‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 2)Chapitre 64 sur 156 · juillet · texte numérisé non relu

juillet

Le 15 juillet 1850 le Poucoir, journal du Dix-Décembre, fait paraître un article véhément contre l'Assemblée nationale. Cet article est apporté à la tribune par M. Baze qui demande que le gérant du journal soit traduit à la barre de PAssemblée. Cette demande est appuyée parM.Rouher, ministre de la justice; elle est combattue en ces termes par M. Emile de Girardm, représentant du Bas-Rhin :

« M. EMILE 1>E GiRARDiN : J\Ies.sieurs, membre de l'opposition , je viens combattre de i:i manière la plu.s énergique la proposition qui vous a été faite par l'iionorable M. Baze, et qui a été appuyée par M. le garde des sceaux ; je viens combattre cette proposition, en invoquant un souvenir qui, je l'espère, ne restera pas sans effet sur cette assemblée. C'est un souvenir qui se rattache étroitement à la question que vous discutez, à la question du timbre. (Mouvement d'attention.)

» Savez-vous, messieurs, à quelle époque le timbre a été établi en France? Il a été établi le 24 fructidor an VI, c'est-à-dire cinq jours après que quarante-deux journalistes avaient été transportés.

» J'invoque ce souvenir. . . (Mouvements divers.)

» J'invoque ce souvenir pour montrer à l'Assemblée les dangers de la voie dans laquelle on voudrait l'engager, et pour demander à l'opposition de donner un grand exemple dans cette circonstance, celui de voter contre la proposition qui lui est faite, de voter unanimement, au nom delà liberté la plus précieuse... (Mouvements divers. — Interruptions.)

» M. CIIARRAS ET QUELQUES MEMBRES DE LA GACCHE : L'oppOsition

y est décidée.

LES COiNDAMNATIONS INUTILES. 253

a M. EMILE DE GiRARDiN : De votei' unaiiiinemeut, au nom de lu liberté la plus précieuse, delà liberté de la presse, à laquelle, messieurs, vous devez peut-être de siéger dans cette enceinte ; car, sans la liberté de la presse, le 25 février. . . (Rumeurs à droite.)

» M. LABORDÈRE : Vous Confondez la licence avec la liberté !

» M. EMILE DE GiRARDiN ; Je ne confonds pas la licence avec la liberté ; car, dans ma pensée, je n'admets pas, au point de vue pénal, de distinction.

» M. QCEKTINBAUCHARD : Vous coufondez le crime avec le droit!

» M. EMILE DE GIRARDIN : Je conjure l'Assemblée de repousser la proposition qui lui est faite; car le jour où... (Interruptions diverses et agitation.)

» Je demande, au nom de la liberté de la presse, la liberté de la tribune. (Bruit confus.)

» La question est assez grave pour qu'on veuille bien m'accorder cinq minutes d'attention.

)' (Le bruit et l'agitation qui régnent dans l'Assemblée empêchent l'orateur de continuer pendant quelques instants.)

» M. EMILE DE GIRARDIN : Permettcz-moi, messieurs, de faire remarquer que, dans une question qui touche si intimement à la dignité de cette Assemblée, le silence est un devoir. (L'agitation continue.)

» M. LE PRÉSIDENT : Mettez donc fin aux colloques qui s'établissent sur tous les bancs, et veuillez écouter l'orateur.

« M. EMILE DE GIRARDIN : Messicurs, il s'agit d'un vote extrêmement grave pour l'un et pour l'autre côté de cette Assemblée; car, évidemment, si l'opposition autorisait les poursuites qui lui sont demandées à raison de l'article qui vient d'être lu, ce serait la condamnation, par ellemême, de toutes les doctrines qu'elle soutient. (Exclamations et rires il droite.)

» C'est mon opinion que j'exprime ; j'espère donc, qu'en cette circonstance Solennelle, l'opposition tout entière restera fidèle à ses principes.

)) M. DUCHÉ ET QUELQUES MEMBRES A l'EXTRÊME GAUCHE : Parlez

pour vous. (Applaudissements ironiques à droite.)

« M. EMILE DE GIRARDIN : Je parle pour moi et pour l'opposition, et j'ajoute que ceux des membres de l'opposition qui me disent : « Parlez » pour vous !>' ne sont pas dignes de siéger sur ces bancs. (L'orateur montre la gauche.)

» (Plusieurs membres, à l'extrême gauche, se lèvent et font entendre de vives réclamations.)

1) M. DUCHÉ : Où avez vous donc pris le droit de nous insulter V

» M. EMILE DE GIRARDIN : Je vais expliquer ma pensée.

» M. LE PRÉSIDENT : Je rappelle à l'orateur que l'on doit s'adresser à l'Assemblée, et non pas à telle ou telle partie de l'Assemblée ; or, comme il a adressé à une partie de l'Assemblée des paroles qui ont paru blés-

sautes à quL'lqucs membres cle ce côti* (la gauclie], je l'invite à le* expliquer.

» M. EMILE DE GiRARDiN ! Je ilemaiifïe à m'expliquer, et ma l'éponse sera simple. Je n'aurais pas été amené à faire la réponse qui a excité des murmures si la liberté de la tribune avait été respectée en ma personne et si on m'avait laissé continuer ma phrase jusqu'à la fin. Donc, j'ai eu le droit de dire ce que j'ai dit tout à l'heure, et je vais l'expliquer.

» J"ai dit que l'opposition devait, en toute circonstance, et surtout dans une circonstance aussi solennelle et aussi grave que celle-ci, qui peut avoir prochainement dans l'avenir des conséquences funestes, j'ai dit qu'elle devait donner un grand exemple : le respect et la fidélité à se^^ principes.

» UN MEMBRE A GAUCHE : Qui VOUS a dit qu'elle ne le ferait pasV

» M. EMILE 11E GIRARDIN : On m'a dit : « Parlez pour vous ! » Je sais que tout orateur qui parle à la tribune parle pour lui. Mais en parlant pour moi, est-ce que je n'ai pas le droit de préjuger le vote qui pourrait être rendu dans cette circonstance? Est-ce que je n'ai pas le droit de faire un appel aux sentiments des membres qui siègent sur ces bancs et qui doivent y défendre, en toute circonstance, la liberté menacée? Est-ce que j'ai abusé de mon droit? Je ne le crois pas. (Non! parlez!)

» En toute circonstance, je serai l'homme de la liberté, jamais l'homme d'un parti ; quand la liberté sera menacée par un parti, je serai toujours du parti qui la défendra. Je suis comme le passager à bord d'un navire : quand le navire penche h gauche, je me jette à droite ; quand il penche à droite, je me jette à gauche. (Mouvements divers et chuchottements.)

» QUELQUES VOIX A DROITE : A^ous avcz raison en cela !

» M. EMILE DE GIRARDIN : Je suis certain quc j'ai l'assentiment, dans cette enceinte, de tous les hommes de cœur. Un certain nombre de membres de cette Assemblée peuvent demander ou appuyer des mesures qui ont pour effet de restreindre la liberté, mais je suppose que c'est pour la sauver. Nous pouvons différer d'avis entre nous ; mais, quand je répète que je serai toujours l'homme de la liberté, et jamais l'homme d'un parti (Bruit.), je suis sûr d'avoir un assentiment égal et de l'un et de l'autre coté de cette Assemblée.

» Maintenant, j'arrive à la question (ce n'est pas moi qui m'en suis écarté), j'arrive à la question, et je dis que vous vous placez sur la pente la plus dangereuse, en traduisant à cette barre un écrivain que vous accusez d'avoir manqué au respect qu'il devait à cette Assemblée.

» Remarquez, messieurs, qu'alors, tous les jours, se posera devant vous la question délimite, la question de savoir jusqu'à quel point le droit de critique pourra aller, là où il devra s'arrêter; et aujourd'hui, telle majorité traduira tel écrivain, demain telle autre majorité traduira tel autre écrivain de l'opinion opposée.

» Croyez-vous, messieurs, que la dignité de cette Assemblée gagnera beaucoup à transformer sa barre en banc de cour d'assises ? (Non ! non !}

LES CONDAMNATIONS INUTILES. S-'w

Evitez donc de créer un précédent aussi dangereux, i|ui a pu exister sous un autre régime, mais dont il n'y a pas d'exemple depuis le 24 février. (Aux voix ! aux voix !)

» M. DOFONT (de Bussac) : Je demande la parole.

» M. EMILE DE GIRAKDIN : J'insiste douc pour que vous ne cédiez pas à l'entraînement d'un premier mouvement. (Bruits divers.) Je n'ai plus qu'un mot à dire. J'insiste, dis-jc, pour que vous ne cédiez pas à un moment d'entraînement. L'Assemblée, messieurs, n'a pas à craindre qu'il soit jamais porté atteinte au respect qui lui est dû, si ses votes répondent toujours au sentiment du pays, si elle ne vote jamais que de bonnes lois, et surtout si elle sait se maintenir dans le respect scrupuleux de la Constitution. (Approbation à l'extrême gauche.) »

La proposition de M. Baze, (juosUhu' de rAssemhleo nationale, est adoptée. Le gérant du journal le Pouvoii^ défendu par M. Chaix-d"Est-Ange, est, aux termes de l'article V^ de loi du 17 mai 1819, condamné à cinq mille francs d'amende, maximum de la peine pécuniaire. Le 9 avril 1833, M. Lionne, gérant du journal la Tribune, ayant pour défenseur M. Marrast, avait été condamné à 10,000 francs d'amende el trois ans de ])rison par la Chambre des députés. Qu'est-ce que la Chambre des députés y a gagné ? Ce n'est pas par les condamnations qu'ils prononcent ([ue les pouvoirs politiques se sauvent, c'est par les actes (|ui les élèvent au-dessus des attaques.

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