LA COXVISSION DE LA PRESSE DE LA DROITE
Dans ce manifeste, la presse à 40 francs est signalée comme un danger public; M. Emile de Girardin est nommé à chaque ligne : la Pensée occulte, la Pensée de destruction de la presse indépendante! Si les journaux légitimistes nVxistent plus que de nom , à qui la faute si ce n'est à lui, gui a fait de la presse un « monopole plus étroit encore que » celui de la chambre ? »
Cet appel déchirant se termine par ce cri lamentable :
« Désormais donc , royalistes, honnêtes gens de tous les t partis, écrivains , orateurs, vous devez former une sainte » ligue pour honorer, pour encourager ou pour soutenir de » votre adhésion effective les journaux de la droite. Le fond » d'honneur de cette presse, c'est votre honneur; son exis- » tence, c'est votre vie politique.
» Regardez comme une de vos obligations de la soutenir, » cette presse, par tous les moyens en votre pouvoir. Vous » défendrez, conserverez les seuls moyens de triomphe que > puissent posséder aujourd'hui la vérité, Pautorité, la li- » berté sur la terre. Dans ce chaos d'idées , de passions, » d'intérêts qui pèsent sur l'Europe et sur le monde, la lu- » mière ne peut se faire que par la publicité, par la publi- » cité de tous les instants, et votre publicité, c'est la presse t de la droite.
» Ainsi donc, et pour nous résumer, royalistes, compre- » nez vos devoirs et la mesure de vos devoirs.
» On cherche à vous représenter votre presse comme im- » puissante , k VèUe de chiffres qu'on altère et dont on se
» fait un tropliôo. Par ces chiffres, c^est vous qu'on insulte » el que l'on ralonmio.
T» On veuf vous attirer par Tappât d-un plaisir dangereux » pour vos familles. Prouvez que le bon , le Juste et I%odn néte ne seront point sacrifiés au culte des passions mau- » vaises. »
Traduction :
Abonnez-vous à la Gazette de France, h la Quotidienne ei k la France, où vous aurez d'abord le plaisir de lire les romans-feuilletons refusés pour cause d'excès de platitude ou d'incorrection, par le Siècle, le Journal des Débais et la Presse, où vous aurez ensuite pour récréation les avis réitérés, pui*s (le toute pensée mercantile, dans lesquels on dit qu'il n'y a de bonnes annonces que celles faites dans les journaux qui n'ont plus de lecteurs.
Tardifs partisans du suffrage universel , s'il est vrai qu'il ait suffi d'abaisser de moitié le prix d'abonnement des journaux pour s'emparer de ce (ju'on appelle le monopole (le la presse, pour éteindre toute politique ardente, pour effacer t(»ute opinion tranchée , pour énerver toute opposition consciencieuse, alors que vous siégiez dans les conseils de M. de Villèle, que n'avez-vous pris cette initiative, au lieu de laisser le gouvernement de votre prédilection s'exposer aveuglément au péril des lois de censure, de privilège et d'intimidation de la presse , el s'abîmer enfin dans le gouffre des ord(mnances de juillet ? Que ne Pavei-voQS empêché d'entasser, peine inutile, lois répressives sur lob préventives, ordonnances illégales sur ordonnances inconstitutionnelles, tfiutes plus violentes et plus lueflicaces les unes que ]vts autres? 1*^ ordonnance du 10 juin 1814, qui maintient la législation impériale: loi du 21 octobre 1814, qui a.ssujétit à la c(*nsure préalable tous les écrits au-dessousde 20feuilles d'impression: loi du 20-27 décembre 18IS, (|ui rétablit la juridiction d(*s cours prévôtales; loisdu 88 février 1817 et du 30-31 décembre même année, portant que los journaux ne pourront paraître qu'avec l'autorisation do roi ; loi du 17 mai 1819, sur la répression des crimes ei dé-
lits commis gar la voie de la presse; lui du 26 mai 1819, relative à la poursuite et au jugement des crimes et délits commis par la voie de la presse; loi et ordonnance du 9 juin 1819, assujétissant les journaux et écrits périodiques au déput d'un cautionnement; loi et ordonnance du 31 mars 1820, portant suspension de la libre publication de journaux et écrits pério<liques ; loi du 26-28 juillet 1821, instituant la censure des journaux; loi du 17-18 mars 1822, portant 1** que nul journal, îi l'exception des lois et écrits périodiques existant le 17 janvier 1822, ne pourra être établi et publié sans Tautorisation du roi; 2** qu'en cas de tendance coupable, la suspension et la suppression définitive pourront être prononcées par les cours royales ; 3® que les lois du 31 mars et du 26 juillet 1821 pourront,, dans Pintervalle des sessions, éhe mises en vigueur; loi du 25 mars 18^. relative à la répression et à la poursuite des délits commis par la voie de la presse : ordonnance du 15 août 1824, qui remet en vigueur les lois des 31 mars 1820 et 28 juillet 1821: ordonnance du 29 septembre 1824, portant que celle du 15 août cessera d'avoir son effet : loi du 25 mars 1827, qui augmente le p:irt des journaux; quatre ordonnances du 24 juin 1827, partant la remise en vigueur des lois des 31 mars 182U et 26 juillet 1821 ; la créatitm du bureau de censure: la nomination des membres de ce bureau; la nomination des membres chargés de la surveillance de la censure ; ordonnance du 5 novembre 1827, faisant cesser l'effet de celle du 4 juin: loi du 18 juillet 1828, portant que tout Français majeur, jouissant des droits civils, pourra, sans autorisation préalable, publier un journal ; enfin, ordonn<ince du 25 juillet 18:i0, qui suspend la liberté de la presse, et en soumet de nouveau l'exemce h la condititm de Tautorisation pn*alable !
Résumé : ainsi, dans l'espace de quinze années, de 1814 U 1830, la censure est proclamée cin(| fois, et cinq fois elle esi abolie ; la liberté de la presse est su.spendue et rétablie quatre fois; deux fois le régime du privilège, constitué au moyen des autonsalicHLS préalables, est vaincu par Topiniou
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publique qui le condamne: les sévérités de la réprassîoB ne ser\'ent qu a constater son impuissance ; tons ks moyens, enfin, sont alternativement et infructueusement essayés; tous trahissent la confiance mise en eux, tons n enfantent que la déception du pouvoir et la résistanoe du pays.
Partisans suspects du suffrage nnivei*sel, qui demanda l'abolilion du cens, (fui, après avoir profité de toutes les lois de privilège, criez aujourd'hui au monopole, dès que vous avez vu la presse à 40 fr. se fonder, que n'avex-vous, le même jour, abaissé de moitié le prix de votre abonne^ ment, au lieu de vous complaire, dans l'aveuglement de votre orgueil, à nier le mouvement, au lieu de perdre un temps précieux à contester l'exactitude de chiffines que vous n étiez pas, que n'êtes pas encore aujourd'hui en état de discuter? C'était alors le moment de vous adresser à voti*e parti , de lui demander et de lui imposer des sacrifices. Pourquoi ne Tavez-vous pas fait? C'est que vous n'avez jamais su voir le péril qu'après qu'il était trop tard pour le conjurer; c'est que, p«irmi vous, il ne s'est jamais trouvé une tête qui dépassât le niveau de vos tètes, une tête vraiment politique.
Vous parlez de mono|H)le ; mais vous ne savez donc pas ce que ce niiit veut dire? Vous n'avez donc jamais ouvert un dictionnaire ?
Monopole veut dire : Privilège de vendre seul une ckoêt dont la vente .devrait être libre. Il n'y a de monopole que celui constitué par une loi, ou iKir la volonté du souverain, là où sa volonté a la force de loi. Où est la loi qui vous a empêché de fain' dos journaux à 40 francs, qui eussent i5,000 abonnés, deux cent mille lecteui*s, et qui retirassent de leur publicité 300.000 francs par an? Si cette loi existe, citez-la; .si c'est l.ouis-Plulippc qui vous en a empêché, prouvez-le ?
Oui. enetîet. il existe des journaux qui n'ont dû qu'au monopole l'existence ou le succès» : mais Siivez-vous queb sont ces journaux ? Ce sont d'abord la Gazette de Froncv al
la Quotidieitne. ce sont ensuite le Journal des Débats, le Constitutionnel, le Courrier français, le Commerce, journaux auxquels le régime du privilège avait si bien profité, que Jusqu'en 1836, toute tentative à Teffet de fonder un Journal nouveau sur des bases solides et durables avait échoué. Le privilège, effacé de la loi en 1828, s'était perpétué en fait, même après la révolution de 1830; la réduction du prix d'abonnement, en 1836, n'a été qu'une bataille livrée à la presse issue du privilège, qu'une victoire légitime remportée par le rabais sur le monopole.
De la naissance de la presse à 40 francs date pour les Journaux la chute du monopole et l'ère de la liberté.
C'est un fait évident ; vous chercheriez vainement à le nier et à l'obscurcir.
Ce que la Presse et le Siècle ont fait, vous le pouviez faire; toute accusation de monopole, dirigée contre eux, est donc un mot vide de sens. Mais a-t-il été toujours permis de fonder des journaux nouveaux en concurrence de la Gazette de France et de la Quotidienne? — Répondez. Auriez-vous donc oublié les lois de fé\Tier 1817 et de mars \Sii, portant que nul journal ne pourra être publié désormais sans l'autorisation préalable du roi? Gens de lu Gazette de France et de la Quotidienne, qui criez au mono|>ole contre M. de Girardin, vous vous méprenez étrangement : ce serait contre vous que vous devriez crier, car le privilège, l'arbitraire, c'est vous : la liberté, la légalité, c'est lui ! •
Essayer de flétrir du nom de monopole toutes les inégalités qui existent en fait, qui ne sont l'œuvre ni de la loi, ni du despotisme, cVsl l'effort de l'envie, c'est le cri de l'impui.ssance, c'est son aveu, c'est sa honte !
Envieux et eunuques qui criez contre les forts qui s'élèvent et qui grandissent, au lieu de crier, que ne faitesvous comme eux. que ne vous élevez-vous? Donnez un coup d'aile. Vous les trouvez tn»p grands ou trop riches ; appliquez-vous à devenir plus riches ou plus grands qu'eux ! S1I est une liberté dont la conservation importe ^ l'avenir
de lii (léiiimTatitN au progrès de la civiiisalîon, è la gloire d'un peuple, à ia prospérité d'un pays, n-est-ce pas la liberté laissée par la loi à tous et à chacun de s'élever par le travail ou le liaient, Telendue des prévisions ou la rectitude des idées, la légitimité du succès ou la supériorité de l'esprit ?
Si cette liberté vous manque, vous avez raison de vous plaindre. Mais si cette liberté no vous manque pas, par respect pour vous-mêmes ayez le bon goût désormais de respecter le dictionnaire, et de ne plus donner improprement le nom de nïonopole ii ce qui nVsl que la plus élevée des deux extrémités de réclielle dont vous êtes la plus basse, c(»lle qui prend sur le sol son point d appui.
Soit i^Miorance, soit mauvaise foi, vous confondez lepouvoir de luire avec la liberté d^e fit reprendre.
Sous le régime où nous vivons, la liberté denli*eprendre. rVst \v droit de tous, écrit dans la loi, œuvre de riiomme. cVst votre droit comme c est le mien ; le pouvoir de faire, c*«»st le privilège» de quelques-uns écrit dans un livre Terme. œuvre et secret de Dieu. Ne vous en prenez qu'à Dieu s'il n*a pas mis en vous ce pouvoir de fain* c|ui, parmi tant d'ofliciers : a donné lempire et Timmortalité à Napoléon: parmi tant d écrivains : la gloire à M.H. de Chateaubriand, de Lamartine, Hugo; parmi tant d'artistes: le talent à MM. Ingres, Delacroix. Pradier ; parmi tant d'académiciens: la science à MM. Arago, Dumas, Gay-Lussac ; parmi tant d'avoï'ats : l'éloipience à MM. BerrycT, Dupin et Barrol : parmi tant de députés : le ministère àMM.Guizot etThiers: parmi tant de banciuiers et de fabricans : la fortune à MM. de Rothschild et Paturle.
11 faut en pi'endre votre parti, il y a des monopolos que Vous ne détruirez jamais, il y a des monopoles contre lesquels le princi[M' de l'égalité mal compris S4*ra toujours impuissant. Heureus(*ment !
Cependant, c(* ne sont \u\s les mo>ens de s'abonner, oe n'est pas l'argent (|ui mancjuenl à (*e que vous appelez : cotre pnrti! Poun|uoi donc vous abiindonne-t-il ? C'est uue
chaque année qui s'écoule vient lui montrer plus elairemenl qu'ensuivant vos conseils et vos tergiversations, il n'a fait quecommoltre d'irréparables fautes et se donner de tristes démentis. Et quand vos abonnés vous quittent, que faitesvous? Vous les insultez, vous les injuriez, vous dites que ce sont des « lâches (1), dont le courage a défailli devant la » longueur de la lutte ! » Ainsi s'exprime la Gazette de France, prenant la défense de ce «qu'elle ose encore appeler SCS principes et ses convictions! Qu'elle nous explique donc pourquoi, pendant plusieurs années, elle a empêché ses amis politiques d'aller aux élections, leur disant que prêter serment ce serait se parjurer, et pourquoi, maintenant, elle les presse de s'y rendre? Qu'elle mette donc d'accord M. de Genoude, conseiller njunicipal, refusant de prêter serment, avec M. de Genoude, candidat prêt à jurer fidélité au roi Louis-Philippe, à la Charte de 1830 et aux luis du royaume! Quand des principes sont aussi variables, aussi élastiques, quand ils changent ainsi selon les temps et selon les lieux, quand M. de Corbière croit devoir défendre à Rennes ce que M. de Villèle croit pouvoir conseiller à Toulouse, de tels principes, savez-vous comment on les nomme? — Des expédients.
C'est c(»pendant là où vous en êtes réduits, où vous en avez réduit un parti loyal et considérable! Vous l'avez déconsidéré aux yeux du pays, vous avez jeté la suspicion sur la sincérité de ses scrupules ! Voilà ce qu'il ne saurait vous pardonner. Voilà pourcjuoi il vous abandonne, au risque d'être par vous injurié et traité de a lâche, dont le courage » a défailli devant la longueur de la lutte ! »
(1) Textuel. Voir U Gaulle de Franci du jeudi 16 juillet lb41.