CINQUIÈME RÉSOLUTION
Le Congrès adopte le principe de non-intervention et reconnaît qiCil n'' appartient qiC à chaque État de régler ses propres affaires.
M. EMILE DE GiRARDiN : Eu moutaut à ccttc tribunc où je suis appelé, je ne me dissimule pas que je vais blesser des susceptibilités que j'honore, car je viens soutenir le principe de non-intervention dans ses termes les plus absolus. A mon sens, tout principe qui n'est pas absolu cesse d'èlre un principe. Je ne suis pas de ceux qui pensent que l'exception confirme la règle; je pense au contraire qu'elle la détruit. Toute règle qui admet une exception cesse de valoir comme règle; je la compare à une bouteille soigneusement bouchée, mais qui laisserait échapper lentement son contenu par une fêlure inaperçue.
Dès qu'on admet au principe de non-intervention une seule exception, une seule , aussitôt l'on rentre forcément par voie de conséquence dans le système de la paix armée, dans ce système qui coûte à l'Europe un milliard par an. Dès qu'on suppose un seul cas où un État devra intervenir, ne fut-ce que pour faire respecter le principe de non-intervention, cette supposition, se transformant en prévision, exige qu'un État ne s'expose pas à se laisser prendre au dépourvu par l'éventualité. Je défie que l'on me réponde le
conlriiire. Donc, admettre une seule exception au principe de non-intervention, c'est acquiescer indirectement au maintien de ce qui existe : — Armées ruineuses, budgets écrasants, impôts sans nombre , consommation restreinte, misère croissante. C'est là ce que je ne veux pas ; est-ce là ce que vous voulez ?
Je sais par quel côté l'opinion que je soutiens est attaquable ; car plus d'une fois j'ai eu à la défendre contre des contradicteurs qui me disaient : Vous souffririez donc qu'un gouvernement étranger intervînt dans les affaires d'un peuple, sans intervenir vous-même pour l'empêcher! Quoi qu'il puisse m'en coûter, je n'hésite pas à répondre affirmativement , car si aucun État ne commence par donner l'exemple le plus scrupuleux du respect le plus absolu du principe de non-intervention, comment réussira-l-on à faire entrer ce principe dans le droit des gens nouveau? J'ai dans la force du droit et dans le droit des peuples plus de confiance que ceux qui placent la défense de la liberté sous la protection du sabre. Interrogez le passé! Combien de guerres ont été commencées au nom de la liberté ! Toutes n'ont-elles pas toujours fini par tourner contre elle ?
N'est-ce pas en faisant appel au sentiment de la liberté de tous les peuples que l'on a réussi, en 1814 et en 1815, à les soulever et à les coaliser contre la France? Hélas ! qu'y ont-ils gagné? Citez-moi donc une seule intervention dont peuple et gouvernement aient eu à s'applaudir ! J'en connais une récente, qui, elle aussi, s'est faite en se parant des sentiments les plus généreux, en disant qu'elle allait abriter tous les droits légitimes. Comment les a-t-elle abrités ? En commençant par un bombardement qui a duré trente jours; en renversant un gouvernement établi; en rétablissant un gouvernement renversé. Cette intervention, qui languit depuis un an, ne sait plus ni comment rester ni comment sortir, car, après l'occupation, l'évacuation : c'est là recueil de toutes les interventions, c'est là leur pierre d'achoppement.
T(jule intervention suppose nécessairement deux partis en
DES AKMEES PERMAMENTES. 709
lulle ; toute intervention est donc contrainte d'arborer le drapeau d'un parti ; si ce parti était le plus faible, s'il était hors d'état de se défendre par lui-môme, que deviendra-til dès qu'il n'aura plus pour l'appuyer l'intervention? L'intervention ne se retirera-t-elle périodiquement que pour revenir indéfiniment ?
Si l'intervention n'est pas la guerre générale et à outrance de tous les peuples contre tous les rois, ou de tous les rois contre tous les peuples, c'est un non-sens ; mais après que tous les peuples auront vaincu tous les rois, qui préservera les peuples des généraux victorieux? Qui me garantira que cette guerre européenne et à outrance n'aboutira pas uniquement à un changement de maîtres, lesquels commenceront par s'appeler consuls et finiront par s'appeler empereurs? Je me défie singulièrement de la guerre, car je ne vois pas qu'elle ait jamais profité à la liberté d'aucun peuple. Partout, au contraire, oi^i la paix a duré, si lentement que ce soit la liberté a gagné du terrain , l'arbitraire en a perdu, les peuples se sont éclaii'és. unis et fortifiés. Je n'ai de confiance que dans la paix. Mais ma confiance en elle est entière. Souhaitons qu'elle reprenne son cours un moment troublé par la Révolution de 1848, et, par la paix, n'en doutons pas, se résoudront non seulement toutes les questions d'unité qui tourmentent l'Allemagne et l'Italie, mais encore les problèmes de bien-être qui agitent l'Europe industrielle. Plus la durée de la paix se prolongera, et plus le chiffre des baïonnettes se réduira ; c'est le but auquel il faut tendre constamment et patiemment, car lorsque les baïonnettes disparaissent, les idées se montrent.
Je reviens à l'objection qu'on oppose à mon opinion. De deux choses l'une : ou le gouvernement qui sera intervenu à main armée dans les afïfiires intérieures d'un peuple se sera rendu odieux par les excès qu'il aura commis, ou bien au contraire il se sera prudemment appliqué à les éviter. S'il n'est tombé dans aucun excès, ne devra-t-on pas s'applaudir d'avoir épargné le sang qu'une guerre eût fait couler? Si, au contraire, il n'a su que se rendre odieux, si grand
que soit le nombre des victimes qu'on suppose qu'il fasse, ce nombre sera toujours moins considérable que celui des victimes qu'eût fait la guerre, et partout où il existera une tribune et une presse libres, cette presse et cette tribune s'uniront pour flétrir son indigne conduite. Croit-on que ce ne soit rien ? Ce serait se tromper étrangement, et, pour justifier la guerre, calomnier la liberté.
La paix établit, étend et resserre la solidarité des peuples; de la cause de chacun d'eux elle fait la cause de tous. Mais dès que la guerre éclate, cette solidarité se rompt, les rivalités se réveillent, les inimitiés se raniment, le peuple et son gouvernement, qui faisaient deux, se rapprochent et ne font plus qu'un; les peuples, au contraire, qui ne faisaient qu'un se divisent... Dans l'intérêt général des peuples, dût la liberté de l'un d'eux en souffrir passagèrement, il importe donc de s'enfermer hermétiquement dans le principe de non-intervention, et de n'en sortir couvert sous aucun prétexte, entraîné par aucune considération. S'il est possible de faire entrer dans le droit des gens, dans le droit international, le principe absolu de non-intervention, soyons certains que ce ne sera que par cette voie. Il n'y en a point d'autre. Certains organes de la démocratie peuvent penser et prétendre le contraire ; mais, qu'ils me permettent de le leur dire, montrer tant de confiance dans la guerre, c'est en montrer trop peu dans la liberté. Que l'Angleterre, les États-Unis et la France proclament hautement et d'accord, par la voix de leurs hommes d'État, de leurs diplomates, de leurs orateurs et de leurs écrivains, le principe absolu de non-intervention, et, de tous les principes sur lesquels repose le droit des gens, il n'y en aura pas de plus respecté. Qui donc oserait y attenter? — Je pose la question, et j'attendrai la réponse.
(Le Congrès de la Paix se sépare en votant une résolution par laquelle tous les membres de la Société de la Paix s'interdisent tout duel par leur entrée même dans la société.!
7 février 1853.
Lo Journal des Débats traite en 1853 M. Gobden sans plus de façon qu'il traitait, en 1846, M. Peel. Mais quatre ansaprès avoir prodigué à M. Peel la raillerie et l'outrage, le Journal des Débats lui prodiguait l'éloge ; ce qui prouve qu'il ne faut attacher d'importance ni aux éloges ni aux railleries de ce joyeux et leste journal, qui vise à se donner l'air sérieux en persiflant le Congrès de la Paix.
Si « le Congrès de la Paix est une idée baroque; s'il ne lui » manque qu'une toute petite chose, le sens commun ; s'il » est absolument comme la jument de Roland, qui avait « toutes les qualités possibles, et qui n'avait qu'un seul dé- » faut, celui d'être morte, » ce qu'affirme le Journal des Débats^ que faut-il donc penser de ce qu'on va lire :
» Le génie de la guerre est le grand destructeur du capital ; il se repaît d'or non moins que de sang. Si le capital que possède la civilisation aujourd'hui est si modique en comparaison des longs siècles de travail et d'abstinence qui ont été consacrés à le former, il faut s'en prendre à la prépondérance qu'a eue constamment l'esprit guerrier dans les conseils des gouvernements, même constitutionnels. L'esprit guerrier est funeste à la liberté de plus d'une façon. Il ne se borne pas, en effet, à inspirer aux hommes le goût de la violence ; à mettre sur le pavois des ambitieux et à leur fournir des instruments d'oppression. En détruisant le capital, il tend à ramener la société aux conditions essentielles qui jadis motivaient l'esclavage et le rendaient inévitable : la pénurie du capital en proportion du nombre des hommes. L'usage conservé encore par les grands États de l'Europe d'entretenir de nombreuses armées, même en pleine paix, est un legs des temps où les nations étaient sous le joug de noblesses conquérantes qui, par rapine ou par orgueil, guerroyaient sans cesse les unes contre les autres, aux dépens des populations, et qui gardaient des bandes armées pour opprimer les paisibles travailleurs. Depuis trente ans on fait profession d'adorer la paix : on n'en pressure pas moins les populations pour tenir sur pied des forces innombrables. La France est de tous les États de l'Europe celui qui s'est le plus chargé pour l'entretien de ses forces de terre et de mer : depuis plusieurs années elle paye au démon de la guerre un tribut de .500 à 550 millions, indépendamment de la part de la d^tte publique qu'il faut attribuer à la guerre, et sans compter le capital
que créerait le travail do près de 500,000 hommes choisis dans ce qu'il y il de plus robuste parmi la population. »
Or, ce qu'on vient de lire n'est emprunté ni à M. Cobden ni au Daily-Neivs, ni môme à la Pressé, mais est textuellement extrait du Journal des Débats, numéro du 2 juin 1848.
0 grave et docte écrivain, vous écrivez et vous imprimez : « Depuis trente ans, on fait profession d'adorer la paix ; » on n'e/i pressure pas moins les populations pour tenir sur » pied des forces innombrables, » et ce que vous mettez en article, vous trouvez « baroque » qu'on le mette en discours ! Où donc est, devant « le sens commun, » que vous mêlez, bien à tort, à cette querelle, la différence si grande entre un article de journal et un discours de meeting, le journal et le meeting tenant absolument le même langage? Brave homme, avant de bafouer M. Cohden et le Congrès de la Paix, commencez donc par rire de vous-même et du Journal des Débats, car le Congrès de la Paix n'a été que le fidèle écho de vos paroles de juin 1848!
La feuille à deux visages : l'un tourné, en 1848, vers la paix, l'autre tourné, en 1853, vers la guerre, cite, en s'en moquant, les deux lettres suivantes échangées entre le général Brotherton et M. Cobden :
Le lieutenant-rjénéral Brolherlon à M. Cobdin,
« Traveller's club, Pallmall, le 29 janvier 1853.
» Monsieur, je vois, par le compte-rendu du discours prononcé par vous à la réunion du Congrès de la Paix, à Manchester, jeudi dernieï, que vous y avez dit que, pour mettre à l'épreuve la sincérité de ceux qui sont d'une opinion différente de la vôtre, au sujet de la probabilité d'une invasion, vous étiez prêt à vous engager, par voie légale, à payer 10,000 liv. sterl., dans le cas oii l'invasion aurait lieu, à celui qui se chargerait de payer, à titre de souscription, 1 shilling par semaine à l'hôpital de Manchester, jusqu'au moment où l'invasion aurait lieu.
» Je suis du nombre de ceux qui sont d'une opinion diflPérente de la vôtre sur ce sujet, et j'accepte votre proposition, en vous informant en même temps que je suis prêt à remplir l'engagement aussitôt que j'aurai reçu votre réponse.
» Je suis, etc.
» T.-W. BKOTHEKTON. ))
« Manchester, le 2 février.
» Monsieur,
» En réponse à votre communication, je me permettrai de vous faire observer que, quoique mon offre, à laquelle vous fnites allusion, ait été faite à une personne individuellement et non pas an public, cependant, comme cette personne n'a pas accepté mon défi, et comme votre lettre, adressée à deux endroits différents, m'est parvenue avant qu'aucune autre personne m'ait fait une proposition, j'éprouve la plus grande satisfaction et même de l'orgueil en transférant sur un général au service de S. M. une assurance contre le danger d'une invasion, assurance que j'ai imaginée dans le but de calmer les inquiétudes du rédacteur d'un des journaux influents de province.
» Je dois toutefois proposer une modification dans les termes de l'engagement énoncé dans votre lettre. Au lieu de payer les 10,000 liv. sterl., quand l'invasion aura lieu, à une personne dont le devoir, en sa qualité de militaire, serait de prévenir un tel événement, et qui serait ainsi placée dans la position défavorable d'être peut être obligée de conjurer les chances de sa propre défaite, je m'engage à payer la somme de 10,000 liv. sterl., non pas quand l'invasion française aura été effectuée, mais dès qu'elle aura été tentée, à condition que vous payerez, à titre de souscription, 1 shilling par semaine à l'hôpital de Manchester. Je joins à la présente le nom de mon notaire, et je dé.-^irerais que rengagement légal fiit conclu le plus tôt possible ; je pense que vous partagerez le même désir, et j'ai l'hon • neur d'être, etc.
« raCHARD COUDEK.
» P.-S. Je vais informer le caissier de l'hôpital de Manchester que ma souscription de 2 liv. sterl. 12 sh. par an (65 fr.) sera dorénavant payée durant votre vie ou jusqu'à une tentative d'invasion française dirigée contre les îles Britanniques. »
Que tous ceux qui liront ces deux lettres prononcent et disent : lequel a le beau rôle, le rôle sérieux, de M. le militaire Brolherton représentant la guerre, ou de M. Cobden représentant la paix ?
16 avril 1853.
Le grand railleur du Congrès de la Paix, le Journal des Débats, se contredit en ces termes :
« La Turquie est un vaste domaine qu'il faut mettre en tutelle et en
régie européenne pour l'exploiter. Telles sont les idées qui se répandent partout en Europe, et qui empêcheront la vieille et peut-être la sage politique de faire entendre sa voix. Telles sont les idées qui favoriseront la dépossessiou de la Turquie, sans guerre, sans conquête, et par conséquent sans secousses financières. Cette dépossession est une opération tout à fait analogue à l'esprit de notre temps. L'industrie et le commerce prévalent. Les gouvernements ne sont plus que des actionnaires, et Richelieu aujourd'hui serait président d'un conseil d'administration de chemin de fer. La guerre n'a plus d'avenir aujourd'hui en Europe que les guerres civiles, ou bien les guerres d'insurrection que pourraient allumer dans la Turquie d'Europe l'impatience des chrétiens et le fanatisme turc, parce qu'il y a là des populations qui ne comprennent pas encore bien le mécanisme du crédit européen. — Saint-Marc Girardin. »
S'il en est ainsi, si la guerre n'a plus d'avenir en Europe que les guerres civiles, pourquoi donc l'Europe, à qui l'entretien de ses armées permanentes coûte trois milliards par an, n'en économise-t-elle pas au moins la moitié ?
LIMPOT DU SANG, L'IMPUT DU TEMPS.
20 août 1849.
Le Congrès de la Paix, nous le savons, n'est pas considéré comme une tentative sérieuse par les hommes qui se considèrent comme sérieux.
Les « hommes sérieux » sont ceux qui ne conçoivent Tavenir qu'à l'image du présent. A leurs yeux, toute innovalion est une chimère , toute réforme est une perturbation. Supprimer un abus leur paraît pour le moins aussi coupable que tuer un homme. C'est un meurtre.
Les « hommes sérieux » trouvent tout simple que des États consacrent le quart, le tiers, jusques à la moitié de leur revenu (1) pour entretenir une armée en vue d'un risque de guerre dont trente-trois années de paix et plusieurs épreuves décisives ont démontré le peu de probabilité.
Les « hommes sérieux^^ trouvent tout simple que la France ait dépensé six milliards huit cent cinquante millions, de 1831 à 1849, pour aboutir à une situation qui ne lui a permis
(1) En Autriche, la dotation d(î l'Armée est de plus du tiers de la dépense générale de l'Empire; — en Prusse, près de moitié ; — en Russie, du quart du revenu. Dans les États de la Confédération germanique, cette dotation varie du tiers à la moitié des revenus.
{Moniteur de l'Arrnée.)
d'élever la voix avec autorité sur aucune question, alors même qu'il s'agissait seulement d'invoquer les traités de 1815, comme dans l'incorporation de Cracovie.
Les « hommes sérieux » prétendent que cet argent n'eût pas été aussi bien dépensé si la moitié seulement de cette somme de sept milliards eût été employée :
A achever, depuis cinq ou six ans, notre réseau de chemins de fer ;
A terminer nos canaux ;
A perfectionner toutes nos voies de transport et de communication ;
A améliorer notre navigation fluviale et nos ports ;
A encourager notre agriculture ;
A réduire les taxes qui font obstacle au progrès de la consommation générale et du bien-être populaire;
A rendre l'impôt plus égal et moins lourd;
A étendre le crédit et à abaisser l'intérêt ;
A détruire, enfin, les révolutions dans leurs prétextes, en les combattant dans leurs causes.
Les « hommes sérieux » nient l'évidence, qui montre que la guerre civile tend à s'universaliser par la paix armée et à dégénérer en guerre sociale.
Les « hommes sérieux » n'admettent pas que l'Europe soit assez éclairée encore pour poser et débattre dans un congrès une question aussi simple que celle qui consisterait à admettre cette base-ci :
l'armée de chaque état sera proportionxée a sa population, ET NE DEVRA PAS EXCÉDER LE 200®.
Est-il cependant une question plus simple dans ses termes et dans son application? Est-ce que le contingent militaire des États qui composent la Confédération germanique n'était pas fixé d'un commun accord? Quel est l'Etat qui n'aurait pas intérêt à adopter cette base équitable, puisqu'elle laisse à chaque nation sa \)esanteur spécifique dans les balances du monde, ne porte aucune atteinte à l'équilibre européen et permet (rabolir le recrutement, cet
impôt du sang pendant la guerre, cet impôt du temps pendant la paix, celle violation, en tout cas, de la liberté individuelle?
Utopie, dites-vous.
En quoi donc?
Est-ce que Montesquieu était un utopiste ? 11 s'élevait en ces termes contre l'exagération des armées permanentes :
0 Une maladie nouvelle s'est répandue en Europe; elle a saisi nos princes et leur a fait entretenir un nombre désoi-donné de troupes. Elle a ses redoublements, et elle devient nécessairement contagieuse ; car, sitôt qu'un État augmente ce qu'il appelle ses troupes, les autres, soudain, augmentent les leurs ; de façon qu'on ne gagne rien par là que la ruine commune. Chaque monarque tient sur pied toutes les armées qu'il pourrait avoir si ses peuples étaient en danger d'être exterminés ; et on nomme paix cet état d'effort de tous contre tous. Aussi l'Europe est-elle si ruinée, que les particuliers qui seraient dans la situation où sont les trois puissances de cette partie du monde les plus opulentes n'auraient pas de quoi vivre. Nous sommes pauvres avec les richesses et le commerce de tout l'Univers. La suite d'une telle situation est l'augmentation perpétuelle des tributs ; et ce qui prévient tous les remèdes à venir, on ne compte plus sur les revenus, mais on fait la guerre avec son capital. Il n'est pas inouï de voir les États hypothéquer leurs fonds pendant la paix même, et employer, pour se ruiner, des moyens qu'ils appellent extraordinaires, et qui le sont si fort que le fils de famille le plus dérangé les imagine à peine (1). »
Est-ce que l'auteur de VHistoire philosophique des Deux- Indes, est-ce que Raynal était un utopiste? Il prédisait la révolte des peuples, prov^oquée par la manie excessive d'avoir des troupes :
« La manie d'avoir des troupes, cette fureur qui, sous prétexte de prévenir les guerres, les allume, qui, en amenant le despotisme des gouvernements, prépare de loin la révolte des peuples. . . ; cette manie perdra tôt ou tard l'Europe. Hormis les empires naissants et les moments de crise, plus il y a de soldats dans un État, plus la nation s'affaiblit, et plus la nation s'affaiblit, plus on multiplie les soldats (2). »
Est-ce que l'auteur du Siècle de Louis XIV, est-ce que Voltaire étaitun utopiste abusé par un excès de sensibilité?
(1) MONTESQUIEU. Esprit des lois. De l'augmentation des troupes.
(2) Mémoires Imioviques de l'Rarope.
Il montrait que l'exagération des armées était une cause d'appauvrissement des nations :
« Parmi les nations de l'Europe, la guerre, au bout de quelques années, rend le vainqueur aussi malheureux que les vaincus. C'est un gouffre où tous les canaux de l'abondance s'engloutissent. L'argent comptant, ce principe de tous les biens et de tous les maux, levé avec tant de peine dans les provinces, se rend dans les coffres de cent entrepreneurs, dans ceux de cent partisans qui avancent les fonds et qui achètent par ces avances le droit de dépouiller la nation au nom du souverain.
» ... La guerre appauvrit nécessairement le trésor public, à moins que les dépouilles des vaincus ne le remplissent. Depuis les anciens Romains, je ne connais aucune nation qui se soit enrichie par les victoires.
» ... Ne faudra-t-il pas signer la paix après la guerre? que ne le faiton tout d'un coup ? »
Est-ce que Louis XVI était un utopiste ? Dans l'un de ses cahiers intitulés : « Réflexions siœ mes entretiens avec M. le duc de La Vauguyon, il « déclarait qu'on ne doit entre- » prendre la guerre qu'en vue d'acquérir la paix, » et développait ainsi son opinion :
« Le premier devoir de l'humanité, pour un prince, est de maintenir le droit des gens, ou la loi qui sert de règle au commerce que les nations ont ensemble : le droit des gens, qui est vraiment la loi naturelle des Etats, et le droit naturel lui-même, en tant qu'on l'applique non-seulement aux hommes considérés comme tels, mais aux hommes considérés comme peuples, nations et États, dans les rapports qu'ils ont entre eux.
» Ce droit des gens sans l'humanité ne serait qu'une vaine spéculation ; avec l'humanité, il devient un droit sacré, un lien de paix et de concorde entre tous les peuples. L'humanité nous apprend à regarder les autres peuples comme des sociétés dont le bonheur nous intéresse, et auxquelles nous ne pourrions nuire sans injustice.
» Elle nous oblige d'user de la même bonne foi envers les peuples étrangers qu'envers les citoyens ; à être fidèles aux traités conclus avec eux ; à respecter leurs envoyés, comme revêtus d'un caractère sacré ; à ne pas secourir les ennemis d'un État avec lequel on est en paix ; à ne pas troubler son commerce, à ne pas envahir ses possessions, à ne pas ravager ses provinces; et, dans la guerre même la plus juste, il est des règles que prescrit le droit des gens ou la loi de l'humanité, qui en est comm° l'application ou l'exercice. "^
» lo II n'est permis de prendre les armes que pour une cause légitime;
» 2° On ne doit se déterminer à la guerre qu'après la plus mûre délibération, et dans le cas seulement oii on ne peut l'éviter;
» 3° On ne doit entreprendre la guerre que dans la vue d'acquérir la paix ;
1' On ne doit prendre les armes que quand le droit est manifeste ; et on ne doit pas se régler sur les défiances qu'on aurait conçties de ses voisins, moins encore sur le motif de sa propre gloire et de son intérêt particulier;
» 50 On ne doit faire la guerre que pour des causes non- seulement justes, mais importantes;
» 60 On doit comparer les avantages qu'on se promet de la victoire avec les maux infinis qui résultent de la guerre ;
» 7o On doit se l'essouvenir toujours, au milieu des hostilités, qu'il y a chez l'ennemi une multitude d'innocents, tels que les femmes, les enfants, les vieillards, les laboureurs, les ministres de la religion, ceux qui mettent bas les armes, les prisonniers faits dans les combats, et les otages ; que ce n'est point contre ces personnes, hors d'état de pouvoir nuire, que le soldat doit être armé ;
» 80 On doit s'abstenir de toutes violences qui ne peuvent faire que du mal et des malheureux, sans contribuer au bien de l'entreprise ;
» 9° On doit faire respecter, même au milieu des horreurs de la guerre, les mœurs et la pudeur ;
» 10° On doit user de modération dans la conquête, adoucir le joug de la dépendance au peuple qui a été conquis, et ne point oublier que des hommes libres jusqu'alors ue se regardent point comme esclaves, quoiqu'ils sachent qu'ils ont été les plus faibles ; et à quoi ne s'expose-t-on pas en traitant avec orgueil et dureté ceux que les combats et les malheurs ont déjà si fort aigris ?
» Si un prince est obligé de faire la guerre, il doit s'y porter avec intrépidité, la pousser avec vigueur ; camper avec les troupes, les mener au combat, les animer par sa présence, de la voix, du geste et de l'exemple. Le prince doit s'exposer comme la tête et non comme les mains; comme celui qui doit donner les ordres, et non comme celui qui doit les exécuter.
» Je n'oublierai jamais cette belle parole du roi, mon grand- père : Voyez, disait-il à M. le Dauphin, mon père, sur le champ de bataille de Fontenoy, quelles sont les horreurs de la guerre! Voyez tout le sang que coûte un triomphe ! Le sang de nos ennemis est toujours le sang des hommes ; la vraie gloire, mon fils, c'est de l'épargner.
» Si la vraie gloire, pour un prince, est d'avoir de tels sentiments pour ses ennemis mêmes, quelle est l'affection qu'il doit avoir pour son propre peuple ! Le roi, le berger, le père, ne sont qu'une même chose. Dieu ne m'a donné mes sujets, disait Henri le Grand, que pour les conserver comme mes propres enfants.
» En France, on néglige trop l'étude du droit naturel, du droit des gens, du droit public et politique. Feu mon père se plaignait tous les jours de l'ignorance en ce genre ; il s'y appliquait, et y était devenu très éclairé.
» Les tributs, les subsides ou les impôts sont une sorte de salaire que
les peuples payent à l'Ktat, et non au souverain personnellement. L'objet en est la défense de leurs vies et de leurs biens. »
Est-ce que Robespierre, pour emprunter nos exemples à tous les temps et parler à tous les esprits, était un utopiste égaré par la crainte de verser le sang? Il considérait la guerre comme un crime gratuit contre le peuple :
« Robespierre comprit deux choses : la première, c'est que la guerre était un crime gratuit contre le peuple ; la seconde, c'est que la guerre, même heureuse, perdrait la démocratie. Robespierre considérait la révolution comme l'application rigoureuse des principes de la philosophie aux sociétés. Élève convaincu et passionné de Jean-Jacques Rousseau, le Contrat social était son Évangile ; la guerre faite avec le sang des peuples était, aux yeux de cette philosophie, ce qu'elle sera toujours aux yeux des sages, le meurtre en masse pour l'ambition de quelques-uns, glorieuse seulement quand elle est défensive.
» Robespierre ne croyait pas la France placée dans des conditions de nécessité et de salut suprême qui l'autorisassent à ouvrir cette veine de l'humanité d'où couleraient des fleuves de sang. Convaincu de la toutepuissance des idées nouvelles dont il nourrissait la foi et le fanatisme dans son âme fermée à l'intrigue, il ne craignait pas que quelques princes discrédités, fugitifs, et quelques milliers d'aristocrates émigrés vinssent imposer des lois à une nation dont le premier soupir de liberté avait soulevé le poids du trône, de la noblesse et du clergé. Il ne pensait pas non plus que les puissances de l'Europe, désunies et hésitantes, aussi longtemps que nous ne les attaquerions pas, osassent déclarer la guerre à une nation qui proclamait la paix.
» Dans le cas où les cabinets européens eussent été assez pervers et assez insensés pour tenter cette croisade contre la raison humaine, Robespierre croyait fermement à leur défaite ; car il croyait qu'il y avait une force invincible dans la justice d'une cause, que le droit doublait l'énergie d'un peuple, que le désespoir même valait des armées, et que Dieu et les hommes étaient pour le peuple.
» Il pensait de plus que, s'il était du devoir de la France de propager chez les autres peuples les lumières et les bienfaits de la raison et de la liberté, le rayonnement naturel et pacifique de la Révolution française sur le monde serait un moyen de propagande plus infaillible que nos armes ; que la Révolution devrait être une doctrine, et non une monarchie univei*selle réalisée par l'épée ; qu'il ne fallait pas coaliser le patriotisme des nations contre ses dogmes. Leur empire était dans les âmes. La force des idées révolutionnaires, à ses yeux, c'était leur lumière.
)> Mais il comprit plus : il comprit que la guerre offensive perdrait inévitablement la Révolution et anéantirait cette république prématurée dont lui parlaient les Girondins, mais que lui-même ne définissait pas encore.
DES ARMÉES PERMAiNEMES. n\
Si la guerre est malheureuse, pensait-il, l'Europe étouffera sans peine, sous les pas de ses armées, les premiers germes de ce gouvernement nouveau, qui aura bien quelques martyrs pour le confesser, mais qui n'aura pas de sol pour renaître. Si elle est heureuse, l'esprit militaire, toujours complice de l'esprit d'aristocratie; l'honneur, cette religion qui attache le soldat au trône ; la discipline, ce despotisme de la gloire, prendront la place des mâles vertus auxquelles l'exercice de la Constitution aurait accoutumé le peuple ; ce peuple pardonnera tout, même la servitude, à ceux qui l'auront sauvé.
» La reconnaissance d'une nation pour les chefs qui ont conduit ses enfants à la victoire est un piège où les peuples se prendront toujours. Ils iront eux-mêmes au-devant du joug. Les vertus civiles pâliront devant les exploits militaires". Ou l'armée viendra entourer l'ancienne royauté de sa force, et la France aura un Monk; ou l'armée couronnera le plus heureux des généraux, et la liberté aura un Cromwell. Dans les deux hypothèses, la révolution échappe au peuple, et tombe à la merci d'un soldat. La sauver de la guerre, c'est donc la sauver d'un piège. Ces réflexions le décidèrent. Il n'y avait pas encore de violence dans ses pensées. Il voyait loin, et il voyait juste (1). »
Est-ce que l'empereur Napoléon, la guerre faite liomnie, était un utopiste exalté pour le cuMe de la paix? Il dictait à Sainte-Hélène ces paroles :
« A Amiens, je croyais de très bonne foi le sort de la France, celui de l'Europe, le mien fixés, la guerre finie. C'est le cabinet anglais qui a tout rallumé ; c'est à lui seul que l'Europe doit tous les fléaux qui ont suivi ; lui seul en est responsable ; pour moi, j'allais me donner uniquement à l'administration de la France, et je crois que feusse enfanlé des prodiges. Je n'eusse rien perdu du côté de la gloire, mais beaucoup gagné du côté des jouissances ; j'eusse fait la conquête morale de l'Europe, comme j'ai été sur le point de l'accomplir par les armes. De quel lustre on m'a privé !
»... J'avais le projet, à la paix générale, d'amener chaque puissance à une immense réduction des armées permanentes.
» J'eusse voulu un institut européen, des prix européens, pour
amener, diriger, coordonner toutes les sociétés savantes de l'Europe.
»... Alors peut-être, à la faveur des lumières universellement répandues, devenait-il permis de rêver, pour la grande famille européenne, l'application du congrès américain ou celle des amphictyons de la Grèce; et quelle perspective alors de grandeur, de jouissances, de prospérité ! quel grand et magnifique spectacle ! »
11 prononçait ces autres paroles, recueillies par son ne-
(1) I..\M.4KTIXE, Histoire des Ginmdins.
XII, i«
veu et son héritier, aujourd'hui président de la République française :
« La Sainte-Alliance est une idée qu'on m'a volée. Tant qu'on se battra en Europe, cela sera une guerre civile. »
Il écrivait, le 6 septembre 1812, à Mojaïsk, marchant sur
Moscou :
« Qu'est-ce que la guerre ? Un métier de barbare, où tout l'art consiste à être le plus fort sur un point donné, e
Arrivons aux vivants. Est-ce que le général Cavaignac est un utopiste? Le 31 mars 1849, il faisait entendre à la tribune ces mots :
« La guerre, c'est la dictature, c'est le danger de la liberté. »
Est-ce que M. Thiers, qui aime tant à décrire les batailles, est un utopiste? Il a imprimé ces lignes :
« La liberté a besoin maintenant de paix, parce qu'elle est un progrès d'esprit, et que pour les progrès d'esprit il faut la paix.
» La République n'est pas faite pour les États grands, vieux, civilisés; elle ne peut subsister dans des États tout militaires ; elle y dégénère bientôt en gouvernement du sabre (1). »
Est-ce que sir Robert Peel a légué à ses fils la réputation d'utopiste ? Le 29 août 1841, prenant la parole sur un amendement de lord Stuart-Wortley, il insistait en ces termes sur la nécessité d'un désarmement général :
« Le moment n'est-il pas arrivé où ces puissances réduiront leurs établissements militaires, où elles pourront se dire entre elles : A quoi bon cette augmentation incessante des forces militaires? Après tout, pourquoi une puissance augmenterait-elle considérablement sa marine ou son armée? Cette puissance ne sait-elle pas que, dans un intérêt de légitime défense, les autres puissances en feront autant? Ne sait-elle pas que toute augmentation relative de force militaire entraîne quelque faiblesse d'un ai;tre côté? Un tel système enlève à la paix la moitié de son prix, tout en anticipant sur les énergies et les forces de la guerre, si la guerre devenait inévitable. Ce n'est pas là une idée chimérique ni romanesque. Toutes les fois qu'une nation se fie sur ^es armements pour sa sûreté , sa profusion, la dépense qu'elle fait de ses ressources diniiuueut sa puissance pro-
(1) THîEKS, La Monarchie de 1830.
tectrice. Si tous les pays consultaient les ressources de leurs tinances et |
celles des finances des autres pays en Europe, si tous les pays voulaient ■
comparer les dangers d'une guerre avec les périls attachés à Tassujettis- v
sèment du peuple à des taxes illégitimes, ils comprendraient bientôt que le danger attaché à ces préparatifs de défense est plus grand, plus imminent que celui d'une agression. (Écoutez!) Je crois que l'attention du parlement doit se porter de bonne foi sur cette question, celle de savoir s'il ne serait pas dans l'intérêt de tous les pays de l'Europe de s'entendre pour adopter une combinaison qui leur permettrait de réduire ces armements, plutôt l'apanage d'un temps de guerre que d'un temps de paix. (Écoutez!) Je désire que les conseils de cabinet (et dans le cas oii ces conseils ne s'en occuperaient pas, j'espère que l'opinion publique les y engagerait), je désire que ces conseils tournent leur attention sur la grande révolution qui depuis plusieurs années s'est faite dans l'opinion de l'Europe. Vingt-cinq années de paix, l'extension du commerce, de nouvelles alliances, de nouveaux intérêts, ont amené un grand changement dans les affaires publiques. »
Est-ce que le président actuel du conseil des ministres. M. Odilon Barrot, doit être récusé comme un utopiste? Il écrivait, le 15 novembre 1848 (la date est à remarquer) :
« Je désire que l'Élu du peuple sorte du scrutin avec une majorité assez forte pour décourager les tentatives violentes, et, enfin, pour donner à ce nouveau pouvoir assez de force pour qu'il puisse, sans danger, réduii"e avec l'armée le budget qui nous écrase, nous éviter une banqueroute trop imminente, et, enfin, raffermir et rassurer la société. »
Les « hommes sérieux » ne se croiraient-ils donc pas tenus à être des esprits logiques?
11 faut cependant choisir :
Entre l'entretien d'un effectif militaire qui nous coûte 400 millions par an et nous expose a une banqueroute trop imminente ! C'est M. Odilon Barrot qui parle.
Entre la conservation d'une armée de cinq cent mille hommes et V impossibilité de la République ! C'est M. Thiers qui s'exprime ainsi.
Veut-on l'ébranlement de la société ? Veut-on les conséquences de la banqueroute? Veut-on la suppression de la liberté ? Eh bien ! on n'a qu'à persister dans les errements qui ruinent depuis trente ans la France et l'Europe, font la faiblesse des gouvernements et la force du socialisme en entretenant les souffrances des peuples.
Ceux qui, voulaul ratï'ermissemenl de la paix, veulent la réduction des armées, ceux-là sont les hommes sérieux.
Ceux qui, voulant l'affermissement de la paix, ne veulent pas la réduction des armées, ceux-là ne sontpas les hommes sérieux.
Ce sont des révolutionnaires sans le savoir.
Ce sont des socialistes sans le vouloir.
Aujourd'hui, ce sont les peuples qui sont les conservateurs, ce sont les gouvernements qui sont révolutionnaires.
Les peuples aspirent à la richesse.
Les gouvernements marchent à l'appauvrissement.
Les peuples sont sérieux, ce sont les gouvernements qui ne le sont pas.
Les gouvernements en sont encore à l'âge des hochets, à l'âge où l'on s'amuse à battre du tambour, à traîner un sabre et à se poser soi-même en faction.
Ce plaisir-là, hommes sérieux, savez-vous ce qu'il coûte à l'Europe? Il lui coûte chaque année le tiers de ses revenus, près de deux milliards. Or, c'est là précisément ce qui empêche l'Europe de donner à tous le travail, qui donnerait à tous, au moins, le nécessaire.
La paix armée, c'est la misère invétérée. Guerre à la misère ! Cette guerre qui moissonne le pauvre et qui menace le riche est la seule que devrait admettre désormais l'Europe, si les hommes d'État qui la gouvernent n'étaient pas en retard d'un tiers de siècle.
A la place de ces mots : — la Paix année, hâtons-nous, hâtons-nous de mettre ceux-ci : la Paix assurée !
Ce n'est pas seulement la liberté en danger qui l'exige, c'est aussi la civilisation en péril !