‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 2)Chapitre 78 sur 156 · VU · texte numérisé non relu

VU

18 mai 1851.

L'article de la Presse a révélé d'abord que le général Changarnier s'était mis à la disposition du gouvernement provisoire pour envahir l'Angleterre et pour y proclamer la République ; ensuite, qu'il avait été, au mois de juin 1848, le complice ou la dupe d'une intrigue ayant bour but de remplacer la commission executive par un triumvirat composé principalement de MM. Cavaignac et Marrast, cet article, resté sans rc[ilii]ue. n'a pas produit moins de sensation à Londres qu'à Paris. Tous les journaux anglais l'ont reproduit, et tous, sans exception, ont déclaré qu'il n'était pas possible que les personnes ainsi mises en cause pussent laisser de telles accusations sans réponse.

Voici d'abord l'article que publiait le jour même le Galif/nanrs-Messenger. et que lui a emprunté le Morning-Post. l'un des organes les plus accrédités du gouvernement :

« La Presse publie un long et exti'aordinaire article de M. de Girardiu. Directement ou indirectement, cet article provoquera, sans aucun doute, une réponse de la part des personnes sur lesquelles il fait peser de si graves accusations. L'accusation contre le général Changarnier est surtout de nature à rendre une explication quelconque indispensable; car ce qui, dans cet article, lui est personnel, renferme quelque chose de plus qu'une imputation contre sa probité. En France, (.lii les tergiversations politique» sont devenues si fréquentes, l'accusation d'avoir ti'empé dans une intrigue pour amener le succi's de telle ou telle ambition n'a pas toujours de grands inconvénients ; mais, quand le ridicule s'en mêle, la chose est plus grave, car le ridicule tue.

» Or, peut-on imaginer rien de plu? ridicule que la proposition du général Changarnier s'offrant, avec 12,000 hommes, à envahir l'Angleterre et à la convertir en l'épubliqueV II n'est pas possible, par conséquent, que le général consente, en gardant le silence, à devenir un objet de risée pour tous les partis V »

On lit dans le Moniùifj-Chronicle :

f< ^I. Emile de Girardiu aime à i'aire la guerre eu grand. (Jii n'a pas

oublié son hcureuic campagne contre le général Cavaignac. A cette époque, il a consacré les colonnes de la Presse à prouver que le général Cavaignac, ministre de la guerre, d'accord avec M. A. Marrast et autre? membres du parti du National, avait organisé un complot ayant pour but de renverser la commission executive et de s'emparer du pouvoir suprême. Il dirigea contre le général Cavaignac une accusation plus grave encore, celle d'avoir encouragé la grande insurrection de juin 1848 -, d'avoir laissé les insurgés s'emparer de la moitié de Paris, pour ajouter à son importance personnelle; de n'avoir, enfin, pris aucune mesure pour étouffer l'insurrection qu'après qu'il eût atteint son but en poussant l'Assemblée constituante à déclarer Paris en état de siège, et à le placer luimême comme dictateur et autocrate à la tête de l'armée et du gouvernement. M. de Girardin tira ses principales preuves à l'appui de son accusation des dépositions faites parles membres de la commission executive et autres personnes ayant alors une situation importante, devant4a commission d'enquête nommée par l'Assemblée constituante. On a beaucoup discuté, à cette époque et depuis lors, sur la valeur de ces accusations; mais, ce qui est incontestable, c'est qu'elles étaient fortes, présentées avec une grande habileté, et la meilleure preuve en est dans l'effet qu'elles eurent sur l'opinion publique. L'élection du président de la Républii^ue vint quelque temps après. Le général Cavaignac, quoique placé à la tête du gouvernement, ne fut pas élu, et il est univer-ellement admis que son échec doit être attribué aux démonstrations faites par M. Emile de Girardin. Il parait que M. de Gii'ardin est maintenant en train d'immoler nu autre personnage encore plus célèbre. Dans la Presse d'aujourd'hui, il fait une charge formidable [iremendous] sur le général Chaugarnier, et l'attaque est d'une nature si grave, surtout à cause du lieu d'où elle part, qu'il est difficile d'imaginer comment le général Changarnier pourrait éviter de s'expliquer et d'essayer au moins de réfuter les accusations dirigées contre lui. »

Le Times, après ti\tur rci)rii(liiil rai-liclo do la Presse. ajoute :

« Nous verrons si le général Changarnier gardera le silence, ccmme il l'a fait après le démenti si net que lui a infligé M. de Persigny. On attend avec impatience les observations du journal i\\n passe pour être l'organe du général. »

On lit dans le Doily-A'eii^s :

« L'événement du jour est la révélation extraordinaire faite par 51. de Girardin dans la Presse, qui est aujourd'hui plus surprenante encore que d'habitude, pour le fond et pour la forme. La découverte foudroyante de M. de Girardin frappe les deux généraux Cavaignac et Changarnier. Il en résulte que ce dernier, qui passait pour un des hommes les plus i"ai- *onnnbh's de France, fait, l'n 1H48, la proposition la plus insensée qui

ait jamais été faite par le plus extravagant des uvenluriers [wildest adrertturer], celle, ni plus ni moins, d'envahir l'Angleterre et d'y proclamer la République. Il est inutile de dire que tout Paris attend la réponse que fera le général Changarnier. »

Le Dailij-New S du 9. après nvoii- reproduit hi lettre do M. Lacroix, ajoute :

« M. de Girardin pense, et il a raison, que la lettre de M. Lacroix n'infirme son article en aucun de ses points essentiels ; que le capitaine du Sphiju.T, i\I. Bonnefoi, ne peut pas avoir compromis son nom et son caractère au point d'avoir affirmé qu'il avait vu une affiche qui n'aurait pas existé ; et que le départ du général Changarnier, quittant Alger 1© 22 juin pour venir prendre à Paris, le 29, le commandement de la garde nationale, quand la terrible insurrection a eu lieu dans l'intervalle ; que ce départ, rapproché de la dépêche télégraphique, a terriblement l'air d'être le résultat d'un complot. On partage généralement à cet égard l'opinion de M. de GirarJin. "

Le Times vésnmc la lettre de M. Lacroix, et ajoute :

« On peut penser ce qn'on voudra de ces explications, mais le public n'en est pas moins impatient de savoir s'il est vrai, oui ou non, que le général Changarnier ait proposé à M. Ledru-Eollin de conquérir et de républicaniser l'Angletene avec une armée de 12,000 hommes. »

On lit dans le Times :

(( La République est le seul journal qui ait parlé des accusations dirigées par M. de Girardin, dans la Presse^ contre les généraux Changarnier et Cavaignac. Ces accusations ont grandement excité l'attention publique ; et le silence des journaux, si étrange dans les circonstances actuelles, porte à croire que les partis respectivement représentés par ces journaux sont intéressés à étouffer cette affaire, pour ne j as compromettre les personnes dont il s'agit. Il en coûte à la presse monarchique d'infliger un blâme, et les journaux qui représentent les intérêts du général Cavaignac éprouvent le même embarras à exprimer une opinion. »

Le Peuple, de Marseille, après avoir reproduit la lettre de M.Lacroix, ancien directeur des aflaires civiles à Alger, nommé imméfliatement après le 24 février, par rinfluence du National, la fait suivre des lignes qu'on va lire :

« Nous devons ajouter à ce récit deux faits certains : d'abord, c'est que pareille dépêche n'a jamais été affichée à Marseille, et qu'aucune des nomhreuses personnes dont nous avons consulté les souvenirs ne se rappelle qu'un bruit du genre de celui que M. F. Lacroix a traduit en dépêche télégraphique ait jamais couru sur notre place ? — Ce qui n'est pas moins certain, c'est que M. le cajûtaine Bonnefoi est un homme très

sérieux, très honorable, et incapable d'une légèreté semblable à celle qu on paraît lui reprocher. M. Bonnefoi n'est pas à Marseille aujourd'hui, mais il y sera bientôt et ne laissera certainement pas passer lo i-écit de M. F. Lacroix sans explications. »

Le même journal publie ces nouvelles expliciilions :

SUITK AUX EXPLICATIONS DE M. F. LACROIX SFR LA UÉl'ÉCHE TELE- GRAPHIQUE INSÉRÉE AU Moniteur algérien le 18 juin 1848.

« Nous avions eu raison de ne pas douter un seul instant que M. le commandant Bonnefoi, aussitôt arrivé à Marseille, s'empressât de donner des explications sur le rôle que M. F. Lacroix a prétendu lui faire jouer dans la création de la dépêclie télégraphique exhumée par M. de Girardin.

» Toute la lettre, toute l'excuse de IVL F. Lacroix, alors directeur des affaires civiles eu Algérie, se réduit à ceci :

'I M. le capitaine Bonnefoi, commandant le Spkynx, communiqua à 1) M. le gouverneur-général, à l'amiral et à d'autres autorités supé- » rieures, la nouvelle du remplacement de la commission executive; il » affirmait en avoir lu Tawis, sous forme d'affiche, portant une dépêche télv- » graphique, quelques instants avant son départ. ''

» M. le capitaine Bonnefoi semblerait donc, si l'on eu croyail M. F. Lacroix, s'être empressé d'aller, aussitôt entré dans le port, communiquer à toutes les autorités qu'il avait lu à Marseille une affiche qui n'a jamais existé ? Le fait est complètement faux ; sans savoir comment ce bruit était monté à son bord, au moment du départ, le capitaine Bonnefoi l'avait cependant entendu circuler, et ce fut bien vite la nouvelle de tous les lieux publics aussitôt que les passagers et l'équipage eitrent mis pied à terre. Mais, selon les souvenirs de M. Bonnefoi, on ne parlait ni de dépèche télégraphique ni d'affiche placardée à Marseille; on disait que le bruit courait... et vas autre chose. M. Bonnefoi n'a donc rien communiqué de semblable à aucune des autorités, et déjà l'amiral Vaillant, qui commandait une station à Alger, avait eu connaissance de ce bruit par la voix publique, lorsqu'il reçut la visite hiérarchique de M. le conimandant du Sphynx. Ce dernier, bien entendu, n'avait rien à ajouter ni à modifier dans une nouvelle aussi peu certaine. Le lendemain, cependant, lorsque M. Bonnefoi vit le bruit de son boi'd traduit en dépêche télégraphique officielle dans le Moniteur., il demanda des explications, déclarant repousser, pour son compte, toute solidarité dans une pareille publication. Dès le lendemain donc, en admettant que, selon la version de M. F. Laeroix, la publication sous forme officielle ait été le résultat d'un malentendu, dès le lendemain donc, les autorités algériennes surent qu'il n'y avait rien de positif dans la nouvelle lancée si légèrement!... Et cepemlant elle ne fui démentie publiquement que quatre jours ajircs. Ce n'est sans doute pas la faute lin iiuiladro!! réil'ic'euri[\ù a tra'luit -i mal la pensée de ^I. F. La-

LE GÉNHRAL CHA.NGARMER. il 7

cvoix. si on a laissé volontairement subsister sa faute pendant quatre jours. Le public peut voir par ces explications combien I\I. Bonnefoi est loin d'avoir joué dans cette affaire le rôle que lui prête, probablement pour le besoin de sa cause, l'ancien directeur des affaires civiles h Alger.

)) p. uunosc. »

« Le noble caractère et la loyauté bien connue de M. Bonnefoi ne lai>sent subsister aucun doute sur la portée de la rectification que nous donnons ici ; son témoignage est confirmé d'ailleurs par celui de M. Roccofort, alors à Alger. La polémique engagée par M. Emile de Girardin, au sujet de ces manœuvres, reçoit de ces explications une nouvelle force. En dépit de la conspiration de silence organisée autour de lui, nous espéron^ qu'il continuera l'œuvre courageuse qu'il a entreprise ; la presse démocratique de province ne l'abandonnera pas dans cette voie pleine d'enseignement pour le peuple.

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