AUX ÉLECTEURS DU BAS-RHIN
« Paris, 14 juin 1850.
<( Électeurs du Bas-Rhin,
« Désigné à votre choix, sans avoir brigué la candidature ni directement ni indirectement, le 31 mai, je vous écrivais : « Vous n'êtes liés par le vote du comité central démocrati- » que socialiste que si vous l'approuvez ; si vous ne l'ap- » prouvez pas, je vous dégage pleinement en ce qui mecon » cerne. Quiconque m'a choisi ou me choisira pour son » mandataire m'a trouvé ou me trouvera prêt à ni'exposer, » toujours ; à nVimposer^ jamais.
» Avant tout, ce qu'il faut, c'est que le vote du 9 juin soit » la réponse de la majorité électorale au vote du 31 mai de » la majorité parlementaire. »
» Ce qui importait, en effet, ce n'était pas que je fusse élu, c'était que M. Muller ne le fût pas, car sa nomination eût été la glorification du suffrage restreint et la condamnation du suffrage universel par lui-même. C'eût été, une fois de plus, la Vérité immolée à l'Intolérance par la Peur, et rétractée comme un ^rime pour échapper à la persécution.
» Si vous m'avez donné la préférence sur l'un de vos exreprésentants, sur l'honorable M. Liechtenberger, républicain d'origine plus ancienne que moi, je ne m'abuse pas, je le dois moins à des titres personnels qu'aux dangers réels d'une situation qui vous a fait penser que, par ce temps d'arbitraire effronté, il était prudent que l'écrivain qui combattait pour la liberté menacée fût couvert de l'inviolabilité
parlementaire ; aussi, je compta les voix qui sont restées fidèles à M. Liechtenberger comme si elles m'avaient été données à moi-même, car plus que jamais il importe à toutes les fractions de l'opinion démocratique de s'unir étroitement et de former un faisceau indivisible (1).
» C'est à cette condition-là seulement que le suffrage universel sera certain de reconquérir ses frontières du Rhin, qu'une sainte-alliance parlementaire lui a enlevées par la loi du 31 mai, sans exposer au hasard d'une bataille inégale la Liberté mutilée.
» Si une division a existé avant le vote du 9 juin, c'est un motif de plus pour qu'elle s'efface et s'oublie après le dépouillement du scrutin. J'ai pu regretter cette division, mais moins que personne j'aurais eu le droit de m'en plaindre ; car je n'appartiens à l'opinion républicaine que depuis que la République est devenue la forme du gouvernement de la France.
» Jusqu'au 24 février 1848, jusqu'à la dernière heure, jusqu'à la dernière minute, jusqu'à la dernière seconde, où, stupéfait, j'appris le brusque départ de la dynastie de 1830, je le déclare, je n'ai rien épargné et j'ai tout risqué pour maintenir la Monarchie constitutionnelle.
» Immédiatement rallié, sans hésitation comme sans arrière-pensée, au gouvernement républicain, il ne m'est arrivé de mettre en doute son avenir que lorsquej'aivu,avec douleur, la Liberté destituée et remplacée par l'Arbitraire. Mais si les républicains de la veille avaient, en plus d'une conjoncture, ébranlé ma foi nouvelle; les républicains du lendemain Font pleinement ralfei-mie. Je les en remercie.
» Après le 24 février, d'irréparables fautes ont été commises, d'ineffaçables précédents ont été créés : — état de siège proclamé sans nécessité, transportation prononcée
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sans jugement, suspension de lu liberté delà presse décrétée sans motif, restriction du droit de réunion votée, sans mémoire, six mois après une révolution faite au nom du droit de réunion violé... C'étaient là d'incontestables excès de pouvoir ; mais la preuve que c'est à l'aberration des hommes et non au mode de gouvernement que doivent être imputés de tels écarts, c'est que les ministres qui se sont succédé au pouvoir depuis le 20 décembre 1848, poussés en arrière par une majorité ouvertement monarchique, loin de s'arrêter dans la voie do l'arbitraire, s'y sont précipités plus profondément encore. Il n'est pas une liberté qu'ils n'aient tenté de violer; il n'est pas une garantie qu'ils n'aient tenté de détruire, sans qu'ils pussent môme invoquer, comme circonstance atténuante, le manque d'une force organisée suffisante, puisque Paris est occupé par une armée de cent mille hommes, placée sous un commandement suprême.
» Un moment, la France, troublée par l'effroi du naufrage, a pu croire que la République était l'écueil ; la France, éclairée, ne le croit plus, et croit, au contraire, que le seul port qui lui reste ouvert, c'est la République. La France a raison.
» La restauration de la royauté ne. serait possible qu'à la suite d'une nouvelle invasion étrangère. Si les mêmes mains qui l'ont rétablie en 1814 et 1813 la rétablissaient encore, les mêmes mains qui l'ont renversée en 1830 et 1848 ne seraient pas moins actives et la renverseraient de nouveau. Ce serait la guerre souterraine, et conséquemment la suppression de toute liberté publique. Il faut que les royalistes en prennent leur parti : c'en est fait désormais, en France, de la royauté, car elle ne pourrait y reprendre son cours, quatre fois interrompu, qu'en remontant, pour le moins, dans le passé, jusqu'à 1730. Tout un siècle tombé en poussière ne se ressuscite pas ! Si Charles II, ramené parMonck, en 1639, a pu relever le trône à la place du billot sur le(|uel était tombée la tête de Charles I®"", en 1649, c'est qu'il n'était tombé, en Angleterre, que la tête d'un roi. Les institutions étaient restées debnut. L'aristocratie britannique, lin-
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égalité (les partages, le régime des substitutions, avaient survécu au protectorat d'Olivier et de Richard Cromvvell.
» En France, où le droit d'aînesse a été aboli, où l'égalité des partages est entrée dans les mœurs, quiconque est sensé et prévoyant n'a plus qu'une chose à faire, c'est de concourir sincèrement, efficacement, à la consolidation de la République telle qu'elle doit, telle qu'elle peut exister.
» Sans doute, la République, avant d'y pousser de profondes racines et d'y porter des fruits abondants, aura plus d'une difficulté sérieuse h vaincre ; mais les difficultés qu'elle aura à surmonter seront incomparablement moins graves que les obstacles que la royauté aurait à aplanir.
» Il est des réformes impérieusement nécessaires, mais douloureuses à subir ; une seule espèce de gouvernement est assez puissante pour les opérer : c'est la République.
« Électeurs du Bas-Rhin, on ne dira pas que le langage que je vous ai parlé est celui de la passion et de la flatterie. Ce n'est pas par engoûmenl que je suis républicain, c'est par raison ; mais, si je suis un républicain tardif, je suis un républicain convaincu. Avant d'être républicain, j'étais socialiste, c'est-à-dii'e qu'avant de vouloir le suffrage universel, je voulais le bien-être universel et l'instruction gratuite. Ce qui aurait dû suivre a précédé ; mais, au-dessus de la Providence, je ne mets pas opiniâtrement la Logique, il y a donc deux choses que je ne sépare plus dans ma pensée et (jue je veux au même degré :
» Le suffrage universel ;
» Le bien-être universel.
» L'un a prouvé, par l'expérience, qu'il pouvait exister: l'autre ne me paraît pas moins possible à réaliser.
» Par le bien-être universel, l'individu s'élève et la société s'affermit.
» Par le suffrage universel, le pi'ogrès s'accomplit et la liberté se règle.
» La liberté qui se règle et qu'on ne règle plus, c'est la politique qui s'éteint. La politi(iue oiseuse, par laquelle les
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esprits s'atrophient, est une tumeur sociale; cette tumeur indique avec certitude que l'activité humaine est obstruée dans son cours.
>) Que rien désormais ne fasse plus obstacle à l'entier développement de l'activitéliumaine, et aucun excès ne pourra plus être imputé à l'exercice de la liberté alisolue !
» Connue tous les gouvernements se croient infaillibles, ce n'est jamais à leur ignorance qu'ils s'en prennent des maux qu'elle cause; c'est toujours la liberté du peuplequ'ils en rendent responsable. Alors même qu'elle n'existe pas ou qu'elle n'existe plus, c'est encore elle qu'on accuse. Toujours c'est elle qui paye pour l'autorité qui se trompe.
^) Il est temps ([ue cessent cette méprise dérison^e et cette tutelle funeste.
» Les peuples en savent assez pour se passer désormais de tutelle : ils sont assez grands pour marcher tout seuls sans lisières, sans bourrelets et sans verges.
» C'est ma conviction profonde ; c'est celle que je m'efforcerai de faire prévaloir.
» Plus je crois à la puissance infinie de la liberté, attestée par tant de progrès, et moins je crois à l'infaillibilité des gouvernements condamnée par tant d'épreuves. J'ai la même défiance à l'égard de tout système qui a la prétention fébrile et délirante d'être le dernier motde l'esprit humain, et qui ne proclamela liberté et le progrès que pour aboutir à l'intolérance et à l'immobilité.
» Comment la science et l'industrie sont-elles parvenues à résoudre des problèmes réputés insolubles, à atteindre des résultats qualifiés de chimériques ? — Par la liberté. En vérifiant tout, en ne proscrivant rien.
» Ne rien proscrire et tout vérifier, voilà comment je comprends la tâche de tout gouvernement qui ne voudra pas retirer le feu allumé sous la chaudière des locomotives pour le replacer sous les bûchers de l'Inquisition !
)> Sur des questions secondaires d'application, sur des questions de voies et moyens, j'ai changé souvent d'avis, vraisemblablement j'en changerai souvent encore, car, tant
que je ne crois pas avoir trouvé, je cherche, je cherche, je cherche toujours. C'est ainsi que procèdent \n science qui observe et l'industrie qui avance. Elles ne sont progressives précisément que parce qu'elles ne se croient pas infaillibles ; mais il est un point sur lequel vous ne me verrez pas varier : c'est sur la Liberté.
» Je la veux absolue.
» Je la veux inviolable.
» C'est là ma foi politique, laborieusement acquise.
» Avant de me nommer, vous la connaissiez; mais la professer après l'épreuve du sciutin, c'est la rendre plus solennelle encore.
» Électeurs du Bas-Rhin, dès que je pourrai (juitUTle banc sur lequel je vous devrai d'aller m'asseoir, je me rendrai parmi vous, non pour vous remercier, mais pour m'inspirer au contact de voire ardent patriotisme, qui serait le premier à défendre l'indépendance nationale, si jamais elle était menacée, comme il a été le premier à défendre le suffrage universel, renié, — ce qu'on ne croira pas, — renié par ses mandataires, renié par l'Élu de cinq millions et demi de votants ! »
« fiMILK DE r.IRARDIN. »
A M. Ncfftzer. gérant et sécréta i>-cfh' la rédaction f/e/a Presse.
« 18 juin 1850.
» Mon cher NefFlzer,
» L'Assemblée législative a validé aujourdhui mes pouvoirs de représentant du peuple.
» L'article 9 de la loi du 27 juillet 18i9 est conçu en ces termes :
« Aucun journal ou écrit périodique ne pourra être signé par un représentant du peuple en qualité de gérant responsable. »
» Pour me conformera la lettre de la loi, il me suflirait de m'abstenir de signer la Presse en (puilité de gérant, et
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de vous laisser cette responsabilité que vous avez acceptée depuis longtemps.
» Je crois devoir faire plus.
» Pour conserver à la Presse la plénitude de son indépendance et de sa liberté, je crois devoir renoncer au titre et aux fonctions de rédacteur en chef, qu'il me serait difficile de concilier avec le titre et les fonctions de représentant du peuple.
» Tous les rédacteurs de Presse sont étroitement unis dans une même pensée ; si mon absence y laisse un vide, ce vide sera facile à combler ; et d'ailleurs je ne renonce pas à vous envoyer fréquemment des articles sur les sujets qui seront l'objet de mes recherches et de mes études ; mais les articles que je vous enverrai et que vous insérerez sous votre responsabilité, je les signerai toujours.
» Je demeurerai l'un des collaborateurs de la Presse^ mais je n'en serai plus le rédacteur en chef; c'est vous qui sous le nom de secrétaire de la rédaction continuerez d'être le lien du faisceau.
» Ce qui est le caractère de toute bonne et ferme organisation, c'est de rendre inutile celui qui l'a créée.
» C'est une preuve que l'organisation de la Presse avait à donner, et qu'elle donnera pleinement, grâces aux précieux et dévoués concours qui m'ont rendu la tâche si facile et la responsabilité si légère, et au premier rang de ces concours, je place M. Pérodeaud qui appartient à la rédaction de la Presse depuis douze ans, et M. de La Guéronnière, qui a quitté la rédaction en chef du journal le Bien public^ pour occuper dans la Presse la seconde place, dont il a su se faire rapidement la première. » Amitié.
» ÉMU.E DE GIRARDIN
i;iMPUISSANC,E DE LA CALOMNIE.
19 juin 1850.
11 manquait aux doctrines que nous soutenons, et qui consistent à prétendre que tous les prétendus crimes et délits de la parole et de la presse sont des crimes et des délits imaginaires, il manquait une dernière preuve : Téleclion du 9 juin 18.50 vient de la fournir.
Depuis le jour où il a réduit de 80 à ^0 francs le prix d'abonnement des journaux, quel homme a jamais été attaqué, diflamé, calomnié avec plus d'acharnement que le fondateur de la Presse'} On a prétendu, affirmé, démontré que la Presse . reposant sur des hases économiques fausses, ne pourrait pas vivre et marcher. Elle a marché et vécu. Voilà quinze années (prelle existe cl qu'elle prospère! On ne s'est pas alta(]ué seulement au journal, on s'est attaquée son rédacteur. On a tourné contre lui toutes les apparences, on a profité de tous les prétextes. D'abord inexpérimenté, il a cru qu'au lieu de laisser dire il devait répondre; ({u'au lieu d'en appelei' de la calomnie qui passe, à la vérité qui reste, il devait s'abriter derrière la justice; il s'est adressé aux tribunaux et a fait condamner successivement tous ses calonmiateurs. Le lendemain, la diffamation sévèrement punie, n'en était que plus irritée et |)Ius obstinée. Loin de s'amortir, elle redoublait.
C'est alors que M. de Girardin s'est posf ii hii-mètne celle