‹ Questions de mon temps, 1835 à 1856 (volume 3)Chapitre 5 sur 96 · TURGOT · texte numérisé non relu

TURGOT

M Je n'ai pa« d'autre intérêt k la r^nivite de ce plaa qn^ de penser qu'il peut condnirc au maintien des sentiments de concorde entre les différentes classes de U société, et qu'il doit donner de nonTelles garanties k la paii intérieure, en augmentant le bien*être et en âmelivrant la condition de la plus grande partie da peuple.»

BOIEKT rUU.. 184C.

27 janTiM* 18ifi.

Traître!.,^ Appelci ainsi ce ministre vraiment conservatour qui vient de fain* ontomlre à la tribune britanmque ces mèmoraltlos p;)n»l(*s dont la sincérité fait la noblesse : t Je ne tiésiiv pas élre ministre d'Anj:lelefTe. mais aussi ^ longtemps que je le serai je prétends Pétre librement cl ^ sans ri^evt^r servilement de qui tpie ce soit... Si le poU'- ' voir a quebiur vnle»t\ rrst à caUs^e des occasions qu^il of- > frc de rendre des services publics. Voila ce qui constitue î la rrn/dWf valeur du pouvoir! y

Dites « que cVst une uni >n de m.mv.iis aloi que celle » qui rep'^se sur \,\ neeev>ile : ^ ~ dites « que depuis qua* » ifT ans qu'ils t»ni romi< sir Uolvri Pivl au piiuvoir, les la-

» ries marchenl de déception en déceplion;» — dites a que » Robert Peel ne cherche pas d'autre relation entre lui et » son parti que celle de la crainte ; qu'il dédaigne et raille » à plaisir ces instincts sympathiques qui sont un fonde- » ment d'alliance plus puissant que la force ; ^ — dites 0 qu'il met une sorte d'affectation à faire parade de son pou- » voir et à traîner après lui sa majorité récalcitrante à la » façon des triomphateurs antiques ; » — dites enfin « que » le fiel s'amasse dans les cœurs ulcérés, et que les tories, » bafoués et comparés publiquement à des chiens savants »*qui exécutent leurs évolutions sous le fouet du maître, » attendent impatiemment le jour où ils pourront se- » couér leurs chaînes (1); » — raillez-le , racontez (ju'il a volé a les habits des whigs pendant que ceux-ci étaient au » bain ; » comparez-le h « ce grand amiral du sultan Mah- » moud qui, mis iv la tétc d'une flotte pour aller combattre » celle du vice-roi d'Egypte, passa du côté de ce dernier, » et des deux flottes ennemies n'en fit .plus qu'une seule » ralliée sous le même pavillon; » entassez enfin accusations sur accusations, railleries sur railleries, insultes sur insultes, vous ne ferez (pi'élever l'homme d'État, vraiment digne de ce nom, que vous tentez vainement d'abaisser! Là où vous ne voyez ipfun traître à son parti, l'afi;u'blissant, Tavilissant, « livrant 5 ses ennemis héréditaires chacun de ses » intérêts, chacune de ses traditions i^\ » nous voyons, nous, le sauveur de son parti, en comprenant les intérêts mieux que lui-même, éloignant par d'utiles et d'opportunes réformes de terribles et d'inévitables révolutions ! Que n'avons-nous, en France, à la tête du parti conservateur un tel homme î Que M. Guizol, doué de celte double supériorité qu'il possède, à un si haut degiv, d'orateur et d'historien, n'a-t-il donc été tenté d'être cet homme I Quelle belle page l'auteur de l'Histoire de (a civilisation pouvait lui-même occuper dans l'histoire ! Quel grand et noble rôle il pouvait

ri) Journal des Débals. 2(^ janvier IB4«. (2) Jourml des Débats.

jouer! Pourquoi n'a-t-il pas voulu, pourquoi n'a-t-îl pas su le remplir? Faul-il le dire? C'est qu'en lui le caractère

n'est pas h la hauteur du talent, c'est alors qu'on pousse jusqu'à l'excès Tusape de tout convertir en maximes, idées fausses, idées justes, idées spécieuses, idées du lendemain contredisant celles de la veille, on finit par n'avoir plus aucune conviction : or, les convictions sont à l'homme d'Étal ce qu'est le combustible aux machines à feu, la force qui les met en mouvement. Point de convictions, point de force; point de force, point de mouvement, point d'initiative ! Ainsi s'explique Timmobilité de la politique à laquelle M. Guizot a attaché son nom: ainsi s'explique comment le ministre perd en entrant dans le cabinet toute la force que l'orateur gaj^e en mont^mt à la tribune. A peine en est-il descendu qu'il ressemble h la locomotive, incapable, dès qu'elle est refroidie, de se mouvoir par elle-même, jy parfaite, si admirable, si puissante qu'elle soit. Dans M. Guizot, il n'y a qu'un homme : — l'homme de tribune éminent; dans sir Robert Pcel, il y a deux hommes, également supérieurs: l'homme de tribune et l'homme d'État. Pour M. Guizot, la majorité dans le Parlement est le but ; il ne voit pas au-delà ! Pour sir Robert Peel. la majorité dans le Parlement n'est que le moyen: ses regards s'étendent sur le pays tout entier, el ne craignent pas d'interroger la postérité. M. Guizotest chef du parti conservateur au même titre (|ue M. Barrot est chef de la gauche dynasticpie. à la c(mdition, l'un et l'autre, de recevoir la loi de leurs amis, non de la leur imposer ; d'obéir, non de commander. Il en est autrement de sir Robert Peel. Il n'obéit pas, il commande; il ne prend pas le mot d^of- . dre, il le donne. Hcoutez dans quels ternies il s'est exprimé avant de d<'s<*endre de la tribune : «Je n'estime pas le pou- » voir parc«» (ju'il donne le privilège de conférer des faveurs » et d'fxercer un gran<l patronage... (j:>uverner est une tà- » che aussi ardui* que «lélicate : il faut a.^^surer l'action « harmoniqut» et combinée de la m anarchie, de l'aristocra- » lie et d'une Chand)rc des cimimunes réformée: tel est le » but <jue nc»us n<Mi.sS(»mmcs proposé, but essentiellement et

» largement consen-ateur. M«?me pour Tatleindre, je ne » convoiterais pas de mon propre mouvement un pouvoir » trop au-dessus de mes forces physiques et intellectuelles. » Qu'on me délivre de ce fardeau, je le regarderai plutôt » comme une faveur que comme un châtiment. Mais tant 1» que l'honneur et le devoir l'exigeront, je ne reculerai pas. » Je suis prôt à assumer la responsabilité, à supporter tous « les sacrifices, à braver tous les périls honorables d'une » position officielle, mais je ne garderai jamais un pouvoir » aflaibli, tronqué, mutilé.

ï) Je ne tiendrai pas en main le gouvernail pendant une » nuit de tempête si ce gouvernail ne peut pas fonctionner » librement ; je n'entreprendrai point de diriger la marche » du navire sans autre boussole que des observations faites » en 1842. (Applaudissements.) Je me réserve mon libre ar- » bitre et le droit de juger ce qui convient à l'intérêt pu- » blic. Je ne désire pas être I » ministre de l'Angleterre, T» mais, tant que je le serai, je prétends Télre librement et » sans relever sers ilcmcnt de qui (jue ce soit. (Applaudis- » sements.) Je prétends être ministre sans être astreint à » d'autres obligations que celle de consulter les intérêts » publics et de pourvoir à la sûreté de l'État. » (Sir Robert Peel se rassied au milieu d'acclamations bruyantes et prolongées.)

Si le ministre qui s'exprime ainsi, et dont la conduite n'est pas moins ferme que le langage, est un « traître, » il faut avouer qu'il est bien fâcheux qu'il ne s'en soit pas trouvé dans nos rangs au moins un de cette sorte! Sir Robert Peel a marqué son passage aui aflaires en Angleterre par de grandes mesures. Il a rendu à l'armée des Indes cet élan qu'avait abattu les malheurs de l'Afghanistan. H a ouvert les portes de la Chine au commerce britannique, en ayant soin de faire payer au Céleste empire les frais de la guerre, ne trouvant pas que la Grande-Bretagne fût si riche qu'elle dût payer sa gloire ! Il n'a eu que deux mots à dire : great outrage j pour nous obliger à compter au sieur Pritchard une indemnité que nous ne lui devions pas, el frapper de stéri-

lité notre expédition contre le Maroc ! Pour rétablir Téquilibro entre lès receltes et les dépenses de TÉtal, il n'a pas craint, en temps de paix, de recourir h Timpôt de guerre, à l'impôt sur les revenus, h Vincome-tax, A peine, par suite de cette opération si hardie, le découvert a-t-il fait place à un excédant, <|u'il s'empresse de prendre l'initiative de grandes mesures économiques, toutes couronnées de succès. Une mauvaise récolte donne naissance en Angleterre à des craintes pour la subsistance du peuple, que fait sir Robert Peel? Il voit aussitôt dans une calamité publique une occasion propice d'imposer à son parti une réforme utile, une réforme nécessaire, une réforme salutaire; il n^hésite pas. Gouverner, c'est prévoir; ne rien prévoir, c'est ne pas gouverner. Il le sait. Aussi bien, est-ce à peine s'il laisse tomber un regard sur les difiicultés qu'il foule dédaigneusement sous ses pas. Pour M. Guizot, il n'y a de difficultés gi'aves que celles «jui sont près. c|ue celles contre lesquelles il se heurte ; pour sir Robert Peel, il n'y a de difficultés graves (jue celles <|ui scmt loin, et dont il faut d'auti'es yeux que ceux du vulgaire pour niesurer l'étendue. Celles-ci seulement lui paraissent dignes de soi\ attention. Imaginez donc M. Guizot à la place de sir Robert Peel, et sir Robert Peel à la place de M. Guizot î Qu'eût fait l'un, aux prises avec les résistances du parti tory ? — Il eût cédé. Que nVûl pas fait l'autre, depuis ciiui ans, dans un pays qui possède d'aussi vastes ressources <jue le nôtre, et où il reste encore tant de choses grandes à entreprendre, tant de réformes utiles à acc«.mi)lir, tant d'abus si faciles à supprimer! Fidèle il son habitude de tenir moins de compte du présent que de l'axenir. de la majorité dans le Parlement que de la nifijorité dans le pays, il se fût, sans nul doute, empressé de donner i\ la Fran(*e ce qui lui man(|ue : — un système économique et politiipie qui utilisât, qui <léveloppAt toute les forces. tout(»s les facultés précieuses qu'elle ga.spille; il n'eût certes pas voulu <|u'elle continuât de maivhor plus longtemps, conmie elle le fait, au jour le jour, errant tour à tour dans les sens les plus contraires, exposée au danger

d'être prise au dépourvu par le prenucr évéoement de nature à modifier les rapports existants des nations entre elles I

Quelle est la situation nouvelle que trente années de paix ont faite à la France, en Europe, politiquement et économi- ^ quement ?

Quelles sont les alliances qu'elle doit rechercher, quelles sont les rivalités qu'elle doit craindre ?

Quelle proportion doit exister entre ses forces de terre et ses forces de mer ?

Quelles sont les difficultés qu elle a à vaincre ; quels sont les dangers qu'elle a à écarter ?

Quels sont, au dedans et au dehors, le langage et l'attitude qu'elle doit tenir?

Quelles sont les éventualités que la prudence lui commande de prévoir?

Quels sont les points par lesquels elle est forte ; quels sont ceux par lesquels elle est faible?

Quels progrès lui restent à faire?

Quelles prétentions politiques, commerciales et autres, peut-elle légitimement avoir: quelles prétentions doit-elle sagement abandonner?

Quelles garanties a-t-elle à réclamer; quelles garanties à-t-elle à offrir ?

Quels intérêts lui sont opposés : quels intérêts lui sont communs?

Quelle protection est nécessaire à son agriculture et à son industrie ; (jucile liberté est nécessaire à son conmierce?

Quels sont les marchés (luY^lle possède; quels sont les débouchés qui lui manquent ?

Quelles sont les dépenses exagérées ou inutiles qu'elle doit réduire ou supprimer; quelles sont les économies nuisibles dont elle doit se gardcM'?

Quels sont les impôts d^int elle pourrait en môme temps alléger le poids et augmenter le produit ?

Quels sont les traités de commerce qu'elle peut avantav. 7

96 tSâU.

geusement conclure ; quels sont ceux dont elle doit prudemment s'abstenir?

Quelles sont les modifications à introduire dans son tarif de douanes pour qu'il ne soit pas un obstacle là où il doit * être, au contraire, un moyen, et ne détende pas les liens qu'il doit resserrer ?

Quels sont les vices de ses institutions, et quels sont les moyens de les corriger successivement et sans perturbation?

Quelles sont les réformes mûres, prématurées, subversives, à accomplir, à ajourner, ou à combattre?

Etc., etc., etc.

Telles sont vraisemblablement quelques-unes des questions que sir Robert Peel, appelé à prendre la direction de nos affaires, n'eût pas manqué de se poser h lui-même, comme autant de jalons destinés à lui marquer le chemin, le plus droit et le plus court, afm de ne se proposer qu'un but qu'il fût sûr d'atteindre sans courir le risque de se fourvoyer.

Il y a lieu de croire qu'avec cet esprit judicieux et résolu qui caractérise sir Robert Poel, la réduction de l'intérêt de la rente 5 0/0, si souvent ajournée, et la suppression de l'amortissement, ce moyen factice de crédit dont l'expérience a fait justice, eussent été au nombre des premières mesures par lesquelles il eût voulu signaler son avènement et son passage au ministère.

Les ressources de l'amortissement se composeront, en 1847:

Du fonds annuel formant la Dotation 48,886,565

Du montant des arrérages formant la Réserve. . 64,390,115

Total 113,376,680

Représentant h l'intérêt de 4 0/0 un capital de près de trois milliards.

Bien employés, entre les mains d'un homme d'État tel que sir Robert Peel, quelle ressource, quelle puissance, quel moyen énergique de résoudre d'importants problèmes ;

De réconcilier la science économique avec l'administra- Uon fiscale ;

D'alléger le poids de certains impôts contre lesquels s'élèvent de justes réclamations, tel que l'impôt du sel ;

D'abaisser les barrières et les obstacles qui s'opposent stupidement à ce que la consommation du vin. ce produit pour lequel la France a été si favorisée, reçoive tout le développement qu'il serait à désirer qu'elle acquit dans le triple intérêt du Trésor, du producteur et des classes laborieuses ;

D'accomplir la réforme postale réclamée par tous les conseils généraux ;

De dégrever la propriété afin de la féconder et de se ménager dos ressources destinées à passer les temps difficiles, les grandes épreuves ;

De faire disparaître les révoltatites inégalités qu'une onéreuse répartition de l'impôt foncier fait peser depuis trop longtemps sur certains déparlements, au mépris de l'article % de la Charte ;

De parfaire le réseau, encore si imparfait, de nos voies de communication ;

De racheter nos canaux et de terminer ceux qu'il peut encore être avantageux d'achever ;

D'aiftéliorer la navigation de nos fleuves et de nos rivières ;

De mettre en bon état nos ports;

^'approvisionner nos arsenaux, nos magasins, nos chantiers;

D'éteindre nos découverts ;

De consolider notre dette flottante ;

De fortifier et d'étondre notre crédit:

De faire régner dans nos finances la sincérité et la simplicité ;

De mettre, enfin, la France rapidement en mesure de n'avoir à redouter aucune éventualité fâcheuse, de pouvoir agir en toute liberté dans la plénitude de ses droits, et de n'avoir en toute conjoncture à s'inquiéter que de la ques-

lion de savoir si la raison, la justice el la modération sont de son côté.

Si la paix du monde était troublée comme elle a failli l'être en 1840, la guerre nous trouverait-elle prêts h prendre le parti que nos intérêts nous conseilleraient?

Notre armée, notre marine, notre crédit, nos grands travaux publics, sont-ils dans Tétat où ils devraient être, après trente années de paix et plusieurs siècles d'expérience ?

Trop prompte à s'alarmer, notre susceptibilité nationale est aussi trop prompte à se calmer. Elle perd trop facilement le souvenir qui devrait lui servir d'avertissement. C'est un double danger qui, si nous n'y prenons garde, peut consommer avant le temps notre décadence et notre ruine.

Les peuples qui ont le sentiment profond et vrai de leur dignité ne sont pas ceux qui se plaignent sans cesse qu'OD essaie d'y porter atteinte, ce sont ceux qui, sans bruit, sans ostentation, travaillent assidûment h se faire, soit par euxmêmes, s'ils sont assez forts, soit par leurs alliances, s'ils sont trop faibles isolément, une position telle, que l'idée de manquer envers eux de justice ou de convenance ne puisse jamais se présentera l'esprit d'aucun gouvernement, sans qu'il soit aussitôt retenu par la crainte d'un prompt châtiment.

Cette Conduite est-elle celle que nous tenons?

Prévoyons-nous le cas, par exemple, qui s'est déjà présenté plus d'une fois, où il plairait h l'Angleterre de iy)US demander une satisfaclicm que nous ne lui devrions pas, ou de nous en refuser une qu'elle nous devrait?

Si ce cas se renouvelait, nos mesures sont-elles prises pour mettre nos actions d'accord avec nos sentiments cl nos parol(\s ?

Qui nous c ïutredira, quand nous affirmerons que, si la responsabilité des destinées de la France pesait surM.Peol, il ne serait pas homme à n'imaginer Vien de nn'eux que la polilii|ue précaire <jui paraît h M. Guizot et au parti conservateur la politique par excellence?

CVsl en servant avant tout utilement et glorieusement son pays qu'on élève et fortifie son parti ; c'est en étant avant tout Thonime de l'avenir qu'on mérite et qu'on garde le nom d'homme d'Etat.

C'est ce que sir Robert Peel a parfaitement compris. Oh ! si les applaudissemenls qu'il recueille pouvaient donc arracher nos ministres h leur sommeil et les piquer d'émulation !

Tel est noire vœu.

7 juillet 1850.

Attendre qu'un grand hommo d'État ait cessé de vivre pour lui rendre tardivement justice, c'est ce qu'il y a de plus vulgaire; ce qui est moins vulgaire assurément, c'est, avant qu'il soit mort, de le comprendre, de s'associer h sa pensée, d'imposer silence à la colère, à l'envie, à l'erreur, à l'ignorance ameutées contre lui, de devancer, enfin, le jugement de la postérité !

C'est là un mérite qu'à l'égard de Robert Peel la Presse peut et doit hautement revendiquer, car elle l'a hautement défendu, alors que Robert Peel était grossièrement insulté par les journaux tories en Angleterre, et bassement attaqué par les journaux ministériels en France, notamment par le Journal des Débats surtout, qui ne voyait en Robert Peel IL. qu'un traître à son parti, Va/faiblissant, livrant à ses en- » nemis héréditaires chacun de ses intérêts, chacune de ses » traditions. »

Si M. Guizot eût fait ce que nous lui indiquions, le 28 janvier 1846; si, au lieu d'écouter le Journal des Débats^ qui le flattait, M. Guizot eût écoulé la Presse, qui l'avertissait, le H février 1848 n'eût pas vu tomber une dynastie et s'enfuir <leux ministères : le ministère de la veille et le ministère du jour.

8 juillet 1850.

0 Rc»l>ert Peel ! le jour où se répand la nouvelle de votre

mort, avec la vitesse miraculeuse de l'électricité, de tous les points du royaume-uni sillonné de chemins de fer, arrivent à Londres 80,000 peelistes, afin de rendre à votre génie le suprême hommage. Aussitôt s'ouvre une souscription populaire. Elle porte pour titre : Souscription des pauvres à un penny par tête, pour élever un monument à sir Robert Peel, qui leur a procuré, par ses réformes, le paiîi a BOif MARCHÉ. Admirable et touchante oraison funèbre ! Sans être aussi grand que Jean-Bapliste Colbert, ô Robert Peel, vous êtes plus heureux que lui ; car lorsqu'il mourut, le 6 septembre 1683, au même ^ç^c que vous, à l'âge de soixantequatre ans, il n'emporta avec lui dans la tombe que l'ingratitude de ses contemporains. Quelle peine n'eût-on pas à soustraire ses restes mortels à l'outrage d'un refus de sépulture! On n'y parvint que ténébreusement, par une inhumation nocturne.

Quel avait donc été son crime? — « Colbert avait voulu T) réorganisiT la société tout entière, et former chacun des > anneau;^ do cette longue chaîne de rapports qui unissent » les citoyens soit entre eux, soit avec le gouvernement, » pour mieux s'emparer, par sa féconde pensée, de tous les » éléments de l'ordre ei de la prospérité publique (1). » Il avait simplifié tous les rouages de l'administration. Il avait institué un conseil royal de finances, composé des hommes les plus instruits. Il l'avait chargé de préparer la solution de toutes les questions qui devaient ou maintenir ou rétablir l'unité de vues. Il avait créé une chambre de justice pour la révision des dettes et la li(]uidation du passif réel du Trésor, il avait attaqué les créances fictives, constaté les débets, recouvré 40 nullions (famendes, découvert 384 millions de fausses ordonnances et de bons du comptant simulés, il avait fait revivre les dispositions des anciennes ordonnances do^ Sully, (|ui prescrivaient à tous les agents du Trésor la tenue <récritures uniformes. H avait eu l'idée de faire dresser, avant l'ouverture de chaque exercice, un état

(\\ d'aupiffiiet. Sotict hiilonq%u sur la vitdt Colbtrl, t. II, p. 444.

de prévoyance^ véritable budget aiTèté par le prince en son conseil. Les tailles offraient un vicieux mélange de Pimpôt foncier et de la taxe personnelle : il s'était efforcé de rétablir l'égalité proportionnelle. Il avait rendu à l'agriculture un revenu de 23 millions, en ajoutant plus de 500 millions à la valeur capitale des propriétés foncières. Il avait favorisé la multiplication du nombre des bestiaux, il avait ressaisi l'administration des contributions indirectes, en les dégageant des charges spéciales qui en absorbaient une grande partie au profit des spéculateurs avides. Il avait aboli ou diminué les péages établis sur les rivières, les ponts, les bacs et les routes. Il avait fait cesser l'exagération de la plupart des anciennes taxes, et converti en un droit unique toutes celles qui étaient de même nature. Il avait rendu aux communes la moitié de leurs octrois. Il avait abaissé, régularisé, égalisé autant qu'il l'avait pu l'impôt du sel, si accablant pour la portion du royaume qui en supportait toutes les rigueurs, sous le nom de pays de grandes et de petites gabelles ^ei dont les habitants enviaient le privilège des provinces exemptes et rédimées. En réformant, par ses ordonnances de 1664 et de 1667, le tarif des douanes, il avait écrit de sa main ces paroles mémorables : t Réduire les droits h la sortie sur les denrées et les manu- » factures du royaume, diminuer aux entrées les droits sur » tout ce qui sert aux fabrifiues... » Il avait reporté sur la limite des côtes et des frontières de la France toutes les gènes des taxes locales. Il avait autorisé, avec immunité* de droits, le transit des marchandises. Il avait soumis à l'adjudication publique le régime des fermes, pour en réprimer l'abus et le scandale. Il avait encouragé et soutenu les efforts de toutes les classes laborieuses, par une protection spéciale et par des gratifications dont le montant s'élevait chaque année à un million de livres. Il avait diminué la rigueur des saisies, ne youlant pas que le malheur fût puni par l'impuissance de le réparer... Il avait ouvert de nouvelles routes et creusé des canaux, au nombre desquels fut le canal de Languedoc. Il avait attaché son nom à l'ordon-

nancc de 1669, sur les eaux el forôls. II av.nit ouvert Jes marehés du monde h noire navigation eommereiale. 11 avait purgé la Méditerranée des pirates harbaresqùes. Il avait conservé les privilèges de noblesse aux gentilshommes qui se livreraient au commerce maritime. Il avait fondé la caisse des invalides de la marine. Il avait créé dans les ports des écoles de pilotage et (rartillerie. Il avait fait prendre h notre pavillon, qui était presque inconnu ^sur tous les rivages, le premier rang parnu' les puissances de PEurope, en appelant au commandement de nos flottes, d'Eslrées, Duquesne, Jean Bart et Tourville. En même temps qu'il avait fondé l'Académie des sciences, l'Académie des inscriptions, l'Académie de peinture, de sculpture et d architure, l'Académie de France à Rome, TObservatoire de Paris, il avait établi dans le faubourg Saint-Antoine une manufacture |)our les glaces, que la France était obligée d'acheter des Vénitiens à des prix excessifs, et dans le faubourg Saint-Marceau la manufacture des Gobelins, dont il. avait donné la direction à Lebrun. Enfm, par des prêts considérables sans intérêt, par des exemptions, des lettres de noblesse et des distinctions particulières, il avait encouragé les manufactures de Saint-Maur, d'Abbeville, d'Elbcuf, de Louviers, de Lyc.n et de Toui^s.

Tels avaient été les innombrables crimes de Colbcrl, obligé de lutter sans relùche contre le faste de Louis XIV et Tesprit belliqueux de Louvois.

Un siècle plus tard, en 1781, Turgol avait le même sort que Colbert ; il mourait méconnu, après avoir été renversé du pouvoir par Tépithète de « charlatan d'admimstrà- « TioN, » que lui avait donnée J/o/hS/Vî/r, frère <le Louis XVI et depuis Louis XVllI. Cela devait être. Turgot avait prétendu que sans l'économie, commandée par la politique non moins impérieusement que par le dev,»ir moral de soulager le peuple, l'État ne cesse pas d'être dans la dépendance des hommes d'argent, et ne peut se livrer à aucune amé* lioration du régime intérieur de» la société. Il avait conçu lo projet d'un cadastre général des terres, destiné à servir de

base au remplacement des contributions indirectes, des droits féodaux et des douanes, par rétablissement d'un impôt tMQUE. Il avait anénnli la division par ordres. II avait aboli les contraintes solidaires qui pesaient durement sur les campagnes. Il avait rendu libre à Pinlérieur le mouvement des grains et avait suspendu le droit des villes sur les grains, et ordonné le remboursement de certains offices, se proposant c(Tnstamment pour but d'abaisser le prix de la denrée qui joue le plus grand rôle dans Talimentation du peuple. Il avait donné l'édit sur la libre circulation des vins. Il avait consacré 5 l'amélioration des routes et <le la navigation intérieure tous les fonds dont permettait de disposer la situation des finances. Il avait fait passer à PEtat, des mains du fermier-général des postes et des divers sousentrepreneurs des voitures passagères, le mcmopole des transports et de la circulation [\). Les officiers de finance pullulaient ; il avait déclare que le décès ou la démission du titulaire entraînerait Textinction de sa charge. Il avait établi à Paris une caisse d'escompte qui s'engageait, par ses statuts, à prendre h 4 0/0 le papier de commerce. Il avait réclamé, en ces termes, l'abolition du service militaire par voie de tirage annuel : « Le royaume a besoin de défen- » seurs, sans doute; mais s'il y a un moyen d'en avoir le » même noml)re et de les avoir meilleurs sans forcer peri> sonne, pourquoi s'y refuser? « Il avait voulu que le peuple fut instruit, tout en demandant la réforme « du sysï> tème d'éducation en vigueur, qui ne tend qu'à former des » savants, des gens dVspril et de goût; ceux qui ne sau- » raient parvenir à c(» terme restent abandonnés et ne sont » rien. 11 faut une instruction publique répandue partout, » une éducation pour le peuple (jui lui apprenne la probité, » qui lui mette sous les yeux un abrégé de ses devoirs sous

(1) A cette époque, il n'existait dans tout le royaume que deux diligences, celles de Lyuu et de Lille, lourdes machines que leur construction et les râjltmcnl^i astreignaient à ne pa^» excéder la vitesdc de dix à onze lieu€i par jour ; bientôt ladministration royale des Messageries couvrit toute-» Icà giîimlcs routes de voilures nouvelles, voitures menées en poste et auxqnelles le public doima le nom do tukqotines.

» une forme claire et dont les applications soient faciles. > n avait ainsi défini l'impôt : « Qu'est-ce que l'impôt? Est- » ce une charge imposée par la force à la faiblesse ? Cette » idée paraît analogue à celle d'un gouvernement fondé » uniquement sur le droit de conquête. Alors le prince se- » rait regardé comme l'ennemi commun de la société; les .» plus forts se défendraient comme ils pourraient, les plus » faibles se laisseraient écraser. Alors il serait tout simple 1» que les riches et les puissants fissent retomber toute la » charge sur les faibles et les pauvres, et fussent très ja- » loux de ce privilège... Les dépenses du gouvernement » ayant pour objet l'intérêt de tous, tous doivent y conlri- » buer, et j^us on jouit des avantages de la société, plus on » doit se tenir honoré d'en partager les charges. »

U avait enfin proposé de substituer à la corvée une contribution territoriale, ce ijui avait suffi pour que le Parlement l'accusât d'attenter h la « propriété. »

Colbert avait administré la France pendant vingt-deux ans; Turgol, nommé le 24 août 1774 au contrôle général des finances, n'y resta que jusqu'au 12 mai 1776 : moins de vingt-deux mois. Sa chute rapide s'explique par ces paroles de Louis XVI : a // n'y a que 3/. Turgot et moi qui ai-- » mions le peuple. »

Comme Turgot, Peel s'appelait Robert; comme Colbert, il était le fils d'un manufacturier. La tolérance religieuse lui doit le progrès qu'elle fit, en Angleterre, par l'adoption du catholic relief bill^ qui fut volé le 5 mars 1829 par les deux Chambres, mais qu'il eut grand'peine à faire signer par la main royale. Le bien-èlre populaire lui devra d'avoir augmenté indirectement les salaires par la réforme économique de 1846, qui a ou pour effet d'abaisser simultanément et le prix des objets consommés par les classes laborieuses, et le prix des matières premières employées par les principales industries. Celte réforme ne se borna pas seulement h remanier de fond en comble le tarif des douanes. Il existait une loi très sévère sur le domicile en vertu de laquelle les grands centres de consommation avaient le

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droit, lorsque ie travail languissait, de renvoyer dans leur district rural les ouvriers quUls ne savaient plus comment employer. Robert Peèl proposa qu'après cinq années de se* jour dans une paroisse le travailleur ne pût en être renvoyé. Il fit valoir pour motif que c'était à la fois une injustice faite aux districts ruraux et un coup fatal porté aux sentiments moraux de l'homme, qui se voyait inopinément soumis à cette translation par suite d'un fait auquAil était étranger. Au nombre des améliorations que renferme le plan de Robert Peel, on remarque encore les suivantes : Application du crédit public de la nation à des améliorations agricoles, telles qu'irrigations; extension à l'Angleterre et à l'Irlande dil régime en vigueur en Ecosse , afin d'empêcher les pro-

ces futiles ; mise à la charge de l'Etat des dépenses de la police en Irlande; mise également à la charge do l'État de la moitié du payement des médecins des pauvres, dépense évaluée à 100,000 livres sterling pour l'Angleterre et 15,000 livres sterling pour l'Ecosse. Ces améliorations diverses attestent que la pensée qui dirigea Robert Peel, en Angleterre, fut la môme qui avait inspiré et immortalisé, en France, Colbert et Turgot.

En rapprochant dans ce précis ces trois grands noms : Colbert, Turgot, Peel ; en montrant Colbert outragé par le peuple; Turgot persiflé par la cour; Peel, au contraire, emportant dans la tombe les regrets de la cour et ceux du peuple, ce que j'ai voulu faire voir, c'est que l'heure de la justice et de la postérité est moins lent€ à arriver en Angleterre qu'en France. Aussi les révolutions arrivent-elles plus vite en France qu'en Angleterre, où Ton sait les prévenir par les réformes.

Robert Peel, par la réforme à" laquelle il a attaché son nom, et qu'il a su imposer à son parti récalcitrant, a préscr\é l'Angleterre d'une révolution. Qui pourrait hésiter è l'en glorifier, même en France, et surtout en France, car, après la révolution de 1848, loin d'avancer, nous avons rétrogradé au-delà de 1815, au-delà de 1789. Jamais l'intolérance ne fut plus gi^ande; jamais Tarbitraire ne fut plus

effronté ; jamais la liberté ne fut plus en péril ! Nous vivons entre le souvenir et la menace de deux états de siège : l'état de siège de la veille et Tétat de siège du lendemain. Au-dessus de nos tètes est constamment suspendu un sabre. Qu'importe qu'il ait changé de mains, si c'est toujours le même sabre africain! La liberté n'est qu'un mot, la liberté n'est qu'un piège là où le despotisme militaire n'a qu'à s'envelopper dans le ftiage d'une émeute pour en jaillir comme la foudre, et comme elle frapper aveuglément.

Révolution par en haut , c'est-à-dire par la prévoyance et la science , ou révolution par en bas, c'est-à-dire par la vengeance et l'ignorance : telle est l'étroite alternative dans laquelle est placée la France. Gouvernement et majorité sauront-ils, quand il en est temps encore, par de larges réformes, prévenir de terribles représailles ?

Il ne faut pas qu'ils s'abusent : le temps est passé des palliatifs et des expédients ; le temps est venu d'aller au fond des choses.

De la tombe où il vient de descendre , à l'âge de quatrevingts ans. Chateaubriand leur crie :

« Un Élat politique où des individus ont des millions de » revenu, tandis que d'autres individus meurent de faim, » peut-il subsister quand la religion n'est plus là avec ses ^ espérances hors de ce monde pour expliquer le sacrifice? ï> Il y a des enfants que Icul's mères allaitent à leui's maj) melles flétries, faute d'une bouchée de pain pour susten- » ter leurs expirants nourrissons; il y a des familles dont » les membres sont réduits à s'entortiller ensemble pen- » danl la nuil, faule de couverture pour se réchauffer. Ce- » lui-là voit mûrir ses nombreux sillons; celui-ci ne possé- » dera (|ue les six pieds de terre prèles à sa tombe par son » pays natal. Or. combien six pieds de terre peuvent-ils T> fournir d'épis de blé à un mort ?

• A mesure que rinslruction descend dans ces classes > inférieures, celles ci découvrent la plaie secrète qui ronge » l'ordre social irréligieux. La trop grande disproportion » des conditions et des fortunes a pu se supporter tant

> qu'elle a élé cachée ; mais aussitôt que cette dispropor- » lion a élé généraloment aperçue, le coup mortel a été » porté. Recomposez , si vous le pouvez, les fictions arisï locratiques; essayez de persuader au pauvre, lorsqu'il » saura bien lire et ne croira plus, lorsqu'il possédera la » même instruction que vous, essayez de lui persuader qu'il » doit se soumettre à toutes les privations, tandis que son » voisin possède • mille fois le superflu : pour dernière res- » source, il vous le faudra tuer. »

Le tuer! —Mais après la mort du pauvre qui travaillera ?

Le tuer! — Mais s'il est le plus fort et qu'il se défonde ?

A ces deux questions, que l'on réponde I

Une immense réforme, une révolution par en haut est donc nécessaire, urgente, inévitable ; ceux qui la retardent, au lieu de l'étudier et de la préparer , accélèrent et provoquent la révolution par en bas.

Si ce sentiment que j'exprime n'était pas celui qu'éprouvent, à leur insu, tant de gens que la peur rend intolérants égoïstes, durs, presque cruels , comment ^'expliquerait-on cette unanimité des regrets qui ont éclaté à la nouvelle de la mort de Robert Peel ?

Constater celte unanimité, ce n'est pas seulement décerner à sa mémoire le plus digne éloge, c'est aussi montrer l'esprit de routine se désavouant lui-même, s'abjurantdans renlraînemenl général, et s'agenouillant sur une tombe devant Tesprit de réforme.

Puisse cet hommage involontaire de Tesprit de routine, puisse celte unanimité de regrets, ouvrir les yeux des gouvernements qui s'abusent, et de la majorité qui nous perd I Puissent-ils, enfin, comprendre tous la nécessité de continuer et d'achever la grande œuvre d'amélioration populaire si glorieusement entreprise par Colbert et Turgot en Fiance ; par Robert Péel en Angleterre !

Assurt*menl, c'est bien d'admirer Robert Peel; mais il serait mieux encore de l'imiter.

Qui s'y prépare ?

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