CHATEAUBRIAND
21 aoilt 1849.
Oui, la guerre s'en va !
— Comment pouvez-vous hasarder l'expression d'une telle pensée, lorsqu'elle est démentie par les faits? Est-ce que les Hongrois et les Autrichiens assistés par les Russes ne se battent pas à outrance ? Est-ce que les Piémontais ne sont pas sous le coup d'une contribution de gueri'c qu'il leur faudra payer, sous peine de voir le maréchal Radetzki marcher de nouveau contre eux? Est-ce que la ville de Rome n'est pas occupée par des soldats français? Est-ce que la ville de Venise ne donne pas l'exemple de la plus héroïque défense ? Est-ce que le Danemark n'a pas été obligé de s'armer pour le maintien de ses droits sur le duché de Schleswig-Holstein ? Est-ce que les soldats pru.ssiens ne parcourent pas en tous sens, tambours battants et mèches allumées, le territoire du Zollwerein? Est-ce qu'enfin l'odeur de la poudre ne s'exhale pas de toutes parts?
Je réponds : Oui, cela est vrai, le canon gronde, mais la guerre est intestine; elle est dépeuple à gouvernement, elle n'est pas d'Etat à Etat, de souverain à souverain. Estce que les Autrichiens, après la bataille de Novarre, ont reculé leur frontière et ajouté une perle à leur riche écrin ? Est-ce que les possesseurs de Milan se sont emparé de Turin? Est-ce que la France a l'intention de garder Rome? Est-ce qu'enfin, sur un seul point, la plus légère atteinte a été portée à l'équilibre européen tel que l'ont établi les traités de 1815? Est-ce que de toutes les luttes on a vu jaillir l'étincelle d'une pensée de conquête? Des populations ont combattu et combattent encore pour leur indépendance, mais pas un seul coup de canon n'a été tiré en vue d'un agrandissement de territoire.
La guerre d'où l'esprit de conquête est absent, c'est de la discussion à coups de canons, ce n'est pas de la guerre. Aussitôt que les questions de gouvernement seront mieux posées, les dissensions s'éteindront pour ne plus renaître. Il suffira de substituer un mot à un autre : le mot de confédération au mot de domination. Confédérez les peuples et ne les dominez plus, vous n'en serez pas moins puissants et vous en serez plus riches !
Oui, la guerre s'en va ! Tout se réunit contre elle pour hâter son départ :
L'immense perfectionnement des voies de communication ;
Le morcellement du sol ;
La rareté des chevaux de selle propres a la remonte de la cavalerie ;
La diminution de la taille de l'homme appelé à recruter les arrpées (1) ;
(1) « La difficulté d'avoir des hommes d'une taille élevée pour la cavalerie et l'artillerie a forcé le ministère à baisser cette taille ; elle a été successivement réduite ainsi :
Carabiniers mètres 1,76 à 1,70
Cuirassiers 1,73 à 1,68
Artillerie . 1,70 à 1,65
(général gourgaud. A/oni«««r 1847 , p. Çt46'
La perfection des armes de guerre et des moyens de destruction ;
La multiplication des échanges ;
L'abaissement des barrières de douanes :
L'essor de l'industrie ;
Le développement du commerce;
L'empire de la banque ;
Le poids des budgets ;
Le triomphe du suffrage universel;
Le progrès 'de l'instruction populaire et de la raison publique ;
L'aspiration de tous les peuples au bien-être ;
La nostalgie, cette peine que n'a pas précédée la faute;
Enfin le cours nouveau des idées, qui autrefois remontait de la guerre à la paix, et qui maintenant remonte de la paix à la guerre !
La guerre paraît un non-sens, un anachronisme ; en effet, c'est un anachronisme et un non-sens.
Lorsque le territoire d'une nation se sillonne en tous sens de canaux, de chemins de fer, de messageries ; lorsque les fleuves se couvrent de bateaux à vapeur, lorsque la rapidité et l'économie de la circulation sont le but vers lequel tendent tous les efforts et tous les esprits, qu'arrive-t-il?
Il arrive que l'usage du cheval de selle devient chaque jour plus rare ; si à ces causes, déjà si puissantes par ellesmêmes, on ajoute encore le morcellement du sol et la nécessité de donner aux populations laborieuses une nourriture plus abondante, on apercevra dans l'avenir que le jour n'est pas loin où le maintien de la proportion des armes amènera forcément la réduction des armées. Aussi, loin de m'associer h tous les efforts si dispendieux qu'on fait contre la nature des choses pour entretenir des haras, batlrai-je des mains le jour où on les supprimera du budget. Ce sera 2,600,000 francs d'économie. Aucune économie, si ce n'est celle pourtant de la suppression des ambassadeurs et des ministres plénipotentiaires, ne sera plus judicieuse. II n'y a pas à craindre que le cheval de Irait et que le cheval
im 184».
de luxe manquent jamais. On en sera quitte pour les payer ce qu'ils vaudront. Demandez à votre territoire et à votre budget les chevaux de cavalerie que l'un peut nourrir sans effort et l'autre payer sans rabais, et la proportion de vos armes se réglera d'elle-même par le nombre de vos chevaux. Il y aura, en France et en Europe, plus de chevaux qu'il n'en faudra lorsque tous les États auront admis d'un commun accord la base suivante, que la nécessité, si ce n'est la raison, les contraindra d'adopter ■.Réduction des années au deux centièmes du chiffre de la population. La population de la France étant de 36,000,000 d'habitants, son armée serait de 180,000 hommes, ce qui suppose 30,000 chevaux au plus; mais nous portons ce nombre au cinquième, c'est-à-dire 36,000 chevaux. La France produira toujours facilement le nombre de chevaux annuellement nécessaire à la remonte d'une cavalerie restreinte à de telles proportions.
L'armée ne doit plus être qu'une transition.
Elle ne doit plus être un rnipôt ; elle doit être une carrière.
Nul n'est contraint à se faire prêtre ; nul ne doit être forcé de se faire soldat.
Le suffrage universel est la porte par laquelle s'en ira le recrutement militaire.
Le soldat ne doit pas voter, et cependant l'on ne saurait priver de son droit au scrutin le citoyen que la loi a arraché à l'exercice de sa profession pour l'incorporer dans un régiment. Comment sortir de cette double difficulté, qui paraît inextricable ?
On en sortira par l'enrôlement volontaire, car dès que l'État, sur votre demande, vous admet à servir, il est le maître de régler toutes les conditions de l'admission, comme vous êtes libres de ne pas les accepter.
Ainsi, la gendarmerie ne serait pas admise à prendre part aux élections qu'elle n'aurait pas le droit de se plaindre.
L'enrôlement volontaire équivaut a la réduction des armées.
Qui veut la paix et qui craint les révolutions ne saurait donc trop insister sur l'abolition du recrutement, ce mode barbare qui ne peut s'exercer qu'en mettant les hommes en loterie, qu'en soumettant les recrues à l'inspection corporelle la plus minutieuse et souvent la plus embarrassante, et qu'en conservant le remplacement que (on aura beau le flétrir], l'on ne parviendra jamais h supprimer.
Eh bien ! donc, puisque vous ne pouvez pas absolument abolir le remplacement, abolissez alors le recrutement.
Réduire vos armées d'un commun accord, d'après le chiffre proportionnel des populations, au 200®, est une condition que vous impose impérieusement la nécessité d'arrêter la dégénération de Fespèce humaine.
Lorsque vous prenez les hommes les plus robustes de complexion, les plus hauts de taille, les plus sains, et que vous les incorporez sans tenir compte de la loi de mortalité, vous faites juste le contraire, pour l'espèce humaine, de ce que vous faites quand vous poursuivez à si grands frais l'amélioration de l'espèce chevaline (1). Améliorer celle-ci serait-il donc plus important que d'améliorer celle-là? Ou-
(1) « Un appel à l'activité de 50,000 hommes amène, terme moyen, sous les drapeaux, 26,620 jeunes soldats servant pour leur compte.
m Sur 70,000 fournis par le contingent :
Appelés servant pour leur compte 49,000
Remplaçants 21,000
» 310,000 jeunes gens composent le contingent annuel (80,000, c'est le quart).
» Sur 310,000 portés chaque année sur les listes du tirage au sort, il n'y en a pas 154,000, c'est-à-dire la moitié, qui soient aptes au service militaire.
» La moyenne pour toute la France, calculée sur dix classes, a donnée 458 hommes sur 1,000, et il y a des départements dans lesquels on n'en trouve pas, année commune, plus du riiviuièine, du quart ou du tiers, tels que la Dordognc, la Lozère, la Corrèze et VOrne. »
{Monilear des 17 et 18 janvier 1843.)
« Vous savez qu'il y a des pays qui souffrent beaucoup du mode actuel de répartition, parce que les contingents ne sont pas levés proportionnellement au nombre réel des hommes propres au service. Il résulte de là que, dans certains pays de fabrique, où la force physique de la population diminue par suite de la vie que mène cette masse d'ouvriers entassés dans les fabriques, en prenant un nombre d'hommes proportionné à ceux appelés au tirage, vous écrémez en quelque sorte annuellement cette population, et vou« en abaissez graduellement la force. »
(pE FLAVIGNY. Moniteur 1847, p. 877.1
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blierez-vousque la mortalité dans les casernes est du double à peu près de ce qu'elle est en moyenne dans la cabane du cultivateur, dans l'atelier de l'ouvrier, dans le taudis du pauvre et dans la maison du riche ? Elle est comme 19 est à 11; elle devrait être comme 11 est à 19.
L'armée, qui est l'abâtardissement de la population, est aussi le dépérissement de l'agriculture, car c'est à la charrue surtout que le fusil enlève les bras robustes entre lesquels il se place. Or, de quoi manque le peuple ? Est-ce de tissus pour s'habiller, non ; ce dont il manque, c'est de pain et de viande pour se nourrir.
Ou il faut le faire vivre, ou il faut le faire tuer !
Ainsi la question se ramène d'elle-même étroitement à ces deux termes : ou la paix organisée, ou la guerre déclarée.
La guerre contre qui et pour quoi?
Est-ce qu'aujourd'hui la richesse se mesure à l'étendue du territoire et au chiffre de la population? Lorsque la France s'agrandirait territorialement, est-ce qu'elle ne verrait pas a ussitôt ses charges s'accroître proportionnellement? Si la Belgique, par exemple, était redevenue ce qu'elle fut, une possession française, est-ce que nous n'aurions pas à nourrir les deux Flandres, cette autre Irlande?
La difficulté de gouverner a vaincu l'esprit de conquête.
Il faut en prendre définitivement son parti.
Il n'y a pas un instant à perdre pour organiser la paix.
La misère le prescrit et l'impôt le veut !