IV. La réforme douanière
De ces quatre réformes, trois sont encore à l'état d'études ou de projets; la quatrième, celle du régime colonial, est la seule qui ait été opérée. On sait à quoi s'en tenir sur ce qu'elle vaut.
Le ministère entend en rester \h ; ceux des conservateurs progressistes qui trouveront que ce n'est pas assez n'auront qu'à changer de bancs et qu'à aller s'asseoir avec l'opposition. C'est sans plus de façon que M. Guizot leur a signifié leur congé. Nous avions cru que M. Guizot tiendrait un langage difl'érent de celui de M. Duchàtel; cela a été le même langage, plus net, plus dur, plus explicite.
Les conservateurs progressistes savent aujourd'hui parfaitement à quoi s'en tenir.
164 iM9.
Le Journal des Débats triomphe pleinement ! II avait posé la question en ces termes :
« La question de cabinet est posée, le ministère ne re- » culera pas. Les efforts de toutes les oppositions réunies » ne tendent plus désormais qu'à obtenir du ministère une » concession si petite qu'elle puisse être : une promesse » vague de réforme, moins que cela, une équivoque les sa- » tisferait î Cette satisfaction ne leur sera pas donnée. La - » question de la réforme électorale n'est plus que la ques- » tion secondaire du débat ; la question principale est de » savoir st, au sein même de la majorité, une minorité, pe- » tite par le nombre, peu considérable jusqn''à présent du » moins par le talent, imposera ses volontés à deux cents » conservateurs et fera faiblir le gouvernement. »
C'est en ces termes aussi que la question a été portée à la tribune par M. Guizot et résolue par la majorité : 252 voix contre 154.
Ce triomphe du Jouimal des Débats remporté sur la Presse ne change rien à l'opinion que nous avons exprimée. Ce n'est pas la première fois, aujourd'hui, que le Journal des Débats a sur la Presse ce genre d'avantage. Dans d'autres circonstances non moins solennelles, à l'occasion de la flétrissure des députés qui étaient allés à Belgrave-S<]uare, de l'indemnité Pritchard, etc., le Journal des Débats Va également emporté ; ce sont des victoires que nous ne lui avons Jamais enviées, car nous ne les eussions pas échangées contre nos défaites.
M. Berryer a succédé à la tribune h M. GuizoL II a plutôt réussi à déplacer l'intérêt du débat qu'à l'élever. La question n'était pas entre la loi de 1831 et la proposition de M. Duvergier de Hauranne, elle est entre cinquante députés qui veulent timidement le progrès, et deux cents fermement décidés à n'en admettre aucun.
a Toutes les politiques vous promettront le progrès : la
politique conservatrice seula vous le donnera, » avait dit solennellement M. Guizot en août dernier, devant la France électorale assemblée et attentive. Notre confiance dans ces paroles avait été telle, que nous nous étions empressés de les recueillir et de les placer en épigraphe au-dessous du litre de ce journal. Nous les effaçons ; elles ne seraient plus qu'un mensonge de notre part si elles y restaient, car, après le discours qu'a prononcé aujourd'hui M. le ministre des affaires étrangères, nous l'avouons avec douleur, aucune illusion ne nous est plus possible, aucune espérance ne nous est plus permise.
27 maro 1847.
Le Journal des Débats est radieux. Puisse-t-il l'être longtemps î C'est dans toute la sincérité de notre cœur que nous formons ce souhait. Le cœur est toujours sincère quand il est profondément triste et douloureusement inquiet, a Le » parti do^ conservateurs-progressistes n'était qu'un fantô- » me ! » s'écrie la feuille de la majorité avec des transports de joie aussi indiscrets que si elle eût échappé à un vérita- ' ble péril. Elle s'obstine à ne pas voir que le péril est dans l'immobilité du pouvoir, lorsque cette immobilité se prolonge infiniment trop. Alors ce n'est plus de la stabilité douteuse, c'est de l'impuissance manifeste.
Le Journal des Débats, sans qu'il s'en doute, a rendu au cabinet un bien mauvais service en le poussant dans l'impasse d'où celui-ci a grand'peine à sortir, en lui fermant l'issue que nous nous étions efforcés de lui ouvrir.
11 y a deux sortes de réformes : les réfoiines politiques ; celles-ci peuvent être graves, mais elles sont faciles k accomplir; les réformes économiques et administratives, qui touchent au fisc, à l'impôt, au budget, aux tarifs, aux droits acquis, etc.; celles-là, alors même qu'elles ne sont pas radicales, sont encore difficiles à réaliser. Les premières ne demandent que du tact et du bon vouloir ; les secondes exigent du savoir, de l'expérience, de la vigueur, parfois mé-
me du génie. Le ministère pouvait, à peu de frais, en s'engageant à reprendre en temps opportun l'œuvre de M. le comte de Montalivet : l'adjonction des capacités, donner à la raison publique, au pays, à cinquante députés conservateurs, une satisfaction dont on lui eût tenu compte avec d'autant plus de largesse qu'il avait une majorité plus forte et une existence moins précaire. A l'aide de cette satisfaction morale, qui ne lui eût coûté aucun sacrifice, qui n'exigeait de lui que quelques paroles sincères prononcées à la tribune, il eût pu s'abriter derrière l'inopportunité résultant du mauvais état de nos finances pour faire écarter ou ajourner plusieurs propositions dont les rapports seront prochainement déposés sur la tribune : entre autres la réduction du port des lettres et la réduction du prix du sel. C'est désormais un abri qui lui manquera. Après avoir fermé, comme il l'a fait violemment, la porte à toute réforme politique, sera-t-il bien venu à fermer aussi la porto à toute réforme fiscale, sous le prétexte que la situation du Trésor et le déficit de nos budgets s'y opposent ? Ne sera-t-onpas fondé h lui dire : Mais si c'est le désordre de nos finances, l'excès de nos dépenses qui font obstacle à des réformes impatiemment attendues, vivement souliaitées, à qui fauiil imputer la faute et la responsabilité de cette situation dont vous vous faites un argument en faveur de votre immobilité? N'est-ce pas à vous? Si vous eussiez apporté dans votre administration plus d'habileté, plus de prévoyance, plus de fermeté ; si vous eussiez porté la hache dans les abus qui fourmillent de toutes parts, si vous n'eussiez fait 4ue les dépenses utiles et nécessaires, si vous ne vous fussiez pas laissé mollement aller à de véritables dilapidations de l'actif social et de la fortune publique; si vous eussiez donné à l'étude de la grave question de nos possessions en Afrique toute l'attention qu'elle réclamait et qu'elle exige ; si, au lieu de vous borner à percevoir l'impôt avec l'ôpreté du cultivateur ignorant qui épuise sa terre, vous vous étiez sérieusement occupés de rechercher les moyens de le féconder, d*en augmenter le produit en en allégeant le poids, le
jour serait amplement venu, après trente-deux ans de paix et dix-sept ans de règne, de vous mettre à l'œuvre et d'entreprendre, sinon toutes, au moins quelques-unes des améliorations que réclament impérieusement l'intérêt du pays, la prospérité de son agriculture, le perfectionnement de son industrie, l'avenir de son commerce, le sort des classes pauvres ; enfin, la juste et judicieuse mise en pratique de cet article de la Charte : « Les Français contribuent indis* » tinctemenl dans la proportion de leur fortune aux char- » gcs de l'impôt. »
Le Journal des Débats croit-il que les ministres aient beaucoup à gagner d'être attirés sur ce terrain, sur le terrain des affaires ?
Deux lois importantes doivent être prochainement présentées : la loi qui modifie nos tarifs de douanes et la loi qui règle la liberté de l'enseignement. Nous les attendons. Qu'il soit bien entendu que ce langage ne nous est pas dicté par le rejet de la prise en considération de la proposition de M. Duvergier de Hauranne ; on sait ce que nous en pensions ; ce rejet ne nous a pas surpris ; nous l'avions annoncé plusieurs jours à l'avance ; non, ce langage nous est uniquement dicté par les deux discours de MM. le ministre de l'intérieur et le ministre des affaires étrangères.
Le parti des conservateurs progressistes était une planche, si frôle qu'elle fût, jetée entre la majorité et les deux extrémités du centre ; on l'a dédaigneusement brisée. L'avenir montrera si on a eu raison de remonter le cours du temps et de reculer ainsi du 15 avril 1847 au 6 septembre
isaei
Vin.
30 ATril 1847.
t 11 n'y a pas de stabilité sans progrès. ..i> Soit; mais, par ce dernier mot, qu'entendez-vous?
Pour toute réponse à cette question qu'on nous adresse, nous pourrions renvoyer les interpcllateurs à l'article (1) où
(1) Voir ci- dessus page 135, l'article qui porte la date du 8 août 1846.
les t849.
nous avons défini le progrès tel qu'il nous apparaissait, le. que nous le comprenons ; mais nous préférons renvoyer les curieux à ces paroles de Lisieux : « Toutes les politiques » vous promettront le progrés; la politique conservatrice » seule vous le donnera. »
Professeur populaire à la Faculté des lettres de Paris, éminent orateur, écrivain profond, illustre auteur de 17/istoire de la civilisation en Europe et de la civilisation en France^ de V Histoire de la révolution dWngleterre y M. Guizot, assurément, ne s'est pas servi du mot <iprogrès^ sans y attacher un sens parfaitement arrêté ; dès qu'il Ta prononcé solennellenient, il lui a donné dans les viscères de sa pensée un corps et une àme, il en a fait un être vivant, en vertu de ce don divin de création que possède tout grand penseur.
De deux choses Tune :
Ou le discours de Lisieux ne fut qu'un discours de charlatan, ce qu'on ne saurait admettre, ce que nous ne vou-
Ions pas croire ;
Ou le mot de progrés dans la bouche de M. Guizot, ministre des affaires étrangères, a été infidèlement traduit par M. Desmousseaux de Givré, s'exprimant ainsi : flwn, rien, rien!
II faut choisir entre l'une ou l'autre de ces deux interprétations ; entre une protestation nécessaire ou un tacite aveu.
M. DuchAtel. ministre de l'intérieur, dans son regrettable discours du 24 mars 1847, a dit : « II faut distinguer entre » le progrès faux et le progrès vrai.» Nous admettons, pour notre compte, la distinction. Accroître le nombre des électeurs autrement que par l'activité du travail et le développement de la richesse publique, et restreindre dans la (Chambre dos députés le nombre des fonctionnaires rétribués par une autre loi que celle qui les soumet h la réélection, ce n'est pas là, dites-vous, le a progrés vrai; » c'est le « progrés faux? » Soit. Nous ne voulons pas marchander; mais si vous niez (jue ce soit un progrès d'appeler légiste-
tivemenl un plus grand nombre de contribuables à participer à la vie politique, alors expliquez-vous donc sur ce que vous entendez par ces mots : — le progrès vrai.
Est-ce l'accroissement de la richesse publique; mais comment se constale-t-il ? Par le crédit de l'État, c'est-àdire par le cours de la rente et le taux de l'intérêt. Or, aujourd'hui 30 avril 1847, quel est le cours de la rente 3 0/0? — 78 fr. Le 30 avril 1837, il y a juste dix ans, le 3 0/0 était à 78 fr. 80 c; le 30 avril 1830, à 80 fr. 55 c; le 30 avril 1839, à 81 fr. 20 c; le 30 avril 1840, à 84 fr. 15 c. Où donc est le progrès ? Le 3 0/0 est de 6 fr. au-dessous de ce qu'il était il y a sept ans, sous le ministère du l^*" mars 1840 ; il est encore de 8 fr. en retard sur le 3 0/0 anglais , et cependant la dette britannique est cinq fois plus considérable que la dette française, et nous n'avons pas à nos flancs une Irlande attachée !
Est-ce l'aflermissement de la paix? Mais le jour où la fantaisie vous est venue d'arborer le drapeau du protectorat sur une île à laquelle l'Angleterre avait refusé cet honneur, la guerre a failli éclater entre les deux nations que sépare le canal de la Manche ; mais le jour où vous avez bombardé Tanger, cela a été à la condition de payer les frais de votre gloire ; aujourd'hui encore, vous êtes sous le coup d'une menace de guerre. La paix du monde repose sur quoi ? Sur la fragilité d'un berceau, selon que l'enfant qui naîtra en Espagne aura pour mère une reine ou une infante, car ce qui fait la force redoutable et redoutée de l'Angleterre, c'est que si elle a frappé souvent sans menacer, elle n'a jamais menacé sans frapper.
Est-ce le maintien de l'ordre? Mais l'ordre subsiste toujours jusqu'au moment où il cesse de régner, et le passé à cet égard n'est une garantie de l'avenir qu'autant qu'une administration vigilante s'applique sans relâche à combattre, h afl*aiblir, à faire disparaître les causes occultes ou apparentes de graves perturbations, de mécontements invétérés, d'antagonismes dangereux. Or, à ce point de vue. qu'a-t-on fait, qu'a-t-on su faire? La seule chose dont on
170 tS49.
ait eu l'idée, c'a été de venir demander aux Chambres un crédit extraordinaire de 4,500,000 fr. pour ajouter encore à l'effeclif de notre pied de paix, déjà si lourd, 10,000 soldats d'infanterie, et créer 191 nouvelles brigades de gendarmerie. No cherchor le maintien momentané de l'ordre que dans l'accroissement indéfini de la force et dans l'augmentation illimitée du budget, est-ce là lo progrés vrai ? Non, c'est mettre un mal à la place d'un autre; c'est protéger le citoyen en écrasant le contribuable; ce n'est pas de la science, c'est de l'empirisme; c'est ajourner la crise, mais aussi c'est Taggraver. N'y a-t-il donc rien à faire ni à tenter pour arrêter le communisme dans sa propagande ; éclairer les classes ouvrières dont l'ignorance égare la raison ; donner aux maîtres ce sentiment de chrétienne fraternité, que la prévoyance, c'est-à-dire la politique, leur commanderait alors nîéuie que la religion ne la leur enseignerait pas? Le paupérisme, cette plaie du corps social, est-elle donc incurabh», et si l'on ne peut la sécher, est-il impossible de Tempécher de s'étendre? La société est-elle ce qu'elle doit être, non une multitude, mais une association, maiç une vaste assurance mutuelle, où l'impôt, savamment réparti, soit tutélaire, où tous les risques soient prévus et calculés, tous les dommages réparés? Nous avons vu, il y a six mois, la Loire rompre ses digues, dévtister les propriétés, désoler les populations, qu'avezvous fait, qu'avez-vous su faire? Vous avez ajouté au budget quelques millions de ])lus ; mais ces millions, ces secours, ont-ils été répartis comme ils auraient dû l'être ; l'ont-il été judicieusement, équitablement, sans arbitraire, sans faveur et autrement qu'au marc le franc? Toutes les villes, toutes les communes luttent avec peine en s'imposant de difliciles sacrifices contre la cherté du pain, cet unique aliment du pauvre, celte force du travailleur!... des bons de pain, voilà tout ce qu'on a su trouver, et l'on n'a rien cherché de mieux. On n'a point cherché s'iljî'y avait pas, dans de telles circonstances, à fonder des rapports nouveaux entre les pau\Tes qui manquent du nécessaire et
les riches, à des degrés différents, qui ont un superflu dont ils n'eussent pas demandé mieux que de faire tous à Penvi le généreux sacrifice ? L'ère des illustres guemcrs s'est fermée. Napoléon l'a close ; quand donc s'ouvrira celle des glorieux pacificateurs? Le génie de la paix n'a pas à faire moins de conquêtes dans l'avenir, qu'en a faites, dans le passé, le génie de la guerre. La paix règne, mais elle ne gouverne pas ; il faut qu'elle gouverne. Il semble qu'elle ne soit qu'une trêve, il faut qu'elle soit une solution. Certes, tout n'est pas à refaire, mais tout est à reviser. L'abus et la complication sont partout; la rouille ronge tous les écrous; dés forces précieuses sont consumées en frottements dangereux qui n'auraient besoin pour disparaître que d'un œil exercé, que d'une main habile. Que de progrès à faire I Tout le monde en a l'instinct, qui en aura le génie ? Ayezen donc au moins la volonté. L'œuvre de gouverner est une grande œuvre ; est-ce trop exiger que de vous demander de vous conduire comme des ouvriers à la tâche, et non comme des ouvriers à la journée, travaillant sans zèle et sans émulation?
Que le parti conservateur, selon l'expression de M. Desmousseaux dp Gi\Té, cesse d'être « un parti administratifs » administrant mal, ou n'' administrant pas ; » qu'il administre bien, et il n'aura pas h craindre de nous trouver trop exigeants ; qu'il administre bien, et nous dirons que c'est là un progrès, un immense progrès!
Personne moins que nous n'a le dédain de l'administration; Sully, Colbert et Turgol pèsent dans notre balance un poids qm' l'emporte sur celui de Mazarin et de Richelieu. Ce qu'a fondé de durable l'administration de Napoléon est, à nos yeux, ce qui rachètera, dans l'histoire, les fautes de sa politique. Nous ne séparons pas la politique de l'administration. Administrer c'est gouverner; gouverner c'est administrer. Il n'y a jamais eu, il ne saurait y avoir de grande politique sans bonne administration. La politique est à l'administration ce que Fàme est au corps, et de même que notre religion n'admet pas de corps sans âme, la vie n'admet
pas d^âme sans corps. Un parti administratif administrant bien serait un puissant parti politique. Nous ne souhaiterions pas au parti conservateur d'autre ambition^ ni d'autre gloire que celle de bien administrer; et nous l'avouons hautement, s'il ne fallait la payer qu'au prix du sacrifice de l'adjonction des capacités et de l'extinction des incompatibilités, ce serait à notre avis la payer bon marché. Si nous avons dernièrement poussé le gouvernement et la majorité dans la voie creusée par l'opposition, qu'on le sache bien, ce n'est pas par préférence, c'est par pis-^aller. Voyant le ministère hésiter et reculer devant toutes les questions administratives et économiques dont la solution exige de l'élévation et de la décision dans l'esprit, nous aurions voulu au moins qu'il désarmât les partis. Ce n'est qu'à défaut de la politique difficile que, dans l'excès de notre découragement, nous sommes passés du côté de la politique facile : mais à l'une comme h l'autre le ministère préfère l'immobilité, Pinertie. /?«en, rien^rien ; ces trois mots sont pour lui le symbole de supériorité, prudence, durée. Dans son vocabulaire, «^rfr, verbe dédaigné, signifie s'a^ïer. Si nous exagérons, si l'impatience nous fait tomber dans l'injustice, que le ministère nous démente, qu'il n'ajourne pas toutes les décisions, qu'il ne laisse pas s'aggraver toutes les difficultés, qu'il agisse; c'est ce que nous souhaitons. Qu'il utilise donc sa majorité compacte, qu'il la fasse servir au vote de lois fécondes et sérieusement étudiées, qu'il l'élève enfin dans l'opinion publique, car toute majorité qui a honte d'elle-même, de s m désœuvrement, de son obéissance passive, de sa stérilité, ne tarde pas à se dissoudre. Croyez-le bien : si les paroles de M. Desmousseaux de Givré, l'un des 230 de la majorité ministérielle, l'un des commissaires de l'adresse, maître des requêtes attaché au ministère d(\s affaires étrangères ; si ces paroles que nous avons recueillies. Rien, rien, rien ! ont trouvé de l'écho à la tribune sans y trouver de contradicteur, c'est qu'il est des mots qui viennent à point résumer énergiquement la pensée de tout le monde et définir nettement une situation.
3 juillet 1847.
La prétention de MM. Guizot et Ducliâtel est d'avoir exclusivement « /e véritable amour, la véritable intelligence du progrès! (1) » Soit. Nous ne voulons pas discuter, nous ne voulons qu'interroger. Depuis sept ans qu'ils sont ministres dirigeants, par quel acte ont-ils manifesté a ce reWtable amour, cette véritable intelligence du progrés, » dont ils se targuent? Le véritable amour, la véritable intelligence du progrès se borneraient-ils donc à garder portefeuilles et majorité, comme on garde des objets recelés?
Chaque année le chilTre de la population s'élève, mais le territoire ne s'étend pas ;^ que fait-on pour accroître la fécondité du sol ? que fait-on peur stimuler Tagricullure ? A quelles mains scj^ destinées sont-elles confiées? Quels encouragements efficaces lui sont donnés? Quelle impulsion utile lui est imprimée? On ne fait pas ce qui est nécessaire ; on faif ce qui est inutile. On donne des primes et on institue des ccmices; argent gaspillé et temps perdu. Ce n'est pas avec des primer et des comices qu'on mettra notre agriculture en état de suffire aux besoins de notre population croissante : c'est avec de bons chemins; c'est avec des écoles rurales gratuites, où il suffise aux jeunes gens de donner deux ou trois années de leur temps pour devenir de bons régisseurs, dVxcellens fermiers, en état de se rendre un compte judicieux des profits et pertes de leurs opérations; c'est avec de larges réformes introduites dans notre régime hypothécaire, réformes qui permettent à la propriété obérée d'alléger le poids (jui Técrase, en empruntant pour se dégrever. Quand s'occupera-t-on sérieusement de notre agiiculture? A peine échappés à un danger qui peut renaître et s'aggraver. Taurions-nous oublié, et ne nous souviendrions-nous déjà plus deséchafauds dressés, en 1846, à
(1) M. fiuizot Héjïonse auj conservateurt prrv/fMJiw/ff, séance dn 26 mars 1847.
Buzançais? Quels avertissemcDts faut-il donc au gouvernement et à la majorité qui le soutient et l'entretient clans son incurie, si ceux qu'il a reçus cette année ne lui ont pas suffi ? Toutes les villes ont été obligées de s'imposer d'immenses sacrifices pour empêcher le prix du pain de s'élever au-dessus d'une limite inaccessible aux familles malheureuses. Par suite de cette cherté des subsistances, la plupart des manufactures et des fabriques se sont vues dans la nécessité de réduire le nombre des jours de travail. Ainsi toujours le mal s'aggrave par Texcès du mal.
Que fait-on pour combattre la propagande du communisme et en arrêter l'effrayant développement? Que fait-on pour éclairer, moraliser, pacifier les classes ouvrières? Que fait-on enfin pour prévenir les dangers de l'orage dont les nuages sombres, il n'y a qu'à lever les yeux pour les voir, s^amassent au-dessus de nos tôtes?
Le gouvernement ne s'occupe pas de la population, il ne s'occupe pas de l'agriculture; mais, il faut être juste, il ne s'occupe de rien autre chose qui soit de nature h leur porter ombrage : il n'a ni préférences ni exclusions; son insouciance est souveraine et absolue.
Le presse-t-on d'étudier et de résoudre une question? Il en confie l'examen à une commission qui se réunit trois ou quatre fois par an et délibère sans conclure, ou bien il fait une circulaire pour demander à ses agents des renseignements qui viennent s'enfouir dans les cartons de la centralisation, ce vaste cartonnier!
Voilà sept ans (1) que M. le comte Duchàtel a fait une circulaire à l'effet de demander des renseignements relatifs k l'extinction et à la répression de la mendicité? Nul doute que tous les préfets à Tenvi ne se soient empressés de répondre à cet appel. Qu'a-t-il fait de ces renseignements? A quoi ont-ils servi ? Quelle mesure atteste qu'il se soit occupé de cette importante question?
H est une autre question à la solution de laquelle un
(l) Circulaire du 24 février 1810 signée DUCnATEL.
immense nombre de communes sont intéressées : nous voulons parler de la vente et de l'amodiation des biens communaux. Tous les ans, celte question est agitée, débattue au sein des conseils généraux. Demandez à M. Duchâtel ce qu'il en pense ? Il vous répondra que l'examen en est confié à uno commission. Informez-vous de ce que fait cette commission, et vous apprendrez qu'elle se réunit de temps à autre, h des intervalles fort éloignés. Est-ce ainsi que s'approfondit et se résout une question grave et compliquée ? Le travail à froid n'a jamais rien produit de bon. Autant vaudrait essayer de forger le fer sans combustible, de faire éclore Tocuf ou germer la graine sans chaleur.
Voilà dix-sept ans que nous avons pris possession de l'Algérie ! Le 22 février 1841, M. le général Rugeaud, nommé gouverneur-général, traçait lui-môme en ces termes le programme de son administration dans la proclamation suivante, qu'il adressait aux habitants de l'Algérie :
« La guerre, indispensable aujourd'hui, n'est pas le but. » LA CONQUÊTE scvait Stérile sans la colonisation.
» Je serai donc colonisateur ardent, car j'attache moins » ma gloire à vaincre dans les combats qu'à fonder quel- » que chose d'utilement durable pour la France.
» Commençons celle colonisation par agglomération dans » des villages défensifs, en môme temps commodes pour » l'agriculture et assez militairement constitués et harmo- » niés enlre eux pour donner le temps à une force centrale » d'arriver à leur secours ; je me donne a cette geuyre.
» FORMEZ de grandes associations de colonisateurs; mon » appui, mon zèle de tous les instants, mes conseils d'agro- » nome, mes secoui^ mililairos ne vous manqueront pas.
» Il faut d'abord assurer la subsistance du peuple nou- » veau et de ses défenseurs, que la mer sépare de là > FRANCE ; il faut donc demander à la terre ce qu'elle peut » donner.
» Empressons-nous donc de fonder quelque chose de » vital, de fécond; appelez, provoquez les capitaux du » dehors à se joindre aux vôtres : nous édifierons des vil-
» loges, et quand nous pourrons dire à nos coinpiiliinUs. h » nos voisins : Nous vous offrons dans des lieux salubres » des établissements tout bAlis, entourés de champs fer- » liles, et protégés d'une manière efficace contre les alta- » ques imprévues de Tennemi, soyez sûr qu'il se présentera » des colons pour les peupler.
» Alors la France aura véritablement fondé une colonie » et recueillera le prix des sacrifices qu'elle aura faits. »'
M. Bugeaud est demeuré plus de six années en Afrique. Gouverneur-général, il a été successivement nommé maréchal de France et duc d'Isly. Ce ne sont donc pas les encouragements qui lui ont manqué. De 60,000 hommes, il a fait porter Tarmée à 100,000 hommes, et a obtenu que les régiments envoyés en Algérie ne fussent pas renouvelés, afin qu'ils pussent s'aguerrir et s'acclimater. Rien ne lui a été refusé ; rien ! rien ! rien î
Quel progrès a fait, de 1841 à 1847, la colonisation?
A cette question, voici la réponse que nous puisons dans le rapport de M. de Tociiucville, page 80 :
« L'Algérie n'a fourni qu'un peu plus du tiers de l'appro- » visionnemenl do rannée durant les années 1843, 1844 » et 1845; en orge, la moilié; en viande et en fourrage, la 0 totalité.
f^ Kn 1846, la viande a manqué en partie; il a fallu faire » venir des Ixinifs d'Kspagne.
» Dans la même aimée, la récolle de foin «nyant manqué, » on a été obligé d'acheter au dehors 207,300 quintaux de » cette marchandise, pour lesquels on a dépensé 2,694,471 » francs. Il y a du fjin qui est ainsi revenu à 23 fr. 77 c. le » quintal. »>
Il y a deux ans, tous les ministres ont été mis en demeure, par la chambre di}i> députés, de procéder a la réorganisation de l'administration centrale de chacun de leurs départements. C'était là une belle occasion de faire preuve (inaptitude administrative et de puissance d'organisation! Aucun plan: aucun ensemble; aucune idée; aucune réforme: aucun*» simplification: point d'unité. Celte préten-
LE PROGàÈS. m
dae ^organisation n'a abouti qu'à une augmenlati<m de dtpanse. Voilà tout ! Le fondement d'une bonne organisation administrative eût été une bonne loi sur les pensions de retraite. La loi est encore à faire ! Tous les projets présentés n'ont abouti qu-à des rapports abandonnés : c'est le sort qu'ont également eu le projet de loi sur le rétablissement des ministres d^Elat, déteslable traduction d'une excellente idée ; le projet de loi sur renseignement secondaire; le projet de loi sur la réforme du régime pénitentiaire ; le projet de loi sur la police du roulage ; le projet de loi sur les canaux; le projet de loi sur la refonte des monnaies, et une foule d'autres projets de loi dont il serait trop long de compléter la nomenclature, surtout si Ton y voulait i^uter la liste des projets de loi présentés et rejetés.
Si c'est là le véritable amour du'progréSy il faut convenir que Jamais amour ne mérita mieux le surnom d'amour platonique. Cet amour n^a rien conçu, rien engendré; c'est Justice à lui rendre.
Entre ceux qui comprennent ainsi le progrès à l'état de discours et ceux qui, comme nous, voudraient qu'il se manifestât et se traduisit par des actes a virils, par des lois fNrondes, par des institutions utiles, par des réformes nécessaires, par des dépensi^s intelligentes, par des économies Judicieuses, que le pays prononce. C'est à sa raison que nous en appelons des derniers votes de la nifijorité.
Le ProgK's! Nous avons défini ee (|ue nous entendons par ce mot; nous avons donc pleinement le droit de demander aux Journaux ministériels qui remploient de s'expliquer sur le sens quHs lui donnent ?
Il est temps de sortir du vague.
Progrés doit, en 1847, vouloir dire quelque chose de plus que le maintien de Tordre et de la \mix au prix do 365 mil- Uons par an, un million par jour !