LE JEU QU'IL NE FAUT PAS JOUER
" Nul ne peut écliapper à sa destinée. Tout gouvernement condamne' à périr périt par les moyens mêmei qu'il emploie pour se sauver.
" Il est inutile de conspirer pour les reuvei ser : leurs propres armes, leurs propres actions se retournent contre eux. "
h. -s BOSAPABTE, t. III, p. 87.
4 m;ii 1850.
Pour quiconque observe attentivement les intentions et les actes, il est clair, il est évident que ce n'est pas pour « préparer un projet de loi sur les réformes qu'il serait né- » cessaire d'apporter à la loi électorale » que M. Baroche a nommé la Commission dont fait partie M. de Montebello, un des membres de ce ministère que, le 22 février 1848, le même M. Baroche proposait de mettre en accusation. Etrange rapprochement !
Non, ce n'est pas une réforme que cette commission a pour objet, c'est un défi.
Tout l'indique . tout le démontre. Si c'était une réforme, et si ce n'était pas un défi, le ministère , afin d'échapper à tout reproche de provocation , eût attendu , pour procéder à la révision de la loi électorale , une circonstance plus opportune : le lendemain d'élections où ses candidats, au lieu d'être écartés, eussent été élus.
Qu'est-ce qui le pressait ? — Rien.
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Sommes-nous à la veille d'élections générales? — Non. Il ne doit y avoir d'élections générales que dans deux années, en mai 1852. Rien ne pressait donc. On avait tout le temps. Il n'y avait nul péril en la demeure. Sur les dix lois organiques énuniérées dans la loi du 15 décembre 1848, est-ce qu'il n'en reste pas encore quatre très importantes à présenter? Eh bien! est-ce qu'avant de se mettre à reviser la loi électorale du 15 mars 1849, il n'eût pas été plus urgent de commencer par voter ces quatre lois organiques, lesquelles sont : 1° loi d'organisation départementale et communale ; 7° loi d'organisation de la force publique ; 8*^ loi sur la presse ; 10° loi sur l'organisation de l'assistance publique.
Organiser l'assistanco pui)ii(|ue était-il donc moins urgent, moins utile, moins nécessaire, que restreindre le suffrage universel? Pourquoi donner le pas sur une loi qui fait à une loi qui défait, lorsque la première a un caractère d'urgence que n'a point la seconde? — C'est qu'il faut en finir et qu'il n'est qu'iui moyen d'en finir : par une provocation qui amène une bataille, et par une bataille qui motive et justifie l'état de siège.
— A quoi bon ?
— A suspendre la liberté individuelle, à supprimer la liberté de la presse et l'institution du jury.
— Mais après?
— Après!... apiès... l'on \crra; on aura toute liberté de voir, car tout contrôle impoi'tun et indiscret aura disparu. On sera donc maître de choisir entre toutes les formes de gouvernement celle don' le premier établissement offrira le moins de difficultés ou (pii présentera le plus de chances de longue durée. En tout et toujours, l'important , c'est de commencer par le commencement ; or, le connncncemenl, c'est d'avoir un prétexte pour mcKre la France au régime du silence par l'état de siège.
Tel est le dessous des cartes ; telle est la pensée transparente qui a présidé à la formation, tout au moins prématurée, de la commission dont la nomination est l'objet de tous
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les eiilielieiis et do toiilos les préoccupations. On en convient : C'est une provoc.Tlion sous les dehors d'une réforme.
Si, en cfTet, c'est une provocation, qu'y a-t-i! à faire? Doit-on l'accepter '? doit-on la dédaigner ?
11 est une règle élémentaire : c'est celle qui considère toujours comme une faule déjouer le jeu de son adversaire. L'adversaii'e veut et cherche une occasion de ba- .taille ; eh bien ! il uo faut lui en fournir absolument aucune. C'est en ne lui eu fournissant aucune qu'il apparaîtra clairement à tous les yeux que les torts sont tous de son côté. Un adversaire qui a tous les torts est un ennemi démoralisé et déjà à moitié vaincu.
Mais, dit on, si on laisse [jaisiblement la commission restreindre le suflVage universel, il est possible qu'elle imagine telles dispositions qui aient pour efifet de réduire d'un tiers ou de moitié le nombre des électeurs.
Eh bien! si la commission se borne h altérer hypocritement l'esprit de la Conslitulion sans en violer ouvertement la lettre, laissez faire MM. Berryer, de Broghe, Mole, Monfcbello, Montalemberl et ïhiers, et préoccupez-vous en assez peu. Sur onze millions d'électeurs (1), les Procustes du suffrage universel parvinssent-ils à en retrancher quatre millions, qu'il ne faudrait pas encore trop s'en alarmer pour trois raisons :
Première raison, |)ar('e (pie, sur les quatre millions d'électeurs qu'ils auraient retranchés, un tiers au moins et peut-être moitié eût voté sous l'influence des idées et des intérêts réactionnaires ;
(1) « Population, 36,243,357. Majeurs : hommes et femmes, 22,046,178. Moitié, 11,023,089. La somme des populations partielles depuis deux ans jusqu'à la fin de la table donne le nombre 22,046,178, qui représente ce que l'on nomme la population majeure. Elle comprend les hommes et les femmes de tous les âges depuis vingt-et-un ans jusqu'au terme de la table. La moitié, 11,023,089, est le nombre des hommes âgés de vingt-et-un ans et plus compris dans le suffrage universel. Ce sont les 5/16, ou le quart plus 1/16 de la population totale, 36,243,357. Le nombre des hommes majeurs d'un département sera donc représenté, à très peu près, par le quart de sa population. En ajoutant encore le quart de ce quart, ou un seizième de la population, on aurait un résultat plus près de la vérité. « MATHIEU. Animaire des Longitudes.
Deuxième raison , parce que le ressentiment de tous les électeurs qui auront été privés de leur droit de suffrage, exercera sur le vote indirectement, dans le sens de l'opposition, une pression qui équivaudra, pour le moins au poids des bulletins qu'on les aura empêchés de déposer dans l'urne électorale ;
Troisième raison, parce que, d'ici à deux ans, le gouvernement aura pleinement achevé de se condamner par ses actes et ses fautes. Plus il aura diminué les difficultés apparentes, et plus il aura accru les exigences réelles. Plus on lui aura accordé, et plus on lui demandera. Plus il aura cru se donner de pouvoir, et plus il aura rendu manifeste et coupable son impuissance.
Thésée ne manquera pas à Procuste.
Il n'y a dans la situation actuelle qu'un danger, qu'un seul : c'est que le peuple, mal conseillé , mal dirigé, ne joue le jeu de l'adversaire; c'est qu'il n'accepte la provocation au lieu de la dédaigner, au lieu de confier à la vengeance du Temps la justice de sa cause.