‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 2)Chapitre 94 sur 156 · L.-N. BONAPARTE, t. III, p · texte numérisé non relu

L.-N. BONAPARTE, t. III, p

9 avril 1851.

La Vérité est sommaire. Elle a besoin de peu de mots. Elle luit par elle-même. Les phrases l'obscurcissent.

La Vérité, c'est l'effet expliqué par sa cause.

Pourquoi vouloir un ministère faussement qualifié de mi-" nistère parlementaire ?

A quoi bon ?

Que fer%-l-il de plus, que fera-t-il de moins, que fera-til de mieux que le ministère actuel?

En quels points sa contluite sera-t-elle différente?

A quelles défiances donnera-t-il plus de garanties?

L'utilité, la nécessité d'un ministère parlementaire s'explique en 4ngleterre, où c'est un moyen d'interroger l'opinion du pays quand les circonstances commandent de la consulter.

Ce qui donne un sens à ces mots : ministère patiementaire . c'est le droit de dissolution de la Chambre élective. Mais dès qu'on supprime le droit de dissolution, ces mots ministère parlementaire n'ont plus aucun sens.

Alors,

C'est Tomnipotence, l'absolutisme d'une majorité irresponsable.

C'est l'impuissance, l'asservissement du pouvoir responsable.

C'est le déplacement de la responsabilité ; c'est plus, c'est sa destruction.

C'est la pire anarchie : l'anarchie en haut.

C'est l'usurpation qui se déguise.

C'est la confusion qui s'aggrave.

C'est la révolution qui se prépare.

C'est le gouvernement qui s'écroule.

Toute forme de gouvernement a ses lois, connne toute justice, quelle qu'elle soit, a ses juges.

Sans juges, point de jugement.

Sans droit de dissolution, je le répète, point de ministère parlementaire.

C'est ce que je vais essayer de rendre aussi clair qu'incontestable.

Un différend éclate en Angleterre entre la Couronne et la Chambi'e élective : les conseillers de la royauté sont d"un avis; les chefs de la majorité parlementaire sont d'un autre. Si la royauté, pour rétablir l'accord nécessaire et se rendre propice la majorité i)arlementaire ne croit pas qu'elle doive luiinnuoler sesministi'es, dans ce cas elledissout la Chambre élective.

Alors, entre laChambreélective et la Royauté héréditaire, il y a un juge : c'est le pays; il prononce sou\erainement.

S'il donne raison ii la royauté, les ministres peuvent rester; si, au contraire, il lui donne tort, les ministres doivent se retirer.

Rien de plus simple.

C'est aussi simple (pie la plus sinqjle balance.

POURQUOI UN MINISTI:RE parlementaire * 369

Une main qui la lient : — la Royauté.

Deu\ plateaux en équilibre : — la majorité parlementaire et la majorité nationale.

Des poids : — les ministres.

Ce sont eux qui servent à peser exactement l'opinion.

Mais comment peser l'opinion en France?

Où est la balance?

Il n'y en a pas.

Si le président de laRépul)li(iue croit qu'il a raison, et si la majorité de l'Assemblée croit (pTil a toi'l, qui jugera? Qui décidera ?

Personne.

Si le président, systématiquement, cède toujours et ne résiste jamais, s'il se considère comme un fonctionnaire subordonné qui doit obéir, pourquoi donc l'avoir fait élire directement par le suffrage universel, au lieu de le fair'e nommer par l'Assemblée législative?

Alors ce n'est plus lui qui est responsable, c'est TAssemblée. Elle est la tête, il est le bras; elle est la main, il est l'instrument; elle est tout, il n'est rien.

Est-il bon qu'il ne soit rien? est-il bon qu'elle soit tout?

C'est ra\is (le MM. Thiers et Berryer; ce n'est pas le mien.

Le souvenir du passé les égare. La mémoire étoudé en eux le jugement.

Ils commettent ainsi une double faute : ils usent et affaiblissent ce qu'ils voudraient ménager et fortifier ; ils ménagent ce qu'ils voudraient user et affaiblir.

Ils ménagent et fortifient le pouvoir exécutif; ils usent et affaiblissent le pouvoir parlementaire.

MM. Tliiers et Berryer, Mole et de Broglie ressemblent à des enfants qui, ne sachant pas lire, tiendraientàcontre-sens le livre où ils seraient forcés d'épelcr.

La preuve qu'ils ont tort et que j'ai raison, c'est que le lendemain du jour où l'on aurait réussi à former un ministère se disant parlementaire, il n'y aui-ait ni une difficulté de moins ni une force de plus.

Je suppose que le présidenlde la llepulilique s"eiïace entièrement :

Je suppose que M. Thiers soit chef du cabinet; que feraitil de plus que le ministère de transition '?

Je suppose que ce soit M. Mole : que ferait-il?

Je suppose que ce soit M. Barrot : que ferait-il? Je pourrais ajouter : du 20 décembre 1848 au 30 octobre 1849 qu'at-ilfait?

Il ne dépend d'aucun d'eux d'empêcher que 188 soit le quart de 750 plus un.

Il ne dépend d'aucun d'eux d'empêcher que les pouvoirs du président de la République expirent conslitutionnellement le deuxième dimanche de mai 1852.

Il ne dépend d'aucun d'eux de faire que l'élu (ki 10 décembre 1848 soit rééligi'ble le 9 mai 1852.

Pourquoi donc, encore inie fois, un ministère se disant parlementaire ?

Est-ce pour aider le président de la République à violer la lettre de la Constitution? Est-ce pour l'en empêcher?

Si c'est pour l'aider à violer la Constitution, il faut avouer que le titre de ministère parlementaire est singulièrement choisi et qu'il serait étrangement justifié.

Si c'est pour l'empêcher de violer la Constitution, je puis le dire, la précautioff est superflue. Le peuple veille, et. en tout cas, la majorité n'aurait qu'à invoquer et qu"à appliquer immédiatement l'article 68 de la Constitution. Cet article vaut à lui seul tous les cabinets parlementaires qu'on cherche à former, sans succès comme sans raison.

Laissez donc le pouvoir exécutif, laissez donc le président de la République, laissez donc l'Élu du 10 décembre gouverner et administrer la France en toute lil)erté, afin que la France le juge en parfaite connaissance de cause et par ses œuvres.

Ne détournez pas la responsabilité de sa tète pour Tallirer sur la vôtre.

Laissez-lui choisir à son gré ses ministres.

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