‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 1 sur 132 · LE ROI LOUIS-PHILIPPE · texte numérisé non relu

LE ROI LOUIS-PHILIPPE

19 février 1837.

Qui dit liberté des mers, dit alliance de la France avec la Russie.

L'alliance de la France avec la Russie est la seule qui puisse rendre simples, sincères, stables, les rapports politiques et commerciaux des deux mondes. Ce système d'alliance, dans lequel il nous tarde de voir s'engager la France d'un pas ferme et sans hésitations, doit rencontrer nécessairement pour opposants tous les esprits superficiels, nourris depuis vingt années de tous les lieux-communs qui ont été dits contre la sainte-alliance; il y a longtemps que le journalisme en France n'a d'autre régulateur que la presse britannique; comment en serait-il autrement?... Presque toutes ses informations lui parviennent par cette voie. Les pi-incipaux journaux anglais n'ont, à Londres, que des rédacteurs généralement médiocres; mais, par contre, ils ont

dans toutes les grandes villes d'Europe des correspondants bien placés qu'ils payent fort chèrement. C'est le contraire à Paris ; les journaux français n'accordent qu'une importance fort secondaire aux nouvelles et informations de l'étranger ; ce qu'ils considèrent comme étant le principal, ce sont les dissertations que chaque malin ils brochent sur toutes les questions à l'ordre du jour sans en approfondu' jamais aucune; d'où il suit qu'ils ne peuvent avoir sur les événements et les faits extérieurs que l'opinion qu'ils empruntent à la presse étrangère, et particulièrement à la presse britannique ; de ces deux façons différentes d'entendre le journalisme en France et en Angleterre, il résulte ce fait éminemment grave, que la presse française, pour toute la partie relative à nos relations extérieures, n'est qu'une traduction servile et anti-nationale de la presse britannique. De là beaucoup d'opinions fausses et de préjugés fâcheux qu'il sera difficile de détruire, parce que voilà plus de vingt années qu'ils creusent leur ornière. La presse française, en 1814, n'a donc conquis sa liberté que pour se traîner à la suite de la presse britannique, sans s'informer ni sans voir où celle-ci la conduisait « perfidement^ » pour nous servir de l'expression consacrée toutes les fois qu'il est question de la politique anglaise.

C'est ainsi qu'insensiblement la France, infidèle à la grande pensée continentale de Napoléon, s'est formée sur ses alliances une opinion aveugle et contraire à ses propres intérêts; c'est ainsi qu'elle s'est empressée de faire cause commune avec son ennemi, vainqueur à Waterloo, quittant les traces de l'aigle pour suivre celles du léopard !

Le 22 juin ( 4 juillet 1807), l'empereur Napoléon écrivait à l'empereur Alexandre :

« Monsieur mon frère, j'envoie à Votre Majesté une note sur la discussion qui nous occupe. Votre Majesté y verra mon désir de me tenir dans ime position d'amitié et (ïalliance avec la Russie, et d'écarter tout ce qui pourrait s'opposer directement ou indirectement à celte belle et grande pensée. Sur ce, je prie Dieu qu'-il vous ait en sa sainte et digne garde.

-> NArOLÉON. »

A la lettre qui précède était jointe la note qui suit :

« Les l'elations géographiques de la Russie et de la France, dans la situation actuelle des choses, sont aussi favorables que leurs relations do commerce, tellement que, même en état de guerre, les deux puissances ne saui-aient où se rencontrer pour se battre. Discussions de limites, petites guerres de douane, discussion pour les eaux, discussions pour les subsistances, et mille et un petits sujets de querelles qui refroidissent et précèdent ordinairement les brouilleries ouvertes et sont les préludes de guerres nous sont totalement étrangers, de sorte que, pour chei'cher des raisons d'animosité, il faut avoir recours aux choses les plus abstraites et les plus imaginaires. L'amitié et cette confiance sans bornes qu'ont inspirées à l'empereur Napoléon les hautes qualités de l'empereur Alexandre ont fait sceller par le cœur ce qu'avait déjà établi et approuvé la raison. Dans cette situation des choses, gardons- nous de rien faire qui change les rapports généraux de commerce et de géographie que la nature a établis entre les deux États. Appeler le prince Jérôme au trône de Saxe et de Varsovie, c'est presque dans un instant boukverser'tous nos rapports. Il n'y aura pas une querelle de douane sur le Niémen, une altercation de commerce, une discussion de police, qui n'aille sur-le-champ et directement au cœur de l'empereur Napoléon ; et par cette seule faute politique, nous aui'ons déchiré notre traité d'alliance et d'amitié, et préparé des sujets plus réels de mésintelligence que ceux qui ont existé jusqu'ici. La politique de l'empereur Napoléon est que son influence ne dépasse pas l'Elbe, et cette politique il l'a adoptée parce que c'est la seule qui puisse se concilier avec le système d'amitié sincère et constante qu'il a contracté avec le grand empire au Nord. Aussi les pays situés entre le Niémen et l'Elbe seront la barrière qui séparera les grands empires, amortira les coups d'épingles qui, entre les nations, précèdent les coups de canon. Dans une époque aussi grande, ce qu'il importe surtout, c'est de bien fixer les rapports et les limites. II faut se rappeler ce que produisent de maux les États entremêlés, témoin le partage d'Anspach. »

Ce que Napoléon voulut fonder par la guerre , nous le voulons établir par la paix; ce qu'il entreprit de faire par la force et la violence , nous le voulons essayer par la raison et la persuasion; serons-nous plus heureux ? C'est un espoir que nous avons.

Les alliances matrimoniales seront faciles lorsque les alliances internationales seront rationnelles; présentement, celles-ci ne le sont pas. Le principe avant la conséquence !

31 décembre 1840.

lin journal nous attrii)ue une prédiloclion marquée pour le gouvôrnement de Tenipereui- Nicolas. Si dans celte allégalion il n'y a pas une inlenlion de calomnie, le moins (ju'il y ail, c'est une erreur de fait. Depuis quatre années, il est vrai, nous n'avons cessé un seul jour d'averlir la France qu'il n'y avait pas avec l'Angleterre d'alliance solide sur laquelle un homme d'État éclairé pût asseoir un système politique durable ; mais lorsque nous nous exprimons ainsi, ce n'est point par prédilection pour le gouvernement de l'empereur Nicolas , c'est uniquement par le désir de voir notre pays contracter l'alliance la plus favorable au développement de sa prépondérance continentale , de sa grandeur maritime et de sa prospérité industrielle.

Ce que nous voulons en 1840, c'est ce que voulait M. Thiers en 1830.

Le 4 février 1830 (1), il s'exprimait en ces termes dans le National, dont il était le principal rédacteur :

(1 Qu'est-ce que la Méditerranée? un lac français, comme le disait Napoléon, dans lequel la France est appelée à dominer un jour par l'étendue de ses côtes, par la direction de l'un de ses principaux fleuves et par les besoins de la moitié de son territoire qui en attend sa prospérité et sa civilisation. Qui s'oppose à cette juste domination? l'Angleterre, qui, non contente d'avoir fait de l'Océan une mer britannique, s'est assujétie depuis peu la mer Méditerranée par l'occupation de Gibraltar, de Malte et des

(1) Ce fut à cette époque, quatre mois environ avant la Révolution de juillet 1830, que parût dans les journaux la pièce suivante :

« Avant que les Russes se disposassent à passer le Balkan, des négocia- » tions avaient été entamées entre les cabinets de France et de Russie. » Elles furent suspendues pendant l'hiver de 1828. Une fois le Balkan n franchi, l'Angleterre s'épouvanta ; la Russie, qui prévoyait la possibilité » d'une rupture avec la Grande-Bretagne, qui njême la regardait comme )) imminente, renouvela et développa sa proposition d'alliance au cabinet » français. »

« Voici l'esprit des disposiiions principales du traité :

« 1" Le cabinet russe demandait a celui de France de demeurer neutre jusqu'au moment oii la Grande-Bretagne se verrait contrainte de se de'clarer contre lui.

» 2" La Russie proposait, en ce dernier cas, une alliance offensive et de'fcnsive entre les deux puissances contractantes. La Prusse et les Pays-Bas y devaient entrer.

Sepl-Iles. Quel est le principe le plus élémeutaiie de la politique? C'est de se servir contre In. tyrannie du plus fort du concours des puissances du second ordre. — Quelles sont, après la France, les puissances maritimes du second ordre? — La Russie et la Grèce, également intéressées à joindre leur marine à la nôtre pour détruire la prépondérance navale menaçante de l'Angleterre, qui peut bloquer les Russes dans le Bosphore, et faire pourrir nos vaisseaux dans nos ports, comme cela est déjà arrivé. Vink'rét évident de notre poUtùiue exigeait donc que Jious nous entendissions avec la Russie sur la question grecque, car c'était de fort à faible, et non avec l'Angleterre, car ce ne pouvait être que de faible à fort. Dans un cas nous servions un allié ; dans l'autre nous renforcions un adversaire. L'intérêt de notre commerce nous conseille la même chose que l'intérêt de notre politique. Les Anglais font dans la Méditerranée à peu près le même trafic que nous. Ils sont nos concurrents en marchandises comme nos rivaux en puissance. Il n'en est pas de même des Russes : commerçants, ils s'y présentent vis à vis de nous comme acheteurs. L'alliance la plus étroite dans ces derniers temps, la plus hostile à la France, c'est l'alliance anglo-autrichienne. Elle tient le monde civilisé dans l'asservissement et l'inaction. Notre devoir est de nous ranger du côté de la puissance qui la menace dans la Méditerranée, en descendant sur ses bords par le Balkan, on en y débouchant par le Bosphore, et dans l'Océan atlantique en avançant sur les derrières de l'Inde. Nous avons besoin de V Egypte pour nos relations commerciales, et cette puissance nous la cédera sans peine, non pour l'occuper militairement par des colonies, mais pour y dominer par nos comptoirs et nos vaisseaux ! »

On ne saurait exprimer en termes plus précis une opinion plus catégorique. Pourquoi M. Thiers , depuis qu'il a cessé d'être journaliste et qu'il est devenu minisire, a-t-il changé d'opinion et déserté le drapeau de l'alliance franco-russe pour arborer le drapeau de l'alliance anglo-française? Demandez-le-lui.

>• 3° Maîtresse de poursuivre la guerre en Orient, la Russie était libre de s'emparer de Conitantinople si la force l'y amenait. Elle repoussait alors Mahmoud en Asie, et faisait disparaître de TEurope jusqu'aux derniers débris de sa puissance.

» 4° L'Etat grec était définitivement et francliement constitué, des subsides payés a époque fixe lui étaient assurés. Ses limites s'étendaient au-del'a de cette ligne tant promise du polfe d'Arta au golfe de Volio, et prenait un gi'and développement. Le comte Capo d'Istria demeurait a la tête du nouvel Etat.

» 5° Pour pri.\ de son alliance, en compensation de l'accroissement de la Russie en Orient et en indemnité de ses sacritices dans la lutte contre l'Angleterre, il était stipulé que la France rentrerait en possession des provinces belges. Biéda redevenait frontière de la Hollande ; les Anglais devaient être expulsés du continent ; le Hanovre, occupé par les troupes de l'alliance, était cédé au roi des Pays-Bas en échange de la Belgique. Des indemnités particulières devaient être données par la Russie a la Prusse, qui restituait à la France Sarrelouis et une partie du territoire sur le Rhin.

» 6° La position importante de Vile de Candie demeurait acquise à la France. ■

13 mars 1846.

Le même déchaînement qui nous fit mettre au ban de la presse, en août 1840, parce que, seul contre tous, nous entreprîmes de contenir le flot des passions tumultueuses qu'avait fait déborder le traité du 15 juillet 1840, traité qui, un an plus tard, presque jour pour jour, devait aboutir à la convention du 13 juillet 1841, le même déchaînement a lieu aujourd'hui contre nous, parce qu'aujourd'hui, comme il y six ans, nous avons l'inexcusable tort de nous servir de nos yeux pour regarder au fond des choses , de ne pas nous laisser aveugler par des sentiments généreux, mais irréfléchis, d'engager la France à consulter avec maturité ses forces et ses intérêts avant de s'abandonner à l'entraînement de ses sympathies ou de ses colères. C'est le sort de la raison de commencer toujours par être condamnée. Aussi ne nous plaignons-nous pas des clameurs qui s'élèvent contre nous, et n'en parlons-nous que pour leur donner une date.

Certes, nous le disons hautement, s'il ne fallait faire que des manifestations et des souscriptions pour rendre à la malheureuse Pologne son rang parmi les nations libres et indépendantes, notre voix ne serait pas la dernière à se faire entendre, et notre contribution ne serait pas la plus faible, ni la moins spontanée ; mais par vos manifestations sans autorité et sans effet, par vos souscriptions sans prestige et presque sans produit, que faites-vous? Est-il bien sûr que vous ne nuisiez pas à la cause que vous prétendez servir, et que vous ne portiez pas au dehors une fâcheuse atteinte à la considération du caractère français?

En intercalant tous les ans , depuis quinze années , dans votre adresse, un paragraphe où le vœu du rétablissement de la nationalité polonaise est exprimé, que faites-vou«? Vous accoutumez l'Europe à considérer vos manifestations solennelles comme de vaines protestations qui ne vous en-

gagent pas sérieusement à vos propres yeux, et dont elle n'a pas à tenir plus de compte que vous-mêmes. De telles manifestations ont un double tort : ce n'est pas assez pour rectifier les déviations de la politique dans son cours ; ce n'est pas assez pour faire revivre dans toute sa pureté la lettre maculée de l'article 5 du traité entre la Russie et l'Autriche, en date des 21 avril-3 mai 1815, de l'article 3 du traité conclu à la même date entre la Russie et la Prusse, et enfin de l'article l®"" de l'Acte général du congrès de Vienne du 9 juin 1815; ce n'est pas assez pour contraindre l'oppression d'adoucir ses rigueurs ; c'est assez pour l'inquiéter, la rendre plus ombrageuse et plus vigilante ; c'est assez pour entretenir dans le cœur de l'opprimé de dangegeuses illusions ; c'est assez pour lui faire ressentir plus ardente la soif d'indépendance et plus cruelle la privation de sa nationalité.

En dénaturant sciemment dans vos journaux tous les faits, en les tronquant puéi'ilement pour donner à une tentative de soulèvement plus d'importance et plus d'étendue qu'elle n'en a en réalité, que faites-vous? Vous appelez les événements à donner le lendemain, à vos versions, à vos affirmations, à vos prédictions de la veille, des démentis dont la conséquence est de faire rejaillir sur une noble cause mal défendue le discrédit de votre parole suspecte.

En vous abusant jusqu'à ce point de vous persuader qu'une réunion de députés dans l'un des bureaux de la chambre élective sera considérée comme une manifestation efficace, amis malencontreux de la malheureuse Pologne, que faites-vous ? Vous vous faites compter un à un ; vous laissez voir à l'Europe que vous n'êtes qu'une minorité au sein du parlement français ; vous commettez l'immense faute de forcer d'anciens conseillers de la couronne, qui ont passé du pouvoir dans l'opposition, et qui marchent à votre tête, à se séparer de vous dans une circonstance décisive, montrant ainsi aux gouvernements que vous voulez contenir que nous aurons beau changer de cabinets , nous ne changerons pas de politique ; qu'il n'y a rien de plus à al-

(endrc ou à redouttM" de MAI. ïhicM\s ot de Rémusat que de MM. Guizol et Duchâtel.

En vérité , si vous vouliez donner à réfléchir aux trois grandes puissances qui se sont partagé entre elles les dépouilles de la Pologne, n'eûl-il pas mieux valu que les 116 députés sur 459, qui se sont réunis dans le premier bureau, s'en abstinssent, plutôt que de constater qu'ils n'y avaient été suivis par aucun des ministres du 1®"" mars 1840, aujourd'hui il l'écart du pouvoir, mais <jifil suffit tl'un vote pour ramoner aux affaires? Votre liste de 116 députés, presque tous appartenant aux oppositions extrêmes, ne signifie rien ; l'absence sur cette liste des seuls noms qui auraient eu au dehors un sens politique signifie beaucoup. Aussi cette absence, qui n'a pas échappé à la remarque, n'échappera-t-elle pas aux commentaires de toutes les chancelleries.

Enfin, en ouvrant des listes de souscription, qu'avez-vous fait? Vous vous êtes exposés inconsidérément à faire prendre pour mesure de la profondeur de vos sympathies l'étendue de voire générosité. Quelle générosité ! 149 députés ont adhéré à la souscription et ont versé, tous ensemble, la somme de 6,9oo francs ! Quel élan ! Quel entraînant exemple ! Le beau subside pour une population de vingt-quatre millions d'opprimés qui entreprend une lutte désespérée? Le beau secours pour tant de victimes! Toutes les colonnes de tous les journaux sont remplies de noms de souscripteurs; mais les sommes versées sont si minces, qu'il est à craindre que la souscription n'atteigne qu'un chiffre tellement faible, qu'au lieu d'attester de la part de la France une grande sympathie pour les malheurs de la Pologne, ce chiffre soit, au contraire, interprété par l'Europe comme la preuve matérielle ou de notre indiiïérence ou de notre parcimonie. C'était là le danger d'une souscription, c'était \h le danger qu'il fallait prévoir et éviter; mais, de toutes les fautes qu'on pouvait commettre, on n'en a pas omis une seule ! Il y avait, en 1830, à choisir entre deux politiques : î^a politique de la Guerre et la politique de la Paix.

Si l'on choisissait la première, il ne fallait pas donner à l'Eui-ope le temps de se reconnaître ; il fallait commencer par déchirer à notre profit les traités de 1813 et rendre à lu France ses limites naturelles ; il fallait voler au secours de la Pologne insurgée, proclamer son indépendance, rétablir sa nationalité (1), attiser partout le feu révolutionnaire, en Belgique, en Espagne, en Italie. C'était la pohtique conseillée par l'opposition et que la majorité a constamment condamnée. Quels en eussent été les résultats ? Nul ne saurait affirmer qu'ils eussent été satisfaisants, car on a vu reculer devant elle les esprits les plus téméraires.

La seconde nous a toujours paru de beaucoup la plus sûre et la meilleure, et si nous avons adressé souvent des reproches au gouvernement, ce n'est pas de l'avoir préférée, c'est de ne l'avoir pas pratiquée assez fianchemenl, assez hardiment, assez systématiquement.

Dès que la France s'imposait h elle-même la loi de respecter les traités de 181o, elle n'avait rien de mieux à faire qu'à désarmer, qu'à réduire son effectif militaire au nombre d'hnnunes strictement nécessaire pour assurer pleinement le maintien de l'ordre, afin de faire concourir le plus rapidement possible toutes les ressources de son budget au développement de toutes ses facultés productives, et ultérieurement à l'extension de sa marine, appelée à servir de point de ralliement et de garantie à toutes les puissances maritimes (le second ordre. Dans ce système, il est vrai, ce n'était pas de la propagande et de l'insurrection, c'était du progrès des esprits et de la civilisation qu'il fallait attendre l'amélioration du sort des populations polonaises et italiennes. Cette amélioration, nous ne doutons pas qu'on ne l'eût déjà ob-

(1) « Il est d'un intérêt majeur pour l'empereur et en même temps pour riùirope de rétablir le royaume de Pologne ; sans cette rééditication, YVmrope restera sans frontière de ce côté, l'Autriche et l'Allemagne se trouvant iace à face avec le plus puissant empire de l'univers... » Et plus loin : « L'Europe ainsi organisée, il n'y a plus de raison pour que la France et la Russie soient en rivalité. Ces deux empires auront les mêmesi intérêts commerciaux ; ils agiront d'après les mC'nies principes. »

l'EMFEREUK KArOLÉON,

tenuo,sià celle polili(|ue do In Paixfranchemciilpraliquéo, qui eût apaisé la défiance des puissances conlinenlales et qui les eût rapprochées de nous, on n'eût pas préféré celle politique mixle appelée la Paix armée, dont nous croyons pouvoir dire sans exagération que les fruits n'ont pas été en rapport avec les sacrifices qu'elle nous a coulés, politique dont la conséquence a été de nous faire considérer l'alliance de l'Angleterre comme une nécessité.

On sait quel fond il faut faire sur cette alliance.

C'est parce que nous n'y avons jamais compté, et que nous y comptons moins que jamais, que nous professons l'opinion que la France ne saurait éviter avec trop de soin toute occasion de donner au continent des motifs de se plaindre ou de se défier d'elle.

Il faut à la France des alliés ; il n'y a que des politiques d'estaminet et des orateurs de carrefour qui puissent s'abuser h ce point de croire qu'elle est assez forte pour ne consulter dans le monde que ses inspirations et ses sympathies.

Toute alliance a ses conditions et ses servitudes.

Si vous souffrez de voir que l'alliance de l'Angleterre ne soit qu'une sorte de vassalité de la France ; si vous souffrez de vous rappeler que nous avons été obligés, en 18^0, de faire rentrer notre flotte, et de donner aux traités de 1831- 1833 sur le droit de visite une extension nouvelle pour prix de la signature de la convention des détroits, île payer en 1844 une indemnité que nous ne devions pas, de ne tirer du Maroc qu'une satisfaction incomplète , soyez donc conséquents, et ne poussez pas la France dans le sens contraire à celui où elle doit marcher pour arriver au but.

Le rôle de la France en Europe doit être un rôle d'initiation presque passif.

C'est d'elle que lesgouvernemenlsqui l'entourent doivent apprendre que le gouvernement des libertés publiques n'est pas incompatible avec le maintien de l'ordre , et que les inslilulions représentatives donnent plus de ressources à la royauté qu'elles ne lui enlèvent de prérogatives ; c'est d'elle

que les peuples doiv^enl apprendre à se préserver des excès révolutionnaires, à modérer leur impatience, puisant leur calme dans la certitude que la prolongation de la paix et la facilité de jour en jour plus grande des moyens de communication de tous les peuples entre eux ne sauraient tarder longtemps à les faire jouir des mêmes droits et des mêmes garanties que ceux dont nous sommes en possession.

Modérer les gouvernements et calmer les peuples, même ceux qui souffrent, éclairer ceux-ci et ceux-là, leur donner à tous indistinctement l'exemple de l'ordre et de la liberté, leur faire envier notre prospérité, leur faire souhaiter de s'associer étroitement à nos destinées, telle doit être, selon nous, la politique de la France ; et c'est parce que nous la comprenons ainsi qu'on nous a vu demeurer à l'écart de toutes ces bruyantes et stériles manifestations qui, d'ici à peu de temps, auront passé sans laisser après elles d'autres traces que des défiances et des colères plus difficiles à apaiser, tandis que nous resterons, nous , avec l'idée (jue nous poursuivons : — la révision pacifique des traités de fS 15 et V institution d''une grande confédération maritime^ exposée dans un inléi'èt commun : l'intérêt de la liberté des mers, cette condition de salut de toutes les puissances continentales, à l'égard desquelles la France serait dans l'avenir ce qu'est aujourd'hui l'Autriche par rapport aux autres puissances de la Confédération germanique.

Le triomphe de cette idée , puisée dans l'observation des faits, peut être tardif, mais il est infaillible; ce jour-là, le sort de la Pologne et de l'Kalie ne sera plus le même !

12 mars 1846.

On lit dans la Démocratie pacifique :

I! On assure qu'un grand journal a veudu sa question polonaise à la Russie pour 80,000 francs. La presse marcliande ne pouvait donner une preuve plus éclatante de son dévouement aux grandes causes. »

Un journal, si peu qu'il ait le respect de lui-même et de la vérité, ne s'expose pas à une condamnalion sévère et à des dommages-intérêts considérables, en jetant odieusement dans la circulation une articulation aussi grave, sans s'être mis en mesure de l'appuyer sur quelques fortes présomptions, sans avoir pris ou reçu quelques renseignements de nature à pallier la diffamation ou la calomnie, sinon à la justifier entièrement ! Il est donc probable que la Démocratie pacifique ne s'est pas avancée légèrement. Eh bien ! nous la plaçons dans celte triple alternative :

Ou de faire connaître à ses lecteurs les motifs plausibles sur lesquels elle s'est fondée pour annoncer que le grand journal auquel elle a fait allusion a vendu sa question polonaise à la Russie 80,000 fr., dans lequel cas ledit journal s'oblige, non seulement à ne faire h la Démocratie pacifique aucun procès, mais encore à verser, au profit de la souscription polonaise, les 80,000 francs en question, plus toutes les sommes qu'il passe pour recevoir de la Russie, lesquelles sommes, depuis dix ans, doivent s'élever au moins h un million ou douze cent mille francs;

Ou de se préparer à s'expliquer devant les tribunaux correctionnels ;

Ou bien, enfin, de se rétracter demain dans des ternies tels qu'ils doivent nous satisfaire.

Douze ou treize cent mille francs à verser dans la caisse de la souscription polonaise, cela vaut bien la peine que la Démocratie pacifique se mette en mesure d'établir la vérité de ce qu'elle a avancé ! Un journal ne reçoit pas 80,000 fr. sans qu'il y ait quelqu'un dans le secret et sans qu'il en subsiste quelque trace !

13 mars 1846.

La démocratie pacifique^ après avoir reproduit Tarticle qui précède, ajoute ce qui suit :

« Il résulte de cet article que la Presse se considère comme le graml

journal dont a parlé la Démocratie pacifique ; il en résulte encore qu'elle parait désirer connaître les présomptions, les renseignements et les motifs plausibles que nous pouvons avoir eus pour pai-ler comme nous l'avons fait. Nous sommes tout disposés à donner à la Presse cette satisfaction. Il suffit qu'elle se croie intéressée dans l'affaire pour que nous nous empressions d'aller au devant de ses vœux. Nous lui offrons donc ce que nous avons toujours indiqué ou proposé comme la seule solution sérieuse des débats de la nature de celui-ci : la constitution d'un tribunal d'arbitres, d'un jury d'honneur, qui recevra les dépositions et les renseignements des parties, et qui les appréciera en son âme et conscience. Nous nous soumettons d'avance au jugement à intervenir. Si la Presse n'a pas voulu faire une démonstration vaine, elle acceptera notre proposition ; c'est le seul moyen d'arriver à l'éclaircissement qu'elle paraît désirer. La Presse sait bien, en effet, d'une part, que nous ne pouvons pas produire des reçus et des quittances, et, de l'autre, que certains témoignuçjes et certains noms ne peuvent être livrés à la publicité du journalisme. »

Nous avons d'autant moins d'objections à accepter cette proposition que, dans une autre circonstance, nous avons de nous-même choisi MM. Armand Marrast et Bastide pour prononcer comme jurés dans une cause où tous les faits avaient été dénaturés par le National. Nous agirons de même cette fois; nous nous en rapporterons entièrement h la Démocratie 'pacifique du soin de constituer comme elle l'entendra le jury d'honneur appelé à connaître de ces « témoignages et de ces noms qiti^ suivant elle, ne peuvent » être livrés à la publicité du journalisme. »

Quand nous faisons cela, ce n'est pas que nous croyons nécessaire de nous faire délivrer un certificat d'indépendance et de désintéresssement par qui que ce soit ; s'il est un journal qui puisse s'en passer auprès de ses lecteurs, assurément c'est la Presse; le motif qui nous détermine est tout autre ; ce que nous voulons prouver, c'est avec quelle légèreté le journalisme, qui s'attribue le monopole de l'indépendance et du désintéressement, et qui prétend à l'infaillibilité, accueille les plus odieuses calomnies. C'est une leçon que nous croyons utile de lui donner.

16 mars 1846.

La Démocratie pacifique voudrait bien échapper aux conséquences de l'articulation du fait qu'elle n'a pas craintd'avancer ; nous la prévenons qu'elle n'y réussira pas, et que si, par des causes indépendantes de notre volonté, l'affaire dont il est ici question ne peut se vider par un arbitrage, elle se videra alors par un procès. C'est la Démocratie pacifique qui, pour échapper à une condamnation certaine, a proposé de constituer un jury d'honneur; c'est à elle à aplanir toutes les difficultés que pourra rencontrer la réalisation de son idée.

Voici la réponse que nous fait la Démocratie pacifique :

« La Presse accepte ce matin l'arLitrage que nous lui avons proposé; mais elle prétend « s'en rapporter entièrement à nous du soin de consti- » tuer comme nous l'entendrons le jury d'honneur. » Nous aimons la magnanimité, mais pas quand elle est dérisoire. La Presse raille quand elle nous propose de constituer à nous seuls le tribunal qui doit décider un litige où nous sommes, après tout, fort peu intéressés et où elle croit l'être beaucoup. Pour nous, ayant proposé sérieusement un arbitrage, nous avons voulu sérieusement un arbitre. Nous avons pensé que notre arbitre ne devait pas être un ami, mais un juge; aussi ne l'avons-nous pas cherché autour de nous : nous avons cherché dans les rangs des conservateurs une grande conscience, et nous espérons que M. Agénor de Gasparin voudra bien accepter l'arbitrage que nous lui décernons pour notre part. Nous attendons que la Presse choisisse son arbitre : nous n'exigeons pas d'elle qu'elle le prenne chez les radicaux. »

La Démocratie pacifique dit qu'elle aime la magnanimité, mais pas quand elle est dérisoire ; si la Démocratie pacifique nous connaissait mieux, elle ne trouverait pas magnanime ce qui nous paraît, à nous, tout simple, ainsi que nous l'avons prouvé en offrant, dans d'autres circonstances analogues, à nos calomniateurs de les choisir eux-mêmes pour juges de leurs propres calomnies, ce qu'ils n'ont pas hésité à accepter. Ainsi MM. Marrast et Bastide ont accepté ce que refuse la Démocratie pacifique^ par scrupule, dit-elle ; que

ces scrupules, derrière lesquels elle se retranche, existent en réalité, ou qu'ils ne soient qu'un prétexte pour échapper à la difficulté de la situation, nous n'insisterons pas pour les lever. Le temps dont nous disposons ne nous suffit pas, et nous n'aimons pas à le perdre en débats pointilleux. Le chemin qui mène le plus droit au fait est toujours celui que nous suivons ; aussi n'est-ce pas nous qui ferons attendre la Démocratie pacifique : elle a choisi son arbitre dans les rangs de la fraction jeune et indépendante du parti conservateur, nous choisissons le nôtre dans les rangs de la fraction correspondante de l'opposition, et nous espérons, nous aussi, que M. Alexis deTocqueville ne refusera pas de concourir à un arbitrage qu'aura accepté son honorable collègue. M. Agénor de Gaspai'in.

17 mars 1846.

Nous mettons sous les yeux de nos lecteurs les deux lettres par lesquelles MM. Agénor de Gasparin et de Tocqueville déclarent qu'ils acceptent la mission de prononcer, en qualité d'arbitres, sur la valeur des « témoignages et des » noms « que la Démocratie pacifique a prétendu « ne pou- » voir livrer à la publicité du journalisme, » mais qu'elle entend invoquer pour prouver qu'elle n'a rien avancé qui ne fût vrai, quand elle a dit, en faisant allusion à la Presse, « qu'un grand journal avait vendu à la Russie sa question » polonaise moyennant 80,000 francs. »

Voici ces deux lettres :

a Au Rédacteur de la Démocratie pacifique.

» 16 mars 1846.

» Monsieur, » Vous me demandez si j'accepte la mission que vous avez bien voidu me déférer.

» Ma réponse ne saurait être douteuse : j'accepte; j'accepte avec un profond sentiment de reconnaissance ; j'accepte, parce que l'on ne saurait re- XII. 2

1<S flS39.

tiiser une pi'euve de conH:ince et d'estime ans.^i lionovable; j'accepte, parce qi;e je ne suis pas au nombre de vos amis politiques ; j'accepte, parce que je n'ai aucune opinion, aucune notion sur votre différend avec la Presse; j'accepte, parce que je suis très décidé à me prononcer contre vous si vous ne fournissez pas la preuve de vos assertions. '^

» Je sais que vous apprécierez ces sentiments. Veuillez excuser la manière dont je les exprime, au milieu du bruit de la discussion sxir la proposition Rémusat.

» Je vous prie de croire à ma haute considération.

» A. DE GASPAKIN. X

« A M. Emile de Girardin.

» 16 mars 18-16.

n J'ai reçu, monsieur, la lettre par laquelle vous me demandez de prononcer comme arbitre dans le différend qui s'est élevé entre le journal la Presse et la Bémocralie pacifique.

)• Une demande de cette nature, adressée à un adversaire politique dans des termes très honorables, ne saurait être honorablement repoussée. J'accepte donc la tâche à laquelle vous me conviez, et je suis prêt à me réunir à mon collègue M. de Gaspariu.

» Je n'ai encore lu ni l'article de la Démocratie pacifque ni ceux de la Presse. Ma liberté d'esprit est donc complète. Je n'ai pas besoin de vous dire que je la conserverai telle jusqu'au bout.

» Recevez l'expression de ma considération très distinguée.

Page 1