ALEXIS DE TOCQUEA'ILLE
Los observations donl la Démocratie pacifique fait précéder l'insertion de la lettre de l'honorable M. de Gasparin nous autorisent à dire qn'il n'y a rien à gagner à user de générosité avec ses ennemis ; c'est une vérité qu'il y a bien longtemps déjà nous devrions avoir apprise.
Nous étions en droit d'intenter à la Démocratie pacifique un procès endifl'aniation et de réclamer des dommages-intérêts considérables; nous avons généreusement renoncé h l'exercice de ce droit, nous avons généreusement renoncé h exiger de la part de cette feuille une rétractation solennelle et publique; nous avons généreusement renoncé au bénéfice de la pu!)licité du débat auquel nous n'avions qu'à gagner ; et non-seulement nous avons renoncé à lui imposer les conditions que nous étions fondé à lui prescrire, mais encore nous avons accepté celles qu'elle nous a ollérles v[ (pie nous étions parfaitement libres de rejeter. De tout
cela, la Démocratie pacifique ne tient aucun compte ; que faut-il donc penser de la bonne foi de ceux qui S'appellent « Les fils aînés de Dieu, initiés au Verbe de vie? »
Vin.
l''!- avril 184(î.
Ou lit on tèlc de la Démocratie pacifique :
« Nous recevons ce soir la lettre et la pièce qui suivent :
a Tiiris, 31 mars 1846.
» Monsieur, nous avons l'honnour de vous transmettre ci-joint la re'ponse que nous croyons devoir faire h la (luestion qui nous a dtd posée comme arbitres. y Recevez l'expression de notre considération très distinguée.
» A. DE CA.SrARlS, ALEXIS DE TOCQUEVIT.LE. »
« Les arbitres soussignés, se renfermant dans les termes de la question qui Jeur a été posée ;
« Les rédacteurs de la Z)emocrrt//e paci/quc, en actusant un grand journal d'avoir vendu la question polonaise 80,000 francs, s'étaient-ils mis en mesure d'appuyer cette articulation sur de fortes présompfiims? »
» Répondent négativement.
» A. DE GASPARIX, ALIÎXIS DE TOCQUEVIU.F. »
27 décembre 184(5.
Nous n'avons jamais dit qu'une alliance avec les puissances du Nord fût une chose facile <>t qui dût s"improviser; nous n"avons jamais donné à la France le conseil de se jeter sans dignité à la tèle des gouvernements qu'avait fait Iremhlerla commotion de juillet 1830. Il ne suffit pas, nous le savons, pour cimenter des alliances durables, que deux souverains se donnent fraternellement l'accolade ou se visitent bourgeoisement Tun l'autre. La mémorable accolade de Tilsitt, en 1807, le double voyage, en 1843 et 1844, au château d'Eu et au palais de Windsor, sont là pour le prouver! Ces démonstrations ne pèsent pas i)lus dans notre balance
iO ISSU.
que les épigrainmes contre le roi des Français, auxquelles, dit-on, l'empereur de Russie aurait parfois le tort de s'abandonner. Celles-ci ne nous paraissent pas plus un obstacle que celles-là ne nous paraissent un lien. Nous faisons des unes et des autres exactement le même cas. Nous cherchons ailleurs la raison que deux peuples peuvent avoir de s'alh'er; nous la cherchons au fond de leur intérêt. Il se l)cut qu'une fausse politique, des événements mal dirigés, mal interprétés, de blessantes préventions aux prises avec de justes susceptibilités fassent méconnaître temporairement cet intérêt; mais s'il est réel et réciproque, l'erreur sera momentanée, comme il est vrai que toute alliance assise sur deux rivalités sera toujours précaire, au prix de quelque sacrifice qu'on la paye. Telle est la conviction profonde qui, depuis que la Presse existe, a constamment réglé notre conduite et notre langage, sans que rien nous ait jamais fait dévier de notre voie politique, pas même d'absurdes soupçons que nous n'avons jamais hésité à braver, bien certains que le temps saurait en faire justice. Aujourd'hui, après tous les articles que nous avons publiés à l'occasion de l'annexion de Cracovie, croit-on encore que nous soyons les pensionnaires de la Russie ?
Depuis dix ans, que répétons-nous chaque jour?
Nous disons :
L'Angleterre ne nous a ouvert ses bras en 1830 que parce que cela était dans sa politique et dans son intérêt. C'est sa politique, c'est son intérêt d'encourager toutes les révolutions. En effet, pendant qu'un peuple s'insurge, son gouvernement s'affaiblit et s'isole, ses fabriques se ferment, son industrie se ralentit, son commerce souffre, son crédit s'épuise, l'inquiétude qui est au dedans gagne au dehors ; c'est autant d'avance que prennent les manufactures anglaises. Aussi l'a-t-on toujours vue tendre la main à toutes les révolutions. Nous n'avons pas à lui savoir gré d'une préférence. Elle n'a fait pour nous que ce qu'elle a fait pour la Relgique, l'Espagne et le Portugal.
L'alliance avec l'Angleterre est une alliance fragile, acci-
dentelle, contre laquelle prolestent la nature et l'histoire, le passe et l'avenir. Vous le verrez : en toutes circonstances où elle nous fera besoin, elle nous fera défaut. Elle ne peut avoir d'autre effet que de nous, énerver, de nous isoler, de nous faire passer aux yeux de l'Europe monarchique pour une nation révolutionnaire! L'accord entre les deux pays ne saurait régner qu'à la condition de la part de la France de sacrifier h l'Angleterre ses prétentions les plus légitimes, toutes les fois qu'il y aura rivalité. C'est ainsi que la Grande-Bretagne entend la cordialité et la réciprocité.
11 faut donc se tenir prêt pour une autre alliance, quand le jour sera venu de la contracter; des alliances ne s'improvisent pas, on ne saurait s'y préparer trop longtemps à l'avance dans la méditation du cabinet et le silence commandé par la prudence. *
Voilà ce que nous disons depuis dix ans ; les événements nous ont-ils donné tort?
Qu'a produit cet accord ? Qu'a-t-il empêché '? — 11 a produit la séparation de la Belgique avec la Hollande. Pourquoi?—Parce que l'Angleterre trouvait parfaitement son compte à ce que la Belgique, qui a des manufactures et des usines, mais qui n'a pas de vaisseaux, se séparât de la Hollande, qui a une marine, mais qui n'a pas d'industrie.
A-t-il empêché, en 1832, l'anéantissement du royaume de Pologne comme Étal uni, distinct et constitutionnel?
— Non.
Où l'avons-nous vu régner? Est-ce à Constantinople, à Alexandrie, à Beyrouth, à Tahiti, à Tanger, à Athènes, à Madrid?
Que lui devons-nous? — Le traité du lo juillet 1840, racheté par le droit de visite et l'ol)ligation de payer une indemnité injustement et arrogamment réclamée.
S'il a jamais existé, pourquoi donc cet accord s'est-il rompu brusquement? pourquoi a-t-il fait place à la violence et à l'injure? — Parce qu'il est arrivé à notre diplomatie, sans cessev d'être loyale, de se montrer un jour plus habile que la sienne.
Quand une alliance est fragile à ce point qu'elle ne résiste pas à une telle épreuve, qu'en faut-il penser?
Si tous les faits sont venus ainsi donner raison à notre opinion, et montrer que spus les dehors de l'alliance anglaise s'abritait une déception , avions-nous donc tort, dès le premier jour où nous avons élevé celte tribune, d'indiquer à la France du geste et de la voix et le chemin qu'elle ne devait pas suivre, et celui vers lequel elle devait se diriger?
11 n'y avait que trois alternatives :
Ou de s'allier avec l'Angleterre ;
Ou de s'allier avec les puissances plus ou moins prochainement menacées dans leur avenir industriel et commercial par la suprématie maritime de la Grande-Bretagne;
Ou de demeurer dans l'isolement.
L'isolement est une extrémité dans laquelle une nation peut se retrancher passagèrement avec honneur; mais c'est un état transitoire, rien de plus ; ce n'est pas un système.
Dès que l'alliance anglaise ne nous inspirait ])as de confiance, nous n'avions donc pas d'autre ligne à suivre, d'autre langage à tenir, que la ligne de laquelle nous ne nous sommes jamais écartés, que le langage que nous avons fait constamment entendre : ne rien précipiter, ne pas rompre; mais ne rien négliger, tout prévoir et tout préparer sans bruit et sans ostentation.
Nous n'avons eu ni « château de cartes à construire, ni bulle de savon à souffler. » Ce que nous avons fait, nous le ferions encore, et l'acte d'annexion de Cracovie, quelque fâcheux et intempestif qu'il soit, ne nous détournera pas de notre route. Il y a peu de routes sur lesquelles il n'arrive jamais d'accidents. Après tout, l'Autriche, la Prusse et la Russie, en portant au respect des traités cette violente atteinte, en ont fait retomber sur elles, plus que sur nous, la responsabilité et le péril dans l'avenir. Nous aurions plutôt à nous en féliciter qu'à nous en plaindre. L'Auliiche, la Prusse et la Russie ne se proclamaient pas les alliées de la
Friince ; nous n'insérions pas chaque année dans les tliscours du trône et dans nos adresses un paragraphe destiné à varier le thème de l'entente cordiale entre elles et nous; au contraire, nous ne manquions pas de voler un paragraphe qui ne pouvait que les blesser, celui où nous protestions en faveur de la nationalité polonaise. Que nous devaient-elles donc? Rien. En nous exprimant ainsi, nous n'entendons nullement justifier ici un acte que nous n'avons pas hésité à qualifier sévèrement, à blâmer comme une violence inutile, comme une mesure impolitique marquée au coin de l'imprévoyance, comme la substitution irréfléchie d'un ordre de choses tout nouveau à celui sur lequel reposait depuis trente ans la paix de l'Europe ; nous voulons seulement mettre en regard la conduite des trois gouvernements étrangers avec celle de la Grande-Bretagne, notre alliée, s'éverluant à ériger en cas de guerre le mariage de l'infante dona Luisa avec M. le duc de Monlpensier. En cette occurience, de qui avons-nous le plus à nous plaindre, ou des trois puissances qui nous rendent notre liberté d'action, ou de l'Angleterre (jui nous menace dans notre indépendance ? 11 faut être juste; n'est-ce pas de l'Angleterre ?
L'acte d'annexion de Ci'acovie ne change rien aux rapports de la France avec l'Autriche, la Prusse et la Russie; ces rapports étaient sans intimité ; ils demeureront ce (ju'ils étaient; il n'en est point ainsi des protestations de hird Palmerston; toute intimité a cessé d'exister entre les deux cabinets et les deux cours. N'est-ce pas là la situation politique dans toute sa vérité ?
Si depuis quinze ans nous avions fait aux trois puissances du Nord autant d'avances que nous en avons faites à « notre magnanime alliée,» eussent-elles, à notre insu, enlevé à la nationalité polonaise son dernier vestige ? On peut le prétendre, mais il est permis aussi d'en douter et d'aflirmer que la crainte de nous blesser les eût retenues.
Non, encore une fois, il ne fallait pas que la France, parce qu'il lui avait plu de changer de dynastie, s'humiliùl et se
jeU\t aux gonoux de l'Europe monarchique pour implorer son pardon ; mais une pensée poIiti(iue haute et profonde n'est pas muette uniquement parce qu'elle se tait; elle a plus d'une manière de se manifester; il est des actes qui signifient plus que des paroles et qui compromettent moins.
Est-il un de ces actes, à part l'évacuation d'Ancône si injustement attaquée, que l'on puisse citer?
Quel soin avons-nous apporté dans le choix des agents chargés de nous représenter près des principales cours du Nord? I*à cependant où notre choix est tombé sur un homme habile, expérimenté, nous avons vu ce qu'il a produit à Berlin avant l'avènement du roi actuel, et à Madrid tout récemment.
Avons nous réduit notre effectif et appliqué la plus grande partie de nos ressources-à l'accroissement de notre marine marchande et militaire, afin qu'elle pût devenir le lien d'une grande confédération maritime entre toutes les puissances qui n'ont qu'une force navale insuffisante pour protéger leur connnerce , et faire respecter leur pavillon? — Non; nous avons préféré entretenir une armée qui impose à l'Europe centrale des sacrifices sous le poids desquels elle fléchit, et entourer Paris de fortifications. Quoique privés de la parole, ces pierres, ces murs, ces bastions, ces fossés, ont un langage que les puissances du Nord ont entendu. Elles ont compris que ce n'était pas pour nous mettre à l'abri de l'invasion d'une armée britannique que ces fortifications étaient élevées! Fortifier Paris, c'était évidemment isoler la France ; c'était raviver des défiances et des craintes qui n'aspiraient qu'à s'éteindre. Nous récoltons en 1846 ce que nous avons semé en 1840.
9 janvier 1847.
Ce que Napoléon écrivait, le 4 juillet 1807, à l'empereur
POLITIQUE EXTÉRIEURE DE LA FRAiNCE. 25
Alexandre, le roi Louis-Philippe l'écrivait en ces ternies, le 19 août 1830, à l'empereur Nicolas :
« La France aîme à voir clans la Russie son allié le plus naturel et le plus puissant. »
Forts de tels témoignages, nous n'éprouvons aucune gène à déclarer hautement qu'en principe, nous sommes les partisans de l'alliance de la France avec la Russie. Cette opinion, que nous soutenons depuis dix ans, était aussi celle que soutenait, le 4 février 1830, M. Thicrs, alors qu'il appartenait à la rédaction du National ; c'est également celle de M. de Chateaubriand (1). Mais, de ce que nous sonunes
(l) « Dans le cabinet ou sous la tente, l'important est que nous soyons à même de faire modifier de gré ou de force les odieux traités de Vienne, de rétablir l'équilibre rompu entre nous et les grandes puissances.
» La faute immense du Congrès de Vienne est d'avoir mis un pa^'s militaire comme la France dans un état forcé d'hostilité avec les peuples riverains.
» L'Angleterre a conservé presque toutes les conqiiêtes qu'elle a faites dans les colonies des trois parties du monde, pendant la guerre de la révolution. Eu Europe, elle s'est nantie de Malte et des Iles-Ioniennes ; il n'y a pas jusqu'à son électorat de Hanovre qu'elle n'ait enflé en royaume.
» L'Autriche a augmenté ses possessions d'un tiers de la Pologne, des rognures de la Bavière, d'une partie de la Dalmatie et de l'Italie. Elle n'a plus, il est vrai, les Pays-Bas, mais cette province n'a point été dévolue à la France.
» La Prusfe s'est agrandie du duché de Posen, d'un fragment de la Saxe, et des principaux cercles du Rhin; son poste avancé est sur notre ancien territoire.
» La Russie a recouvré la Finlande et s'est établie sur les bords de la Vistule.
» Et nous, qu'avons -nous gagné à ces arrangements ?
» Nous avons été dépouillés de nos colonies; notre vieux sol n'a pas même été respecté : Landau détaché de la France, Huningue rasé, ouvrent une large brèche dans nos frontières. Un combat malheureux à nos armes suffirait pour amener l'ennemi sous les murs de Paris. Paris tombé, Texpérience a prouvé que la France tombe. Ainsi, il est vrai de dire que notre indépendance nationale est livrée à la chance d'une seule bataille et à une guerre de huit jours. Le partage jaloux et imprudent du Congrès de Vienne nous obligerait, dans un temps donné, de transporter notre cayiitale de l'autre côté de la Loire on à pousser notre frontière jusqu'au Khin. Ce n'est pas une absurde moquerie : la Hollande, heureuse à Mons, pourrait venir coucher au Louvre. Les autres capitales de l'Europe, enfoncées dans leurs provinces, défendues par les places et les populations qui les couvrent, sont peu de chose, et lors même qu'elles sont prises, l'Etat auqiiol elles appartiennent n'est pas détnn't. Il n'en est pas de même de la France, telle que les alliés l'ont faite.
» Nous ne savons si, dans le projet d'entourer Paris de forts détaché», il n'est pas entré quelque prévision des périls auxquels nous .sommes ex-
26 ISSî.
I(>s piirlisjiiis hMUI(MiuMil déclarés do rallianco ihisso, s'onsiiil-il iiécessairouunit que nous conseillions de paraître la mendier? C'esl ce que nous nions formellement. Nous ne croyons pas qu'une i)onne manière de contracter une alliance sérieuse, sincère, durable, soit de s'olffrir à elle, de la rechercher sans oppoi"tunité , sans di!,Mîité , sans réciprocité ; nous ne l'nvons jamais cru et nous ne l'avons jamais dit. Non, nous ne croyons pas aux alliances improvisées ; pas pkis aux alliances de dépit qu'aux alliances de principes ; pas plus aux alliances ourdies dans les ténèbres des chancelleries qu'aux alliances proclamées avec l)lus de bruit que de sincérité à l'ouverture des Chambres législatives, et à la tribune parlementaire dans de solennels discours que les événements semblent s'être fait un malin plaisir de toujours démentir. Nous ne croyons qu'aux alliances ayant pour fondements de grands intérêts communs, et pour lien une solidarité non équiv^oque. Cette solidarité
posés. Mais le remède serait pire que le mal : quelques forts étant pris, ils serviraient de point d'appui à l'invasion étrangère ; aucun accident n'arrivant, ces forts deviendraient le camp retranché des prétoriens.
» La pensée d'obtenir des frontières préservatrices par force on par négociations n'était pas chimérique : nous avons montré dans une brochure de l'année 1H31 que la France perdit alors une occasion qu'elle ne retrouvera plus ; elle inspirait une terreur telle aux rois qu'elle eût tout obtenu sans coup férir. N'avons-nous pas occupé Ancône à la grande gène de l'Autriche? La Prusse n'a-t-elle pas porté respectueusement les armes à nos bombes pendant le siège d'Anvers, et admiré durant la nuit les paraboles lumineuses de nos proiectiles? Ne s'est-ellc pas intéressée à l'elfet du mortier- monstre ? M. de Mettcrnich a dit que l'arrestation de l'archevêque de Cologne était un grand événement; il a raison en admettant que la France sût le voir et en profiter, qir'elle voulût conseiller et soutenir le pape dans sa résistance légitime, qu'elle connût l'esprit allemand, et qu'elle entrât franchement dans l'intérêt religieux des provinces blessées.
» De véritables hommes d'Etat ménageraient la réunion à la France des cercles catholiques du Rhin, et prépareraient une transaction d'autant p!us durable qu'elle aurait lieu par l'idée civilisatrice, la religion. A l'époque de la guerre d'Espagne, en 1823; nous n'aurions pas manqué d'aide pour un agrandissement réclamé dans l'intérêt du nouvel équilibre européen : Alexandre avait toujours cru qu'on nous avait trop dépouillés ; serrée entre lui et nouï, l'Europe germanique ne pouvait résister à de justes i-éclaraations. Une fois redevenus puissants au moyen de nos succès dans la Péninsule, il eût été aisé de ramener le czar à ses anciennes notions d'équité ; on pouvait entraîner la Prusse, en reprenant, l'arrangement de la Saxe, abandonnée au Congrès de Vienne, pour un pot-'do-via de quatre millions.
» Les preuves de notre, aversion pour les traités de Vienne sont niulti-
o\isle-l-elle entre l'Angleterre et la France? Deux grantls États ne s'allient à long terme qu'à la condition de se compléter. Que manque-t-il à l'Angleterre que puisse lui offrir la France '? Que manque-t-il à la France que puisse lui donner la Russie ? Telles sont les très simples questions que nous nous bornons à poser. Ceux qui pensent qu'un peuple, pour contracter avec un autre peuple une alliance durable, n'a qu'à se tourner vers lui et qu'à dire : allionsnous, se trompent également; ce sont des esprits irréfléchis, qui n'ont jamais interrogé les faits, et demandé à l'histoire rien de plus que d'interminables séries de dates et de confuses multitudes de noms d'hommes et de lieux.
Non seulement une alliance durable, — nous laissons ici complètement à l'écart toute alliance momentanée conclue en vue d'un objet spécial et temporaire, — non seulement une alliance durable ne s'improvise pas, mais, pour qu'on puisse dire avec autorité qu'elle existe véritablement, il ne
pliées : on en trouve partout la trace clans nos discours et nos c'crits avant la guerre de 1823. Après cette guerre, l'idée d'accroître utilement noti-e patrie ne nous a point quitté. Le Mémoire sur les affaires tVOrient, que M. le comte de Laferronnays nous demanda lorsque nous étions ambassadeur à Rome, repi'oduit la même opinion. Nous y disions : « J'ai fait voir » assez que l'alliance de la France avec l'Angleterre et l'Autriche contre » la Russie était une alliance de dupe, où nous ne trouverions que la perte )) de notre sang et de nos trésors. »
» L'alliance de la Russie, au contraire, nous mettrait à même d'obtenir des établissements dans l'Archipel et de reculer nos frontières jusqu'aux bords du Rhin. Nous pouvons tenir ce langage à Nicolas : « Vos ennemis » nous sollicitent; nous préférons la paix à la guerre; nous désirons gar- » der la neutralité; mais enfin, si vous ne pouvez vider vos différends » avec la Porte que par les armes •, si vous voulez aller à Constantinople, » entrez avec les puissances chrétiennes dans un partage équitable de la )) Turquie européenne. Celles de ces puissances qui ne sont pas ]3lacées » de manière à s'agrandir du côté de l'Orient recevront ailleurs des dé- » dommagements. Nous, nous voulons avoir la ligneduRhin depuis Stras- » Lourg jusqu'à Cologne. Telles sont nos justes prétentions. La Russie a » un intérêt (votre frère Alexandre l'a ditj à ce que la France soit forte. » Si vous consentez à cet arrangement et que les autres puissances s'y » refusent, nous ne souffrirons pas qu'elles interviennent dans votre dé- » mêlé avec la Tui-quie ; si elles votis attaquent malgré nos remontrance^-, » nous les combattrons avec vous, toujours aux mêmes conditions que « nous venons d'exprimer. »
» Voilà ce qu'on peut dire à Nicolas ; jamais l'Autriche, jamais l'Angleterre ne nous donneront la limite du Rhin pour prix de notre alliance avec elles. Or, c'est pourtant là que, tôt ou tard, la France doit placer ses frontières tant pour son honneur que pouv sa, sûreté, »
suffit pns qu'elle ail été négociée, acceiDlée et avouée, il y a encore tui ensemble de mesures dont elle doit être alternativement la cause et l'eflet ; il y a, enfin, des épreuves qu'elle doit avoir subies et auMiuelles elle doit avoir pleinement résisté.
Alliée de l'Angleterre, si elle pouvait l'être, la France, à moins de s'exposer à de continuelles ruptures, devrait tenir une tout autre conduite que si elle était l'alliée de la Russie ou l'alliée des Etats de second ordre. Dans chacun de ces trois systèmes, ce sont trois conduites différentes à tenir, c'est un autre but à poursuivre, c'est un autre emploi à donner à ses forces, à son crédit, à toutes ses ressources. Précisément, ce qui rend si visible en ce moment, et malheureusement si réelle, la faiblesse de la France, c'est l'absence d'un système politique régulateur, c'est l'absence complète d'une politique qui ait un lendemain. Quelle est l'éventualité qui pourrait éclater sans nous prendre au dépourvu ?
L'isolement de la France est un fait. Le nier, ce serait nier l'évidence.
Mais mieux vaut encore l'isolement que l'abaissement ; or, l'alliance avec l'Angleterre aux conditions qu'elle y met, ce serait l'abaissement. Ce n'est pas nous qui l'affirmons, ce sont tous les faits qui l'attestent.
Cet isolement, qui n'est qu'un fait accidentel, doit-il être érigé en système politique? Ce n'est pas notre avis.
Comment en sortir? En s'abstenant de toute démarche inconsidérée ; en se renfermant dans une réserve qui sache concilier la fermeté avec la prudence ; en pesant tout et ne précipitant rien ; en mettant à profit les leçons que nous avons reçues et les expériences que nous avons faites ; en prenant nos intérêts pour boussole de notre politique ; en étudiant ce qui nous manque et ce que nous pouvons donner; en regardant autour de nous ce qui tombe et ce qui s'élève ; en distinguant ce qui est rival de ce qui est émule ; en dressant, ce qui doit être l'œuvre de tout grand ministi'c à son avènement au pouvoir, une table des probabilités po-
litiques ; eu utilisant toutes ses forces et toutes ses ressources ; en se gardant avec soin de toute fausse dépense ; en bornant ses prétentions à ses moyens ; en prenant ceux-ci pour mesure de celles-là ; en réglant son langage sur la connaissance exacte de soi-même ; en n'entretenant pas dispendieusement, follement, des armées inutiles aux dépens de flottes nécessaires, ou bien des flottes superflues aux dépens d'armées indispensables ; en ne se proposant pas à la fois deux buts opposés; en en ayant un seul, mais poursuivi avec persévérance ; en se mettant enfin en telle situation que chacun n'ait qu'à vous regarder pour voir l'appui qu'il peut attendre de vous, les intérêts que vous représentez, les dangers que vous éloignez, les ambitions que vous contenez.
Est-ce qu'ii est nécessaire que les États-Unis proclament annuellement qu'ils sont nos alliés pour que nous puissions compter sur eux en cas de conflagration grave et prolongée entre l'Angleterre et la France ? Assurément non. Les bonnes alliances sont celles qui n'ont pas besoin d'échanger de vaines déclarations d'entente cordiale.
L'alliance de la France avec la Russie est un fait qu'une politique jjIus ou moins intelligente, plus ou moins habile, plus ou moins sympathique, peut éloigner ou rapprocher, mais qui tôt ou tard aura lieu par la force des choses et le cours des événemt;nts. Par cette raison même que les gouvernements sont impuissants à faire durer des alliances contre nature, ils ne peuvent que retarder, c'est déjà trop, l'avènement des alliances appelées par la communauté des intérêts et la solidarité des destinées.
Pour résumer en deux mots toute notre pensée, nous dirons que, s'il fallait absolument opter entre l'Angleterre et la Russie, nous aimerions mieux la Russie, qui nous délie, que l'Angleterre, qui nous défie.
18 mars 1847.
L'ongouemenl de l'allinnce anglaise ne nous a jamais atteints, et, sans nous abuser sur les obstacles d'une alliance de la France avec la Russie, nous avons toujours refusé de servir d'écho à des récriminations impolitiques qui ne pouvaient avoir d'autre effet que de nous affaiblir, de nous isoler, et d'aggraver des préventions qui, pour être réciproques entre les deux cours, n'en étaient pas moins nuisibles aux deux pays.
Dix années d'injures, de calomnies et de soupçons, ne nous ont pas fait un seul jour varier, fléchir, pas même hésiter ! Nous avons dans le triomphe de la vérité sur l'erreur et \o mensonge la foi la plus entière et la plus inébranlable.
11 y a peu de temps, le Siècle, en réponse à un de nos articles, qualihait l'alliance de la France avec la Russie de « pacte du diable. » Nous l'avons laissé dire. A défaut du suffrage de ce journal, il est une autorité qu'à tort peut-être nous estimons à l'égal de la sienne, c'est celle de l'empereur Napoléon, dont nous avons cité la lettre écrite, le 22 juin (4 juillet) 1807, à l'empereur Alexandre.
Il nous suffit, pour garantir la sincérité de notre patriotisme, et pour nous défendre contre d'absurdes attaques, d'avoir ainsi de notre côté l'empereur Napoléon. Nous trouvons que c'est assez.
La grande erreur des JDurnaux hostiles à la Russie, c'est de juger l'empereur Nicolas comme si l'empire, dont il est le chef politique et religieux, pouvait marcher de pair avec la Fiance dans la voie de la civilisation et de la liberté; c'est de ne tenir aucun compte, ni de cette inégalité profonde, ni des différences de mœurs, d'esprit et d'éducation, Viï des difficultésde sa situation, qui sont immenses. Quand ces journaux portent leurs regards vers l'empire russe, ils ne voiiMil pas l'Europe, ils ne voient que la Pologne ! C'est
POLITIOrE EXTEKIEURK DE LA FRANCE. 31
heoucoup, sans doute ; mais ce n'est pas tout. Leur ressentiment les exalte et les égare : c'est du délire. En veut-on un exemple frappant ? On n'a qu'à parcourir l'article qui remplit les deux premières colonnes du National. Cet article est une pièce qui s'offre si naturellement à l'appui de ce que nous venons d'avancer, que nous allons le reproduire :
(( L'empereur de Russie vient d'acheter à la Banque de France la plus grande partie des rentes qu'elle possède, pour une somme de cinquante MILLIONS. Le traité a été préparé, discuté, conclu et signé hier par le gouverneur de la Banque et i\L Kisselef, chargé d'affaires de Russie. Le conseil de la Banque, l'éuni aujourd'hui, a donné son approbation; et aussitôt que le fait a été connu, la rente a haussé, en une demi-heure, de 1 fr. 20 c.
» Quoi ! dans l'état présent de nos finances, dans la situation générale de l'Europe, donner à l'empei'eur de Russie un moyen d'action aussi puissant sur nos fonds publics ! Annoncer officiellement que Nicolas pent, à un jour donné, à un moment de crise, peser du poids de 50 millions sur notre crédit! On l'introduit au sein de nos affaires; on lui donne un pie 1 à la Bourse ; on le rend maître de notre marché d'argent ; car, qui peut nier la puissance qu'aurait, à une heure périlleuse, un homme en position de jeter un capital de 50 millions immédiatement disponible sur la place de Paris! Nous l'avouons sans détour, une imprévoyance aussi coupable nous frappe de stupeur. L'incertitude la plus menaçante plane aujourd'hui sur toute la politique de l'Europe; l'Espagne marche à la dérive entre des partis divisés et une guerre civile effrayante ; le Portugal est à l'anarchie ; l'Italie est pleine de troubles ; la Suisi?e agitée ; la Prusse travaillée par l'esprit nouveau ; les questions les plus compliquées mettent aux prises la France et l'Angleterre en Grèce, à Constantinople, en Egypte, à Tunis, dans tout le bassin de la Méditerranée; l'Autriche s'avance avec ses armées vers le Piémont; il n'y a pas en effet un seul point de l'Europe où ce qui est offre une garantie de sécurité, pas un point d'où l'on ne puisse voir sortir la guerre. Nous assistons à ce spectacle ayant au cœur ce cancer delà misère, et dans nos finances des déficits accumulés. L'année prochaine, il faudra recourir inévitablement à un emprunt; peut-être le faudra-t-il auparavant, et cette nécessité doit concorder précisément avec ces difficultés extrêmes qui nous pressent de toutes parts ! Tout cela est clair, évident : ceux qui ne le voient pas le sentent. Et c'est aujourd'hui que Nicolas vous tend la main ! C'est aujourd'hui qu'il vous offre cinquante millions ; et vous les acceptez! A qui fera-t-on croire qu'il s'est transformé tout à coup; qu'il aime aujourd'hui ce qu'il détestait hier ; qu'il a renoncé à ses principes; qu'il ne veut plus rétablir la légitimité nulle part ; qu'il est indifférent à la révolution ; qu'il se soucie peu de la voir triompher dans la Péninsule, en Suisse; qu'il abandonne l'Italie à l'esprit
de réforme ; qu'il a renoncé à tout projet sur Constantinople ? Ah ! le généreux potentat qui se convertit du soir au matin, qui se montre tout à coup éma de la disette dont souffre la France, et qui s'empresse de lui offrir l'occasion de payer des grains avec du papier. C'est noble, cela; c'est du dévoûment ! Le soupçonnerez-vous intéressé ? Vous auriez tort. Il avait cinquante millions dont il ne savait que faire ; il a trouvé que la rente française ét:iit un bon placement, et, au lieu de procéder en secret, peu à peu, et sans bruit, ce qui aurait exigé beaucoup de temps, il a traité officiellement par voie diplomatique, avec tout l'éclat d'un grand seigneur qui veut à la fois nous rendre un service signalé en plaçant bien son argent.
» Imaginer qu'il y a là une intention politique, une prévision quelcon • que, un moyen d'action pour l'avenir, ce serait folie sans doute. Non, il faut rester convaincu qu'il n'y a là-dessous aucun calcul, qu'aucune condition n'est réservée, que le pays enfin peut voir cette alliance inattendue avec une sécurité parfaite! Il ne faut ni surveiller, ni se défier; il faut avoir foi en Nicolas, entendez- vous, comme au protecteur des droits des peuples et au défenseur zélé de ce pays qui s'appelle la révolution ! Eli bien! que les complices le disent, que les aveugles le croient! ]Mais que tous les bomines de sens et de courage y regardent ! Quant à nous, qui écrivons ces premières impressions de toute la vitesse de notre plume, nous considérons cette affaire comme un des événements les plus graves dont nous ayons été témoin depuis dix-sept ans. »
Nous avons dit que s'exprimer ainsi, c'était du délire; il ne nous sera pas difficile de le prouver.
Ce qui révolte le National, c'est « qu'on vient d'intro- » duire Tempereur Nicolas au sein de nos affaires; on vient » de lui donner un pied à la Bourse, de le rendre maître de » notre marché d'argent. » Mais si l'empereur Nicolas avait des fonds disponii^les, et qu'il voulût uniquement les employer à acquérir des rentes françaises, est-ce qu'il avait besoin pour cela de traiter avec la Banque de France, de donner à M. le comte de Nesselrode l'ordre d'écrire à M. de Kisseleff pour que celui-ci se mît d'accord avec M. Guizot? Est-ce qu'il avait besoin de négocier l'affaire diplomatiquement, et de recourir à une autre entremise Cjue celle d'un banquier et d'un agent de change?
Certes, MM. de Rothschild ou MM. Fould n'eussent pas mieux demandé que de se charger d'acheter deux millions cinq cent mille francs de rente, d'ordre et pour compte de
S. M. l'empereur des Russies, payables en lingots, ainsi qu'il l'offrait.
Qui eût pu s'y opposer? Est-ce que sur toutes les Bourses du monde il ne suffit pas, pour acheter de la rente au cours et au comptant, de posséder l'argent nécessaire pour la payer? Est-ce qu'on est obligé do produire préalablement son acte de naissance établissant sa nationalité? Si le National avait un doute à cet égard, il pourrait facilement le dissiper. Il n'aurait qu'à donner l'ordre qu'on achetât de la rente, au nom de son gérant, soit à Vienne, soit à Naples, soit à Rome, tous pays dont les gouvernements passent pour avoir peu de sympathies pour ses doctrines.
Mais ce non-sens n'est pas le plus grave. Ce que redoute le A'fll/o/ta/,» c'est que l'empereur Nicolas, à un jour donné, » à un moment de crise (textuel), pèse du poids de ses » 50 millions sur notre crédit. » Le National ignorerait-il donc qu'il y a à la Bourse deux sortes de marchés, les marchés au comptant et les marchés à terme, et que les joueurs ;i la baisse les plus à craindre dans les temps de crise, ce ne sont pas ceux qui ont dans leurs portefeuilles pour cinquante millions d'inscriptions de rentes ; ce ne sont pas les vendeurs au comptant, ce sont les vendeurs à terme, ce sont ceux qui vendent des rentes sans les avoir! Où donc le National a-t-il jamais vu acheter des rentes à 116 fr. pour cinquante millions clans Vespéi^ance de les vendre un jour au-dessous de 100 francs ?
D'ordinaire, toute acquisition de rentes pour une somme considérable prouve deux choses :
Premièrement, qu'on a confiance dans l'État dont on prend le papier en échange d'écus ;
Deuxièmement, qu'on croit plutôt à la hausse qu'à la baisse, c'est-à-dire à l'affermissement de la paix et de l'ordre.
C'est ainsi, quant à nous, que nous interprétons l'importante négociation qui vient d'avoir lieu.
Si l'empereur Nicolas ne «croyait pas à l'affermissement de l'ordre eu France et au maintien de la paix en Europe, xu. 3
il n'eût pas apparemment acheté les rentes de la Banque ; il eût peut-être continué à nous envoyer son blé, mais il eût à coup sûr gardé son argent.
Si l'empereur Nicolas, au lieu d'être mu, comme nous en avons la ferme conviction, par un louable sentiment, avait agi sous le coup des arrière-pensées haineuses que lui suppose le National^ l'empereur Nicolas n'eût pas ouvert une négociation diplomatique destinée à avoir à Londres, à Vienne, à Berlin un immense retentissement ; il eût opéré dans l'ombre ; les maisons de banque ne lui eussent pas fait défaut ; il eût attendu le moment de la plus forte baisse probable.
Tout, en ce moment, dans la conduite de l'empereur Nicolas à l'égard de la France, porte l'empreinte dos sentiments les plus opposés à ceux qu'il plaît aux journaux aveuglés de lui prêter. Il y a peu de temps, ces journaux sèment le bruit que la Russie vient de prohiber la sortie des grains dont la France a besoin. Que fait aussitôt le gouvernement russe? Il déclare que, bien loin de défendre l'exportation des grains, il la favorisera par tous les moyens possibles.
Il faut en effet que nous soyons bien « aveugles, » car là où le National voit un danger pour la France, nous voyons un gage donné à la paix ; là où il voit un sujet d'anxiété, nous voyons un sujet de sécurité ; là ou il voit, enfin, « un » des événements les plus graves dont nous ayons été les » témoins depuis dix-sept ans, » nous voyons au contraire une des circonstances les plus propices qui, depuis dix-sept ans, se soit offerte à nous de montrer à l'Angleterre qu'elle ne doit plus compter désormais, de notre part, sur des concessions sans réciprocité, et qu'elle fera bien, à l'avenir, de s'épargner des menaces où le droit n'est invoqué que pour cacher l'excès de l'orgueil et l'abus de la force.
19 mars 1847.
L'achat de deux millions de rentes françaises par S. M. l'empereur Nicolas, qui était l'objet de toutes les conversations, a passé des salons dans les journaux. Bien qu'il approuve l'arrangement conclu avec la Banque de France, le Journal des Débats ne réussit qu'imparfaitement à cacher que cet arrangement, qui confirme notre politique, déconcerte la sienne. Ce qu'il trouve surtout à louer dans cette occasion, c'est la sagesse de notre gouvernement. Avec un peu plus de sagesse ou d'habileté cependant, rien n'eût été plus facile d'asseoir si solidement notre crédit, que le jour où la Banque de France eût eu besoin de vendre ses rentes pour se procurer cinquante millions, il n'en eût été aucunement aflfecté. L'extrémité à laquelle la Banque de France vient d'être réduite atteste moins de l'imprévoyance de sa part, ainsi qu'on le prétend, qu'elle ne révèle la faiblesse et la mauvaise organisation de nos moyens de crédit, lorsque nous devrions avoir le premier et le plus fort crédit du monde entier! Le maintien de l'ordre et de la paix est, sans doute, un bien précieux, mais c'est un bien qui n'a pas été particulier à la France : il y a dix-sept ans que tous les États de l'Europe en jouissent comme elle. Il ne faut rien exagérer ; il ne faut pas surtout s'endormir dans un dangereux optimisme. Où l'on reconnaît qu'un gouvernement •a été sage, habile, prudent, prévoyant, c'est alors que, soumis à des épreuves difficiles, il en triomphe facilement. En sommes-nous là ?
VUnion monarchique est d'avis que l'empereur de Russie a fait une excellente opération :
« Lorque la crise financière, qui pèse partout sur le crédit, aura cessé en même temps que la cause qui l'a pro'duite, le gouvernement russe fera vendre à Paris, au cours de 120 fr., les rentes qui lui sont délivrées au cours de 115 fr., et il réalisera ainsi un bénéKce fort honnête, o
36 isaî.
Le Courrier français est d'un avis contraire ; il pense que l'opération est mauvaise :
« Comme opération financière, cet achat, surtout au prix où il a été fait, est mauvais pour le czar. Les finances russes ne sont pas en très bon état; et lorsque le czar emprunte, il est obligé de payer plus cher qu'il ne s'est fait payer lui-même en plaçant ses cinquante millions sur nos rentes. »
C'est ainsi que s'accordent les opinions sur celle mesure. Nous venons de citer VUnion monarchique, disons maintenant un mot de son récit, -dans lequel elle prétend que « riniliative de la proposition est partie de Paris. » Cette assertion est complètement fausse. L'initiative appartient exclusivement au gouvernement russe, ainsi que cela résulte de la lettre de M. le comte de Nesselrode à M. de Kisseleff. On ne saurait, nous assure-t-on, en louer trop la noblesse et la simplicité des termes. Il est impossible de s'exprimer plus convenablement. Les meilleures dispositions pour la France, les moins équivoques, s'y laissent voir clairement. On chercherait vainement à y saisir la trace d'une de ces arrière-pensées qu'il n'est pas aussi facile d'articuler que de supposer, si l'on en juge parle vague dans lequel se tiennent les journaux syslémaliquemenl hostiles à la Russie.
Le Siècle invoque contre l'arrangement conclu « le sou- » venir du mauvais vouloir si persévérant manifesté depuis » dix-sepl ans parle gouvernement russe contre laFi'ance.» Nous citons ses propres paroles. Nous pourrions demander au Siècle si ce mauvais vouloir si persévérant n'a pas été réciproque, et si, depuis dix-sept ans, nous avons laissé passer une seule occasion de le manifester? Mais cette réponse n'est pas celle que nous voulons lui faire, ainsi qu'à tous les autres journaux à la suite qui se plaisent incessamment à représenter la Russie comme l'ennemie de la France.
Deux souverains peuvent vivre en mésintelligence; ils peuvent avoir à se plaindre l'un de l'aulre; ils peuvent avoir l'un contre l'autre des préventions mutuelles, sans
qu'il y ait pour cela désaccord, rivalité, inimitié entre les deux pays. Les souverains passent, les pays restent ; les susceptibilités s'effacent, les intérêts persistent, avons-nous toujours répondu lorsque nous avons eu à faire justice des puériles, banales et fragiles objections tirées du présent, que l'on opposait à des idées sérieuses d'avenir, reposant sur une étude approfondie du passé. Nous n'avons jamais attaché qu'une importance secondaire aux rapports personnels existant entre LL. MM. le roi des Français et l'empereur de Russie, nous n'avons jamais insisté que sur la communauté d'intérêts permanents, politiques et commerciaux qui invitent les deux nations à s'unir étroitement. Le jour de cette alliance peut être plus ou moins retardé ; mais il faut qu'on le sache bien, en dehors de cette alliance, on ne fera jamais que de la politique expcctante et de la paix 'précaire et dispendieuse, de la paix armée coûtant à la France un million par jour, ce qui, il faut en convenir, est le payement d'une assez belle prime d'assurance contre le risque de guerre. Les journaux qui ne peuvent se consoler de la perte de la nationalité polonaise n'ont jamais voulu distinguer non-seulement entre la Russie et son souverain, mais encore entre les sentiments très différents dont Tempereur Nicolas pouvait être animé à l'égard du roi Louis- Philippe et dont il pouvait être animé à l'égard de la France. De ce que le National, la Réforme, VUnion monarchique et cent autres journaux radicaux ou légitimistes sont systématiquement hostiles h la personne du roi, aurait-on raison d'en conclure qu'ils enveloppent la France dans le même sentiment d'hostilité? Non, assurément. Eh bien donc, pourquoi ce qui serait faux à leur égard serait-il nécessairement vrai à l'égard de l'empereur Nicolas? Ce souverain, qui n'a pas le même intérêt que l'Angleterre à encourager des révolutions, a pu voir avec regret la révolution de 1830, la chute et l'exil de la branche aînée des Bourbons; il a pu croire que la nouvelle dynastie serait une digue impuissante à contenir le torrent démocratique ; il a pu exprimer cette opinion en des termes qui n'ont pas, à ce qu'il paraît,
toujours élé assez réservés; mais s'il l'a l'ait, il n'a pas été le seul à concevoir des doutes, et nous avons parmi nous aujourd'hui plus d'un ultra-conservateur qui, de 1830 à 183o, n'étaient rien moins que partisans du gouvernement, dont ils sont aujourd'hui les zélateurs intolérants. Mais de ce que l'empereur Nicolas aurait à tort conçu des préventions contre le roi issu delà révolution de 1830, s'ensuivraitil nécessairement qu'il ne pût avoir des sympathies pour un pays dont l'alhance est nécessaire au sien, si les deux Etats veulent uu jour exercer pacifiquement une influence décisive sur les destinées de l'Europe? Le contraire est démontré. Quant aux petites querelles de monarque à monarque, nous croyons, nous aimons à croire qu'elles tendent des deux parts à s'affaiblir et à disparaître. L'empereur Nicolas, qui déjà, en apprenant la mort de M. le duc d'Orléans, en avait témoigné une très profonde et tiès sincère affliction, a été vivement touché de l'accueil fjit en Algérie à son fils, le grand-duc Constantin; il l'a ouvertement manifesté. L'avenir accomplira le reste. Il est des faits, et la durée d'un règne de dix-sept ans est de ce nombre, à l'évidence desquels un esprit éclairé ne résiste pas. Or, l'empereur Nicolas, quoi qu'on en puisse prétendre, n'est pas un de ces despotes vulgaires dont les yeux soient fermés à la clarté du jour; il regarde et il voit, il compare et il juge. C'est à une politique habile, mais digne, à devancer l'action du temps sans cependant vouloir la précipiter. Mais celte observation soulève une grave question que nous ne voulons pas traiter aujourd'hui, c'est celle-ci : la France estelle représentée à l'étranger comme elle devrait l'être, comme il serait important qu'elle le fût?
20 mars 1847.
La suppression de la république de Cracovie n'aura pas attiré, farmi nous, à l'empereur Nicolas autant et d'aussi
vives attaques que le placement machiavélique qu'il vient de faire, en employant cinquante millions en acquisition de rentes françaises.
A cette occasion, la question des alliances de la France est de nouveau, sinon sérieusement traitée, du moins passionnément agitée.
II n'y a qu'une voix dans toute la presse pour nous accuser de poursuivre une alliance impossible. On nous fait dire ce que nous n'avons pas dit ; on nous attribue des expressions qu'on invente. Ainsi, le National prétend que la Presse se félicite du « service » que l'empereur Nicolas vient de rendre à la France. H souligne le mot « service, » afin de faire supposer qu'il nous l'a emprunté. Où donc le National a-t-il vu que la Presse ait employé ce mot, ni aucun autre qui exprimât la môme pensée ?
Lorsque nous discutons, nous, c'est avec une entière bonne foi, et quand nous citons, nous le faisons textuellement; nous l'avons assez prouvé, en reproduisant textuellement l'article du National. Nous ne prêtons pas à nos contradicteurs un autre langage que celui qu'ils ont tenu et d'autres pensées que celles qui leur appartiennent. Cette manière commode d'échapper aux difficultés d'une discussion sincère et sérieuse n'est pas à notre usage. Les journaux qui parlent de nos « dithyrambes moscovites » seraient bien embarrassés s'il leur fallait citer une seule phrase qui approchât de l'emphase, de l'exagération, qui ^l'appartînt pas à la plus froide discussion. Mais que nous importe qu'on travestisse ainsi nos paroles, n'avons-nous pas des lecteurs sympathiques et une publicité telle qu'elle doit amplement nous suffire? D'ailleurs, on est bien fort quand on n'a pas d'autre mobile que l'intérêt de son pays, et quand la recherche de la vérité est le seul but qu'on poursuive.