TOTAL DES DÉPENSES
A déduire : recettes . 14,000,000
EXCÉDANT DES DÉPENSES . . 117,641,365 fr.
Faisons la part des impôts perçus en nature, dont a parlé M. le général deLamoricière, et évaluons-les à 7,641 ,365 Ir.; les dépenses de l'Algérie, pour 1846, s'élèveront encore à 110 millions. Dans la situation de nos finances, 110 millions n'est-ce pas une grosse somme, et, s'il était possible de la réduire à moitié, à 55 millions, par l'adoplion d'un bon système, croit-on que le temps consacré à l'étudier, à l'approfondir, fût du temps perdu? Or, il résulte clairement, évidemment, de trois Jours de débat, que les affaires vont en Algérie comme elles veulent et comme elles peuvent; que le gouvernement, et pas plus M. Guizot que M. Trézel, pas
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plus M. Trézel que M. Guizol, n'ont d'idée arrêtée sur l'occupation el la colonisation, sur le présent et sur l'avenir de l'Algérie. Voilà ce qui est certain, voilà ce qui «st manifeste, et nous ajouterons funeste, car ce n'est pas impunément qu'un gouvernement laisse aller longtemps ainsi toutes choses à l'abandon, au caprice, à l'arbitraire et au hasard, sans rien prévoir ni rien diriger. Les vrais conservateurs, on le reconnaîtra trop tard, ne sont pas ceux qui votent complaisammenl, passivement, tout ce qu'on leurcommande de voter; ce sont ceux qui, comme nous, ne craignent pas de dire la vérité, au risque de déplaire et de se faire d'implacables ennemis. 11 n'y a pas de fortune, si considérable qu'elle soit, dont la dissipation ne vienne à bout. Parce que la France possède d'immenses ressources, on croit qu'elles sont inépuisables. C'est là une grave et fatale erreur. Oui, sans doute, la France a d'immenses ressources, des ressources intarissables; mais c'est à la condition qu'elles seront bien employées. Pour que Timpôt, comme on l'a dît, soit le meilleur des placements, il faut que l'usage qui en est fait soit aussi le meilleur. 11 en "est des ijnpôts comme des cours d'eau, qui fécondent ou dévastent, selon qu'ils sont abandonnés à eux-mômcs ou habilement dirigés. Les impôts peuvent enrichir un pays ou le ruiner. Cela dépend des ministres qui le gouvernent. Les Chambres, leurs commissions, les journaux ont un tort : c'est celui de s'arrêter exclusivement au chiffre par lequel se soldent les budgets, soit en déficit, soit en excédant de recettes, ce qui est devenu très rare. Qu'importe ce chiffre ! Un» budget peut être mince et lourd, comme il peut être gros et léger. Ce qui importe, ce n'est pas la grosseur isolée, c'est le poids relatif. Il n'y a pas de petits et de gros impôts ; il y a des impôts bien employés el d'autres qui le sont mal. CVst ce dont le ministère ne se rend pas compte. 11 ressemble à ces fils de famille qui sont nés avec un riche patrimoine, et qui, uniquement occupés à satisfaire leurs goûts, l'ont dissipé avant d'avoir jamais songé à se demander comment ils auraient pu l'accroître. Rien déplus optimif»* ir-* 'e dissipateur;
rien de plus dissipateur que roptimiste. Or, ce qu'est surtout le ministère du 29 octobre 1840, c'est optimiste et dissipateur. Même dans l'état de désordre où il a jeté nos finances, même dans Pétat de faiblesse auquel il a réduit notre crédit, il est encore satisfait de lui-même, et trouve que tout est bien. Quiconque à cet égard n'est pas de son avis est un esprit chagrin, un censeur incommode, un ami dont il faut se défier, un ennemi qui se cache.
Ce n'est pas l'Algérie qui nous coût€ cent dix millions par an, c'est l'optimisme du ministère, c'est son insouciance. Quoique l'Algérie soit manifestement appelée à jouer dans le premier conflit qui troublera la paix de l'Europe un rôle peulr-ôtre décisif pour l'avenir et l'indépendance de la France, jamais les ministres ne s'en sont occupés qu'au point de vue de la tribune et de la discussion. Ce qui le prouve plus clairement que le jour, c'est la présentation et le retrait du projet de camps agricoles. Si le ministère avail étudié la question, il n'eût pas présenté ce projet ; l'ayant présenté, il ne l'eilt pas abandonné s'il eût été le fruit d'une cmiviction.
Tout, dans ce débat, a révélé l'insouciance profonde du cabinet et une ignorance telle, que le talent oratoire de M. Guizot a été impuissant à la dissimuler. Sur la question de la liberté de la presse en Algérie portée à la tribune, qu'a dit M. Guizot? Voici ses paroles, telles que nous les empruntons au Moniteur : a Je ne crois pas, pour mon • compte, que la liberté de la presse puisse être, à l'heure > qu'il est , introduite réellement , efficacement en Al- » gérie. »
Et pourquoi donc? C'est ce que M. Guizot s'abstient de dire ; il affirme, mais il n'explique pas ; il ne fait pas connaître sur quels motifs se fonde celle opinion. Nous croyons qu'en effet il lui eût été difficile d'en donner, nous ne dirons pas de sérieux, mais seulement'de spécieux.
Le 26 août 1846, nous écrivions ce qui suit :
» S'il est un pays où la liberté de la presse devrait exis- » ter^ où elle serait utile, nécessaire, indispensable, assu-
» rément, c'est en Algérie, cette terre féconde de l'arbitraire » et des abus. Loin de craindre ce contrôle, l'administra- » tion locale devrait le désirer; car, dans l'impossibilité de » tout voir, de tout surveiller par elle-même, ce serait un » vigilant auxiliaire qu'elle aurait, un frein puissant qui » Paiderait à réprimer, h prévenir des écarts sans nombre. » La liberté de la presse, en Algérie, y vaudrait mieux » qu'une armée d'inspecteurs ; elle y aurait d'incontesta- » blés, d'immenses avantages. Qu'est-ce qui s'oppose donc » à ce qu'elle y soit établie? — On objecte qu'elle aurait le » danger de mettre nos ennemis au courant de tout ce que » nous faisons, et d'afTaiblir l'autorilé qu'il importe au » contraire de fortifier? Si cette objection était sérieuse, » savez-vous quelle en devrait être la conséquence? — » L'abrogation de l'article 7 de la Charte, où il est dit : « Les » Français ont le droit de pul)lieret de faire imprimer leurs » opinions, en se conformant aux lois. La censure ne pourra » jamais être rétablie, »
» Cela est évident, incontestable, car ce qu'il estdéfendu » d'imprimer dans VAkhbqr, et dans les autres journaux » publiés à Alger, on l'imprime, on peut l'imprimer nony> seulement dans les journaux qui se publient à Paris, mais » encore dans les journaux de Marseille et de Toulon. » Qu'est-ce qui s'oppose à ce que les Arabes qui seraient » en état de lire VAkbar^ la France Algérienne^ etc., lisent » le Siècle et la Presse, le Sémaphore, le Courrier de Mar^ » seiUe, le Toulonnais, etc.?
» Il n'y a donc, on le voit, aucune raison pour maintenir en » Algérie le régime de la censure; il y a, au contraire, les » motifs les plus sérieux pour le supprimer. L'y consen^er, » c'est prendre hautement parti pour les abus dont la li- » berté de la presse réduirait le nombre ; c'est se condam- » ner soi-même. »
Ce que nous pensions le $6 août 1846, nous le pensons encore.
S'il Y a un danger réel à ce qu'un journal consacré aux affaires d'Af'**''' «e paraisse librement à Alger, il faut être
conséquent, et ne pas permettre qu'il se publie à Marseille ou à Toulon, d'où il peut arriver à Oran et à Constantine aussi facilement que d'Alger à Constantine ou à Oran. Le préfet de Marseille, qui s'est opposé à la publication, à Marseille, du journal les Deux Frances^ n'a pas été constitutionnel, mais il a été logique. On veut toujours assimiler l'Algérie aux colonies ; c'est là une grave erreur. On oublie que l'Algérie n'est qu'à quelques heures de traversée de la France ; on ne tient pas compte que, depuis l'établissement de notre régime colonial, la navigation à vapeur a été inventée. Ce n'est plus l'histoire des temps passés à la main qu'il faut faire de la politique, c'est l'œil ouvert sur toutes les grandes conquêtes pacifiques dues, depuis un demi-siècle, à l'esprit d'invention et de perfectionnement! Si Napoléon eût dérobé une heure à Plutarque pour la donner à Fulton, qui sait si les destinées du monde n'eussent pas été toutes différentes ! Laissons donc là le passé ; c'est un champ stérile. De ce que la liberté de la presse est interdite, peut-élre à tort, à nos colonies éloignées, où le travail se fait par des esclaves, s'ensuit-il conséquemment, nécessairement, que la censure doive régner à Alger ? TopographiquementetsociaIement,lasituation est-elle la même? U suffit de poser la question; y répondre serait superflu.
Si l'on pense qu'il est des nouvelles, des détails, des renseignements relatifs au mouvement des troupes, aux expéditions militaires, etc., que la presse algérienne ne puisse publier sans danger, conséquemment ne doive pas publier, pourquoi ne pas faire une loi qui interdise la publication de ces nouvelles, de ces détails, comme il en existe une qui interdit de faire connaître les noms des jurés, de rendre compte des procès en diffamation, etc. ? Et quand nous parlons d'une telle loi, ce n'est pas d'une loi spéciale à l'Algérie que nous entendons parler, mais d'une loi générale qui S'applique à la France aussi bien qu'à TAgérie. Ce nVst qu'à cette condition qu'elle serait efficace et logique. S'il est, en temps de guerre, des détails dangereux à publier, pourquoi attendre que la guerre ait éclaté pour res-
treindre le domaine de la liberté de la presse ? Pourquoi attendre toujours le dernier moment et ne vouloir jamais rien prévoir ? D'où nous vient donc cette aversion que nous avons pour toute prévoyance? A quoi sert d'avoir des majorités de cent voix, si ce n'est pas pour améliorer les lois défectueuses et compléter les lois incomplètes ? Que pourrait-on faire de plus utile qu'une bonne loi sur la presse, où l'on mettrait tous les enseignements de l'expérience, afin de donner à la fois à la liberté plus d'étendue et au pouvoir plus de force : ce qui est loin d'être inconciliable ? De combien de dispositions incohérentes, contradictoires, inutiles, surannées, erronées, on pourrait faire libéralement justice, sans enlever à la société une seule de ses garanties !
Si nous avons dans nos lois des dispositions dont l'application rencontre, en Algérie, des difficultés sérieuses, ce ne doit pas être une raison pour y maintenir un régime exceptionnel, mais c'est un motif d'examiner s'il est utile de conserver ces lois, si on ne peut les améliorer en les modifiant Une observation nous a frappés en lisant les deux rapports de M. de Tocqueville sur l'Algérie, c'est ce que dit Phabile rapporteur de la difficulté d'appli(iuer à l'Algérie notre système hypothécaire, attendu ses vices, ses complications, ses lenteurs. « Dans un pays nouveau, dit-il, les cultivateurs 9' sont mobiles ; on connaît mal leur histoire, leur fortune et » leurs ressources ; ils n'ont donc qu'un moyen d'obtenir le » capital qui leur manque, c'est d'engager la terre qu^ » exploitent, et ils ne peuvent l'engager qu'autant que le » législateur permet au préteur de s'en mettre en posses- » sion en très peit de temps et à très peu de frais. » Nous ne pouvons que donner notre adhésion à ce passage du rapport de rhonorabIcM. de Tocqueville. Seulement nous ajou*. lerons, par forme de conclusion, que ce qu'il juge néccs-» saire et désirable pour l'Algérie, n'est ni moins désirable ni moins nécessaire pour la France. D'une pierre faisons deux coups. Donnons tout de suite à notre régime hypothécaire la simplicité et l'énergie dont il manque. La France, en même temps que l'Algérie, n'aura qu'à y gagner.
Ï/ALGÉRIK. 71
Simplifier ! telle est la loi de tout progrès réel et durable. Nous avons toujours été pour les idées simples, les seules grandes et fécondes. C^était une idée simple que la réduction à 18 francs par an, un sou par jour, du prix du Uoni^ teur, Suivant le plan que nous soumettions en 1831 à M. Ca* simir Périer, président du conseil. C'était une idée simple que la taxe uniforme à 20 centimes des lettres, à laquelle, dès 1832, nous nous efforcions de convertir le directeurgénéral des postes, sept années avant que M. Rowland-Hill attachât son nom, en Angleterre, à cette réforme! C'était une idée simple que la réduction de prix à laquelle la Presse a dû sa naissance et son succès. C'était une idée simple que l'exploitation des chemins de fer par l'État, au moyen des bons de chemins de fer, à Tintérêt de 3 fr. 65 c. par an, un centime parjour.Quede mécomptes et de désastres elle eût prévenus ! Ce serait une idée simple que la réforme du budget sur les bases que nous avons indiquées. Ce serait une idée simple que celle qui réduirait l'impôt a n'ôtre plus qu'une prime d'assurance payée pour être admis à participer à certains avantages, et garanti contre certains risques. Ce serait une idée simple que l'extinction du paupérisme en France, tel qu'il est facile de l'opérer au moyen de la retenue d!un centime par heure de travail et de la centralisalion de ce centime combinée avec la loi de la mortalité humaine. C'est enfm une idée simple que celle qui consiste à attirer en Algérie trois ou quatre millions de colons, en les y faisant jouir des mômes garanties et des mêmes droits que ceux qui leur sont assurés en France ; aussi avonsnous été les premiers à nous rallier à celte idée, dont l'initiative appartient à un officier distingué , M. Leblanc de Prébois qui, après avoir concouru à la prise d'Alger, a résidé longtemps en Afrique. Plus que jamais nous croyons celte idée juste, la seule vraie, la seule féconde; MM. Trézel et Guizot l'ont niée, mais ils ne l'ont pas combattue ; les colons d'Afrique, qui d'abord l'avaient défavorablement accueillie, parce qu'ils Pavaient superficiellement jugée, après l'avoir approfondie, l'adoptent aujourd'hui pleine-
ment; M. le général de Laihorîcière n'objecte que la nécessité de certaines réserves transitoires très secondaires; enfin, c'est à cette idée qu'adhère et qu'aboutit en ces termes le dernier rapport de l'honorable M. de Tocque ville :
a II ne faut pas imaginer que la méthode à suivre pour t faire naître et développer les sociétés nouvelles difi^ » beaucoup de celle qui doit être suivie pour que les scdé- » tés anciennes prospèrent. Voulez-vous attirer et retenir . » les Européens dans un pays nouveau? Faites qu'ils y ren- » contrent les institutions qu'ils trouvent chez eux ou celles 1^ qu'ils désirent y trouver; que la liberté civile et religieuse p y règne ; que l'indépendance individuelle y soit assurée; » que la propriété s'y acquière facilement et soit bien ga- 9 rantie ; que le travail y soit libre, l'administration simple D et prompte, la justice impartiale et rapide, les impôts lé- » gers, le commerce libre ; que les conditions économiques » soient telles qu'on puisse facilement s'y procurer l'aisance » et atteindre souvent la richesse; faites, en un mol, qu'on p y soit aussi bien, et, s'il se peut, mieux qu'en Europe, et » la population ne tardera pas h venir s'y fixer. Tel est le p secret, messieurs ; il n'y en a point d'autres.
» Avant de se jeter dans des théories exceptionnelles et p singulières, il serait bon d'essayer d'abord si la simple » méthode dont nous venons de parler ne pourrait pas, par p hasard, suffire ; ce n'est pas celle, assurément, qui a été » le plus souvent suivie en Afrique. »
Tel est l'état dans lequel a été laissé la question d'Afrique, après le vote de l'article additionnel suivant, proposé par la commission et auquel le gouvernement, n'osant le combattre, a prudemment adhéré :
■ Il sera rendu compte aux Chambres^ dans la session de » 484S, de rorganisation de Vadministralion civile en Al* » gérie, »
17 septembre 1847.
M. le duc d'Aumale est nommé gouverneur-général de
PAIgérie. Celle nominalion est une faule, en ce qu'elle ncTésoudra pas les difficultés existanles et qu'elle va en créer de nouvelles sur lesquelles il n'est pas nécessaire d'insister pour que loul le monde les pressente.
Ces réflexions n'onl rien qui doive blesser M. le duc d'Aumale ; elles s'adressent à sa position, non à sa personne, car nous ne doutons pas que la position éim\i donnée, le nouveau gouverneur-général, dont on ne saurait contester ni l'esprit judicieux ni le courage éprouvé, ne fasse tout ce qui dépendra de lui pour s'élever à la hauteur d'une tâche donl la lourde responsabilité s'aggravera encore par une solidarité délicate. Ce qu'il y avait à faire était simple, c'est pourquoi on ne l'a pas fait ; ce qu'on vient de faire est imprudent sans être hardi, c'est pourquoi on l'a fait.
26 septembre 1847.
La nomination de M. le duc d'Aumale au gouvernement général de l'Algérie continue de donner lieu à une controverse fort animée entre le Journal des Débats d'une part, et d'autre part le Constitutionnel^ le National et divers autres journaux de l'opposition.
Les uns, le National^ prétendent que le nouveau gouverneur général est irresponsable ; d'autres, le Constitutionnel^ s'égarent dans des distinctions plus subtiles que fondées sur les différences existant entre le gouvernement d'une province conquise et le commandement d'une flotte ou d'un corps d'armée. Si nous n'avons pas approuvé cette nomination, nous devons le dire, c'est par des motifs tout différents. Il faut être vrai ; car il n'y a de force que dans la vérité. Eh bien I la vérité, c'est que M. le duc d'Aumale no sera ni plus ni moins responsable que M. le duc d'Isly. Du jour où l'administration du jeune prince donnerait lieu à des réclamations sérieuses, à des résistances légitimes, h des plaintes nombreuses, ce qui est arrivé à M. le duc d'Isly arriverait infailliblement à M. le duc d'Aumale. Si on
ne voulait pas paraître Je rappeler, on lui fournirait un prétexte, au besoin même, un motif, de donner sa démission. Mais veut-on aller jusqu^à supposer un cabinet poussant la complaisance jusqu^à l'obstination, jusqu^à Paveuglement? Dans ce cas, rien de plus simple encore : le changement du gouverneur se transformerait alors en question de cabinet; voilà, tout.
M. le duc d'Isly a été attaqué dans les journaux et discuté à la tribune ; M. le duc d^Aumale ne sera pas plus ménagé ; il faut qu'il s'y attende; il a dû s'y préparer dès qu'il s'est décidé h accepter des fonctions aussi difficiles à remplir. Qu'il ne s'abuse pas; le titre d'altesse royale ne le protégera pas plus contre le droit d'examen, même injuste, (jue la dignité de maréchal de France n'a protégé M. Bugeaud.
CVst donc à tort que le National essaie longuement de démontrer (fue le nouveau gouverneur-général de l'Algérie sera irresponsable. Le fût-il légalement qu'il ne le serait pas moralement. La tribune et la presse ne sont-elles pas là pour lui demander des comptes sévères, plus sévères peut-être encore à lui qu a tout autre?
Légalement, moralement, nous le répétons, M. le duc d'Aumale sera responsable tout autant que ses prédécesseurs. Le nier, c'est méconnaître les faits et discuter à faux. Voilà quant à la question de res|)onsabilité ; maintenant, quant à la question de distinction que le Constitutionnd s'efforce d'établir entre le gouvernement auquel M. le duc d'Aumale a été ap|)elé et le commandement d'une flotte ou d'un corps d'armée, nous en ferons justice en peu de mots. Sans doute, les fonctions de gouverneur-général de l'Algérie sont importantes ; mais nVst-il pas aussi telle circonstance où du commandement soit d'une flotte soit d^un corf)S d'armée peut dépendre le gain d'une bataille, la grandeur et rindépendauce du pays? Laissons donc à Pècart toute distinction de ce genre (jui ne supporte \ms Tépreuve d'un examen approfondi. Tne question du plus ou du moins est une question de conduite, ce n'est pas, ce ne saurait être une question de principe.
La question de principe est celle-ci : ou les princes du sang ne doivent remplir aucune fonction publique, ou il n^en est aucune à laquelle ils n'aient le droit de prétendre.
La question de conduite est différente et se pose ainsi : Est-il sage, est-il politique de confier à un prince soit telle fonction, soit en telle circonstance tel commandement?
Nous ne hous sommes pas dit : La nomination de M. le duc d'Aumale au gouvernement général de TAlgérie est-elle une atteinte portée à la Constitution? Nous nous sommes demandé : N'est-ce pas une grave responsabilité qu'assume sur lui le cabinet sans aucune nécessité qui Vy contraigne ; n'est-ce pas une délicate solidarité qu'il impose à la personne royale ?
Nous nous sommes répondu :
Toute responsabilité qu'on aggrave, toute solidarité qu'on étend, sans nécessité démontrée, est une faute ; tout danger qu'on peut écarter et qu'on affronte est une imprudence.
La nomination de M. le duc d'Aumale est donc une imprudence et une faute.
Elle est une faute parce qu'elle crée des exigences à la hauteur desquelles il est certain que le prince, gouverneur général, ne pourra pas atteindi'c.
Elle est une faute parce qu'elle expose le cabinet à des attaques contre lesquelles il lui sera difficile de se défendre.
Elle est une faute parce qu't»lle donnera à l'opposition des avantages qu'il faut être aveugle pour n'avoir pas prévus.
Elle est une faute surtout, parce que si M. le duc d'Aumale n'est pas plus habile ou plus heureux que MM. le maréchal Glausel, le maréchal Vallée, le maréchal Bugeaud, le père, quoi que fasse la responsabilité ministérielle, sera atteint dans l'insuccès du fils.
Or, nous vivons dans un temps où la royauté a déjà par elle-même trop peu de force et de prestige pour qu'oser risquer encore de l'affaiblir ou de la déconsidérer ne soit pas une imprudence, plus qu'une imprudence
Il est l)on que les princes donnent la mesure de leur cournge, parce que le counige se prouve, et qu'il est bon quïb prouvent qu'ils en ont; mais il n'est p^s bon que les.pnnces donnent, sans nécessité impérieuse, la mesure de leur capacité aux prises avec des intérêts privés, parce que la capacité se discute, et (pfil est trop facile de la nier.
(]'t»st donc uni(iucmcnt comme conser\'^a leurs presbytes, connne défenseui^s vigilants de la royauté que nous nous sommes abstenus d'approuver la nomination de M. le duc d'Aumale au gouvernement général de l'Algérie.
Le National, qui la blâme dans ses colonnes, s'en applaudit dans ses bureaux.
XUI.
6 jantier 1848.
Bien des personnes ont pris pour une opposition systématique celle que, jusqu'au commencement de l'année dernière, nous avons faite au système de guerre adopté depuis 1841 contre les Arabes et l'émir. Il n'a fallu rien moins que la rentrée en France de M. le maréchal Buge^iud, et un changement complet dans la manière de faire la guerre, pour amener en quelques mois tous les résultats que nous avions prévus, et [)récisémentde la manière que nousavons indiquée. Ainsi, constatons d abord, d'après la lettre même de S. A. R. M. le duc d'Aumale, textuellement insérée dans tous les journaux du 3 janvier courant, que « ce sotU /es Kabyles du Maroc qui ont puissamment contribué à Pea^pulsion de iémir du territoire du Maroc, » Le prince dit : «Battu par D les Kabyles du Mann*, chassé de la plaine de la Mouloula » par les troupes de Muley-Abd-er-Rahman, l'émir, etc.* Constatons ensuit *. par les h^tlres de M. le général de Lam(»ricière, (pic c'est pour la première fois, depuis la prise de la smala, et même avant cette pri.se, que la cavalerie a été employée en e tlonne fiuflisanle pour agir éloignée de rinfartteric ; car r'i...| |,vi.(. 7n() clH*vaux que le général de Lanioricière .h'csI \tnrU* «m ciid des Jleni-Snassen pour barrer
le passage fi l'émir ; c'est parce qu'il avait 700 chevaux qu'il a pu d'abord on délaclier 400 sous les ordres du colonel de Montauhan, ]>our aller chorclior Sidi-Muslapha, le frère de l'émir, puis rnsuilo envoyer le même colonel, avec 500 cbcvnux, pour proléger la deïra, sur le point d'être pillée par les Kahyles.
^clon le sj'slème de M. le marérlial Bugoaud, on aurait poursuivi les Kaliyles du Maroc, et on les auroit pillés, brûlés, pour les punir de recevoir l'émir et do lui donner asde; on aurait fait chei eux d'interminables razzias qui auraient produit ch<*z eux le même ofTet qu'en Algérie, e'est-inlire qui auraient ouvert un refuge certain à Abd-el-Kader dan leurs montagnes: il aurait alors fallu, pour opérer dans le Maroc, cent mille fantassins en sus de ceux qui sont en Al~ g('-rie. et en |>cr|>étuant la faute constante qui nuisistait morceler la cavalerie eu petits groupes mis sous les ordres des chefs de colonnes d'infanterie, on aurait neutralisé toute la puissance de cette arme. Ui f^crre sans résultats, Lt dévastation de tout le (tays, sans compensation pour la colonisation européenne, cdt continué, sans qu'on pût prévoir le terme de celte déplorable situation. Telle eût été la suite de celte monomanie de la soumission de la Kahylie cl de cette poursuite lialeiante de l'émir et des tribus par l'infanterii*.
Au lieu lie cela, qu'arrive-t-il ? Depuis le départ d'Afnc|uc de M. le marécUnl Bugoaud. on suspend toute agression contre les Kabyles, ou se garde de faire aucun acte d'hostilité ronlrercu\ du MariM-. et, (oui naturellement, ils se soulèvent cunliv un homme qui ne vivait et ne fai.sait vi%Te sa delra i\uà main arnu^ et aux dépens des populations chez lesquelles il séjournait; ils le traquent comme une bAlc fauve, ils le forcent, conjointement avec les troupes marocaines 'dont les rapjKirts constatent, du restv. la mollesse, a fuir sur noln* territoire et à se reiulre.
Qu'«iTi*'o-t-Jl encore? La cavalerie, ii laquelle ona rendu toute sa puissance en la faisant agir par masses im|H>santos, mène à lionne fin, par sa rapidité, tous les projets qu'cllu
78 tSM.
seconde. Pense-t-on que si le général de Lamoricièrc se fût rendu péniblement, avec son infanterie, pour intercepter les défilés des Boni-Snassen, qu'il fût arrivé à temps, otque l'infanterie, tout excellente qu'elle soit, eût pu barrer le passage à des cavaliers? Non, certes."
Nous conslalonsdonc que nous étions dans le vrai lorsque nous bift niions la guerre de la Kabylie, le système des raizias sur des populations qu'on était impuissant à protéger avec de l'infanterie. Espérons que l'on commencera à comprendre que le seul moyen de soumettre les populations, et surtout de couper court à toute insurrection future, est d'avoir une cavalerie suffisante et de savoir s'en servir.
5 février 1848.
C'est ë peine si la discussion sur le paragraphe relatifs l'Algérie a duré une heure.
Une heure ! lorsqu'il s'agit d'une question où l'avenir de la France, son honneur, ses intérêts sont si essentiellement engagés.
Une heure ! lorsque le plus petit scandale aurait suffi pour remplir au moins toute une séance.
Supposez, cependant, que vous appreniez tout à coup la nouvelle de la mort de la reine Isabelle :
S. A. R. la duchesse de Monlpensier est appelée, par droit de succession, à monter sur le trône d'Espagne:
L'Angleterre s'y oppose ;
La France est trop engagée par un double intérêt : l'intérêt national, l'intérêt dynastique, pour reculer;
La guerre éclate entre les deux grandes puissances rivales, la France et TAngleterre ;
Que devient alors l'Algérie ?
Que deviennent les cent mille hommes que nous y entretenons sous les drapeaux?
Que deviennent la colonisation et les colons ?
Que deviennent nos communications entre Alger et Marseille, Oran et Toulon?
Mais c'est là, dit-on, ui\e pure hypothèse I
Sur quoi donc reposent la prudence humaine et la prévoyance politique, si ce n'est sur des hypothèses ayant plus ou moins le caractère de probabilités?
On discute longuement, on discute à fond la question de conduite de la France en Suisse et en Italie !
On n'effleure même pas la question de conduite de la France en Algérie, en Algérie, où nous avons cent mille soldats et cent mille colons, où nous avons déjà plus d'un milliard de francs engagés I
.En France, toujours les sympathies avant les intérêts ;
C'est pourquoi la France a déchu.
En Angleterre, toujours les intérêts avant les sympathies ;
C'est pourquoi l'Angleterre a grandi.
Si l'Angleterre était à notre place, et qu'elle possédât l'Algérie, l'Algérie serait au premier rang de ses intérêts et de ses préoccupations.
Ce qui est un poids dans nos mains, serait un levier dans les siennes.
Les communications seraient journalières entre Alger et Marseille, comme elles le sont entre Marseille et Paris.
Ce serait, parmi les journaux métropolitains, à qui donnerait le premier des nouvelles d'Afrique, à qui aurait à l'envi les correspondances les plus sûres, les mieux informées.
Aussi les capitaux, et h la suite des capitaux les travailleurs, ne tarderaient-ils pas à affluer en Algérie.
Tout les inviterait à s'y rendre :
Un sol fécond non encore divisé ; d'abondantes richesses métallurgiques à exploiter ; une concurrence entre les professions moins étroite, laissant conséquemment plus de marge à la fortune.
Qu'avons-nous fait? Que faisons-nous pour hâter les développements de la colonisation, qui seule cependant peut assurer dans nos mains la conservation de l'Algérie ?
Rien ou à peu près.
Nous attendons insoucieusement que les événements nous enlèvent Alger comme ils nous» ont enlevé Anvers, dont le port nous a coûté tant d'argent.
Mais h quoi bon insister sur ce point comme nous le faisons ? C'est crier dans le désert ; c'est poursuivre à pied un Arabe qui fuit à cheval.
M. le maréchal Bugeaud a exposé à la tribune ses idées en matière de colonisation; on les connaît ; il est pour la colonisation militaire; Taccîueil peu favorable fait, l'an dernier, h la fondation des camps agricoles, n'a pas ébranlé ses convictions. M. le maréchal Bugeaud garde les siennes; ce n'est pas le discours qu'il a prononcé aujourd'hui qui changera les nôtres.
LES CONSERVATEUBS.
9 janvier 1845.
Le Journal des Débats, qui pratique, à Tégard de la Presse, Penlente cordiale absolument comme la Grande- Bretagne la pratique à l'égard de la France, classe ce matin les conservateurs de la njanière suivante :
Les vrais conservateurs sont ceux qui proclament que, hors de Palliance anglaise, il n'y a pas de paix pour le monde, ni de salut pour la France !
Les faux conservateurs sont ceux qui, comme nous, bien que profondément attachés à nos institutions, pensent et disent que si la paix est un grand bien à la conservation duquel on ne saurait faire de trop grands sacrifices, la France aussi est une trop grande nation pour qu'elle en doive faire cpii ne soient pas récipro(jues. Les faux conser^ vatevrs sont ceux qui ne trouvent pas tout simple que nous nous empressions d'accorder une indemnité au missionnaire Pritchard pour avoir insurgé toute la population d'une île contre une poignée de soldats français, et que nous regardions conmie au dessous de nous dedeniander h un ennemi loyalement vaincu le remboursement des frais de la guerre. La France, — le Journal des Débats l'a déclaré, — est assez riche pour payer sa gloire ; mais l'Angleten^e apparemment V. «
ne Pest pas assez pour mettre mille guinées dans les maîns de son ex-consul Pritchard, et lui dire : « Vous n'avez pas » réussi dans votre tentalivc, et vous vous plaignez d'avoir » souffert dans voire commerce (lequel?): prenez et taisez- » vous! » Les faux conservateurs sont ceux qui se plaignent que le gouvernement anglais persiste, dans ses documents officiels, à maintenir au nombre des États barbaresques nos possessions d'Afrique, au mépris de nos droits, au mépris de la cordiale entente. Les faux conservateurs sont ceux qui demandent comment il se fait que le cabinet britannique attache au droit de visite une si grande importance, s'il est vrai que ce droit n'en ait aucune en luimême,ainsi que le prétendent les rrais conservateurs^ Les faux conservateurs sont ceux qui n'ont encore oublié ni le traité et les événements de 18i0, ni les mots de « gros outrage et d'ample réparation » prononcés, en août 1844, par sir Robert Peel, h la tribune britannique. Les faux consen^ateurs sont ceux qui pensent qu'en admettant même qu'il puisse exister entre la France et l'Angleterre une alliance cordiiile, cette alliance ne devrait pas être exclusive et se proclamer en des termes dont les autres gouvernements ont le droit de se tenir pour blessés. Les faiLr conservateurs sont ceux qui se disent que, pas plus en Angleterre qu'en France, les ciil)inets ne sont éternels, que M. Guizot et lord Aberdeen peuvent faire place à des ministres entre lesquels ne régnerait pas le même accord, que c'est une éventualité qu'il faut prévoir, si éloignée qu'elle puisse paraître. Les faux conservatews, enfin, sont ceux qui, appar- ' tenant à la majorité, n'adorent pas comme un dieu M. Fulchiron, et ne s'abonnent pas au Journal des Débats. 11 est toujours bon de savoir h quoi s'en tenir.
24marslii47.
Le Journal des Débats dénonce les constTvaleurs clairvoyants comme des « traîtres placés dans les rangs de la
majorité pour la livrer h l'ennemi. » Pourquoi ? Parce qu'ils voudraient que la stabilité servît de point de départ à ce progrès solennellement promis par M.Guizot le 2 août 1846, la veille des élections générales. Que demandent donc ces conservateurs dont on se raillait hier et qu'on flétrit aujourd'hui? Demandent-ils que le cabinet modifie ou complète demain la loi électorale ? Non, leurs exigences sont des plus modestes, ils lui demandent seulement de faire, quand le moment sera venu, un pas en avant qui prouve qu'il ne s'est pas condamné à l'immobilité. Le Journal des Débats a raison de le dire, nous n'attachons pas à la question de l'adjonction des capacités, en elle-même, une grande importance; nous n'y attachons d'împoi'tance que comme indication d'une tendance bonne h encourager , et parce qu'il y a des questions qui s'aggravent en s'ajournant indéfiniment.
20 mai 1847.
Les conservateurs stationnaires ne se plaignent pas seulement de la Presse; ils se plaignent non moins amèrement et plus vivement encore du Journal des Débats^ qu'ils accusent de les soutenir mollement, de ne leur prêter qu'un concours insuffisant. lis sont injustes. Que peut-il faire de plus que ce (ju'il fait ? Peut-il faire que le gaspillage et le désordre qui se sont introduits au cœur de toutes nos administrations ne s'y soient pas glissés ou se dérobent aux yeux «les diverses con^missions? Peut-il faire que la politique qu'il défend réponde, par la grandeur îles actes, à la solennité des discours? Peut-il faire qu'après avdir remporté à Madrid sur TAngleterre une victoire périlleuse, nous n'ayons pus fui en toute hAte comme des vaincus, abandonnant une influence ou (pril ne fallait pas disputer ou qu'il fallait garder? Peul-il empêcher Talliance anglaise, à laquelle il est tout dévoué, de nous susciter de toutes parts des difficultés menaçantes? Peut-il faire que notre crédit.
qui devrait être le premier du monde, n'ait pas reçu dernièrement une grave atteinte devant toute l'Europe^ étonnée qu'avec un budget de plus de quinze cent millions, nous en fussions réduits à accepter cinquante millions d'une grande puissance dont Tambassadeur a quitté Paris depuis plus de quatre années ? Peut-il faire que les ministres aient la prévoyance et la vigueur dont ils sont dépoui^ us, et qu'ils s'affermissent en durant au lieu de s'affaiblir? Peut-il empêcher MM. Fould, d'Angcville, Desmousseaux de Givré, Lanyer, etc., qui appartiennent à la majorité la plus dévouée, la moins suspecte, de monter à la tribune pour faire entendre des paroles sévères l Peut- il faire que le jour où le cabinet a besoin de se recruter de trois nouveaux membres, il n'éprouve pas de toutes parts des refus significatifs? En conscience, tout cela est-il la faute du Journal des Débats, et alors qu'il existerait une autre feuille ministérielle, cela ferait-il que la situation ne soit pas ce qu'elle est? Quand une feuille aggressive, injurieuse, affaiblirait l'opposition en l'attaquant tous les jours avec véhémence, cela fortifierait-il le gouvernement? Ce nVst pas l'opposition (jui est trop forte, c'est le gouvernement qui est trop faible. La durée d'un cabinet a des avantages, mais elle a aussi un inc(»nvénienl, c'est de rendre plus manifeste l'impuissance qui se prolonge. Or, c'est sous celte évidence que succombe aujourd'hui le ministère malgré l'appui d'une majorité de cent voix. Cette évidence, le Journal des Débats la conteste : que peut-il faire de plus? Dépend-il de lui d'empêcher qu'elle n'éclate à tous les reganls? La majorilé nVsl donc ptis juste quand elle se plaint du Journal des Débats, et api>ellc de tous ses vœux une concurrence destinée au môme sort que la Paix, le Journal de Paris^ le Journal général de France, la Charte de 1850, le Messager, le Globe et VÉpoque.
La réunion des députés conservateurs qui a eu lieu chez M. François Delessert, à l'effet de s'entendre sur les moyens de donner au Journal des Débats un auxiliaire (pn* l'aiguillonne, peut bien s'ériger en comité do salut public
de la grande politique, déclarer que celle-ci est en danger, qu'il est urgent de pourvoir à son salut par tous les moyens, sans en excepter la violence et l'injure, s'imposer à ellemême une contribution de guerre destinée à grossir et surtout à déguiser les subsides des ministères de l'intérieur et des affaires étrangères, décréter enfin la résurrection du Globe ou la publication du même journal sous un autre titre, elle peut bien faire tout cela ; mais quand elle aura proclamé Tinsuffisance de M. Armand Bertin, et mis hors la majorité M. Emile de Girardin, qu'aura-t-elle fait? Aurat-ellc donné au ministère, qui compte sept années d'existence, les qualités essentielles qui lui manquent: la rectitude d'idées, qui simplifie les affaires; l'activité, qui les expédie; la vigilance, qui prévoit les difficultés; la vigueur, qui en triomphe; l'esprit de décision, qui ne flotte pas incertain entre le faux et le vrai, ne subordonne pas les grandes aux petites considérations; la fécondité, qui se manifeste par des œuvres ; Thabilelé, qui se centuple en attirant à soi tout ce qui est capable, en éloignant de soi tout ce qui s'agite dans les bas-fonds de la nullité parasite, de la servilité intrigante et de l'importunité adulatrice?
L'en-eur profonde des conservateurs stationnaires est de croire que le temps est comme eux, qu'il ne marche pas, ou qu'il avance sans changer ni les hommes ni les choses.
Hommes et choses ne sont plus, en 1847, ce qu'ils étaient il y a dix ans, en 1837, ou même en 1842, après les avantdernières élections.
Lès difficultés de gouvernement ne viennent plus que de lui-même. Son seul embarras tient à ce qu'il a une majorité considérable et h ce qu'il ne sait qu'en faire.
En c|uoi la résurrection d'un j(»urnal, ayant pour mission d'injurier tous les matins Topposition, mais surtout de dénigrer le « parti faiseur^ » mettrait-elle fin à cet embarras? Parce qu'il y aurait un journal de plus, les trois mots de M. Desmousseaux de Givré: Rien^ rien, rien\ en seraient-ils^ moins vrais? Le ministère fainéant et le parti conservateur oDt-iis beaucoup gagné en force, en prestige et en consi-
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dération à être loués et défendus moyennant trafic de pnviléges de théAlre, d'offres de pairie, de croix d'honneur, elc., devenus la monnaie couranlt» des subventions indirectes? L'épreuve a-t-elle donc été si satisfaisante qu'on doive brûler du désir de la recommencer au même prix de onze cent mille francs?
Que les conservateurs slalionnaires en croient notre expérience : si le Journal des Débats ne prête pas à leur politique un concours plus efficace, c'est que pour qu'une politique soit aidée, il faut aussi qu'elle s'aide. Ce qui est vrai pour le ciel l'est de même pour la presse, et ce qu'il y a à dire à la politique ministérielle qui s'éteint dans la langueur et se déconsidère dans l'impuissance, c'est ceci : a Aide-loi, la presse t'aidera. »
C'est ce que nous n'avons cessé de répéter qu'à partir du jour où le ministère se désavouant lui-même, dans l'ivresse de sa majorité, nous a déclaré du haut de la tribune que notre voix l'importunait, et qu'il aimait mieux être combattu qu'averti, renversé que stimulé.
Certes, ce ne sont ni le bon vouloir ni le talent qui manquent au Journal des Débats; le persifflagc est une arme qu'il se plaît à manier ; ce qui lui manque, ce sont des actes à louer, un ensemble de mesures à défendre, et surtout des advei'saires contre les(|uels il n'ait pas tort. Que les conservateurs stationnaires décrient la Presse, nous le comprenons ; elle se platt h marcher seule dans son entière indépendance des hommes et dos partis, ne voulant relever d'aucun ; mais ce que nous ne comprenons pas, c'est que les conservateurs stationnaires décrient le Journal des Débats,
5 août 1847.
On écrit de Londres au Journal des Débats :
t Comme résultat général, il est certain que le parti libé- » rai gagne; que le parti des réformes soit sociales, soit >» commerciales, reviendra en plus grande majorité. Mais
ï> cette majorité n^aura rien de ministériel,, elle appartiens » dra à ceux qui se montreront les plus capables de répon-- » dre aux besoins du temps et de la société, »
C'est aussi de celle façon que nous avions compris, en France, les dernières élections générales. Une majorité n'ayant rien de ministériel, appartenant à ceux qui se montreraient les plus capables de répondre aux 6esoi7i5 du temps et de la société.
Jamais attente ne fut plus entièrement déçue I Tous les matins nos portes étaient assaillies et forcées par des candidats, les uns nouveaux, les autres soumis à la réélection, qui venaient nous faire les plus belles déclarations. Ils ne voulaient pas avoir d'autre drapeau que la Presse .' Conservateurs, ils voulaient le progiès! Ils le définissaient! Ils voulaient que le ministère ne Jaissàt à Fopposition, si elle devait jamais triompher, aucune mesure utile à accomplir! Ils voulaient que le ministère prît Tinitiative de toutes ks réformes politiques et économiques venues à maturité ! Ils voulaient que le ministère portât sans hésiter la hache dans tous les abus ! Ils voulaient que le ministère cessât de flotter au gré des événements, sans système et sans direction I Ils voulaient que le ministère, sans dépenser moins, dépensât mieux! Ils voulaient que le ministère s'afïranchît des liens de cette petite camaraderie exclusive qui lui impose parfois de si mauvais choix! Ils voulaient que l'avancement dans la magistrature et dans les diverses carrières politiques fût donné à la supériorité du mérite des services, non à la servilité du caractère ; à la réalité des services, non à la complicité des voles! Ils voulaient!.. Que ne voulaient-ils pas? — Que sont devenues toutes ces déclarations spontanées, toutes ces solennelles adhésions, toutes ces énergiques protestations contre plusieurs des actes de la Chambre dissoute ? Que sont devenus également tous ces beaux projets, toutes ces belles résolutions que concevaient les ministres, l'an dernier, un mois avant les élections générales?
On le sait.
M. Desmousseaux de Givré Pa dit.
24 décembre 1847.
Le Journal des Débats est bien mol informé, s'il croit que les membres de la majorité parlementaire soumis «Via réélection tiennent, dans leur département, en présence de la majorité électorale, le superbe langage qu'il leur fait tenir ce matin dans ses colonnes. Il s'en faut de beaucoup qu'ils aient Pair aussi satisfait et qu'ils portent la tôle aussi haut qu'il se plaît à le prélendre. Le Journal des Débats désirel-il que nous l'éclairions par un exemple? Nous n'aurons besoin, pour en trouver un, ni de remonter bien haut, ni de nous transporter bien loin. Il nous suffira de lui citer l'élection qui vient d'avoir lieu dans le Loiret. Si M. le baron de Salles, député et maréchal de camp satisfait, n'a pas éprouvé à Montargis le sort qui attendait à Hochefort son collègue, M. le général comte Dumas, il le doit au langage doucereux qu'il a tenu et aux engagements formels qu'il a pris.
Nous avons sous les yeux son appel h Messieurs les élec^ tetu'S de Varrondissement de Montargis^ daté de Montargis, le 28 novembre 1847, et nous y lisons les passages suivants :
« J'ai voté, avec tout^ la Chambi*e, la réduction de l'impAt » sur le sel : la situation financière du pays a forcé d'ajour- » ner h l'année 1848 la réduction de la taxe des lettres: » mon vote est assuré à cette réforme.
» J'ai pensé avec la Chambre qu on ne pouvait, à une » première session, voter des lois de réforme électorale cl D parlementaire, qui devaient entraîner une dissolution im- » médiate: ces mesures ne sont qu'ajournées : elles seront » discutées de nouveau, et je suis disposé à les adopter dans » de sages limites.
» Dans un débat devenu célèbre, on demandait à la Cham- » bre d'ordonner une enquête judiciaire ; une semblable
» mesure n'était ni dans ses attributions ni dans ses droits : ï elle ne pouvait que passer à l'ordre du jour. »
Justification d'un député, en présence de ses électeurs, fut-elle jamais plus humble?
M. de Salles est l'un des 187 députés qui, dans la séance du 26 mai 1847, ont voté contre la réduction de la taxe des lettres. Le motif qui, dit-il, Ta empêché de voter en faveur de cette mesure, c'était la situation financière du pays; mais» pour 1848, son vote est assuré à cette réforme.
Comment î Ce qui a décidé M. le général de Salles à voter contre la réforme postale en 1847 c'était l'état financier du pays, et, sans avoir aucune certitude que cet état sera meilleur en 1848 qu'en 1847, le candidat de Montargis prend l'engagement, s'il est réélu, de changer du noir au blanc la couleur de sa boule î Quelle raison M. de Salles avait-il donc de croire que la situation financière en 1848 serait meilleure qu'en 1847? Comment î cVst un excès de sollicitude pour le Trésor qui a empêché M. de Salles de voter la réduction de la taxe des lettres, laciuelle ne devait faire supportera l'Etat qu'une diminution de revenu douteuse et momentanée, et la même sollicitude ne l'a pas empêché de voter la réduction de l'impôt du sel, perle certaine, perte considérable, perte évaluée à 50 millions par le Journal des Débats ! Si les électeurs de Montargis avaient demandé h M. de Salles de leur expliquer cette contradiction dans sa conduite, il est à croire qu'ils l'eussent mis dans un grave embarras, car il lui en eût coûté de leur dire la raison vraie : or, la raison vraie, c'est que le ministère avait fait nuitamment du rejet de la réforme postale une question de cal)inet, tandis qu'il avait laissé à sa majorité pleine liberté sur la question du sel, sachant bien que la Chambre des pairs ne donnerait pas son assentiment à une si grave perturbation jetée dans les revenus i)ublics.
Preuves :
Réduction de la taxe des lettres.
Rejet : 187 voix contre 162.
Réduction de l'impôt du sel,
Adoption : 264 voix contre 14.
Nous n'insisterons pas sur rengagement pris par M. de Salles de voter la rt^forme électorale et la réforme parlementaire renfermées dans de « sages limites : » avec ce mot restrictif, il nVsl pas une proposition de réforme électorale, ou de réforme parlementaire, que M. de Salles ne puisse rejeter. Nous nous bornerons à faire remarquer que Putilité, la nécessité de ces réformes est adnu'se par un des membres les plus fervents de la majorité.
Quant au fameux ordre du jour motivé, proposé par M. de Morny, il n'étjiit pas exact de dire que la Chambre n'eût pas d'autre alternative (\uv de l'adopter. Elle pouvait voter Tordre du jour pur et simple ; rien ne forçait la majorité de se déclarer satisfaite.
Celte dernière raison donnée par M. de Sidles à ses électeurs pour se justifier ne vaut donc pas mieux que la première, donnéepour (expliquer comment, par sollicitude pour la situation du Trésor, il a voté contre la réduction de la taxe des lettres et pour la réduction de l'impôt du sel.
Si re\enq)le (jue nous venons d(* citer ne suffit pas à désabuser le Jourmd des Débats, nous tt»nous en réser\e plus d'un autre fait de nature à lui prouver que, s'il ivpivseule plus lidèlcmenl que la Presse la majorité dans la Chambre, la Presse n»présenle plus fidèlement que lui la majorité dans le pays.
Devant ses électt»urs, quel langage le général de Salles a-l-il tenu ? (ionunenl s'est-il exprimé ?
Comnie le Journal des Débats, qui a combattu la réduction de la taxe des lettres, la réduction de la taxe du sel, la réforuje électorale, la réfoi*me parlementaire ? — Non.
Connue la Presse, (jui a appu\é ces c|uatre mesures? — Oui.
Qu'est-ce que cela prou\e?
Cela prouve que» si le Journal des Débats est le drapeau sous lequrl on se place après l'élection, la /'ressc est celui sous lequel on se ran^v avant.
Avis pour les prochaines élections générales, a moins que la Presse, ce que nous craignons, ne soit h colle époque laissée loin en arriére par le mouvement de Topinion qui se prononce chaque jour plus fortement.
La pente de l'optimisme est si rapide î
•• Je Tondrais iK>uToir rendr* ce pays heareaz. et qn'éloipné de U cour, sans appui, sana crédit, Tberba crût Jusque dans mes cours. ••
COLBEET. 196$.
- Le soulagement des hommes qui souflïcnt est le derolr de tous et Taffalre de tous, n