LES DEUX PROGRAMMES
" 11 est facile encore de comprendie que, d'un côte', la guerre et les conquêtes, et de l'autre les progrès du despotisme, s'entr'aident mutuellement ; qu'on prend à discrétion, dans un peuple d'esclaves, de l'arçent et des hommes pour en subjuguer d'autres; que re'ciproquement la guerre fournit un prétexte aux exactions pe'cuniaires, et un autre non moins spécieux d'avoir toujours de grandes armées pour tenir le peuple en respect. Enfin, chacun voit assez que les princes conquérants font pour le moins autant la guerre a leurs sujets qu'à leurs ennemis, et que la condition des vainqueurs n'est pas meilleure que celle des vaincus : J'ai battu les Romains, écrivait Annibal aux Carthaginois, envoyezmoi des troupes; j'ai mis l'Italie à contribution, envoyez-moi de l'argent. Voila ce que signifient les Te Deum, les feux de joie et l'allégresse du peuple aux triomphes de ses maîtres. "
J.-J. ROrSSE\U
8 avril 1849.
<i V armée de la France est V armée de la liberté Ses
» principes, ses promesses, son passé, son avenir, son salut, » son honneur l'engagent envers la Pologne, l'Italie, l'Alle- » magne, la Hongrie, envers tous ceux qui veulent, comme » elles, briser leurs fers... » Cette illusion des représentants de la Montagne, qui prétendent que la France est assez forte pour traduire en actes glorieux ces fières paroles de leur programme, nous ne la partageons pas.
Nous croyons au triomphe de la liberté par la paix, mais
nous n'y croyons pas par la guerre ; nous croyons au triomphe de la liberté par le progrès des idées, par la puissance de l'exemple, par le perfectionnement des voies de communication qui multiplie les relations et les échanges entre peuples; mais nous n'y croyons pas par l'éclat des batailles, qui fait, des généraux victorieux, les arbitres du monde.
En matière de liberté, nous nous défions des généraux (1). Nous savons que la gloire ne fait jamais un pas que ce pas ne l'éloigné de la liberté et ne la rapproche du despotisme.
Armée et Liberté sont deux mots dont l'accouplement est un contre-sens prouvé par l'histoire (2).
11 faut donc choisir entre ces deux systèmes exclusifs ;
Paix et Liberté ;
Guerre et despotisme.
La Gloire est un régime qui a ses conditions, ses exigences ; la Liberté est un autre régime qui a ses exigences
(1) Ce n'est pas la patrie qui court le plus grand danger dans la guerre, c'est la liberté. La guerre est pres^que toujours une dictature. Les soldats oublient les institutions pour les hommes. Les trônes tententles ambitieux. La gloire éblouit le patriotisme. Le prestige d'un nom victorieux voile l'attentat contre la souveraineté nationale. La République veut delà gloire, sans doute, mais elle la veut pour elle-même et non pour des César ou des Napoléon. Lamartine.
(2) L'État permanent de guerre facilita à Louis XIV l'établissement de la puissance absolue, et le familiarisa trop avec le danger d'appliquer au gouvernement civil la discipline des camps. Comme il ne désarmait point pendant la paix, et comme à proportion que ses succès diminuaient son inflexible fermeté redoublait d'efforts, il en résulta un prodigieux accroissement de nos forces militaires. L'armée de 50,000 hommes qu'il avait reçue de ses pères s'éleva, avant la fin de son règne, à plus de 400,000. Ce que l'ambition de Charles-Quint et de Philippe II n'avait pu faire, parce qu'ils agirent sur un trop vaste espace, l'ambition de Louis XIV l'efFectua, et, en obligeant les autres souverains, par la nécessité de la défense , h porter ainsi le nombre de leurs troupes à un excès jusqu'alors inconnu, il donna pour toujours h l'Europe le plus grand des fléaux. C'est une lèpre attachée aux Etats modernes, qui use et corrompt leur substance, et oppose un fatal obstacle au bonheur privé, à l'économie publique et au perfectionnement de toute bonne civilisation. Enfin les guerres de ce règne durent, comme toutes leJ. longues inimitiés, devenir une école d'injustice et endurcir aux plus grands crimes. Le sage Turenne lui-même souilla sa gloire par de cruels ravages dans le Palatinat. Plus d'un siècle s'est écoulé, et la vengeance qui veille sur ces ruines les montre encore au voyageur. L'Europe serait depuis longtemps un désert, si cet horrible droit des gens se fût accrédité.
LEMONTEY. Essai ^ur félablisscmenl monarchique de Louis XIV, p. 374.
non moins impérieuses, ses conditions non moins absolues. Notre choix est fait depuis longtemps. C'est parce que nous ne voulons pas du despotisme que nous ne voulons pas dé la guerre, même de celle qui commencerait par se faire au nom de la liberté des peuples.
L'Assemblée nationale a continué de discuter le projet de loi relatif à l'organisation de la force publique, absolument comme l'eût fait, en 1847, la Chambre des députés, sans paraître se douter le moins du monde que le 24 février 1848 avait changé la forme du gouvernement français, et mis la République à la place de la Monarchie.
S'abuserait-on jusqu'à croire que les conditions d'existence d'une république et d'une monarchie sont les mêmes, et ne différent que dans le mode de transmission du pouvoir?
Alors, à quoi donc aurait servi la peine que Montesquieu a prise pour décrire avec tant de soin, dans V Esprit des lois, la nature des trois diverses formes de gouvernement, la différence entre la nature du gouvernement et son principe, la corrélation étroite qui doit exister entre le principe du gouvernement et ses lois, etc.?
Mais ce n'est pas Montesquieu que nous voulons invoquer ici, car il faudrait citer les principaux livres de VEsprit des lois ; nous n'irons chercher ni si loin ni si haut notre autorité, nous nous bornerons à emprunter à un ouvrage de M. Thiers, publié en 1831, sous ce titre : La Monarchie de 1850. les deux lignes suivante^ :
« La République ne peut subsister dans des États tout militaires ; elle y dégénère bientôt en gouvernement du sabre. »
Incontestable est la vérité de ces paroles, qui ont reçu le 24 juin 1848 une consécration nouvelle.
Eh bien ! de deux choses l'une :
Ou il faut renoncer à la pensée de conserver la forme républicaine ;
Ou il faut renoncer à l'idée d'entretenir une armée de cinq cent soixante mille hommes.
Cette alternative, ce n'est pas nous qui l'avons posée, c'est M. Thiers ; nous prions de le remarquer.
Voler annuellement la dépense d'une armée permanente de cinq cent soixante mille hommes, c'est absolument la même chose que voter indirectement le renversement de la République et le retour de la Monarchie ; voilà ce qu'il importe qu'on sache bien !
Le pays et ses représentants sont avertis !
Notre tâche est remplie.