‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 2)Chapitre 36 sur 156 · L'IMPUISSANCE DE LA CALOMNIE · texte numérisé non relu

L'IMPUISSANCE DE LA CALOMNIE

première question : — A quoi sert donc la répression judiciaire en matière de presse ?

Puis il s'est posé cette deuxième question : — Depuis le temps que l'on m'atta([ue, en suis-je beaucoup affaibli ?

De celte seconde question il est passé à cette troisième, et s'est dit : — Si j'avais été moins passionnément et moins injustement attaqué, eussé-je compté autant de lecteurs? Deux collèges électoraux m'eussent-ils élu en 18421 ? Toutes les fois que l'attaque est sans mesure ou sans fondement, serait-il donc vrai que, par une loi de l'esprit humain, la défense se proportionne exactement à l'attaque? Serait-il donc vrai que l'effet de toute calomnie soit de provoquer l'indignation et de produire finalement un retentissement plus profitable que nuisible ? Serait-il donc vrai, enfin, que le droit de tout contredire étant inhérent au droit de tout dire, de même qu'il n'est pas de revers.de médaille qui n'ait sa face, le droit de tout dire soit sans danger et puisse être aussi illimité que le droit de tout penser?

C'est en expérimentant ainsi sur lui-même, à l'instar de ces médecins célèbres qui jjravèrcut, pour l'affirmer, alors qu'elle était encore l'objet d'un doute , la non contagion de la fièvre jaune, c'est en expérimentant ainsi sur lui-même les effets de la diffamation et de la calomnie que M. de Girardin a acquis la certitude de leur impuissance, et a fini par classer les crimes et délits de la parole et de la presse au nombre des crimes et des délits imaginaires, parmi lesquels brille maintenant au premier rang le crime de magie et de sortilège.

S'il était vrai que la difiamalionel la calomnie eussent la puissance que leur attribuent des esprits troublés par la peur, l'élu du 10 décembre n'eût pas réuni cinq millions et demi de suffrages ; sa candidature eût ex})iré sous les traits et les coups de libelles, de pamphlets et de caricatures sans nombre; le rédacteur en chef de la Presse n'eût pas été élu le 9 juin 1830 !

Ces deux élections sont doux preuves éclatantes qui défient les interprétations de nos contradicteurs et attestent

que le régime répressif on matière de presse a pour base une erreur.

Si les journaux el les discours (^xereaient rinfluencc que l'on prétend , comment expli([uerait-on la perpétuité des abus et la lenteur des progrès ? Comment expliquerait-on que l'on ail tant écrit et tant discouru pour en rester au même point et n'avoir fait avancer aucune idée? Ce n'est pas en lisant des traités sur la peinture (\\w l'on devient un grand peintre, c'est en peignant, c'est en exerçant la faculté dont on a été doué. C'est par elle-même que se développe la pensée de l'homme. On aura beau lire, si l'on ne pense pas, ce qu'on aura retenu demeurera stérile. Que d'hommes sont h l'état de livres amlmlants et rien de plus ! La lecture est un exercice qui développe mais qui ne donne pas la faculté de penser. 11 n'est au pouvoir d'aucun mode d'enseignement de déposer dans l'homme ou dans l'enfant un germe qui n'est pas en eux. Autrement , comment expliquer que deux enfants nés du même père et de la même mère, et ayant reçu la même éducation, aient souvent des vocations si diverses , des aptitudes si inégales, des conduites si opposées ?

- Partout où la liberté de la presse et la liberté de la tribune existent, les deux opinions conti'aires sont en présence. Si l'on prétend que tels articles ou tels discours peuvent être malfaisants, il faudra bien alors que Ton convienne que le mal est réparé par les discours et les articles contradictoires, à moins de flémontrer que deux poids égaux placés aux deux extrémités dun levier et l'éparlis également ne s'équilibrent pas.

C'est un fait que le nombre des joiu'naux qui soutiennent le ministère Baroche est aujourd'hui i)lus considérable que le nombre des journaux qui l'attaquent. D'où vient donc que plus on soutient ce gouvernement el moins il est fort, que plus on le célèbre et l'exalte et plus l'opinion i)ublique s'en défie et s'en éloigne ?

Ou la calomnie et la diffamation ne font de tort qu'à celui qui s'en rend coupable devant sa conscience et devant la

Page 1