‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 2)Chapitre 155 sur 156 · IX. 4i · texte numérisé non relu

IX. 4i

b90 18St.

La politique des partis.)

L'une, généreuse, loyale, vaillante, droite, haute, simple, logique, absolue, immuable.

L'autre, égoïste, hypocrite, poltronne, tortueuse, basse, compliquée, inconséquente, arbitraire, changeante.

Celle-là triomphant parles i)rincipes, celle-ci réussissant par les expédients.

Lorsque le peuple est victorieux, quelle est la politique qu'il faut suivre sans hésiter? — La sienne, celle des principes.

Mais lorsque le peuple, par un excès de confiance ou d'impatience, s'est laissé désarmer de ce qui faisait sa force et de ce qui était son droit, la palilique qu'il convient d'adopter est-elle celle qui, le 13 juin, a conduit à Londres M. Ledru-Rollin et a failli, le même jour, conduire aux Tuileries M. L.-N. Bonaparte ?

Je pose cette question aux docteurs ès-révolutions qui, le 24 février, ayant entre les mains toutes les ressources d'une révolution victorieuse, toutes les forces de l'Europe démocratique, se sont tout laissé reprendre le lendemain par les fuyards de la veille : puissance militaire et puissance civile, pouvoir législatif et pouvoir judiciaire.

Est-ce ma faute et n'est-ce pas la leur si, au lieu de mettre ma plume au service de la puliLique du peuple, je suis obligé de la mettre en travers de la politique des partis, et de discuter des expédients quand je ne devrais plus avoir qu'à défendre des principes?

Qui s'exerce à planer réussit mal à ramper.

C'en était fini à jamais de la politique des expédients si, dès le lendemain du 24 féviier, la politique des principes ne lui eût pas été sacrifiée.

Il est assez plaisant que ce soit moi qu'on rende responsable des conséquences désastreuses d'une politique que j'ai énergiquement combattue.

Lorsque le National n'avait qu'une pensée, une seule ; reconstituer au plus vile l'armée; lorsque chaque matin il montait à sa tour et s'écriait : Ma sœur Anne, ne vois-tu

LA REVISION DE LA CONSTITUTIOiN. 691

pas venir un régiment; que disait la Presse? — Chnqua matin, sans être arrêtée par la crainte des redites, elle répétait : Profitez donc de l'occasion propice pour réduire considérablement refTeclif et la dépense de l'armée, abolir le tirage obligatoire el mettre d'accord la loi du recrutement avec le respect de la liberté des vocations.

Si, à cette époque, l'opinion de la Presse l'eût emporté sur l'opinion du National, la République naissante n'eût pas été contrainte de recourir à Tinipôt des 4o centimes ; les déposants des caisses d'épargne et les porteurs des bons du Trésor n'eussent pas été exposés aux risques qu'ils ont courus; la révolution démocratique el pacifique n'eût pas été détournée de son cours, et la réaction monarchique et menaçante n'eût pas relevé la tête.

L'expérience du passé sera-t-elle donc sans profit pour l'avenir?

Si l'opinion du Natio)Hil l'emportait de nouveau sur l'opinion de la Presse, je l'affirme avec la même conviction et la même certitude, le régime de l'état de siège restreint ne tarderait pas à faire place au régime de l'état de siège universel.

L'état de siège universel, c'est la liberté de la presse supprimée, ce sont les élections de 1852 ajournées, c'est la Constitution suspendue, c'est la Révolution défiée 1

Comment les rédacteurs du National, comment les rédacteurs des journaux démocratiques à sa suite, comment tous les républicains vigilants qui n'ont qu'à regarder derrière eux pour reconnaître où aboutit le chemin par lequel on les conduit, persistent-ils à jouer, ainsi qu'ils le font, le jeu de la Réaction '?

C'est de l'aveuglement ! C'est de la démence !

Lorsqu'ils reconnaîtront que j'avais raison, cette fois encore, il sera trop tard.

La grande pofilique, la politique du peuple est, en cet instant, tout à fait à l'écart ; il n'en est pas, il n'en doit pas être question.

La petite politique, la puliliquc des jinrlis. est celle qui se

joue en ce moment ; la prudence exige qu'on ne s'expose pas à perdre, sans revanche, le gain de trois révolutions.

Vous qui regardez, regardez bien!

Le président de la République joue sa dernière carte en proposant l'abrogation de la loi du 31 mai.

11 faut le reconnaître, il la joue habilement, puisqu'il peut gagner et ne peut pas perdre.

Il ne peut pas perdre, car, en admettant que l'abrogation de la loi du 31 mai soit écartée, et que la révision de la Constitution soit repoussée, sa position vis-è-vis de la Constitution reste exactement ce qu'elle était, et s'il a des chances de réélection inconstitutionnelle, il les accroît.

Il peut gagner, car s''i\ Y n un moyen, un seul, de rallier le nombre de voix nécessaire au vote de la révision de la Constitution, c'est par le vote préalable de l'abrogation de la loi du 31 mai. La révision Votée, une Assemblée constituante, composée de 900 membres, élue par dix millions d'électeurs , peut abolir la présidence de la République, mais aussi elle peut admettre le principe de la rééligil)ilité. C'est une chance qu'il acquiert et qu'il n'avait pas.

Voilà donc qui est pleinement démontré : dans les deux cas il peut gagner, dans aucun cas il ne peut perdre.

11 importe qu'on se rende exactement compte de ce qui va suivre.

Le vote de l'abrogation de la loi du 31 mai est moins une question entre la Majorité et le Président qu'entre la Majorité et la Minorité.

L'abrogation proposée, le Président a joué sa dernière carte ; il se retire du jeu et se tient à l'écart ; si elle est votée, il bat des mains, car il désire sa rééligibilité ; si elle est repoussée, il bat encore des mains, car il croit à sa réélection ; il laisse donc la Majorité et la Minorité vider exclusivement entre elles le différend.

Il est vrai que si la Majorité repousse l'abrogation de la loi du 31 mai, la Minorité n'en repoussera que plus certainement la révision de la Constitution.

Je suppose l'abrogation de la loi du 31 mai rejetée par la

LA RKVISIOiN DE LA CONSTITUTION. 693

majorité absolue, cl la révision de Ja Constitution rejelée par la majorité arbitraire, qu'arrive-t-il ? Il arrive que la non-rééligibilité du Président est maintenue; oui; mais, si malgré les termes de l'article 45 et par suite de circonstances qui peuvent naître, il réunissait plus de la moitié du nombre des suffrages exprimés, et que ce nombre excédât deux millions, ne serait-ce ])as là un péril d'une gravité telle qu'on ne saurait trop exactement le calculer avant de s'y exposer? J'entends déjà qu'on me dit : Ce péril-là est un péril imaginaire ; l'Élu du 10 décembre a perdu presque entièrement sa populai'ité ; campagnes et villes n'en veulent plus. Cela devrait être, mais cela est-il? Existe-t-il une sonde pour sonder l'épaisseur de la superstition populaire ? Les Romains ont fermement cru pendant des siècles à la divinité de Jupiter ; les Arabes affronteraient la mort plutôt que de confesser que Mahomet n'est pas le prophète de Dieu. Le souvenir du vainqueur d'Austerlitz, du vaincu de Waterloo, du martyr de Sainte-Hélène, a été longtemps presque une religion populaire : trois années de déceptions ont-elles suffi pour en détruire le culte? Il suffit que ce soit encore une question pour que ce soit un péril.

Maintenant, je suppose la loi du 31 mai abrogée et la révision rejetée, le l'isque de réélection inconstitutionnelle est-il moins grand? Autre question (pril suffit encore de poser pour en faire entrevoir toute la gravité.

J'épuise toutes les hypothèses; je suppose donc la loi du 31 mai abrogée et la révision de la Constitution votée : une Assemblée constituante de 900 membres est élue par dix millions d'électeurs ; pour que la rééligibilité ait lieu, il faut que la majorité la vote et ne vote pas l'abolition de la présidence ; la rééligibililé votée, il faut qu'il en sorte la réélection. Si je sais comj)ter, cela fait trois épreuves successives : 1° élection de l'Assemblée constituante; 2° vote de la majorité de cette Assemblée; 3° vote de la majorité des électeurs, au nombre de dix millions.

Est-il un seul homme sérieux aux yeux de qui cette triple épreuve ne paraisse pas une garantie suffisante contre un

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égaremenl du peuple qui ne sérail que le résultat d'un engoùment passager? Et ne comple-t-on donc absolument pour rien l'expérience de ces trois dernières années?

11 faudrait cependant èlie conséquent : ou M. L.-N. Bonaparte a perdu toute popularité, et en ce cas révision, rééligibilité et réélection n'olTrent aucun péril qu'on doive redouter; ou M. L.-N. B3na])arle a conservé une popularité suffisante pour justifier les craintes des adversaires de la révision, et dans ce cas, je leur demande quel gage ils me donnent que M. L.-N. Bonaparte ne sera pas réélu malgré l'article 45 de la Constitution, de même qu'il fut élu à trois reprises et par dix collèges, en 1848, malgré la loi de bannissement qui le tenait éloigné de France ?

Si M. L.-N. Bonaparte doit être réélu, je ne comprendrais pas qu'on hésitât un seul instant entre L.-N. Bonaparte, rééligible et L.-N. Bonaparte réélu, quoique non rééligible.

Dans ce dernier cas, c'est la Constitution révisée ; que disjc ! c'est la Constitution annulée par le peuple.

Sa souveraineté collective passe tout entière aux mains de son Élu. Bien ne le lie plus; il est tout-puissant; s'il le veut, il peut se proclamer Piésident à vie, Consul, Empereur. Que sais-je? Qui essaierait de l'en empêcher? — Ce serait une trahison, une déloyauté ; soit, mais comment punir une déloyauté, une trahison qui auraient pour complice un grand peuple? C'est là ce qu'il fallait prévoir lorsqu'on a fabriqué la Constitution et plaqué la Bépublique sur un pays où l'administration est centralisée, où le chef du gouvernement tient dans une main le sort de cinq cent mille fonctionnaires, et dans l'autre le commandement de cinq cent mille soldats. Les avertissements de plus d'un républicain du lendemain n'ont pas manqué aux républicains de la veille.

Si la situation est semée d'autant d'écueils, que les républicains de la veille s'en prennent donc à eux seuls.

Une dernière hypothèse me reste à examiner : C'est le cas où la Minorité, par son opposition à toute révision de la Constitution, aurait fonrni ii la Majorité un prétexte de re-

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pousser l'abrogation de la loi du 31 mai, et où il résulterait de tous les rapports des piéfets et des sous-préfets, des magistrats et de la gendarmerie, que les exclus sont généralement et fermement décidés à forcer la porte des collèges électoraux et à voter.

Dans ce cas, qui me garantit que, sous le coup de la peur, la majorité parlementaire ne votera pas l'état de siège des 86 départements et l'ajournement des élections de 1852!?

Qui prolestera contre l'état de siège? — Les journaux ? Ils auront été supprimés le même jour, en vertu du régime admis et prévu en ces termes par l'article 106 de la Constitution :

« Article 106. Une loi déterminera les cas dans lesquels l'état de siège pourra être déclaré et réglera les formes et les effets de cette mesure. »

On sait comment les effets et les formes de cette mesure ont été réglés par la loi organique du 9 août 1849. L'article 9 donne à l'autorité militaire le droit :

« 3° De faire des perquisitions de jour et de nuit dans le domicile des citoyens;

» 4° D'interdire les fubmcations et les réunions qu'elle juge de nature à exciter ou à entretenir le désordre. »

Voilà cependant à quel péril el à quelle extrémité une presse aveuglée par des rancunes et des calculs qu'elle cache sous la fausse rigueur d'inflexibles principes et d'invincibles scrupules conduit la démocratie et la liberté, en tendant jusqu'à l'excès une situation qu'on ne saurait trop se hâter de dénouer !

Voter, dit-elle, la révision de la Constitution après l'abrogation de la loi du 31 mai, ce serait conclure un honteux marché ; ce serait pis encore, ce serait amnistier le vol.

Qui donne un pareil conseil ne saurait être qu'un traître qui vend le drapeau de la démocratie pour un portefeuille de ministre.

Il immole la politique du peuple à la politique des partis; il abandonne les principes pour leur préférer les expédients î

fi96 1851.

Hurrali ! hurrah! Jmrrah ! trois fois hurrah cuiilro lui.

Journaux républicains qui avez été impuissants, en IS^iS, contre l'état de siège et la transportalion sans jugement, continuez votre croisade contre moi ; continuez d'égarer le peuple par de grands mots sous lesquels il n'y a que le vide de l'irréflexion.

Mais, quoi que vous disiez, je n'en jiersisterai pas moins à demander la révision de la Constitution, d'abord pour avoir ral)rogalion de la loi du 31 mai, et ensuite pour écarter les périls qu'il est impossible de ne pas voir, si l'on n'est pas dénué de patriotisme, car le patriotisme élevé à une haute puissance actjuiert le don de lucitlité.

27 octobre 1851.

Le nouveau ministère n'est ni ixw ministère parlementaire . car aucun des chefs de la prétendue majorité n'y a de place ; ni un ministère semi-parlementaire, car aucune concession n"y est faite à la majorité de l'Assemblée; ni un ministère extra-parlementaire, car parmi les nouveaux ministres il y a trois représentants du peuple, et l'un d'eux est vice-président de l'Assemblée législative ; de plus, il y a lieu de supposer que MM. Corbin et Blondel n'ont été désignés par intérim, qu'alin de faciliter, par un refus prévu, la rentrée calculée de MM. Roulici- et Fould.

Mais qu'importe !

Dans la formali(jn du nouxeau cabinet, il n'y a que deux choses qu'il faut consitlérer :

♦ Premièrement, le départ de M. Barochc. auteur de la loi du 31 mai, et de M. Faucher, rapporteur de celte loi :

Deuxièmement, le choix de M. de Thorigny, dont le nom est devenu synonyme de suffrage universel par le concours (pril a prêté, devant la cour d'assises, à la Gazette de France.

J'aime a \oir en lui un défenseur éclairé de la liberté do la presse, alors (|u"ellc paraît ne plus compter que des en-

ncniis déclarés en dehors des rangs de l'opposition démocratique.

Le nom de M. de Thorigny exclut toute idée de coup d"E(al; s'il (allait chercher une analogie dans le passé, le ministère-Thorigny pourrait être comparé à ce que fut, en 1828, le ministère-Marlignac succédant au nu'nislère-Yillèle, et précédant le minislère-Polignac.

Avis à la Majorité-souveraine. Qu'elle y songe ! Le lenversement du ministère-Thorigny est le chemin qui la conduirait où le renversement du ministère-Martignac conduisit la royauté traditionnelle : — à une révolution.

Certes , le nouveau ministère n'est pas un ministère d'opposition; mais qu'il mérite le nom de ministère de réparation, et l'abrogation de la loi du 31 mai lui comptera comme un titre glorieux à la reconnaissance de tous ceux des Français qui inclinent d'autant moins à la guerre civile qu'ils ont plus de confiance dans le progrès pacifique.

28 octobre 1851.

L'incertitude est un nuage. Aucun nuage, dès qu'il est au pouvoir de la Presse de le dissiper, ne doit planer audessus d'elle. 11 importe donc que la Presse fixe immédiatement la position qu'elle compte prendre vis-à-vis du nouveau cabinet, et trace nettement la conduite qu'elle se propose de suivre.

Le ministère, sous la réserve expresse qu'il sera le ministère DE l'abrogation ABSOLUE, Bvcc OU sans révision de la Constitution, peut compter sur le plus énergique concours de la Presse ; mais ce concours se changerait en hostilité déclarée, du jour où l'abrogation absolue s'effacerait pour faire place à de simples modifications, plus ou moins larges.

Ce que la Presse répète ici après la formation du ministère DE réparation, elle l'avait formellement dit avant. C'est à la condition que l'abrogation de la loi du 31 mai sera absolue; c'est à cette condition seulement que la Presse

6dd ISâl.

s'est résignée à ajourner toute réclamation relative à l'abrogation des lois des 2 août 1848, 19 juin 1849 et 6 juin 1850, contre le ch oit de réunion ; des 9 et 11 août 1848, 21 avril et 27 juillet 1849, et 16 juillet 1850 contre la liberté de la presse; des 10 avril 1832. 26 mai et 27 juin 1848, contre Vinviolabilité de la justice. En prenant cette détermination, la Presse s'est dit qu'après tout ce n'était qu'un ajournepient de cinq mois, lesquels vont rapidement passer, et que peutêtre valait-il autant que ce fût la démocratie pacifiquement victorieuse, qui, le lendemain du dépouillement des votes de dix millions de Français, eût le mérite de restaurer dans leur plénitude la liberté et la justice.

Ainsi, voilà qui est bien entendu : devant le rétablissement du suffrage universel, toute autre question, même celle de la révision de la Constitution, devient secondaire pour nous; fautes et griefs sont relégués dans l'ombre et dans le silence ; mais cette trêve d'opposition cesserait à l'instant, ,si l'abrogation de la loi du 31 mai n'était pas l'abrogation absolue, catégoriquement, loyalement et énergiquement proposée par le pouvoir exécutif.

29 octobre 1851 .

Malgré ce que je lis dans les journaux de la Réaction, malgré ce que j'entends dire dans la salle des Conférences, ma conviction et ma certitude restent les mêmes relativement à l'abrogation absolue et unanime de la loi du 31 mai.

Pour que cette abrogation unanime et absolue n'eût pas lieu, il faudrait que le président de la République fît, relativement au rétablissement du suffrage universel, ce qu'il a fait relativement à l'expédition de Rome, après avoir écrit à M. Edgar Ney la lettre datée du 18 août 1849; il faudrait que le président de la République battît en retraite devant une menace de la majorité.

LA HEVISlOiN DE LA COxNSTrrUTIOX, 699

Je puise ma conviction et ma cerlilndo dans les chiffres suivants :

De combien de membres se com|)Ose l'Assemblée nationale ?

Quelle est la majorité absolue de ce nombre?

A combien s'est élevé le chiffre des volants contre la loi du 31 mai?

Pour assurer le vole de l'abrogation de la lui du 31 mai, que faut-il ?

II faut que 100 voix, au plus, reconnaissent que la loi du 31 mai a dépassé son but ; qu'elle offre plus de périls que d'avantages; qu'une abrogation pure et simple, sans discussion, est préférable à un débat irritant auquel donnerait cerlainemenl lieu un projet de loi modificatif, etc., etc. Déplacer ainsi 100 voix, dans une Assemblée de 750 membres, est-ce là une opération qui présente une difficulté sérieuse? Je le demande à quiconque sait le poids exorbitant que pèse et l'influence décisive qu'exerce, en France, le pouvoir exécutif sur toute Assemblée délibérante. Si le ministère du 26 octobre 1851 ne déplaçait pas 100 voix sur la question qui est son uni(iue raison d'èlre. ce ne serait point parce qu'il ne le pourrait pas, ce serait parce qu'il ne le voudrait pas.

Déplacer 100 voix qui assureraient la majorité absolue, dont le chiffre est 376, ce serait acquérir Vunanimité des volants, car, ce que j'ai dit, je le répète, la majorité des 433 fera tout ce qu'elle pourra faire pour s'opposer au rétablissement du suffrage universel; mais, dès que ce rétablissesement ne présentera plus de doute, elle s'évanouira com me un fantôme, et au scrutin il ne se trouvera pas un seul vote contre l'abrogation de la loi du 31 mai.

Il y aura de nombreuses abstentions peut-être; mais il n'y aura que des abstentions.

Majorité des voix assurée, unanimité des votants acquise,

voilà ce qu'il faut que saclient M. le président de la République et ses ministres.

Donc, que l'on ne m'objecte point la résistance, l'hostilité de la majorité du 30 mai ; cette hostilité, cette résistance ne sont rien.

Si vous deviez vous laisser intimider par elles, successeurs de MM. Baroche et Faucher, à quel titre les remplaceriez-vous donc? Quelle raison d'exister politiquement auriez-vous?

— Aucune.

Il y a 2721 représentants desquels vous n'avez pas à vous occuper; leur vote acquis d'avance à l'abrogation de la loi du 31 mai est certain.

Restent 478 représentants, parmi lesquels 433 ont voté pour la loi du 31 mai; 45 étaient absents ou se sont abstenus. Concentrez tous vos efforts sur ces 478 représentants, pour obtenir (|ue 104 d'entre eux votent la proposition d'abrogation absolue, et la majorité absolue de -376 voix est assurée.

Voilà tout ce qu'il y a à faire !

Qu'y a-t-il de plus simple et de moins incertain ?

A une condition toutefois, celle d'une loyauté et d'une fermeté non suspectes; car si la majorité entrevoit qu'il y ait une possibilité de vous faire battre en retraite, n'attendez d'elle aucun quartier. Ou vous obtiendrez tout d'elle, ou vous n'en obtiendrez rien.

l"^' novembre 1851.

Le moment est venu où Majorité et Minorité, Peuple-électeur et Présidenl-élu vont jouer leur dernière partie et leur dernière carte.

On a fait de la politique une science ; c'est à tort ; la politique n'est (ju'un jeu.

Jeu qui coûte cher lorsqu'il a pour tapis vert un champ de ija taille.

Jeu dont il faut se défier lorsque la diplomatie tient les dés.

Jeu auquel jamais peuple souverain n'a rien gagné.

Si la politique était une science, chacune de ses conquêtes serait définitive ; chacun de ses progrès serait irrévocable ; elle ne reculerait jamais ; ses lois seraient absolues ; elles ne seraient pas arbitraires.

Une preuve encore que la politique est un jeu, c'est que tel qui, à ia partie })récédente, était votre partner, devienl h la partie suivante votre adversaire, et que tel qui était votre adversaire devient votre partner.

Dans trois jours, le 4 novembre 1851, Majorité et Minorité, Peuple et Président, vont se trouver tous les quatre en présence.

Avec qui sera la Majorité?

Avec qui sera la Minorité ?

Avec qui sera le Peuple?

-Avec qui sera le Président?

Comment le savoir, si l'on ne se rend compte de toutes les combinaisons qu'il est possible de prévoir?

§ I. Si le Message du président est ferme sans être blessant, s'il pose nettement le rétablissement du sufî'rage universel comme une nécessité que l'expérience démontre, comme une mesure que la prudence conseille, le Président, ayant le Peuple pour partner, est sûr de gagner doublement la partie contre la Majorité opposée à l'abrogation de la loi du 31 mai et contre la Minorité opposée à la révision de la Constitution.

§ II. Mais si au lieu d'être ferme le Message du président est indécis, si le ministère du 26 octobre a perdu toute signification précise, le président, continuant d'avoir pour partner la Majorité, est sûr de perdre doublement la partie ; car si l'abrogation de la loi du 31 mai n'est pas absolue, la révision légale de la Constitution sera définitivement rejetée. Toute chance de rééligibilité comme toute chance de

réélection lui sont aussitôt enlevées. Sa dej-nièi-e carte est jouée. Il est hors de jeu.

§ III. Il ne reste plus au jeu, en présence l'une de l'autre, que la Majorité et la Minorité, avec le Peuple pour témoin, décidant le coup. L'abrogation de la loi du 31 mai écartée, la révision de la Constitution a le même sort. Ce sont deux caries jetées dont il n'y a plus lieu de s'occuper. Ici, le jeu s'embrouille ; c'est donc ici qu'il importe de le débrouiller. Derrière le suffrage restreint est la guerre civile : la Majorité le sait ; elle n'en peut douter ; afin d'éviter la guerre civile, la Majorité se décidera-t-elle au dernier moment è rétablir le suffrage universel? Pour accueillir une telle espérance, il ne faudrait pas connaître à fond l'esprit des majorités égarées par la peur. ToMJours elles se jettent dans le gouffre pour échapper au fantôme. Non il faut s'y attendre, afin d'avoir le temps de s'y préparer, cd que votera la Majorité ce ne sera pas le rétablissement, même tardif, du suffrage universel ; ce qu'elle votera, ce sera la mise en état de .sièg3 des 86 départements de la France, et les motifs sur lesquels elles se fondera pour la voter, ce seront ceux-là mêmes qui auront été invoqués contre le maintien du suffrage restreint et pour le rétablissement du suffrage universel. La Majorité s'abritera derrière l'imminence de la guerre civile, et la nécessité de l'étouffer h tout prix. La conséquence de l'état de siège, on la connaît parce qui s'est passé en juin 18i8,par ce qui s'est renouvelé en juin 1849, par ce qui a lieu dans les neuf départements assujettis à ce régime : la conséquence de l'état de siège, c'est la suppression plus ou moins brusque, plus ou moins totale de la liberté de la presse; la liberté de la presse supprimée, la Majorité peut graduellement toutoser! Elle peut mettre au dessus du respect de la Constitution le salut de la société^ prétexte qui n'a fait défaut à aucune dictature, voile sous lequel se sont cachés alternativement tous les régimes les plus opposés entre eux. Aunom du salut de la société, elle peut ajourner les élections de ses membres, et le 9 mai 1852 déclarer expirés les pouvoirs de l'Élu du 10 décembre 1848. Si la Majorité

jouait ce jeu, que ferait, que pourrait faire la Minorité? Protester contre la mise en état de siège de la France? — Mais l'état de siège est dans la Constitution, dont la Minorité aurait rejeté la révision. Protester contre la suppression de la liberté de la presse^? — Mais c'est un droit inhérent à l'état de siège. S'opposer h l'ajournement des élections de 1852? — Mais cet ajournement n'aura pas lieu brusquement; on y mettra des formes; on ne le volera qu'après que le pli de l'état de siège aura été contracté par les populations. Lespopulalions, dit-on, ne le contracteront pas. Est-ce dancque l'énergique population de Lyon ne subit pas depuis deux ans 1 état de siège ? Sans doute, un tel régime serait de courte durée, et la division ne tarderait pas à se glisser dans les rangs de la Majorité. Mais dans un temps et dans un pays où tout est expédient, où rien n'est principe, c'est sur l<s expédiens qu'il faut avoir l'œil constamment fixé afin de les éventer avant qu'il soit trop tard pour les dénoncer. Il n'y a que les niais présomptueux qui supposent que l'idée qu'ils ont eue personne ne l'aura, et qu'en conséquence il faut l'envelopper de mystère. J'ai la conviction du contraire; je crois qu'on ne saurait jamais divulguer trop tôt toute idée qui a intérêt à se cacher dans les ténèbres pour en sortir à son heure. Je le demande : quelle autre carte, après avoir repoussé l'abrogation de la loi du 31 mai, la Majorité aura-t-elle dans son jeu? Je ne vois pour elle qu'une issue au maintien du suffrage restreint, c'est l'état de siège universel. Ce qui se passe en Autriche doit faire profondément réfléchir la France.

Si le peuple tout entier se lève, c'est une révolution terrible qui éclate. Où s'arrêtera la Révolution?

Si le peuple ne se lève pas, la Minorité de l'Assemblée, aux prises avec la Réaction insolente, est condamnée au silence Où s'arrêtera la Réaction?

Telles sont les trois combinaisons qui existent dans le jeu périlleux qui va se jouer le 4 novembre, et desquelles il importe de se rendre parfaitement compte, car l'échec de la première combinaison a pour conséquence le succès de la

seconde, et la seconde conduit falalenienl ;i l'adoption de la troisième.

Des écrivains superficiels qui ne vont au fond d'aucune question; des républicains étroits qui, pour se donner la volupté de satisfaire leur rancune, sacrifieraient, sans même y songer, le triomphe de leur cause, m'accusent d'être tombé dans une contradiction parce que les 11 septembre, 13 et 26 octobre 18ot, j'ai démontré l'insuffisance de l'armée et son impuissance contre 3,200,000 exclus qui se présenteraient à la porte des collèges électoraux avec la ferme résolution de voter, et que, le 23 octobre, j'ai dit, à l'occasion de la mise en état de siège des départements du Cher et de la Nièvre, que le maintien du suffrage restreint mène logiquement à l'état de siège universel, de même que le rétablissement du suffrage universel mène logiquement à la levée de l'état de siège restreint. En quoi donc ces deuxaffii'mations se contredisent-elles?

Loin de se contredire, elles se corroborent.

Ce sera précisément, si l'on n'y prend garde, l'impuissance démontrée, l'impuissance manifeste de trois cent mille soldats, disséminés contre trois millions d'électeurs exclus que la majorité invoquera pour motiver la mise en état de siège de la France entière, non pas que l'état de siège ait pour effet d'augmenter le nombre des soldats, d'accroître la portée des balles ni des boulets, mais parce qu'il crée, entre autres pouvoirs illimités, celui de supprimer tous les journaux qui n'applaudissent pas à ses actes.

Tout s'enchaîne étroitement.

Maintien du suff'rage restreint, — extension do l'état de siège.

Extension de l'état de siège, — suppression de la liberté de la presse.

Suppression de la liberté de la presse, — ajournement du droit de suffrage.

Ajournement du droit de suffivige, — extinction du suffrage universel.

Extinction du suffrage universel, — proclamation de la dictature.

Proclamation de la dictature. — rétablissement de la monarchie, à moins qu'une nouvelle révolution victorieuse ne rompe cette trame visiblement ourdie.

Qui ne voit pas cela n'a pas d'yeux, ou bien a des yeux pour n'y pas voir.

Toujours les myopes soutiennent que ce sont les presbytes qui se trompent.

Mais que m'importent les critiques d'écrivains superficiels!

Les combinaisons que je viens d'exposer, et peut-être de déjouer, sont-elles réellement celles qui existent dans le jeu de nos adversaires?

— Oui ou non ?

Connaître exactement le jeu de ses adversaires, c'est leur avoir déjà à moitié gagné la partie.

2 novembre 1851.

Le National demande ironiquement à la Presse ce qu'elle pense de la « conversion démocratique du président de la République. »

La Presse répond sérieusement au National qu'elle en pense le 2 novembre 1851 ce qu'elle en pensait le 2 novembre 1850, et qu'elle en pensait le 2 novembre 1850 exactement ce qu'elle en pensait le 2 novembre 1849.

Dès que la Presse a vu, le 20 décembre 1848, TÉlu du 10 décembre verser, sous le poids de la Réaction effarée, dans l'ornière de la liberté réglementée, ornière où l'empereur Napoléon, où le roi Charles X, où le roi Louis-Philippe, où le général Cavaignac étaient tous successivement tombés, la Presse s'est dit qu'il y resterait, et elle a continué son chemin sans perdre son temps à tenter d'inutiles efforts.

La Presse a l'habitude de plonger au fond des choses et

(Pnller droit au but ; de prendre les hommes tels qu'ils sont et non tels qu'il serait désirable qu'ils fussent; elle déteste, dédaigne, méprise les formes usées de la rhétorique menteuse.

Tandis que le National et le Siècle emplissaient leurs colonnes de phrases par lesquelles ils déclaraient, sans le penser, « qu'ils croiraient faire injure au président de la » République, à son honneur, à son désintéressement, à sa » conscience, s'ils lui attribuaient l'intention d'être réélu, « la Presse, laissant au National et au Siècle les détours et les masques, allait droit au fait et plongeait au fond de laqueslion.

La Presse se disait :

Le président de la République n'est pas rééligible ; mais il a le désir, plus que le désir, il a l'intention d'être réélu; s'il ne peut pas l'être légalement, il mettra tout en œuvre pour l'être inconstitutionnellement.

11 faut s'y attendre.

Cette intention s'est clairement manifestée par le pétilionnement organisé, en avril et en mai 1851, pour la révision de la Constitution, et par l'impulsion donnée aux conseils d'arrondissement et aux conseils généraux.

Qu'y a-t-il donc à faire?

Lequel vaut le mieux de fermer les yeux ou de les ouvrir à la clarté de l'évidence ? Si ce n'est pas pour regarder, à quoi sert d'avoir des yeux ?

Lequel vaut le mieux, de raisonner hypocritement dans une hypothèse mensongère, ou de se placer résolument dans la réalité du fait? Si ce n'est pas pour raisonner juste, à quoi sert d'approfondir les questions et d'étudier le cœur humain ?

Soyez sincère, et jetez bas toute celte vieille friperie de collège qui se reconnaît aux boutons des habits et à la marque des collets.

11 y a deux choses que vous avez affirmées sans y croire :

Vous avez affirmé que le président de la République se

résignerait passivement, en mai 1852; à n'être plus que rééligible en mai 1856. Vous ne le croyiez pas !

Vous avez affirmé que la majorité qui, le 30 mai 1850, a voté la suppression du suffrage universel, en voterait spontanément le rétablissement en 1851. Vous ne le croyiez pas!

Au lieu d'arracher le masque à l'adversaire, vous avez mis vous-même un masque sur votre visage.

Visières baissées et visières levées sont deux manières do se combattre. Le A'atiunal avait le droit de préférer la première, mais aussi la Presse avait le droit de choisir la seconde. C'est ce qu'elle a fait, et comme elle n'a aucune arrière-pensée, rien ne la gêne pour tout dire.

La Presse a commencé par s'assurer que la loi du 31 mai ne s'abrogerait pas toute seule, et que s'il n'y avait, poui" en proposer le retrait, que la majorité qui l'avait votée, ce retrait n'aurait pas lieu. Cette certitude acquise, il devenait évident que la seule chance qui restât de faire voter le rétablissement du suffrage universel, c'était de démontrer au président de la Républi(}ue qu'il avait intérêt à le proposer, et de se servir de ce mobile comme d'un levier pour déplacer la majorité.

Cela ne faisait pas, il est vrai, le compte des beaux sentiments et des grandes phrases, mais cela faisait le compte du peuple souverain et du progrès pacifique.

Le président de la République, aspirant à la réégibilité, aspirant à la réélection, a compris, cela était clair, évident, manifeste, incontestable, que la révision delà Constitution, repoussée le 19 juillet 1851, serait encore une fois, et cette fois pour la dernière, définitivement rejetée en novembre suivant, si la situation politique demeurait la même: que l'unique moyen de changer cette situation, c'était donc de proposer l'abrogation absolue de la loi du 31 mai.

La preuve que le président de la République a compris qu'il n'avait pas d'autre parti à prendre, c'est le renvoi de ses ministres, le 14 octobre, renvoi dans lequel il a persisté.

Maintenant serait-il vrai que le président, après avoir tenu bon contre M. Faucher qui avait dit : « // réfléchira et

fléchira, » cédai devant la majorité et n'osât pas lui proposer l'abrogation absolue de la loi du 31 mai ?

Je l'ignore.

Mais, si cela était vrai, cela prouverait que le National et le Siècle, en se mettant à deux pour briser entre mes mains le levier dont je m'étais servi, et en se déclarant contre la révision de la Constitution, ont pleinement réussi à donner gain de cause à la majorité, et par suite à MM. Baroche et Faucher.

Si le National et \e Siècle sont contents de ce résultat, je ne les empêche nullement de s'en féliciter, mais je persiste à le déplorer.

Le National raille la Presse, on verra s'il la raillera longtemps. « La co'nversion démocratique » du président est une tâche que la Presse ne s'était pas proposée. La tâche que la Presse avait entreprise se bornait simplement, dans l'intérêt de la démocratie, à démontrer au pi'ésident qu'il avait absolument le même intérêt (ju'elle. Un moment, cette démonstration a passé pour complète et décisive. Aussi ai-je de la peine à croire que le président ait changé d'avis et d'attitude. Pour (|u'il eût renoncé à proposer carrément l'abrogation absolue de la loi du 31 mai, il l'audrnil qu'il eût renoncé au désir d'être réélu.

Est-ce vraisemblable ?

J'ajoute : Est-ce désirable?

Je suppose qu'il soit vrai que le président, soit qu'il ait perdu l'espoir d'obtenir la révision légale de la Constitution, soit par tout autre motif, ait renoncé à présenter le rappel de la loi du 31 mai. Dans ce cas, cela est vrai, toute perspective de réégibilité, toute perspective de réélection se ferment immédiatement devant lui; mais, je le demande au National, quelles perspectives, celles qui se ferment, ouvrent-elles à la démocratie ?

L'erreur du National, l'erreur du Siècle, l'erreur d'un grand nombre de journaux républicains des départements, c'est de croire que le principal danger de la situation est dans hi ])ers()nne et les prétcMiijons du président (l(> la Ké-

publique ; ce n'est pas là qu'est le péril le plus grave ; il est dans l'esprit de réaction qui anime la majorité. Il faut s'y attendre; cet esprit, composé par moitié d'audace et de peur, ne reculera devant aucune exlréuiilé. Il a entraîné la Restauration de 1815; il a entraîné la Monarchie de 1830 ; il a entraîné le général Cavaignac ; il a entraîné M. Barrol, qui avait combattu pendant dix-huit ans M. Guizol ; il a entraîné M. Baroche, qui avait devancé la justice du peuple; il a entraîné M. Faucher, qui avait signé la mise en accusation des ministres ; comment n'aurait-il pas entraîné M. L.-N. Bonaparte, qui manquait nécessairement d'expérience et qui n'entendait que le tocsin d'alarme sonné tous les jours à ses oreilles par MM.Thiers, Mole, Berryer, et par tous les membres du corps diplomatique? Le vent de la réaction qui souffle sur la France souffle, il ne faut pas l'oublier, avec la même force sur toute l'Europe, où l'on voit les trois quarts des hommes qui avaient professé toute leur vicies opinions les plus libérales, les renier sous le coup de terreurs irréfléchies. Le triste spectacle de cette triste défaillance des convictions qui avaient passé pour les plus fermes est général. A sa contagion, on dirait un fléau.

Mon avis est ([ue la démocratie a peu à craindre du président de la République ; il n'est pas assez fort pour lutter contre elle et la contenir; mais la démocratie a tout à craindre de la majorité. Plus elle aura peur et plus elle sera audacieuse. Moins il lui restera de jours à vivre constitutionneilement, et moins elle aura de scrupules pohtiquemenl.

Je désire sincèrement me tromper ; mais je suis fermement convaincu que la question n'est déjà plus entre le suffrage restreint et le suffrage universel ; la question va être entre le suff'rage rétabli et le suffrage supprimé.

La majorité s'y prendra pour le droit de suffrage comme elle s'y est pris pour le droitde réunion, qu'elle a commencé par restreindre et qu'elle a fini par supprimer, en se servant d'un autre mot : suspendre.

Ou les élections auront lieu en 1852, parce que le suffrage universel aura été rétabli, ou, s'il n'a pas été rétabli,

elles seront nominalement suspendues, c'est-à-dire effectivement supprimées.

La logique des causes, qu'on appelle la force des choses, n'admet pas d'autre alternative.

Des membres de la majorité qui liront cet article le taxeront d'exagération ; ils refuseront très consciencieusement de croire qu'ils puissent jamais être amenés à voter ce que cependant ils voteront dans quelques semaines sans hésitation et sans scrupule.

Qui aurait dit, en mars 1848, à M. de Montalembert, l'apôtre de la liberté absolue, qu'il renierait, en 1849, la liberté, qu'il la maudirait, qu'il la supprimerait, aurait été traité par lui d'incroyable calomniateur.

Quand on mesure tout le chemin que l'aibitraire a parcouru depuis deux ans, et qu'on voit qu'il ne lui reste plus qu'un pas à franchir pour atteindre son but, il faut s'attendre à ce qu'il le franchira.

L'arbitraire, c'est le régime de l'exception converti en règle.

Régime exceptionnel et suffrage universel ne peuvent co-exister. Ou le suffrage universel détruira le régime exceptionnel, ou le régime exceptionnel détruira le suffrage universel.

C'est cette inévitable alternative entre le régime américain et le régime autrichien qu'il faut oser regarder en face.

Je l'ai osé.

Si le National l'eût osé pareillement, il n'eût pas l'ait tomber une si grave question aux misérables proportions d'une raillerie sur la « conversion démocratique du président. » Qu'importe que le président persévère pendant cinq mois encore dans l'entraînement de la réaction ; tant mieux pour nous, tant pis pour lui s'il y persévère. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Il s'agit de savoir s'il y aura des élections en 1802.

LA REVISIOiN DE LA CONSTITUTION. 711

5 novembre 1851.

Le journal de l'état de siège et de la transportation sans jugement, le National, devrait avoir plus de pudeur quand il s'adresse à la Presse, qui a combattu Télat de siège, en 1848, non moins ènergiquement qu'en 1849 et 1850; qui a flétri la transportation sans jugement alors qu'il pouvait passer pour périlleux de la flétrir, qui a réclamé l'amnistie aussi infructueusement ayant qu'après le 10 décembre 1848. Le journal de l'état de siège et de la transportation sans jugement, le journal qui, le 11 octobre 1848, érigeait en principe cette négation de tous les principes : « Quand la nécessité parle, les principes se taisent, » le National persiste à prétendre que la Presse, en admettant la révision de la Constitution comme conséquence de l'abrogation de la loi du 31 mai, propose à la démocratie « une transaction honteuse, un trafic fort peu digne. » Le National n'avait pas tant de scrupules, si je m'en souviens, lorsque, dans son numéro du 7 octobre 1848, après avoir posé en principe que le président de la République devait être élu par le suffrage universel, proposait de déroger à ce principe pour la première nomination, c'est-à-dire pour l'élection du général Cavaignac. Voici en quels termes, le 7 octobre 1848, il refoulait en arrière les principes et le droit pour mettre en avant les circonstances el le fait :

« L'Assemblée a enfin abordé la grande question de la présidence de la République. Cette question, dont la solution importe tant à l'avenir de la France républicaine, peut être traitée à un double point de vue, celui des principes et celui des circonstances. Nous séparerons donc, dans l'étude de cette question, deux éléments qu'on tend trop à confondre, et nous ne consulterons d'abord que les principes, sauf ensuite à aviser aux circonstances.

» Les esprits sont profondément divisés sur cette question vitale de l'élection présidentielle. Pourtant, nous croyons, avec un grand nombre de nos amis, que le président de la République doit être nommé par le suffrage imiversel. L'opinion que nous soutenons est tellement vraie, qu'on n'a songé à la moditier que sous la pression de circonstances essentiel-

lement transitoires. Ct- ne sont pas, en réulité, les tliéories qui ont changé. Sans ces circonstances, dont il faut tenir grand compte, un grand nombre de ceux qui doutent maintenant ou qui ont adopté une opinion nouvelle penseraient encore ce qu'ils pensaient d'abord.

» Le principe réservé, reste le fait. L'Assemblée a le droit, le devoir d'examiner si, dans les circonstances actuelles, le salut du pays, l'intérêt delà paix publique, l'existence même de la République, ne lui commandent pas d'adopter telle mesure transitoire qui pare aux périls possibles dont tous les esprits sont frappés. A cet égard, nous ne serons pas moins explicites que sur le premier point.

» Précisément parce que le principe de la souveraineté du peuple est mis hors de contestation, il nous paraît indispensable que l'Assemblée use de l'autorité que lui donne son mandat constitutionnel, pour régler, selon le bien de l'Etat, la première organisation du pouvoir exécutif.

» En résumé, voici sur quel terrain nous entendons nous placer ; et, en le choisissant après mûre réflexion, nous obéissons à la fois au sentiment du droit et à l'empire irrésistible du fait : inscrire dans la Constitution le principe de l'élection du président par le suffrage universel et direct, et, quant à présent, jinur la 2)remière nomination^ régler dans la mesure de l'utile, du nécessaire, l'application de ce principe. Nous l'espérons, cette opinion, qui concilie un double intérêt également respectable, ralliera la majorité de l'Assemblée. »

C'est le jouiiial qui a l'ail ainsi fléchir, du 24 février au 10 décembre 18i8, tous les principes, approuvé les écarts les plus monstrueux, mis la main, ainsi que je pourrais le prouver, dans l'urne électorale pour fausser le droit de suffrage, trouvé tout simple que le départ des malle-postes fût retardé, que l'argent du ministère de l'intérieur et du ministère des affaires étrangères servît à payer des libelles contre le compétiteur du général Cavaignac, c'est ce journal qui vient accuser la Presse de proposer à la minorité parlementaire « une transaction honteuse, un trafic peu digne ! »

En vérité, c'est à n'y pas croire !

0 Molière !

En quoi donc, s'il vous plaît, la révision légale de la Constitution est-elle une transaction, un trafic ?

Qu'est-ce que la Minorité donne à la Majorité?

Je vous le demande.

La Majorité rend à trois millions d'électeurs le di'oil de voler en toute liberté el sans péril.

La^linoiité rend à dix nnllions (rélectcurs le droit (Tclirp 900 représentants constituants qui pourront, s'ils le jugent utile, abolir la présidence de la République.

C'est-à-dire que Majorité et Minorité rendent l'une et l'autre ce que ni l'une ni l'autre n'ont le droit de garder.

La Majorité ne reçoit rien.

La Minorité ne reçoit rien.

Où donc y a-t-il là une transaction, un tralic?

Ayez donc la bonne loi d'avouer que, de même que le Journal des Débats, V Assemblée nationale, VOrdre, V Union, le Messager de VAssemblée, vous vous défiez du suffrage universel.

De quel droit?

A (luel titre ?

Entre \e National et la Presse, là est toute la différence :

Le National se défie du suffrage universel et de la démocratie, tandis que la Presse ne se défie ni de la démocratie ni du suffrage universel.

Apologistes de la nécessité et du fait, de l'état de siège et de la transportation sans jugement, vous qui trouvez plus facile de constater que de discuter, constatez cela.

Il est vrai que vous avez des raisons personnelles pour vous défier du suffrage universel.

5 novembre 1851.

A en croire le National et \e Siècle, il importait assez peu que le président de la République renvoyât MM. Baroche et Faucher et proposât l'abrogation de la loi du 31 mai, attendu que si le Président ne la proposait pas, la Majorité la proposerait. On a pu voir, par l'empressement avec lequel M. Berryerest monté à la tribune pour combattre l'urgence demandée, et par le vote significatif de la Majorité, qui du National ou de la Presse avait raison.

La Majorité a repoussé l'urgence, appuyée par la Minorité unanime. On peut, on doit s'attendre que la Majorité va tout

mettre en œuvre pour le rejet du projet de loi présenté par le gouvernement.

Vains efforts !

Non ; ces efforts ne seront pas inutiles ; ils achèveront d'éclairer le pays et d'user ces chevaux de halage appelés hommes d'État, qui s'épuisent à remonter au pas le courant du fleuve démocratique.

M. Berryer, en luttant contre le rétablissement du suffrage universel, a porté au comte de Chambord et à la monarchie dite traditionnelle un coup dont il leur sera plus difficile de se relever que du coup reçu de la main de Samson par le roi Louis XVI et par la royauté.

MM. Berryer, MoIé, Thiers et de Broglie auront beau manœuvrer dans les couloirs et dans les bureaux, le suffrage universel sera rétabli et M. le général Ghangarnier ne sera pas élu président de la République par l'Assemblée nationale, quoique tout ait été très laborieusement ourdi pour assurer le succès de cette combinaison fusionniste.

Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait.

Bien posé sur un coussinet, Prétendait arriver sans encombre à la ville.

Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couvée.

Quel esprit ne bat la campagne V Qui ne fait châteaux en Espagne?

Je m'écarte, je vais détrôner le Sophi.

On m'élit roi, mon peuple m'aime ;

Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant.

Le Message du 4 novembre 1851 a donné à la candidature du général Ghangarnier un coup non moins rude que celui qui renversa le pot au lait de Perrette.

LA REVISlOiN DE LA CONSTITUTION. 715

6 novembre 1851.

« RÉCONCILIATION, c'est RÉVOLUTION : » Ce fjue dit l'auteur (le l'idée générale de la révolution au dix-neuvième siècle, en s'adressant à la Bourgeoisie et au Prolétariat, je le dis en m'adressant à la Majorité et à la Minorité de l'Assemblée nationale. A la Majorité, je dis : Votez l'abrogation de la loi du 31 mai. A la Minorité, je dis : Votez la révision de la Constitution.

Ce v^ote mutuel dégage toute susceptibilité des deux parts, car lorsque chacun fait la moitié du chemin il n'y a pour personne de position fausse.

« Réconcihation, c'est révolution. »

Oui, sans doute, c'est révolution, mais révolution pacifique, sans choc, sans débordement, sans désastres; révolution à l'instar de celle qui s'opère le lendemain du jour où les travailleurs rassurés se réconcilient avec la machine nouvelle qui les avait d'autant plus inquiétés que le prodige accompli par elle devait être plus grand.

C'est la révolution que je rends à la liberté de son cours, en travaillant, comme je le fais, à la réconciliation dont j'ai entrepris la tâche, tâche ingrate et laborieuse !

Ce que je fais, c'est ce qu'avait essayé de faire, avant moi, réminent écrivain dont une phrase sert de thème à cette v^ariation.

J'ai là, près de ma plume et sous les yeux, une lettre datée du 22 janvier 18.51, écrite à un ancien constituant et signée: p.-j. proudhon.

Cette lettre, ainsi que l'atteste sa date, fut écrite quatre jours après le vote qui renversa le ministère Baroche.

Le but de cette lettre était de faciliter la formation de tout cabinet qui, relativement au cabinet renversé et flétri, pourrait être considéré comme un progrès. Ce but est

énoncé de la manière la plus expresse dans le post-scriptum que je transcris, et qui est conçu en ces termes :

« N. B. Cette lettre a été écrite en vue de faciliter l'avènement d'un ministère de transition républicaine et démocratique. Elle n'a de valeur que par là ; elle pourrait n'exprimer plus la pensée de l'auteur, si les circonstances devenaient autres, et si la situation tournait davantage à la révolution. »

Eh bien ! je le demande h l'auteur de la lettre, je le demande à M. Proudhoii lui-même, a-l-il changé d'avis et de sentiment ? Ce qu'il pensait le 22 janvier dernier, a-t-il cessé de le penser le 6 novembre courant? Pense-l-il maintenant qu'il soit plus sage de tendre le câble fjue de le détendre, de trancher le nœud que de le dénouer, de s'écarter que de se rapprocher, de se battre que de se compter? S'il le pense, qu'il l'avoue; s'il ne le pense pas, qu'il le déclare! Son opinion, clairement et rudement exprimée, peut dissiper beaucoup de nuages et fixer bien des incertitudes. A la révision delà Constitution précédée de l'abrogation de la loi du 31 mai, à cette révision qui, en même temps qu'elle aurait pour effet de prévenir la guerre civile, pourrait avoir pour conséquence l'abolition de la présidence, cette abréviation de la monarchie, quelle objection fondée, quelle objection sérieuse l'auteur de I'idée GÉNÉRALE DE LA RÉVOLUTION AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE pourrait-il opposeï"?

Le vide que fait l'absence de sa plume, le silence que lait l'étouffement de sa voix, doivent être, en ce moment suprême, plus qu'en aucun autre moment, un sujet de regret profond.

Du moins, si l'ancien rédacteur en chef de la ]'oic du Peuple eût été contraire à la révision de la Constitution, il eût donné, à l'appui de son opinion, d'autres raisons que des banalités ramassées au coin de toutes les bornes de la polémique ; de même, s'il eût été favorable à la révision de la Constitution, précédée du rétal)lissement du suffrage universel, tous les motifs de nature à la faire accueillir avec confiance par la démocratie, il les eût trouvés, et le courage de les dire hautement, au risque d'encourir, lui aussi, certaines défiances, ne lui eût pas manqué.

Ce que j'ai dit du suffrage universel, je le dis de la presse périodique.

J'ai dit qu'il suffisait qu'un seul Français fût banni de France pour que le suffrage universel fût comme un clavier auquel il manquerait une note ; je dis qu'il suffit ((u'un seul écrivain soit en prison pour qu'il manque une corde au clavecin de la publicité.

Presse périodique et suffrage universel, ces deux instruments de l'édification nouvelle ayant été faussés par la réaction, celle-ci est dans la situation du maçon qui, pour construire un mur, se serait servi d'un niveau qu'il aurait faussé ; à chaque pierre qu'il ajouterait, le mur inclinerait davantage à tomber.

Avant que le mur ne tombe et ne vous écrase. Majorité et Minorité de l'Assemblée nationale, hâtez-vous de le redresser !

Majorité, le moyen, c'est de voter l'abrogation de la loi du 31 mai; Minorité, le moyen, c'est de voter la révision de la Constitution.

Le vote par lequel la Majorité parlementaire repousserait la révision de la Constitution serait un vote de défiance contre la majorité démocratique.

Majorité parlementaire, si vous êtes sincère, si vous croyez ce que tous les jours vous affirmez , si vous avez la conviction que la France n'est pas républicaine, d'où vient donc que vous vous défiez du suffrage universel, et que sur dix millions de Français majeurs, non frappés d'aucune incapacité judiciaire, vous en écartez le tiers?

Minorité parlementaire, si vous êtes sincère, si vous croyez ce que tous les jours vous affirmez, si vous avez la conviction que l'Élu du 10 décembre a perdu, par les errements de sa politique, tout prestige, toute popularité, d'où vient donc que vous repoussez la révision de la Constitution, qui rendrait a la souveraineté nationale la plénitude de son exercice ?

De part et d'autre, point de défiance, point de restriction, pas plus lorsqu'il s'agit des éligibles que des électeurs.

Que tous puissent élire et que tous puissent être élus, si nucune condamnation judiciaire ne les a frappés d'incapacité.

Ni élections restreintes,

Ni éligibilités restreintes.

L'incapacité politique, appelez -la constitutionnelle ou autrement, je ne l'admets pas. C'est un chiflre retranché du nombre qui sert à compter; c'est une lettre retranchée de l'alphabet qui sert à lire.

Majorité et Minorité, vous n'êtes pas d'accord; Majorité royaliste, vous dites que la France est à vous ; Minorité républicaine, vous prétendez le contraire ; vous mettre d'accord est impossible. Qu'y a-t-il à faire ? 11 n'y a qu'à vous renvoyer l'une et l'autre à vous expliquer devant le souverain juge, qui, au lieu de tenir dans ses mains un glaive et une balance, lient dans ses mains un bulletin et une urne.

Majorité, si vous refusez de comparaître devant lui, par ce refus vous reconnaîtrez que la France n'est pas ce que vous prétendez qu'elle est ; vous prononcez vous-même votre arrêt.

Minorité, si h votre tour vous refusiez également de comparaître, par ce refus vous justifieriez le refus de la Majorité, vous outrageriez la souveraineté nationale que vous accusez d'ignorance politique pour vous disculper. Vaine excuse ! vous aussi, vous prononceriez votre condamnation.

Majorité, j'en conviens, vous aviez une bonne raison pour refuser l'abrogation de la loi du 31 mai ; c'est la peur que vous cause l'explosion du suffrage universel comprimé ; c'est la persuasion que vous cachez , mais dans laquelle vous êtes, que la France est démocratique du cœur au pied !

Mais vous. Minorité, quel motif avez-vous, quel motif pouvez-vous alléguer pour vous opposer à l'élection d'une Assemblée de révision composée de neuf cents membres, élus par dix millions d'électeurs ?

Le lendemain du jour où j'avais refusé de mettre la République au-dessus dusufï'rage universel, tous les journaux républicains, se liguant contre moi, ont déclaré ; les plus

violents, que j'avais eu tort; les plus modérés, que la question avait été mal posée, attendu, disaient-ils, que la République, c'est la souveraineté nationale exercée par le suffrage universel. C'est ce que le National déclare encore dogmatiquement.

Selon lui.

République, suffrage universel, sont deux mots qui ont le même sens : ils signifient souveraineté du peuple.

Eh bien! s'il en est ainsi, puisque le suffrage universel a été supprimé, la République, en fait^n donc cessé d'exister.

Rétablir le suffi-age universel supprimé, c'est donc rétablir la République détruite.

Périssent la République démocratique et le suffrage universel, plutôt que de voter la révision de la Constitution : est-ce là et est-il possible que ce soit là le dernier mot de la Minorité parlementaire ?

Je ne le crois pas, et ma raison se refusera à y croire jusqu'à ce que le fait ait été accompli, jusqu'à ce que la Minorité ait fourni par son langage et son attitude, à la Majorité, un prétexte pour rejeter l'abrogation de la loi du 31 mai.

C'est pourquoi je termine comme j'ai commencé, par ces mots : RÉCONCILIATION, c'est révolution.

Lxxxn.

À M. Emile de Girardin.

« Sainte-Pélagie, 6 novembre 1851.

» Monsieur, » Votre numéro contient, à mon adresse, une interpellation à laquelle je n'aurais pas la vanité de répondre, si, sous les marques de la plus flatteuse déférence, elle ne me semblait avoir pour but de mettre en opposition ma conduite passée avec mes paroles récentes, et en tout cas de m'associer à votre politique. Or, de ces deux choses, il en est une que je ne puis laisser passer sans protestation ; quant à la seconde, ma position, essentiellement suspecte, me dé-

fend d'accepter devant la démocratie, sur la question la plus scabreuse du moment, la responsabilité de quelque politique que ce soit.

» Certes, je serais fier que mes paroles pussent être de quelque utilité à mon parti; mais je suis prisonnier, prisonnier de guerre; et si, comme tel, j'ai appris à mes dépens que toute discussion sur les affaires d'Etat m'était intei'dite, je n'ignore pas davantage que j'ai perdu, par cette diminution de ma personnalité, capitis minoratione, le droit de conseiller la République. Défiez--vous des proscrits! dit Machiavel : ils ne sont ni bien placés pour voir, ni assez sains d'esprit pour concevoir. Aussi n'est-ce point comme avocat consultant que je me décide à vous répondre; ce serait plutôt comme inculpé.

» Vous me demandez si je ne suis pas, ainsi que je Tai maintes fois écrit, du parti des réconciliations? Je réponds, oui, sans hésiter. — Du parti des transactions? Oui, encore. — Du parti des transitions ? Oui , toujours. Je n'y mets qu'une condition : c'est que la réconciliation ait lieu dans les limites du droit.

» Le mouvement de l'humanité à travers les âges n'est autre chose qu'une série interminable de transitions, de transactions et de réconciliations, dont toute la science politique et sociale consiste à découvrir les lois. Les contrerévolutionnaires, autrement dits les utopistes, sont ceux qui prétendent, soit immobiliser la société dans une forme acquise, soit exclure de son sein leurs propres antagonistes, soit enfin la pousser à des systèmes sans lien connu avec la tradition.

» Tout état de la société présente donc nécessairement une réconciliation, ou transition à opéi-er, ce que j'appelle, moi, une révolution. Et le véritable homme tl'État est celui qui, en toute occurrence, sait déterminer la transition à faire, et qui l'exécute.

» Cela posé, vous me dites :Donc, vous approuvez la transaction que je propose entre le président de la République et la démocratie ; donc, pareillement, vous recon-

LA REVISIOxN DE LA CONSTITUTION. 721

naissez que vous aviez lorl, il y a un an, de coniballre la transaction que je proposais, puisque cette transaction était la même.

» Franchement, monsieur, je ne demande pas mieux, en m'expliquant avec vous, que de vous être favorable; et c'est parce que je le désire vivement que je vous demanderai d'abord la permission de distinguer entre les deux époques.

» En 1850, que nous disait-on, et quelle proposition nous était faite?

« Votez la révision de la Constitution, immédiate, exlrà- » légale; la révision, par un acte pur cl simple de la vo- » lonté du peuple. Moyennant quoi, on vous promet de ré- » tablir le suffrage universel. »

» C'est dans ces termes que la révision de la Constitution a été combattue, dans le Peuple, notamment par M. Marc Dufraisse, et enfin par moi-même. Nous soutenions que cette transaction n'en était pas une, puisqu'elle impliquait violation de la foi publique, devant laquelle le suffrage universel lui-même doit, ii peine de suicide, s'incliner, et dont la Constitution de 1848 était alors, est encore aujourd'hui l'acte solennel, l'instrument. Or, la foi publique, c'est la RÉPUBLIQUE. Devant cette fin de non-recevoir, la plus haute qui puisse être invoquée , nous avons repoussé la proposition de révision immédiate, fût-elle sanctionnée par le peuple, comme faite à mauvaise intention, périlleuse, immorale.

» Actuellement, la situation est retournée. On nous dit : Appuyez la révision, mais légale, mais suivant les formes prescrites, pure, enfin, de tout sacrilège; révision d'ailleurs très restreinte, à seule fin d'arriver à la réélection de M. Louis Bonaparte. Et par provision, comme gage d'union entre vous et le président la Répul)lique, recevez d'abord l'abrogation de la loi du 31 mai, le rétablissement du suffrage universel.

» Ainsi, tandis (jue la proposition de révision, en 1850, de même qu'en juillet 1851, était faite co»rrf îiows; —en

novembre 1851, elle serait faite pour nous. Au lieu de l'aire de cette révision, auparavant illégale, la condition illusoire du rétablissement du suffrage universel, on commence par ce rétablissement, après quoi la révision sera proposée par l'Elysée, dans la forme légale, en compte à demi avec la démocratie, à frais et profits communs. C'est comme si le président de la République nous disait, par la bouche de M. de Girardin : Je suis avec la Révolution, si la Révolution sait me faire une place honorable!

') Encore une fois, monsieur , les termes ne sont plus les mêmes ; tout est changé, dans le fait comme dans le droit. Et je comprends à merveille que, vous adressant à un homme qui professe hautement, avec la doctrine de réconciliation ou transition perpétuelle, le dédain des constitutions politiques , vous ayez compté cette fois sur une approbation de sa part, aussi complète que sincère.

» Je ne vous tiendrai pas, monsieur, plus longtemps en suspens. J'ai moi-même longtemps ruminé un pareil projet; et, s'il ne s'agissait que de l'idée en elle-même, je n'hésiterais nullement, dans l'infirmité de ma raison de captif, à donner mon adhésion à un plan où la démocratie gagne partout, d'abord le rétablissement du suffrage universel, puis, dans un avenir plus ou moins prochain, la réparation de tous ses griefs...

» Mais, monsieur, avec une idée, on n'a que la moitié d'une affaire : il reste la réalisation. Pouvons-nous espérer, dans l'hypothèse dont il s'agit, pouvons-nous croire qu'un tel projet se réahse, que les engagements pris de part et d'autre soient tenus ? Car si la transaction proposée était irréalisable, soit par quelque illégalité latente qui surgirait tout à coup, soit par l'effet de méfiances et antipathies réciproques, ou par toute autre cause ; comme il est évident que ce n'est pas M. Bonaparte qui consentirait à se sacrifier, dès aujourd'hui cette transaction , se résolvant en une pure mystification, devrait être abandonnée; la démocratie ferait mieux de s'abstenir.

» Or, en y regardant de près, je crains qu'il ne se ren-

contre dans la réalisation de votre plan des difficultés graves, si graves, qu'il en devienne tout à fait chimérique. Et c'est ici que. sans incriminer aucunement vos intentions, votre bonne foi , votre patriotisme, je me vois contraint, malgré mon bon vouloir, et sauf plus ample informé, de me tenir sur la réserve. Vous avez été accusé injustement sur votre tactique : soutirez que je vous dise que vous accusez injustement les autres sur leur hésitation.

» Avec qui nous propose-t-on de traiter?— Avec M. Bonaparte, président actuel de la République.

» Sur quelles bases s'opérerait la transaction? — D'une part, sur un revirement complet de la politique présidentielle; de l'autre, sur la réélection de M. Bonaparte.

» Il s'agit donc de savoir, 1° si M. Bonaparte a qualité suffisante pour traiter ; 2° si le revirement politique annoncé est sérieux ; 3° si la réélection du président peut être promise.

» Or, remarquez d'abord ceci. Dans une transaction qui se pose comme devant embrasser l'universalité des intérêts, qui a pour but de réconcilier la stabilité avec le progrès, l'ordre avec la révolution, notre partie adverse n'est point M. Bonaparte; c'est la majorité parlementaire, c'est le parti conservateur. Pourquoi ceite majorité ne comparaît-elle point? Pourquoi M. Bonaparte est-il seul en face de nous? Serait-ce qu'il se porte fort pour elle ? Mais cette majorité proteste de toutes ses forces contre le Message du 4 novembre, et. M. Bonaparte, en demandant l'abrogation de la loi du 31 mai et faisant un pas vers nous, prend vis-àvis du parti conservateur une attitude hostile. M. Bonaparte, par la partie du Message qui concerne le suffrage universel, s'est sép.iré delà majorité: il est révolutionnaire.

>j Supposons donc que cette majorité, en face de la Montagne et du président réunis, refuse la révision de la Constitution, qu'elle demandait hier; supposons, déplus, qu'elle rende un décret par lequel, se référant à l'article 45 du pacte, elle régularise par avance le scrutin de 1832, et déclare nuls tous les bulletins portant une désignation incons-

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lilulionnelle ; que fera le parti républicain ? Affirmera-t-il, en faveur de M. Bonaparte, la validité de ces votes? Ce serait, je vous le répète, violer la loi publique; c'est impossible. Les républicanis seront les premiers à se soumettre à la loi ; ils feront défaut à M. Bonaparte. Qui sait si, alors, au lieu d'une élection républicaine, nous n'aurons pas une élection monarchique, l'élection de M. Changarnier? Il y a, sans compter le reste, 50,000 prêtres qui soutiendront la candidature du général; et vous ne prétendez pas que la Presse, escortée de cinq ou six journaux républicains, suffise pour contrebalancer, en faveur d'un nom inconnu, cette effrayante propagande.

') Quant à moi, je vous l'assure, je n'aperçois, dans l'hypothèse donnée, qu'un moyen de sauvegarder la République, et de faire passer la candidature bonapartiste : ce serait qu'elle fût posée et soutenue par le parti républicain,

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