deux principes : le principe de liberté individuelle et le principe de solidarité définie. Cette conciliation est-elle impossible, est-elle chimérique?— Non, car il existe des cçmpagnies d'assurance contre une multitude de risques, et ces compagnies ont résolu le problème de l'association entre assurés, sans porter à la liberté d'aucun d'eux la plus légère atteinte.
On peut donc, sans entreprendre de ressusciter l'ancien régime condamné des jurandes et des maîtrises, organiser localement chaque profession de telle sorte qu'elle sache exactement comment elle se recrute, le nombre de membres qu'elle représente, qu'elle emploie, qu'elle fait vivre ; comment, dans certains cas, elle peut et doit leur venir en aide ; à quelles conditions préalables un concours doit leur être prêté, un secours doit leur être donné ? Organiser l'assistance, c'est organiser la surveillance, c'est étendre la justice et encourager la moralité. Tout ce qu'il y a à entreprendre de bon, d'utile, de nécessaire, dans cet ordre d'idées, existe déjà en germe ; il s'agit seulement de le développer. Universaliser ce qui est bien, telle devrait être la tâche d'un gouvernement paternel et vigilant, et s'il la remplissait, la société approcherait rapidement du point où elle sera ce qu'elle doit être. Il y a infiniment moins à inno* ver qu'on ne croit I Telle profession est mieux organisée que telle autre ; il n'y a qu'à donner la première pour exemple à la seconde ; il n'y a qu'à instituer entre elles deux l'émulalation. Je suppose qu'un maître maçon ait amassé une immense fortune, et que, sur le point de mourir sans enfants, il veuille léguer cette fortune au corps des maçons de Paris, pour servir à la solution des divers problèmes d'une organi-
UB trK^cp petit nombre encore, quels encouragements donner? P^^^jr rendre plus rare la périodicité des chômages et des cri&^s industrielles, quelles restrictions imaginer? 'ï^^lles sont les deux questions qui devraient dominer tû\it^s les préoccupations de la politique. Les dédaigner coacàme de viles questions matérielles est facile à qui s'assied tous les jours à une table somptueuse dans un hôtel de ïï»ïiistre ; les résoudre me paraîtrait la gloire la plus digne âi'envie pour un véritable homme d'État.
Par quel souvenir Henri IV est-il resté gravé dans la mémoire du peuple ? — Par un mot : La poule au pot l
Le travail peut rendre plus féconde la terre, cette mère commune que Dieu nous a donnée. Pourquoi serait-elle plus avare envers nous avant qu'après notre mort ? Elle ne nous refuse pas la sépulture, pourquoi nous refuserait-elle la nourriture ? Si elle nous refuse une nourriture abondante, c'est que nous n'avons encore qu'imparfaitement appris à la tirer de son sein.
En rendant ainsi l'agriculture plus féconde, en abaissant le prix de revient des matières premières, et le prix de vente des denrées alimentaires, ne rendît-on pas le chômage plus rare, qu'on le rendrait moins pénible à supporter. Ce serait déjà beaucoup assurément, mais ce ne serait pas encore assez. Un gouvernement n'a le droit de prendre de repos qu'après l'accomplissement de sa tâche.
J'ai dit comment je comprenais que la journée de travail pût être limitée ; j'ai dit comment je comprenais que la consommation pût s'accroître en améliorant le sort des travailleurs ; j'ai dit comment je comprenais que tous lés bras valides pussent être occupés en séparant la production en deux branches et en créant la solidarité à tfois degrés ; il me reste à dire maintenant, pour terminer, comment je comprendrais qu'on pût résoudre les questions transitoires • et accidentelles que font naître l'impatience des classes ouvrières et le défaut d'équilibre entre la production et la consommation : — je veux parler de la grève et du chômage. La grève, cette guerre d'observation passive, alors môme
c[ii'ello ostjuslo, alors môme qu'elle ne sert qu'à faire admettre des rt^clainations légitimes, est toujours la guerre, c'est-h-dire le triomphe de la violence, à une époque où il ne devrait plus y avoir dans la société que le règne de la justice.
La grève est un moyen imparfait dont Pemploi fréquent révèle la nécessité de donner à toutes les professions une organisation qui concilie ces deux principes : le principe de liberté individuelle et le principe de solidarité définie. Cette conciliation est-elle impossible, est-elle chimérique?— Non, car il existe des compagnies d'assurance contre une multitude de risques, et ces compagnies ont résolu le problème de l'association entre assurés, sans porter à la liberté d'aucun d'eux la plus légère atteinte.
On peut donc, sans entreprendre de ressusciter l'ancien régime condamné des jurandes et des maîtrises, organiser localement chaque profession de telle sorte qu'elle sache exactement comment elle se recrute, le nombre de membres qu'elle représente, qu'elle çmploie , qu'elle fait vivre; comment, dans certains cas, elle peut et doit leur venir en aide ; à quelles conditions préalables un concours doit leur ôtre prêté, un secours doit leur être donné ? Organiser l'assistance, c'est organiser la surveillance, c'est étendre la justice et encourager la moralité. Tout ce qu'il y a à entreprendre de bon, d'utile, de nécessaire, dans cet ordre d'iodées, existe déjà en germe ; il s'agit seulement de le développer. Universaliser ce qui est bien, telle devrait être la tâche d'un gouvernement paternel et vigilant, et s'il la remplissait, la société approcherait rapidement du point où elle sera ce qu'elle doit être. Il y a infiniment moins à innover qu'on ne croit I Telle profession est mieux organisée que telle autre ; il n'y a qu'à donner la première pour exemple à la seconde ; il n'y a qu'à instituer entre elles deux l'émulalation. Je suppose qu'un maître maçon ait amassé une immense fortune, et que, sur le point do mourir sans enfants, il veuille léguer cette fortune au corps des maçons de Paris, pour servir à la solution des divers problèmes d'une organl-*
sation qui comprenne bureaux de placement, chambre syndicale ou conseil de discipline, comptoirs d'avances et de garanties, achats d'approvisionnements, assurance mutuelle contre les accidents, les cas de maladie et de chômage, crèches pour les enfants, asiles pour les vieillards, etc.; quels ne seront pas les embarras du testateur I Sa volonté, frappée d'impuissabce, sera forcée de changer de cours. Ce seul exemple suffit pour montrer ce qui n'est pas fait, ce que l'on pourrait faire, et comment il suffirait qu'une seule profession fût parfaitement organisée pour que toutes les autres professions prissent rapidement exemple sur celle-là.
Une bonne organisation de chaque profession est la condition préalable à toute bonne organisation du crédit sur une vaste étendue. En effet, sur quoi repose le crédit ? Sur la solvabilité. Qu'y a-t-ii donc de plus essentiel à faire que de la constater là où elle existe, à quelque titre qu'elle existe? La solvabilité, c'est le droit au crédit. Etablissez votre droit ; il sera reconnu.
Mon cadre est trop étroit pour que je puisse traiter ici avec étendue les questions qui se rattachent à l'institution des prud'hommes et à la formalité des livrets. Je n'en dirai que quelques mots.
C'est à l'institution des prud'hommes perfectionnée, développée, consacrée, qu'il appartient de faire disparaître entièrement l'usage barbare de la grève volontaire.
Plus de grève ! Le droit de ne rien faire est le droit sauvage ; le di'oit de tout discuter est le droit social. Vous trouvez que le salaire tel qu'il est fixé n'est pas suffisant ; soit, prouvez-le ; mais en vous conformant à tout ce qui aura été réglé pour assurer à la discussion sa liberté, et à l'arbitrage son indépendance, et qu'il soit bien entendu qu'eûssiezvous raison, et que la majorité eût-elle tort, c'est sa décision qui fait loi. Je demande que le travail, sous le nom de prud'hommes ou sous tout autre nom, ait ses justices de paix.
Quelle qu'en soit la forme, passive ou menaçante, que partout le droit d'insurrection fasse place au droit de discusskmrlàest lep
Je ne suis pas partisan du livret tel qu'il existe, sous forme d'exception.
Partout où l'égalité peut être appliquée, elle doit l'être. Admettre l'égalité en principe et la repousser en fait, c'est constituer l'agitation, c'est la perpétuer. Je n'aime pas l'agitation.
La population de chaque État doit avoir son grand-livre, et de même que chaque rentier a au grand-livre de la dette publique son inscription de rente, tout citoyen doit avoir au grand livre de la population son inscription de vie.
Chaque citoyen ayant son inscription de vie, tout livret devient inutile. La loi est alors la même pour tous, sans distinction de l'ouvrier et du rentier, du prolétaire et du propriétaire, du domestique et du maître. Ailleurs j'ai expliqué quel immense parti la statistique, la police, l'organisation de la société et l'organisation de l'industrie pourraient tirer de la création d'un grand-livre de la population. Gela est si facile à comprendre que cela est inutile à expliquer.
Ainsi plus de grève. Que ne puis-je ajouter : Plus de chômage!
Mais si parfait qu'on imagine l'équilibre entre la consommation et la production, il y aura toujours, par une cause ou par une autre, des interruptions de travail qu'il serait imprudent de ne pas prévoir.
En vue de ces risques de chômage, je voudrais que le salaire eût pour base l'heure et non la journée de travail, c'est-à-dire que si la journée effective est de dix heures, et le salaire de 1 fr. 50 c, le prix de l'heure fût fixé à 15 c. La journée ne serait plus l'unité, ce serait l'heure. — Pourquoi ? — Je vais le dire. C'est que l'heure de travail étant l'unité, lorsqu'une manufacture occupant 500 ouvriers, représentant par jour 5,000 heures de travail, n'aurait plus de travail qu'une quantité égale à 3,000 heures, elle ferait l'opération suivante : au lieu de congédier 200 ouvriers, elle n'en congédierait aucun, mais elle réduirait 4 heures sur la journée de chacun. C'est ce qui a lieu, je le sais, dans beaucoup de manufactures et de fabriques ; aussi nç
s'agit-il que de convertir en règle ce qui est en usage, afin de ne laisser partout à l'arbitraire que ce qu'il est impossible de lui enlever. Je sais également qu'il est des fabrications qui ne sauraient se plier à cette règle sans augmenter leurs frais généraux, et conséquemment leurs prix de revient. J'ai prévu l'objection, et voici comment j'y réponds : Pour celles de ces fabrications qui feraient exception à la règle, il serait entendu et arrêté qu'en cas de. réduction du nombre des- ouvriers, les ouvriers supprimés temporairement auraient droit à un prélèvement déterminé sur le salaire de ceux de leurs compagnons qui continueraient d'être occupés. Ici se présente une autre objection : les ouvriers sont de force inégale ; il y en a de bons, de médiocres et de mauvais ; il y en a de laborieux, de lents et de paresseux. En cas de diminution dans le travail, la fabrique gardera de préférence l'ouvrier le meilleur ; par suite, ce sera l'ouvrier le moins bon qui profitera du chômage, puisque, sans rien faire, il recevra une paye. Ai-je besoin de dire que la solde de l'ouvrier qui chômera ne sera pas égale à la solde de l'ouvrier qui travaillera? Ai-je besoin d'ajouter que, lorsque la durée de la journée de travail ne sera plus que ce qu'il est à désirer qu'elle soit, la suppression du travail sera plutôt une privation qu'un repos ?
En proposant de substituer comme unité l'heure de travail à la journée de travail, je n'invente' rien, j'imite ce qui a lieu dans la nature. J'institue l'étiage du travail. Dans la saison des basses eaux, comment se comporte le fleuve ? 11 ne baisse pas d'une manière inégale, partout il prend son niveau, partout le niveau est le même. Je préfère retrancher l'aisance à cinq cents ouvriers que le nécessaire à deux cents, en maintenant l'aisance aux trois cents autres. Ai-je tort? Ai-je raison? Si ce n'est pas un moyen de supprimer les causes de chômage, n'est-ce pas un moyen d'en rendre les effets moins fâcheux ? Je me borne à poser la question.
Après une lutte très vive et trois fois renouvelée, à l'occasion de la discussion générale sur le préambule de la
Constitution et sur le paragraphe VIII de ce préambule, lutte à laquelle prirent part MM. de Lamartine, de Tocqueville, Ledru-Rollin, Duvergier de Hauranne, Crémieux, Marcel Barthe, Thiers, Considérant, Martin-Bernard, Billaut et Dufaure, le Droit au travail aéié eflFacédela Constitution pour faire place au Droit à Vassistance,
Cette substitution de mots, objet d'une grande et longue bataille, a été considérée comme une grande et décisive victoire. Triompher de si peu avec tant de bruit, n'est-ce pas laisser percer Pindigence de ses idées sous l'excès de son humilité ?
Mais d'abord est-il bien vrai que ce soit une victoire ? — - Tous les économistes de l'école d'Adam Smith sont unanimes pour protester contre le droit à Vassistance, comme étant une concession non moins grave en conséquences fu-» nestes que le droit au travail (1).
Ont-ils tort? Droit pour droit, lequel valait-il mieux admettre : le droit devivre sans travailler, ou bien le droit de vivre en travaillant ?
Le droit devivre sans travailler a été inscrit dans la Constitution ; le droit de vivre en travaillant, grâces aux efforts de MM. Thiers, de Tocqueville, Duvergier de Hauranne et Duîaure, en a été effacé.
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(1) « L'État a le devoir de venir en aide, en une certaine mesure, aux ouvriers dans les temps de chômage involontaire, en les employant à de grands travaux d'utilité publique ; mais il est faux que l'ouvrier ait droit au travail, comme on le dit aujourd'hui, car tout droit vrai emporte l'idée qu'on peut l'assurer par la force. Vou^rier ria pas plus droit au travail que le pauvre n'a dimt à Vassistance ; ou si le pauvre a ce droit, il peut l'imiK)ser : au lieu de s'adresser à la chari.té, il peut invoquer la justice, me faire un procès, ou même m' arracher de force ce que ^e ne lui donnerais pas. »
COUSIN. De la Charité,
« Reconnaître aux pauvres un droit à Vaumône^ c'est les autoriser à exiger l'aumône par force, et c'est anéantir le droit de propriété.
» Sous le point de vue de l'économie publique, la création du délit de mendicité conduit aux plus graves conséc^uences. Pour avoir droit de punir les mendiants, il faut que l'État garantisse la subsistance à quiconque manque de pain, et donne du travail à tous les ouvriers auxquels l'industrie nen fournit pas. De là, par une relation nécessaire un système complet de charité publique. »
COMTE PUCHATElf. De la Charité légale, p. 275,
Ce droit avait été écrit en ces termes dans le premier projet de Constitution :