‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 130 sur 132 · ACTE CE CONSTITUTION FEDERATIVE DE L'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

ACTE CE CONSTITUTION FEDERATIVE DE L'ALLEMAGNE

« Art. 2. Le but de cette Confédération est le maintien de la sûreté extérieure et intérieure de l'Allemagne, de l'indépendance et de l'inviolabilité des États confédérés.

» Art. 11. Les États de la Confédération s'engagent à défendre nonseulement l'Allemagne entière, mais aussi chaque État individuel de l'Union en cas qu'il soit attaqué, et se garantissent mutuellement toutes celles de leurs possessions qui se trouvent comprises dans cette Union.

» Lorsque la guerre est déclarée par la Confédération, aucun membre ne peut entamer des négociations particulières avec l'ennemi, faire la paix ou un armistice sans le consentement des autres.

» Les membres de la Confédération, en se réservant le droit de former des alliances, s'obligent cependant à ne contracter aucun engagement qui serait dirigé contre la sûreté de la Confédération ou des États individuels qui le composent.

» Les États confédérés s'engagent de m.'-me à ne se faire la guerre sous aucun prétexte et à ne point poursuivre leurs différends par la force des armes, mais à les soumettre à la Diète. Celle-ci essayerait, moyennant une commission, la voie de la médiation. Si elle ne réussit pas, et qu'une sentence juridique devienne nécessaire, il y sera pourvu par un jugement austregal bien organisé, auquel les parties litigeantes se soumettront sans appel.

» Signé : metternich, wissembeug, hardenberg,

HUMBOLDT , BERNSTORFF , EECHBERG ,

GAGERN, etc., etc., etc. »

vait ne plus vouloir continuer de concourir à cette assurance, qu'à toute époque il soit libre d'y renoncer, car il n'y a jamais rien à gagner de maintenir dans l'indivision celui qui n'y veut point rester. Mais le cas d'une telle séparation serait contraire à toutes les probabilités, à toutes les vraisemblances, car l'État qui s'isolerait ne pourrait jamais avoir qu'à y perdre. Si forte qu'on suppose une fraction, elle sera toujours moindre qu'un entier. Est-ce inexact ?

Les termes du contrat sont si simples, que ce qu'il y a de plus court, c'est de les transcrire :

ASSURANCE INTERNATIONALE CONTRE LES RISQUES DE GUERRE (1). Article premier.

Une assurance spéciale contre le risque de la guerre territoriale et maritime est instituée entre les divers États qui auront adhéré à la présente convention.

A cet effet, une armée de 000,000 hommes et une flotte de 00,000 canon? seront entretenues aux frais communs desdits États ; l'eurûlement militaire et maritime sera volontaire.

La dépense sera proportionnellement supportée par chacune des nations contractantes, à raison de 1 soldat par 000 habitants et de 1 canon par 000 tonneaux.

Les proportions ci-dessus fixées, à raison de 1 soldat par 000 habitants et de 1 canon par 000 tonneaux, seront réglées le l^"" janvier de chaque année ; elles décroîti'ont à mesure que s'accroîtra le nombre des nations

assurées entre elles.

Article II.

Les nominations et promotions dans l'armée et dans la flotte auront lieu d'elles-mêmes par la voie hiérarchique.

Les commandements en chef de l'armée seront confiés par l'élection h la majorité des voix de l'universalité des généraux de division et de brigade.

Le même mode de désignation aura pareillement lieu pour les commandements en chef de la flotte.

Sans spécifier les cas, ce contra t-Ies prévoit tous.

Preuve :

La Gazette de France suppose le cas où une nation employerait les armes pour soutenir une prétention. Eh bien ! dans ce cas, qu'arriverait-il? Il arriverait que cette nation

(1) POLITIQUE UNIVEKSELLE.

entamerait une lutte si inégale que ce serait de la clémence. La démence peut exister, mais elie ne se suppose pas. Si, en janvier 1853, la Russie avait été matériellement certaine d'avoir à lutter seule contre toutes les forces réunies de terre et de mer des divers Etats dont se compose l'Europe, la Gazette de France croit-elle que l'empereur Nicolas n'eût pas compté avec lui-même plus d'une fois avant de donner à ses troupes l'ordre de passer le Pruth et d'occuper les Principautés moldo-valaques au mépris de tous les traités? Et en admettant même qu'il s'y fût décidé, la Gazette de France croit-elle qu'une telle lutte eût été longue et un seul instant incertaine? Ce n'eût pas été une lutte, ce n'eût été qu'une douche ; ce n'eût pas été une guerre, ce n'eût été qu'une leçon.

Où la Gazette de France a-t-elle lu que j'aie jamais écrit que si plusieurs nations refusaient de souscrire le contrat d'assurance en question, on les forcerait, en leur faisant la guerre, à s'assurer contre la guerre? M. de Lourdoueix estil donc si dénué d'arguments qu'il n'ait pu se dispenser d'en fabriquer de paeells qui sont matériellement faux? Le procédé qui consiste à se jeter h. l'eau de peur de se mouiller n'est pas à mon usage. Si plusieurs nations refusaient de s'assurer contre le risque de guerre, elles seraient, relativement aux autres nations assurées, exactemenc dans la même position que des propriétaires de maisons non assurées contre l'incendie relativement aux autres propriétaires assurés. Où la Gazette de France a-t-elle donc vu que les compagnies d'assurances mutuelles incendient les maisons des propriétaires qui ont refusé de se faire assurer? En vérité, je suis honteux de n'avoir à réfuter que de si pauvres objections. M. de Lourdoueix est quelquefois mieux inspiré quand il me répond.

Point d'équivoque ! Repousser la guerre, est-ce faire la guerre? Eteindre l'incendie, est-ce l'allumer? Que font l'Angleterre et la France en s'unissant à la Turquie contre la Russie ? Elles protègent le faible contre le fort; elles rétablissent l'équilibre entre deux nations de forces inégales

en faisant contrepoids à la faiblesse. Agir ainsi, c'est se servir de la force pour en régler l'exercice et pour en réi)rimer l'abus; c'est condamner cet abus sans appel; et comme, en définitive, la guerre n'est que le triomphe du plus fort, c'est condamner la guerre; ce n'est point la faire. Où serait la nécessité que la France et l'Angleterre signassent un traité d'alliance par lequel elles s'engageraient à ne jamais faire la guerre ? On ne s'impose point des obligations superflues. Mais, je le demande à M. de Lourdoueix, qu'en coùterait-il de signer cet engagement réciproque ? Ne voit-il donc pas qu'où la civilisation entre par une porte, la guerre sort par l'autre ? Ne voit-il donc pas que les principales causes de guerre ont déjà disparu et que toutes tendent finalement à disparaître. Il n'y a plus de guerres de succession, il n'y a plus de guerres de religion, il n'y a plus de guerres de conquête (Ij.

Pourquoi donc maintenant, entre nations civilisées, se ferait-on la guerre? Qu'y gagnerait-on? La France s'emparâtelle de la Belgique, lés Français en seraient-ils plus riches? Travailleraient-ils et consommeraient-ils plus ? De même que le risque d'incendie tend à devenir déplus en plus rare, depuis que la tuile, le zinc, le fer ont remplacé, dans la construction des maisons et des usines, le chaume, le bardeau, le bois ; de même le risque de guerre tend à devenir de plus en plus rare depuis que les échanges de produits et les moyens rapides de transports jouent un rôle plus important que les agrandissements de territoire et que les obstacles naturels serv^ntde frontières? Que sont les montagnes percées par les tunnels des chemins de fer ! Que sont les fleuves traversés par la multitude des bateaux à vapeur !

La Gazette de France nie que la guerre soit un risque. Si la guerre n'est pas un risque, qu'est-ce donc que la guerre ?

(l) « J'aime à le proclamer hautement, le temps des conquêtes est passé sans retour ; car ce n'est pas en reculant les limites de son territoire qu'une nation peut désormais être honorée et puissante, c'est en se mettant à la tète des idées généreuses, en faisant prévaloir partout l'empire du droit et de la justice. »

L'EMrEREUR NAPOLÉON III. Discours du 2 mars 1854.

DES ARMÉKS PERMANENTES. 805

Est-ce une nécessité? Par nécessité, on entend ce dont on ne peut se passer. Les Peuples, ces grandes légions de travailleurs, ne pouiTaient-ils donc se passer de la guerre ? Qu'est-ce que la guerre leur rapporte ? Qu'y gagnent-ils? Sans compter les blessures, les bras et les jambes emportés, les yeux crevés, ils n'y gagnent jamais que de payer des impôts plus lourds, se soldant par un surcroît de privations ou par un surcroît de travail. La guerre ne s'allume pas toute seule ; elle n'éclate que par la volonté des gouvernements, lesquels, s'érigeant en tuteurs des peuples, se prétendent plus éclairés qu'eux. Le jour où les souverains qui président aux destinées de l'Europe conformeront leurs actes à leurs paroles (1) , c'en sera fini de la guerre, puisque tous la réprouvent, la flétrissent, la condamnent. Gomment la Gazette de France peut-elle concilier cette superstition qui lui fait considérer la disparition de la guerre comme une utopie, avec cette autre superstition qui lui fait considérer l'hérédité du trône comme une garantie? Une de ces deux superstitions exclut et condamne l'autre. Si les rois sont les tuteurs éclairés des nations, ils doivent se conduire en hommes civilisés et non en barbares (2). Or, qu'est-ce que la guerre, si ce n'est pas la barbarie ? Lorsque 100,000 Russes et 100,000 Turcs auront été tués de part et d'autre, lorsque Sébastopol,Nicolaïe\v, Odessa, Cronstadt, aurontsubi le sort

(1) « Je ne désire pas la guerre, je l'abhorre aussi sincèrement que vous. i>

L'empereur Nicolas aux membres de la députation de la Société religieuse des Amis de la paix : joseph STURGE, de Birmingham ; robert ciiari-eston de Bristol; HENRI pease, de Darlington.

« Sa Majesté l'empereur a reyu l'adresse présentée par la députation do la Société des Amis delà paix avec une vive satisfaction, comme l'expression de sentiments entièrement conformes à ceux dont il est animé lui-même. Sa Majesté a HORREUR, comme eux, de la guerre, et désire sincèrement le maintien de la paix...

» XESSELRODE.

» Saint-Pétersbourg, le 1-^ février 18.5i. »

(2'/ On lit dans la Gazelle de France du 2 mars 1854 : — « Les Russes, en 1849, non-seulement ont désarmé les paysans, mais ils leur ont retiré jusqu'au fer de leurs charrues. Ils ne leur ont laissé qu'une cUarrue pour q'ualre familles. »

de Sinope, lorsque tous les vaisseaux russes auront clé brûlés ou coulés à fond, à titre de représailles et pour venger les vaisseaux turcs impitoyablement coulés à fond ou brûlés, en quoi cela simplifiera-t-il la question religieuse entre grecs et musulmans ? Ce qu'on fera après s'être battu , qui empêche de le faire avant de se battre? L'aveuglement, la démence de l'empereur Nicolas, direz-vous; mais si vous admettez cet aveuglement, cette démence, que devient ce grand et tutélaire principe d'autorité dont il est le dépositaire, ce principe devant lequel vous fléchissez dévotement le genou? Pour traiter de chimère l'opinion qui quahfie la guerre de dernier vestige de l'époque de barbarie appelé à disparaître entièrement, il faut que vous reniiez ce que vous adorez ! Il faut que vous admettiez que l'autorité peut être l'aveuglement, la démence, la barbarie ! Justifier l'existence de la guerre, c'est condamner Tinstitution de la royauté. Lorsque j'entends des êtres doués de la faculté de raisonner prétendre que parce que la guerre a existé dans le Passé elle ne saurait cesser d'exister dans l'Avenir, je ne puis que les comparer, j'en suis fâché pour M. de Lourdoueix, à des Caraïbes ne comprenant pas qu'il soit possible de se dispenser de faire rôtir et de manger ses prisonniers : ce sont des raisonnements de la même force et de la même sorte.

Si M. de Lourdoueix se fâchait que je le comparasse à un cannibale, il ne se fâchera sans doute pas que je le compare à Aristote, qui n'admettait pas qu'une société pût exister sans l'esclavage. « Il est des travaux, disait-il, auxquels un » homme libre ne saurait s'occuper sans s'avilir lui-même : » ce sont ceux pour lesquels l'énergie physique est seule- » ment nécessaire. Mais pour ces travaux la NATURE CRÉE » une CLASSE spéclvle d'hommes; et ces êtres particuliers » sont ceux que nous nous soumettons, afin de travailler » corporellcment à notre place sous le nom d'esclaves. » Or, n'en déplaise à Aristote, les sociétés nouvelles ont montré qu'elles pouvaient se passer facilement de l'esclavage. Encore un pas dans celte voie, et les sociétés futures montreront qu'elles peuvent se passer non moins facilement de la

Guerre et esclavage sont destinés à la mémo fin. L'une ne doit ni ne peut survivre à l'autre.

Les seules objections qu'ait trouvées VAssemblée nationale contre l'assurance appliquée au risque de guerre, sont les suivantes :

« Ce que propose M. de Girardin est si praticable, que cela s'est pratiqué toutes les fois qu'un peuple s'est mis en guerre contre ses voisins. Seulement, on s'est arrêté trop longtemps à mi-chemin, et M. de Girardin a bien raison de stimuler l'Angleterre et la France et l'Europe entière. IL faut que l'assurance universelle et perpétuelle devienne enfin une réalité. Quand cette guerre finira faute de combattants, on verra combien M. de Girardin avait raison, si toutefois il reste quelqu'un pour le voir. Mais, tous alors, habitants d'un monde meilleur, nous déposerons avec joie nos injustes préventions, et nous reconnaîtrons qu'une faix assurée était bien, en effet, au bout de ce qu'on nous proposait. »

Voilà comment discutent sérieusement des journaux qui ont la prétention d'être des journaux d'État! Voilà de quelle force sont d'anciens ministres qui ont présidé pendant de longues années aux destinées de la France! Par ce qu'ils sont comme journalistes, on peut juger de ce qu'ils furent et de ce qu'ils seraient encore comme ministres!

8 mars 1854.

La Gazette de France, en verve de raillerie, propose de modifier ainsi qu'il suit les termes du contrat, ci-dessus (1), d'assurance contre le risque de guerre :

« Les nations contractantes renonceront à soutenir jamais par les armes leurs pi-étentions ou leurs griefs.

)) Elles s'engagent à ne jamais se passionner pour un intérêt d'influence, de territoire ou de commerce, à sacrifier cet intérêt s'il était froissé par les empiétements ou par le libre développement, ou par l'astuce d'une nation voisine. Elles seront assez éclairées et assez sages pour ne pas se laisser conduire à la guerre, au nom de la paix, par d'adroits sophistes.

» L'armée de l'assurance ne sera jamais influencée dans le cl oix de ses chefs par les puissances prépondérantes. La corruption ne pénétrera pas

(Ij Voir page 802.

dans lu cœuv des généraux. Les élections se feront sans intrigues ; le général en chef sera un saint au-dessus de toutes les tentations humaines.

» Tous ces articles pourront se résumer dans un seul amendement ainsi conçu : n les hommes seront des axges. a

Une telle réponse, je le demande, est-elle sérieuse ?

Si une institution où les hommes auraient un rôle ne pouvait subsister et fonctionner qu'à la condition quïls fussent des anges, quelle institution résisterait à cette exigence, à commencer par la royauté ?

L'empereur Nicolas est-il donc un ange ?

L'empereur Nicolas ne prouvant pas qu'il soit un ange, la Gazette de France en conclura-t-elle qu'on doit abolir la royauté ?

Toute la tactique de la Gazette de France consiste à donner le change à ses lecteurs et à leur faire croire qu'en paraissant défendre la paix, la Presse pousse à la guerre ; qu'elle y a poussé en demandant, d'abord, il y a un an, que l'Angleterre et la France s'unissent contre la Russie, et ensuite que, pour conserver la paix, les flottes réunies passassent les Dardanelles.

Cette tactique de la Gazette de France n'abusera que ceux qui ne liront pas ma réponse.

Depuis la publication do la dernière lettre de l'empereur Nicolas, datée «lu 28 janvier-9 février 1854, il est maintenant plus que jamais évident que si, dès le début, on se fût catégoriquement expliqué, l'explication eût fait avorter tout ce qu'il y avait d'exorbitant ou de perfide dans les prétentions hasardées par le prince Menschikoff. L'empereur Nicolas ne s'est laissé glisser sur la pente que parce que, comptant sur l'aide et l'influence de lord Aberdeen, il n'a pas cru à l'entente spéciale et durable de l'Angleterre et de la France. Des hésitations regrettables, des retards fâcheux ont neutralisé refl"et que devaient produire les énergiques mesures qui ont été prises.

Quoi qu'il en soit, la question reste dans ces termes : Ni l'Angleterre ni la France, ayant eu pour leçon le partage de la Pologne, en 1773, ne pouvaient tolérer qu'une

faute non moins grave : le partage de la Turquie, se commît paisiblement sous leurs yeux en 1854.

La Russie persistant à menacer la Turquie, qu'avaient à faire l'Angleterre et la France ? Elles n'avaient à faire que ce qu'elles ont fait ; elles n'avaient qu'à se réunir pour protéger le faible contre le fort, et qu'à former ainsi une ligue de la civilisation contre la barbarie, une coalition de la paix contre la guerre.

Plus que jamais nous persistons à soutenir que ce n'est point la guerre qui s'engage, mais que c'est la paix qui s'impose.

Si la Turquie aux prises avec la Russie eût été abandonnée à ses seules forces, comme en 1828 et 1829, ah ! ceci eût été véritablement la guerre, car c'eût été l'asservissement ou la conqiiète d'une nation sans autre droit que le droit du plus fort.

Mais lorsqu'un poste arrête un malfaiteur, occupé de détrousser ou d'assassiner un passant, est-ce la guerre? — Non.

Eh bien ! ce que font l'Angleterre et la France, c'est ce que fait le poste qui veille à la sûreté publique. Ce n'est point comme armée qu'elles agissent, c'est comme gendarmerie. Elles font la police de la paix.

L^LMl'UlSSANCiE DE LA GUERRE.

" L'Euroi)C se perdra par les pens de guerre.

MOSTESyCIEU.

12 avril 1855.

Comment rétablir promptement et asseoir solidement la paix ? Telle est la question qui est l'objet de toutes les préoccupations et de toutes les conversations, à Paris et à Londres, à Vienne et à Berlin, où l'impuissance de la guerre commence à se faire jour. Mais chacun a sa façon de comprendre le rétablissement de la paix et son affermissement. Diplomates et penseurs, journalistes et publicistes ne sont pas d'accord ; VAssembléc nationale ne comprend que la PAIX ARMÉE^ la paix conformément à ce précepte ancien : Si vis pacem para bellum, la paix illogique, la paix intermittente, tandis que la Presse ne comprend que la paix assurée, la paix conformément à ce précepte nouveau: Si vis pacem para pacem, la paix rationnelle, la paix définitive.

C'est ainsi que Mirabeau comprenait la paix lorsqu'il disait, le 25 août 1790:

r. Le temps viendra sans doute oii l'Europe ne sera qu'une grande famille.

» Si nous devions nous conduire aujourd'liui d'après ce que nous serons un jour; si, franchissant l'intervalle qui sépare l'Europe de la destinée (lui l'attend, nous pouvions donner dés ce moment le signal de cette

bienveillance universelle qui prépare la reconnaissance des droits des nations, nous n'aurions pas même à délibérer sur les alliances ni sur la

» L'Europe aura-t-elle besoin de politique lorsqu'il n'y aura plus ni despote ni esclave ?

» La France aura-t-elle besoin d'alliés lorsqu'elle n'aura plus d'ennemis ?

)) Il n'est pas loin de nous, peut-être, le moment oi^i la liberté, régnant sans rivale sur les deux mondes, réalisera le vœu de la philosopliie, absoudra l'espèce humaine du cri de guerre, et proclamera la paix universelle. Alors se consommera le pacte de la fédération du genre humain. »

C'est ainsi que l'iiuteur du Tableau des révolutions du système politique de lluirope, M. Frédéric Ancillon, la comprenait lorsqu'il faisait ressortir en ces termes le mal qui résulte de l'absence d'un tribunal investi du droit d'appeler les gouvernements à sa barre, et pourvu d'une force suflisanle pour faire respecter ses décisions :

a Les différents Etats qui couvrent la surface du globe sont des personnes morales, c'est-à-dire des êtres raisonnables et libres, comme les individus qui les composent. Le pouvoir souverain est, dans chacun d'eux, le principe vital, le lien de l'association, la clé de voûte de l'éditice, à laquelle on ne saurait toucher sans danger et sans crime. Ame du corps politique, il pense, il veut, il agit, il a des droits et des obligations, et doit également maintenir les uns et remplir les autres. Les souverains et les États, en leur qualité de personnes morales, sont justiciables de la même loi qui sert à déterminer les rapports des individus. Chacun d'eux a sa sphère d'activité, qui est limitée par celle des autres •, là où la liberté de l'un finit, celle de l'autre commence, et leurs propriétés respectives sont également sacrées. Il n'y a pas deux règles de justice différentes, l'une pour les particuliers et l'autre pour les États. Antérieurement à toute convention entre les souverains, il faut admettre un droit des gens naturel, qui résulte de la simple idée de plusieurs peuples placés à côté les uns des autres, et qui contient la théorie des obligations auxquelles les États peuvent légitimement se contraindre les uns et les autres, s'ils en ont la puissance et les moyens.

» Ce droit existe, mais il manque d'une garantie extérieure : il n'y a point de pouvoir coactif qui puisse forcer les différents États à ne pas dévier, dans leui's relations, de la ligne du juste. Les individus humains ont assuré leurs droits en créant cette garantie ; ils ont créé cette garantie en formant l'ordre social, et en le formant, ils sont sortis de l'état de nature. Les souverains sont donc encore dans l'état de nature, puisqu'ils n'ont pas câcore créé cette garantie commune de leur existence et de leurs

droits, et que chacun d'eux est seul juge et sevxl défenseur de ce qui lui appartient exclusivement et de ce que les autres doivent respecter.

» Au défaut de cette garantie commune de leur existence et de leurs droits, qui a rendu de tous temps leur situation précaire, les souverains se sont liés réciproquement par des contrats appelés traités; ils ont usé de la prérogative de toutes les personnes libres et morales, de céder, d'acquérir et d'échanger des droits. La connaissance de ces ti'aités forme le droit des gens conventionnel ou le droit public. Mais ces engagements ont été pris et violés avec une égale facilité. Comme ils n'étaient pas garantis par une volonté et Tine puissance qui pussent assurer leur exécution, ils ont donné naissance à de nouvelles violences, ils ont multiplié les offenses et les plaintes, et ils n'ont obvié à rien. Sans doute, la règle du juste condamne ces infractions, et les principes du droit ordonnent aux Etats comme aux particuliers de remplir leurs engagements; mais ces principes, dénués d'un pouvoir coactif suffisant pour les faire respecter, ont existé dans la théorie, sans diriger la pratique.

» Ici se présente une question qui doit intéresser vivement tous les amis de l'humanité. L'état de nature dans lequel vivent encore les sociétés les unes à l'égard des autres est un état contraire au bonheur et à la destination de l'homme; un état où la force n'existe que pour violer impunément le droit, tandis qu'elle ne devrait exister que pour le protéger et pour punir les violateurs. Cet état éternise tous les malheurs réunis dans le seul fléau de la guerre : il amène des dangers toujours renaissants, ou du moins il entretient des jalousies, des défiances, des craintes perpétuelles, et provoque des mesures de précaution qui sont elles-mêmes déjà un mal réel. Les États ne doivent-ils donc pas tâcher de sortir de cette situation violente? Ne doivent-ils pas le souhaiter vivement? Et quels sont les moyens qui paraissent le plus appropriés à ce but ? »

M. Ancillon examine successivement ceux qui ont été proposés, savoir: la monarchie universelle, l'établissement d'un tribunal souverain des nations, la généralisation du régime constitutionnel, les progrès de la raison et de la moralité, et il les trouve également impuissants. Voici notamment ce qu'il dit des progrès de la raison et de la moralité :

'( Serait-ce enfin des progrès de la raison et de la moralité qu'il faudrait attendre cette garantie de l'existence et de l'indépendance des États ? La force morale tiendra-t elle jamais lieu de la force physique qui contient les individus dans la société? Quelque belles et consolantes que soient ces idées, elles ne méritent pas grande attention; ce sont des vapeurs agréablement colorées, qui n'ont aucune espèce de consistance.

»... Les princes et les peuples, les ministres et les démagogues, ajoute-t-il, ont sans doute multiplié les guerres sans nécessité ; mais les

guerres tiennent essentiellement à l'état de nature dans lequel se trouvent les gouvernements les uns à l'égard des autres. Les guerres injustes naissent du défaut d'une garantie commune, et en prouvent la nécessité; les guerres justes ne sont qu'un emploi légitime de la force pour faire triompher le droit ; elles sont, dans les rapports de nation à nation, ce que les mesures coërcitives, les peines, les supplices, sont dans les rapports d'individu à individu : des moj'ens d'assurer le règne de la justice par le déploiement de la puissance (1). »

C'est ainsi que l'auteur de la Société première^ M. de Lamennais, la comprenait également et se rencontrait avec M. Ancillon dans la même pensée, ainsi exprimée :

« L'univers n'est donc qu'une grande société, dans laquelle chaque être, imi aux autres, exerce, comme un organe particulier dans un- corps vivant, les fonctions propres, nécessaires pour la conservation intégrale du tout et de son développement : et ainsi la société se résolvant dans l'unité, le principe d'unité est le principe de la société.

» — S'il existait entre les peuples des tribunaux dont les sentences eussent une sanction suffisante, comme il en existe entre les individus, on verrait peu à peu changer l'opinion en ce qui touche à la guerre ; elle inspirerait la même horreur que toute autre espèce de monstre, parce qu'elle ne serait plus, en effet, que le meurtre pur et simple. Les développements futurs de la civilisation annoncent-ils une institution semblable? Je le crois... mais il faudrait que tous les vieux gouvernements de famille et de caste disparussent avec le droit qui leur sert de base. »

La même pensée se retrouve imprimée en ces termes dans l'ouvrage intitulé : œuvuEs de l.-n. Bonaparte :

« France de Henri IV, de Louis XIV, de Carnot, de Napoléon, toi qui fus toujours pour l'occident de l'Europe la source des progrès, toi qui possèdes les deux soiitiens des empires, le génie des arts pacifiques et le génie de la guerre, n'as-tu plus de mission à remplir? Épuiseras-tu tes forces et ton énergie à lutter sans cesse avec tes propres enfants? Non, telle ne peut être ta destinée; bientôt viendra le jour où, pour te gouverner, il faudra comprendre que ton rôle est de mettre dans tous les traités ton épée de Brennus en faveur de la civilisation. (T. P', p. 193.)

» La polémique s'est appliquée depuis douze ans à faire valoir tour à tour l'avantage de l'alliance anglaise ou de l'alliance russe, comme s'il fallait absolument que la France se liât intimement avec l'une de ces deux grandes puissances. A entendre ces deux uniques thèses retentir dans le monde politique, il semblerait que la France ait besoin d'une autre force

(1) Tableau des révolutions du système politique de V Europe, par Frédéric Ancillon. Discours préliminaire.

que la sienne propre pour se faire respecter, d'une autre voix que la sienne pour Ctre écoutée dans le congrès des rois. Nous ne prétendons pas qu'il faille rester dans l'isolement et n'avoir de relations franches et amicales avec personne, mais nous croyons qii'une alliance doit être le résultat de longs rapports bienveillants entre les nations, et non le fruit d'un entraînement soudain. Voici les paroles de l'empereur Napoléon :

« La France est, par sa situation géographique, la richesse de son sol » et l'énergie intelligente de ses habitants, Yarbitre de la société eiiro- )) pécnue ; elle sort du rOle que la nature lui assigne lorsqu'elle dev'ent » conquérante ; elle en descend lorsqu'elle obéit aux obligations d'une » alliance quelconque. Elle est aux nations de l'Europe ce qu'est le lion » aux êtres qui l'entoui'ent. Elle ne peut se mouvoir sans être protectrice )i ou destructive ; elle prête l'appui de sa foi'ce, mais elle ne l'échange )' jamais, dans son propre intérêt, contre un secours qui lui soit néces- )) saire pour sa défense. Sa propre force lui suffit totijours, lors même » qu'elle se trouve momentanément affaiblie par la maladie des nations, » les divisions intestines ; car il ne lui faut qu'un effort convulsif pour » punir les ennemis d'avoir osé l'appeler au combat.

» En 1793, toute l'Europe était coalisée contre la France. Cent mille « Vendéens, soudoyés par l'Angleterre, menaçaient Paris; un million y> trois cent mille Français se firent soldats par amour pour la patrie, et » non pas, comme on a pu le dire, pour fuir la hache des licteurs d'un » Robespierre ou d'un Couthon. La coalitiou fut vaincue, condamnée à )) reconnaître la République.

» Ce que la France fit alors, elle pouvait le faire en 1814 et 1815; son » épuisement comparatif était plus que compensé par les avantages de » son union, de son obéissance à un seul ordre : ni l'occupation de Paris, » ni la bataille de Waterloo, ne la condamnaient à passer sous les four- » ches caudines. Le général Bonaparte l'aurait sauvée, l'empereur la per- » dit en abdiquant.

» Quand on a l'honneur et le bonheur tout à la fois d'être la France, » il faut comprendre toute la portée de cette position de faveur, et de na- » lion-soleil qiie l'on est, ne point se transformer en nation- salellite.

» L'Angleterre, toute puissante qu'elle est, ne peut intervenir seule » dans les affaires du continent avec toute l'importance du premier rôle; )> il lui faut, de toute nécessité, s'appuyer sur Vienne. Paris ou Saint- )) Pétersbourg. (T. III, p. 41.) »

« Asseoir la paix, ce n'est pas maintenir pendant quelques années une tranquillité factice, c'est travailler à faire disparaître les haines entre nations eu favorisant les intérêts, les tendances de chaque peuple ; c'est créer un équilibre équitable parmi les grandes puissances ; c'est, en un mot, suivre la politique de Henri IV, et non la marche désastreuse des Stuarts et de Louis XV .

» Ouvrez les mémoires de Sully, et voyez quelles étaient les grandes pensées de l'homme qui avait pacifié la France et fondé la liberté reli-

gieuse. Pour établir solidement l'équilibre européen, Henri IV prévoyait qu'il fallait que toutes les nations fussent égales en puissance et qu'aucune ne dominât les autres par sa prépondérance ; il prévoyait que, pour les peuples comme pour les individus, l'égalité seule est la source de toute justice.

« Henri IV avait amené la plus grande partie de l'Europe à le seconder dans ses vues humanitaires, et, lorsque le fer d'un lâche assassin vint trancher des jours si précieux, il rassemblait une immense armée, composée de contingents européens, se proposant pour but, non une conquête stérile, mais la paix universelle. Il allait forcer l'Espagne à reconnaître l'égalité et l'indépendance des nations, et il eût établi une espèce d'aréopage destiné à vider, par la raison et non par la force bi'utale, les querelles de peuple à peuple. (T. III, p. 117.) »

Voici comment M. de Genoiide expose dans son Histoire de France (1) celte pensée àUlenri IV :

« Henri IV, qui avait un génie admirable, avait songé à créer un tribunal politique des rois d'après les principes que je vais rappeler.

» Comment les sociétés se sont-elles formées ? par la renonciation absolue au droit que la nature semble donner à l'homme sur toutes choses, par le sacrifice à l'intérêt public, par la réunion de toutes les volontés en une seule, armée du pouvoir coactif et coërcitif chargé de rendre la justice à tous. C'est par les mêmes nœuds et sous les mêmes conditions qu'il faut que les chefs des sociétés s'unissent. Sans un tribunal politique des rois pareillement armé, tous les traités des puissances n'ont pas plus de force que n'en auraient les contrats entre les particuliers sans les tribunaux de justice, qui les font exécuter. En Eui-ope, les alliances ont fait de toutes les maisons souveraines une seule famille ; mais c'est dans le sein des familles que naissent les procès, et les guerres sont les procès des rois, comme elles le sont entre particuliers dans l'état sauvage ; il faudrait qu'elles se réduisissent enfin à des procès ordinaires, qui fussent jugés sans appel à la diète perpétuelle des rois. Ce projet d'un nouveau tribunîil amphictyonique, conçu par Henri IV, Sully, Elisabeth et le duc de Bourgogne, exposé avec éclat par Rousseaii, est ce que le génie de l'homme a imaginé de mieux pour le bonheur de l'homme.

» Mais cette union des rois aura des conditions ! Comment, l'orgueil des diadèmes subira des lois ?

«Non; mais les rois, pour l'intérêt général, pour leur intérêt particulier, se soumettront librement au tribunal des rois dont ils seront tous membres et dont chacun d'eux sera le chef à son tour.

» D'ailleurs, dans l'état de guerre, les rois ne subissent-ils pas tous les

(1) Règne de Louis A7, préface, p. 47, t. XI. Edition Perrodil etParent- Desbarres.

jours les lois de la force et de l'injustice? On leur propose de s'imposer à eux- mêmes les lois de la raison et de l'équité, et on leur en montre le prix : la possession sûre de leurs Etats, leurs droits réglés sans délais, sans incertitudes, sans dépenses, sans risques, sans effusion de sang; la paix en dedans et au dehors et l'accroissement des richesses.

» Mais qui se chargera de former cette union, de rassembler tous les rois dans une ligue commune? Qui? celui qui en sera le plus digne, le phii bienfaisant ; voilà la consommation de la paix perpétuelle. »

Si, de l'aveu de tous, anciens et modernes, empereurs et rois, hommes d'Élat et hommes d'étude, prédicateurs et tribuns, philosophes et publicistes, la paix est un bien et la guerre un mal, à qui la responsabilité de ce mal? La guerre ne se fait pas d'elle-même et toute seule ? Elle a ses lois, elle a ses usages. Elle n'éclate pas de peuple à peuple ; elle se déclare de gouvernement à gouvernement. Si les gouvernements ne manquent jamais l'occasion de tourner en dérision les révolutionnaires qui prétendent établir la liberté par la terreur, est-ce qu'à leur tour les révolutionnaires ont moins beau jeu contre les gouvernements qui prétendent établir la paix par la guerre? La paix n'a encore été que la lassitude de la guerre, et rien de plus; des guerres ont duré trente ans : quels fruits ont-elles porté ? Voltaire disait : « Ne faudra-t-il pas signer la paix après la » guerre? que ne la fait-on tout de suite? » Voltaire avait raison, nous sommes forcés d'en convenir, et ce qui achèverait de nous convertir contre la guerre, si nous en avions jamais été les partisans, ce serait moins encore la dévastalion qu'elle répand, le sang qu'elle verse, les millions qu'elle coûte, que son impuissance.

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