LA QITESIUN DE ROME
18 avril 1849.
Le gouvernement et l'opposition, ayant pour organes MM. Odilon Barrot et Ledru-Rollin, ont dit toute leur pensée ; disons toute la nôtre.
A quelque point de vue que nous essayions de nous placer, nous ne saurions trouver une considération, une seule, (]ui motive l'expédition de Civita-Vecchia, une seule qui n'en soit pas la condamnation formelle.
Pourquoi cette expédition ainsi proposée, ainsi votée dhirgence ?
A cette question, c'est M. le président du conseil, c'est M. Odilon-Barrot qui va répondre.
Il répond :
Parce que l'Autriche pouiTait se prévaloir des droits de la guerre à l'égard des États plus ou moins engagés dans la lutte qui a éclaté entre elle et la Sardaigne ;
Parce que si la France restait indifîérenle et impassible, et qu'elle laissât se consommer la contre-révolution sans rien faire, ni pour sauvegarder notre dignité ni pour sauvegarder la liberté , le gouvernement de la France compromettrait gravement sa responsabilité en laissant inerte
dans ses nuiiiis l'arme «lue, dans ses prévisions, l'Assemblée lui a remise ;
Parce que le prolecloiat de nos nallonaux, le soin de maintenir notre légitime inlhience en Italie, le désir de faire obtenir aux populations romaines un bon gouvernement fondé sur des institutions libérales , en imposent le devoir à la France ;
Parce que la politique de la France est de ne pas permet- Ire qu'une restauration se fasse en dehors de son influence et de ses principes ;
Parce qu'enfin la politique de l'abstention, de la résignation, la politique du laisser-faire, d'un appel à un avenir indéterminé, serait un véritable non-sens (1).
Qu'est-ce qu'il y a de vrai dans ces prétendus motifs allégués à la tribune ?
C'est ce qu'on va voir :
Comment ! ce que vous craignez, c'est que TAutricbe se prévale des droits de la guerre à l'égard des États plus ou moins engagés dans la lutte qui a éclaté entre elle et la Sardaigne, et cette crainte ne vous a dicté aucune mesure, quand vous saviez qu'il était impossible que l'armée du roi Charles-Albert résistât à l'armée du maréchal Radetzki, et quand vous ne saviez pas encore si l'armée autrichienne s'arrêterait à Novarre et ne marcherait pas sur Turin ! Le 31 " mars 1849, que disiez-vous à la tribune ? Vous vous borniez à faire entendre cette déclaration «... Si le vainqueur foulait » aux pieds le Piémont, oui, s'il abusait de la victoire, s'il » se laissait aller aux entraînements auxquels les généraux » vainqueurs se sont quelquefois laissés entraîner, oui, à ce » moment-là nous viendrions au secours des faibles... » (2). Ou ce langage et cette conduite que vous teniez le 31 mars 1849 étaient conformes à la prudence ou ils ne l'étaient pas; s'ils étaient conformes à la prudence, d'où vient que cette confiance que vous inspirait le vainqueur, que vous inspirait
- (1) Moniteur, 17 avril 1849.
(2) Moniteur, 31 mars 1849.
l'Autriche il y a quinze jours à peine, ait fait place tout à coup à une défiance qui se traduit par un vote d'urgence, par une demande de crédit ou par l'envoi d'une escadre ?
Que votre langage et que votre conduite ne soient pas les mêmes quand votre situation à changé, quand de chef d'une opposition vous êtes devenu chef d'un cabinet, cela pourrait sinon se justifier, du moins s'expliquer; mais que dans la même position, dans le même mois, presque dans la même semaine, vous vous contredisiez ainsi, c'est montrer par trop ouvertement que la France n'a aucune ligne politique tracée, aucun principe arrêté qui la guide et qui l'engage !
Comment! ce que vous craignez, c'est que la France ne se déconsidère en restant indifférente et impassible en présence de la coî?^/'c-?T'yo/M//o/) s'accomplissant a Rome! Mais une telle crainte émise à la tribune, si elle n'est pas une injure faite à la modération du nouveau gouvernement autrichien, modération qui vous inspire tant de confiance lorsqu'il s'agit de Turin et de Venise, et qui vous en inspire si peu lorsqu'il s'agit de Rome, est une injure gratuite faite au caractère de Pie IX, car aucun des actes qui ont marqué son règne ne vous a donné le droit de vous défier de sa justice et de sa clémence, de son esprit et de son cœur.
Comment ! ce qui vous a fait demander que le projet de loi présenté le matin fut voté le soir, c'est «le soin de maintenir notrelégitime influence en Italie^ » c'est le désir de faire obtenir aux populations romaines un bon gouvernement fondé sur des institutions lil)érales ! N'y a-t-il donc, en Italie, que les Etats-Romains ? La Lombardie, la Vénétie, la Toscane, les duchés de Parme, de Lucques, le royaume des Deux-Siciles, etc., n'y comptent-ils donc pour rien ou pour peu de chose? Ces États ont-ils moins de titres et moins de droits que lesÉlMts-Romains à posséder de bons gouvernements fondés sur des institutions libérales? Les chefs de ces États vous offrent-ils plus de garanties que Pie IX, sous le rapport de l'esprit de progrès, de modération et de liberté? Enfin, êtes-vous bien assurés que l'expédition de Civita-
Vecchiasoil uu bon moyen de «.tnaintcnirnotre lér/itime influence en Italie?» Si celle influence existe, commenl s'estelle révélée et à quoi nous sert-elle?
Comment ! la politique de la France est de ne pas permettre qu'une restauration se fasse en dehors de son influence et de ses principes ! Avez- vous bien pesé les termes d'une telle déclaration et leur valeur dans l'avenir? Si, nonobstant cette déclaration, une restauration s'opérait, soit à Rome, soit ailleurs, ce serait donc la guerre ? Ne vous souvenez-vous déjà plus de ce que disait M Thiers à la tribune, le 31 mars 1849, en répondant à M. Ledru-Rollni?— 11 traitait avec le plus superbe dédain toute guerre ayant pour moisile une « question dHnfluence ; » il déclarait que, pour faire la guerre avec un certain développement, le moins qu'il fallait c'élaient'800,000 hommes. Entre vosparoles et celles de M. Ledru-Rollin, c'est à peine s'il existe l'épaisseur d'un portefeuille ; aussi l'a-t-il constaté en ces termes restés sans réponse : « Je ne dirai qu'un mot du parti adopté par le » gouvernement, et je lui demanderai d'al)ord jusqu'où il » ira si le parti qu'il appelle le parti de l'influence n'est pas » le parti de la guerre malgré lui?
Comment ! la politique de l'abstention, de la non-intervention, de la paix absolue, de la paix systématique, serait un non-sens ! N'est-donc pas un non-sens bien autrement grave celui qui consiste à prélever chaque année un demimilliard pour l'entretien d'une armée dont le rôle est d'assister, l'arme au pied, à la suppression de la nationalité polonaise et à l'incorporation de Cracovie, au mépris de protestations solennellement réitérées chaque année?
N'est-ce donc pas un non-sens bien autrement grave que celui qui consiste à voter par acclamation V affranchissement de Vltalie (1), et à laisser l'Italie retomber, sans se-
(1) « L'Assemblée nationale invite la commission du pouvoir exécutif à continuer de prendre pour règle de sa conduite les vœux unanimes de l'Assemblée, résumés dans ces mots : Pacte fraternel avec l'Allemagne ; reconstitution d'une Pologne indépendante et libre ; affranchissiment de rilalie. » (Cette rédaction, mise au.x voix, est adoptée à l'unanimité. Séance du 14 mai 1848.)
POLITIQUE HVfËRIEURE DE LA FRANCE. 219
cours, sous la domination de l'Autriche? On n'a pas même voulu autoriser un officier général français à prêter au roi Charles-Albert l'appui de son expérience et de son épée !
Voilà, nous ne nous lasserons pas de le répéter, voilà à quelles contradictions conduit forcément l'absence de tout principe absolu ! Aussi ces paroles de M. Ledru-Rollin sontelles restées sans réponse :
« M. LEDRtT-KOLLiN : Vous avez embrassé une conduite qui, à mes yeux, vous mène (qu'on me permette ceite expression, c'est une hypothèse, j'aime à croire que ce n'est qu'une hypothèse), vous mène directement à une lâcheté ou à une guerre avec l'Autriche. (Rumeurs à droite.) Oui, à une lâcheté, car si l'Autriche veut vous imposer le pape à des conditions que vous ne voudriez pas, de deux choses l'une : ou il faudra subir les conditions de l'Autriche, et alors vous abaissez l'houneur français; ou, au contraire, vous résisterez à ces conditions, et alors vous avez fatalement la guerre. (Mouvement.) Oui, \ous avez la guerre! Et dans quels termes, dans quelles conditions avez-vous la guerre? Après avoir violé le principe de votre propre Constitution et de votre propre gouvernement... »
Si nous citons ces paroles, c'est afin qu'il soit bien manifeste pour le lecteur que les deux systèmes en présence : celui de M. Ledru-Rollin et celui de M. Odilon Bitrrot, sont également faux et dangereux, et que dès qu'un ne souhaite pas la guerre, il n'y a qu'un système qui soit vrai, c'est celui de la non-intervenlion absolue tel que nous l'avons exposé, et tel que le pratiquent les États-Unis, lesquels en ont fait « le grand principe fondamental de leur polilicjue » extérieure (1). »
Jamais les Etats-Unis ne demandent à un gouvernement de fait comment il s'est établi? 11 suffit qu'il existe pour qu'ils le reconnaissent. Ce principe général, ce principe absolu a un immense avantage, c'est qu'il simplifie les (juestions, c'est qu'il prévient les complications, c'est qu'il abrège les négociations, c'est qu'il ne sacrifie pas les intérêts qui restent aux sympathies qui passent, c'est qu'il écarte toute responsabilité morale et politique, car il ne
(I) Le président Polk. Message, novembre 1848.
saurait y avoir do responsahililo cncouriie là où il n'y a ni exclusion ni préférence. Faute de principe général, faute de principe absolu, voyez ce qui nous arrive ! Par notre refus de reconnaître la République proclamée à Rome et à Florence, par noire refus d'accueillir ses représentants, nous justifierions le refus de l'empereur de Russie, qui n'a pas encore reconnu la République française. Le livre des considérations qu'on ouvre pour soi, on l'ouvre toujours en même temps contre soi. On l'eût prudemment fermé, si l'on nous eût écouté, en mars 1848, quand nous avons insisté pour que la France n'eût plus que des consuls généraux, chargés d'afraires, et renonçât à entretenir chèrement des ambassadeurs et des ministres plénipotentiaires rarement utiles, souvent nuisibles, et toujours d'un choix extrêmement difficile. Si notre système eût été adopté, l'État y eût gagné trois millions par an, la France n'aurait pas à se faire reconnaître par la Russie, et elle n'aurait pas eu à refuser de reconnaître les Républiques de Rome et de Florence. Deux difficultés de moins et trois millions de plus. D'une part, point de susceptibilité blessée ; d'autre part, point d'inconséquence commise. Quand donc comprendrons-nous, enfin, que le temps est venu de ne plus attacher d'importance qu'aux difficultés qui ont une existence réelle, qui tiennent h la nature des choses et non à la fausse direction des idées? Quand donc comprendrons-nous, enfin, que la nécessité est venue de tout simplifier, en passant au crible de la raison tous les contre-sens, tous les anachronismes ?
Assez de difficultés graves existent par elles-mêmes pour qu'on n'en crée pas d'inutiles comme à plaisir. Le soin que nous devrions apporter à résoudre les difficultés et à les restreindre, il semble ciue nous l'apportions à les faire naître et à les multiplier.
Pourquoi, pourquoi cette expédition?
Le lendemain du jour où la France a appris que Pie IX avait quitté Rome, peut-être eussions-nous admis que la France catholique, profondément émue et rapidement en-
traînée, eût subordonné la question du pouvoir temporel à la question de l'autorité spirituelle, et pris hautement parti pour la papauté contre une République inaugurée par un assassinat ; tnais laisser s'écouler six mois et attendre pour intervenir le moment juste où le cours naturel des événements et la maturité de la réflexion vont inmionquablement opérer en faveur du souverain pontife un mouvement semblable à celui qui vient de s'accomplir à Florence, c'est là une ]joIitique, nous n'hésitons pas à le déclarer, sans dignité comme sans prudence; c'est là une politique qui ne se justifie par aucune bonne raison ; car, s'il y avait eu une bonne raison pour la justifier, M. Odilon Barrot n'eût pas manqué vraisemblablement de la produire, et c'est vainement qu'on la chercherait dans le Moniteur.
La dépêche télégraphique datée de Florence, 12 avril 1849, officiellement publiée, annonce qu'une réaction favorable au grand-duc vient d'avoir lieu, et que « toute la population &' est prononcée avec enthousiasme. » Pourquoi n'avoir pas attendu que le même élan, plus grand peut-être encore, éclatât à Rome en faveur du saint-père? Pourquoi avoir voulu faire jouer à la France, chez les autres, ce rôle odieux de VEtranger^ qu'elle s'indignerait (}u"on vînt jouer chez elle, et qui fut le grand grief de la liévolulion de 1830 contre la Restauration de 1815 ?
9 juin 1849.
— Pourquoi sommes-nous allés à Rome?
— « Pour y garantir, dit le Message du Président de la Répubhque française , l'intégrité du territoire, en ôtant à l'Autriche tout prétexte d'entrer en Romagne. »
— Mais, plus haut, le Message déclare « que l'Autriche, de concert avec Naples, répondant à l'appel du Saint-Père, a notihé au gouvernement français qu'il eût à prendre un parti, car ces puissances étaient décidées à marcher sur
Rome POUR y rétablir purement et simplement l'autorité du
pape. »
Or, de deux choses l'une :
Ou les gouvernements d'Autriche et de Naples auraient tenu fidèlement leur parole, ou ils y auraient manqué. ' S'ils avaient tenu fidèlement leur parole, c'est-à-dire si l'autorité du pape avait été purement et simplement rétablie, de quoi la France aurait-elle eu à se plaindre?
Si, au contraii'e, l'Autriche entrait en Romagne et portait atteinte à l'intégrité du territoire romain, cet abus de la force tournait au détriment de V influence autrichienne et au profit de Vinfluence française, en admettant que ce mot influence, ce que nous nions formellement, ait une signification précise et une valeur appréciable.
Ce mot : Influence^ coûte à la France plus diin million par jour; que lui rapporte-t-il? Que lui a-t-il rapporté depuis 1815? Que nous a rapporté notre expédition de 1823 en Espagne ? Que nous a rapporté notre expédition d'Ancône en 1831? Que nous a rapporté notre expédition d'Anvers en 1832 ? Que nous ont rapporté nos armements en 1840? Sous prétexte ^influence, nous prodiguons les milliards. Par quels résultats se traduit cette influence ?
11 serait bien temps d'en finir avec la politique des mots creux, avec cette politique surannée qui appauvrit le contribuable et ruine la France en détournant de leurs canaux naturels les ressources les plus indispensables.
Eh bien ! portons les choses à l'extrême. Quand l'Autriche aurait exercé sur l'esprit du Saint-Père, rétabli par elle sur son siège, une influence prépondérante, quel préjudice cela eût-il causé à la France? Craignait-elle d'être mise en interdit comme au temps de Philippe Auguste? Craignaitelle les foudres de Texcommunication qui frappèrent Philippe le Bel en 1302, et Napoléon empereur le 10 juin 1809? — Non. — Notre expédition de Civita-Vecchia ne se justifie donc par aucun motif puisé dans l'intérêt français. Du moins, se justifie-t-elle par un motif puisé dans Tintérêt romain? Qui oserait le prétendre, quand la Républi([ue française a
obstinément refusé de reconnaître la République romaine, quand déjà peut-être nos canons ont mutilé les monuments de Rome et mitraillé ses habitants? Qu'eussent pu faire de plus et de pis les ennemis de Rome : les Autrichiens et les Napolitains?
Nous venons de rétablir dans ses véritables termes, nous le croyons, la question de l'intervention de la République française dans les affaires de la République romaine ; nous venons de montrer que cette intervention ne trouvait sa justification ni dans un intérêt français ni dans un intérêt romain; cela n'est qu'une partie de notre travail, il nous reste à le compléter en reportant nos lecteurs aux séances des 17 avril et 7 mai 1849.
Le 17 avril , M. Odilon Rarrot vient demander d'urgence un crédit extraordinaire de 1.200,000 francs pour subvenir au surcroît de dépenses qu'exigera l'entretien sur le pied (le guerre, pendant trois mois, du corps expéditionnaire de la Méditerranée. Les motifs qu'il expose sont ceux-ci :
« M. ODILOX BARROT, président du conseil : L'Autriclie poursuit les conséquences de sa victoire ; elle pourrait se prévaloir des droits de la guerre à l'égard des États plus ou moins engagés dans la lutte qui avait éclaté entre elle et la Sardaigne. Le contre-coup de ces événements s'est fait sentir dans l'Italie centrale. Les informations qui nous arrivent annoncent dans les États romains une crise imminente. La France ne peut y rester indifférente. Le protectorat de nos nationaux, le soin de maintenir notre légitime influence en Italie, le désir de contribuer à faire obtenir aux populations romaines un bon gouvernement fondé sur des institutions libérales. (Rires ironiques à gauche.)
» LE CITOYEN FAVART : Pourquoi pas ?
)) LE CITOYEN MINISTRE : Tout nous fait un devoir d'user de l'autorisation que vous nous avez accordée. Il nous serait impossible d'entrer dans plus de détails sans compromettre le but même que nous avons en vue ; en pareilles circonstances, une part doit toujours être réservée aux éventualités. Mais ce que nous pouvons vous affirmer dès à présent, c'est que du fait de notre intervention sortiront d'efficaces garanties, et pour les intérêts de notre pays et pour la cause de la vraie liberté. (Rires ironiques à gauche.)
» UNE VOIX : La liberté honnête et modérée !
» LE CITOYEN MINISTRE : Le gouvernement croit nécessaire de constater avec précision la nature et la portée du vote qu'il demande à l'Assemblée nationale. »
L'urgence est demandée en ces termes par M. Barrol :
« M. BARKOT, président du conseil ; Je n'ai pas besoin, après une telle communication, de faire observer à l'Assemblée qu'il faut se prononcer d'urgence. Pour le succès d'une telle mesure, il importe que la publicité même soit simultanée à l'exécution. Je demande donc à l'Assemblée qu'elle veuille bien se retirer immédiatement dans ses bureaux pour faire prononcer sur l'urgence, et pouvoir être saisie aujourd'hui même de la discussion et du vote. »
L'urgence est déclarée ; l'Assemblée se retire immédiatement dans ses bureaux et nomme une commission de quinze membres. M. Jules Favre est élu rapporteur. Le rapport est fait dans la même séance. Il s'exprime ainsi :
« M. JULES FAVRE, rapporteur (profond silence) : La commission que vous avez chargée d'examiner la question d'urgence soulevée par la demande du crédit que vous a présentée ce matin M. le président du conseil, vous propose à l'unanimité de reconnaître et de déclarer cette urgence.
» Pour arriver à cette solution et la justifier devant vous, la commission a pensé qu'elle devait toucher au fond même du projet de décret, et s'enquérir des causes et de la portée politiques de la résolution qui vous est soumise.
» En cela, elle a cru se conformer à vos précédents comme aux principes qui garantissent votre indépendance et votre souveraineté.
» Elle a donc appelé dans son sein M. le président du conseil et M. le ministre des affaires étrangères.
» De leurs explications , il est résulté que la pensée du gouvernement n'est pas de faire concourir la France au renversement de la république qui subsiste actuellement à Rome ; qu'il agit dans sa liberté, dégagé de toute solidarité avec d'autres puissances, ne consultant que ses intérêts, son honneur, la part d'influence qui lui appartient nécessaii'ement dans tout grand débat européen.
» Votre commission a pris acte de ces déclarations positives ; elle vous prie de ne point les oublier dans le cours de la délibération qui va s'ouvrir.
» Fille d'une révolution populaire, la République française ne pourrait, sans s'amoindrir, coopérer à l'asservissement d'une nationalité indépendante. L'Assemblée qui, tant de fois, a manifesté ses sympathies pour la cause italienne, ne peut humilier sa politique en se faisant la complice de l'Autriche.
» ]\Iais c'est précisément parce que le Piémont a succombé, parce que les armées impériales menacent la Toscane et la Romagne, en vertu des lois de la guerre et des privilèges de la victoire, c'est parce qu'à leur suite éclateraient nécessairement de cruelles réactions , qu'il importe à la
France, sous peine d'abdiquer, de faire flotter son drapeau en Italie, pour qu'à son omljre l'humanité soit respectée, et la liberté au moins partiellement sauvée.
» Votre commission a compris qu'en aiitori>ant le pouvoir exécutif à occuper un point de l'Italie aujourd'hui menacée, vous lui donneriez pour mission de poser une limite aux prétentions de l'Autriche, et de terminer par un arbitrage, que la force de nos armes appuierait au besoin, tous les différends qui divisent encore la péninsule, et que notre intérêt comme notre honneur nous commande de trancher dans le sens le plus favorable possible au développement des institutions démocratiques.
» Convaincue que, s'associant à cette politique, le gouvernement ne désertera aucune des graves questions actuellement pendantes, votre commission a l'honneur de vous proposer de déclarer l'urgence et de passer immédiatement à la discussion du projet de loi. (Très bien! très bien ! — Aux voix !) »
Une discussion s'engage. M. Odilon Barrot l'ait à la trihune cette déclaration :
« M. ODILON BARROT, président du conseil : Vous nous demandez pourquoi nous prendrons possession d'un point sur le littoral de l'Italie. Je ne crois p.TS sortir de la l'éserve qui, en pareille circonstance, m'est imposée... (Interruption à gauche.) Je ne crois pas sortir de cette réserve en répondant que nous n'irons pas en Italie pour imposer un gouvernement aux Italiens, pas plus le gouvernement de la République qu'un autre gouvernement. i>
C'est après cette déclaration formelle que le crédit de 1,200,000 fr. est voté. Le 7 mai, des explications ont lieu à la tribune par suite de l'attaque du 30 avril, attaque condamnable à tous les points de vue, aussi bien au point de vue ministériel qu'au point de vue militaire, attaque qui aurait dû motiver le rappel du général Oudinot, car elle était contraire à ses instructions, ainsi que cela résulte de la déclaration suivante de M. le ministre des affaires étrangères dans la séance du 7 mai :
« LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES : La question CSt dORC
celle-ci : Avons-nous donné pour instructions au général Oudiuot d'attaquer la République romaine?
» Eh bien! ce sont là des questions de bonne foi: j'en appelle à tous ceux qui ont lu les instructions, et je leur demande s'ils y trouvent une seule indication de ce genre. (Oui ! oui ! — Aux voix ! aux voix !)
» On dit que le général Oudinot a à\\ faire une sommation au gouvernement romain de se dessaisir de son pouvoir.
Xil. lî
» Je demande qu'on produise la preuve d'une pareille sommation. (Ah ! ah!) Cette preuve n'existe pas. »
La résolution suivante est votée à une immense majorité : 338 voix contre 241 :
« L'Assemblée nationale invite le gouvernement à prendre, sans délai, les mesures nécessaires pour que l'expéditiou d'Italie ne soit pas plus longtemps détournée du but qui lui était assigné. »
Après un tel vote, que devait faire le cabinet? —En tout autre temps, et en tout pays où toutes les notions du gouvernement représentatif n'eussent pas été bouleversées, où le respect du principe conservateur des majorités eût encore été debout, le cabinet se fût retiré. Que fait le cabinet? 11 demeure. Mais, s'il reste, c'est apparemment pour donner au général Oudinot, qui a compromis l'honneur de l'armée, la parole de la France, l'existence du cabinet, l'ordre de rentrer en France? — Non. Que fait donc le ministère ? 11 publie, le 8 mai, la note suivante :
« Le gouvernement a fait partir aujourd'hui un envoyé pour Rome, avec mission de s'informer du véritable état des esprits de la population romaine à l'égard de Texpédition française. »
Par cette note, le ministère avoue qu'en saisissant d'urgence, le 17 avril. l'Assemblée nationale de la demantle du crédit de 1,200,000 francs, il ne savait pas ce qu'il faisait, il agissait au hasard !
Le lendemain 9 mai, M. Barrot confirmait ainsi à la tribune les termes de la note ci-dessus :
« M. ODiLON BARROT, président du conseil : Je vous déclare que, tant que j'aurai dans les mains une partie du pouvoir dans ce pays, les ai'mes de la France n'auront pas servi à restaurer des abus impossibles.
« C'est dans ce sentiment, pour connaître avec précision, en dehors des dépêches probablement retardées, et que nous recevrons demain, mais par le témoignage d'agents désintéressés, la vérité des faits, et c'est, en outre, pour porter sur le théfitre même de l'expédition, l'expression tldèle, exacte, de la pensée de l'Assemblée et de celle du gouvernement, quant au but, quant au caractère que doit jusqu'au bout, et à travers toutes les éventualités, conserver l'expédition française ; c'est pour cela que, par décision du cabinet, et c'est ici le gouvernement en conseil qui est intervenu, qu'un envoyé qui a toute notre confiance , que vous avez éprouvé dans des circonstances difficiles, qui a toujours servi la cause de la liberté
et de l'humanité, M. Lesseps, si vous voulez savoir son nom, a été envoyé. Il est parti avec la recommandation expresse de se mettre immédiatement en communication avec le gouvernement, de le tenir au courant, jour par jour, de tous les incidents qui peuvent survenir, et avec l'instruction formelle d'employer tout ce qu'il pouvait avoir d'influence à faire sortir de notre intervention des garanties sérieuses et réelles de liberté pour les États romains. »
M.Ferdinand de Lesseps avait assisté à la séance du 7 mai et au vote de la résolution de l'Assemblée dans la nuit du 7 au 8 mai.
Il part.
Ses impressions et sa pensée ont dû être celles-ci : Empêcher une seconde édition de l'attaque du 30 avril , de cette attaque condamnée par l'Assemblée nationale de la manière la plus formelle , car une majorité imposante avait invité « le gouvernement h prendre sans délai les mesures nécessaires pour que l'expédition d'Italie ne soit pas plus longtemps détournée de son but. »
D'après M. Odilon Barrot, l'instruction formelle donnée h M. de Lesseps était « d'employer tout ce qu'il pouvait avoir » d'influence à faire sortir de notre intervention des ga- » ranties sérieuses et réelles de liberté pour les États ro- ') mains. »
Cette instruction formelle, M. de Lesseps s'y est-il conformé, ou bien l'a-t-il dépassée?
De M. de Lesseps qui prétend s'y être conformé, ou de M. Oudinot qui prétenil que M. de Lesseps l'a dépassée, qui a tort, qui a raison?
Qui le cabinet devait-il désavouer et rappeler? Élait-ce M. Oudinot voulant absolument attaquer Rome , même par surprise et nuitamment^ ou M. de Lesseps s'y opposant avec fermeté et signant le 31 mai, à huit heures du soir, le traité en cinq articles qualifié publiquement de traité « non avenu » par M. Oudinot? — C'est ce qu'éclaircira la tribune.
Mais, après la discussion et le vole du 7 mai, est-ce qu'il peut y avoir le plus léger doute ? Est-ce que ce n'est pas le général Oudinot qui aurait dû être désavoué ? Est-ce que ce n'est pas M. de Lesseps qui aurait dû être maintenu ?
Eh bien! c'est le conlrnire qui a eu lieu : c'est M. de Lesseps qui a été désavoué, c'est M. Oudinot qui a été soutenu; il a reçu l'ordre d'assiéger Rome. Le désaveu de M. de Lesseps fait peser sur le cabinet qui l'a prononcé la responsabilité la plus grave, car ce désaveu n'est pas seulement une insulte posthume qui s'adresse à une résolution du pouvoir législatif, c'est aussi un défi imprudent qui blesse le bon sens du peuple français.
Jamais, non, jamais, on ne parviendra à lui faire comprendre que la République française doive bombarder la République romaine, pour son plus grand bien et afin d'accroître « les garanties sérieuses et réelles de liberté des États romains. » (Déclaration de M. Rarrot, séance du 9 mai 1849.)
Ce serait pousser un peu loin, il faut en convenir, l'application diplomatique du précepte populaire : «Qui aime bien châtie bien. »
Nous venons de mettre sous les yeux du lecteur le langage et la conduite du cabinet, sa conduite contredisant son langage. Jamais conduite fut-elle plus inconsidérée, plus compromettante ? Jamais Tinconséquence ou la duplicité fûtelle portée plus loin ? Et c'est un cabinet condamnant ainsi lui-même ses paroles par ses actes, et ses actes par ses paroles, que l'on voudrait que nous soutinssions? Mais l'on suppose donc que nous n'avons ni conscience, ni mémoire, ni raison? Mais l'on suppose donc que nous avons de fausses balances? Mais l'on suppose donc que nous avons deux poids et deux mesures : une mesure pour M. Guizot, et une mesure pour M. Rarrot; un poids pour les républicains de la veille, et un autre poids pour les républicains du lendemain ?
Non, cela n'est pas, et nous le prouvons. L'impartialité, dès qu'elle fléchit, cesse d'exister.
9 juin 1849.
Les premi(M's dans la priasse nous avons fait entendre,
le 17 février 1849, ce cri accueilli de toutes parts : respect DE LA CO'STITUTION.
Nous ne l'aurons pas jeté en vain ! Nous ne l'aurons pas jeté faussement !
Oui, s'il est vrai qu'après le vote du 7 mai 1849, le pouvoir exécutif ail donné l'ordre au général en chef Oudinot d'attaquer Rome, oui, la Constitution a été violée.
Notre devoir est de la défendre, car si nous hésitions un seul instant à la défentlre, et à la défendre de toute la puissance de notre énergie, c'en serait laittlf toutes nos libertés politiques et de toutes nos garanties judiciaires.
Nous le savons : si la première atteinte était tolérée, on oserait tout. Peut-être est-il encore temps de sauver le président de la République, de l'arracher à des influences funestes, à des conseils perlides! C'est un dernier efl'ortque nous tenions.
10 juin 1849.
M. Oudinot a signé sa condamnation en signant sa dépêche datée de la Villa-Panlili, le 4 juin 1849 ; car à chaque ligne on ht ce mot : « L'ENNEMI. »
Vennemi ! — Nous ne sommes donc pas partis pour assurer « aux populations romaines un bon gouvernement fondé sxir des institutions libérales ? »
Vennemi! Nos ministres ont donc menti quand ils ont déclaré devant la commission de l'Assemblée nationale, que « la pensée du gouvernement n^était pas de faire concourir la France au renversement de la république qui subsiste actuellemejit à Rome ? »
Vennemi ! Nos ministres ont donc trompé l'Assemblée, quand ils ont gardé le silence à ces paroles du rapport de la commission allouant les 1 ,200,000 francs : « Fille d''une révolution populaire, la République française ne pourrait, sans s'amoindrir, coopérer à V asservissement dhine natio-
nalité indépendante... Il importe à la France de faire flotter son drapeau en Italie^ pour qu'à son ombre Vhumanité soit respectée^ et la liberté au moins partiellement sauvée I »
Singulière manière, il faut en convenir, de faire respecter Vhumanité, que de bombarder une ville ! Singulière manière de sauver la liberté que de tuer une population !
V ennemi! ce mot est l'arrêt de M. Oudinot.
11 juin 1849.
De la dépêche du 4 juin 1849, cinq heures du matin, signée Oudinot, voici ce qui résulte :
L'attaque de Rome devait avoir lieu le lundi 4 juin ; mais, dès le dimanche 3 juin, trois heures du matin, on avait commencé l'attaque de plusieurs points extérieurs :
La villa Panfili ;
L'église San-Pancrazio ;
La villa Gorsini ;
La villa Valentini.
La dépêche ajoute : « Vingt mille hommes défendaient la villa Panfili!... » Vingt mille hommes! Mais il n'était donc pas vrai que Rome fût opprimée par une « POIGNEE d'étrangers et d'exaltés ? »
« Dans l'église San- Pancrazio, Vennemi s'était retranché d'une manière formidable !
» Dimanche 3 juin, de cinq heures du matin jusqu'à sept heures du soir, lutte acharnée.
» Dans la nuit du dimanche au lundi 4 juin, nouvelle tentative de sortie faite par les Romains.
« La journée a été des plus glorieuses ! ^^
La conséquence de ces paroles, c'est que la défense a été héroïque !
12 juin 1849.
Nous laissons passer la justice avant l'honneur.
A une époque où la guerre était l'état normal, nous comprenons qu'on fît passer l'honneur avant la justice ; mais, à une époque où tout s'organise pour et parla paix, la justice doit passer avant l'honneur, ou plutôt l'honneur ne saurait se passer de la justice.
Si la justice condamnait l'agression du 30 avril contre Rome, si les Romains avaient le droit de défendre leur liberté attaquée, l'honneur ne saurait imposer à la France le devoii" de leur faire expier ce droit par le martyre !
Ce serait reculer d'un siècle au moins vers la barbarie !
Sachons donc enfin être de notre temps ; et parce que M. Oudinot a commis une faute, n'allons pas imaginer que l'honneur de notre pays ne sera satisfait qu'après l'avoir aggravée !
M. Oudinot a attaqué Rome quand il aurait dû attendre à Civita-Vecchia que Rome implorât son appui et lui ouvrît fraternellement ses portes. M. Oudinot a voulu entrer à Rome en ennemi et en oppresseur, quand il n'y devait entrer qu'en ami et en protecteur. Ou MM. Drouynde l'Huys et Odilon Barrot ont indignement menti à la tribune, le 7 mai, ou M. Oudinot a méconnu ses instructions. Si M. Oudinot a méconnu ses instructions, et s'il s'est fait repousser, en quoi l'honneur de la France exigeait-il que le sang des Français et le sang des Romains coulât de nouveau?
Les Français, dit-on, avaient un échec à réparer.
Non, cela n'est pas vrai ; car, pour admettre l'échec, il faudrait admettre l'égalité des forces, et nous ne l'admettons pas entre la République française et la République romaine.
Entre les deux États, les forces sont tellement inégales, l'avantage du côté de la France est si grand, que l'Assem-
blée nationale a pu sans faiblesse voler a une immense majorité la décision par laquelle elle déclare que « Vexpédition cVItalie ne doit pas être PLUS LONGTEMPS DÉ- TOURNÉE de son but. »
Quel était le but de l'expédition? Son but était de a faire obtenir aux populations romaines un bon gouvernement fondé sur des institutions libérales, dans le cas où il serait nécessaire de mettre une limite aux prétentions de VAutriche. » (Déclaration de M. Odilon Barrot, 17 avril 1849.)
L'insuccès du 30 avril a été tout personnel à M. Oudinot ; il peut toucher à son honneur, mais il ne touche niUlement à celui de la France.
Qu'on ne mette donc pas l'honneur de la France en avant là où il n'est pas engagé, pour exiger de nous (fue nous versions notre sang et que nous achevions de vider nos bourses épuisées !
Qu'on ne dénature pas la question ! D'une noble question de liberté, qu'on ne fasse pas une mesquine question de susceptibilité.
Qu'on ne change pas les rôles ! De la protection qu'on ne fasse pas sortir l'hostilité.
L'honneur sans la justice est comme la force sans le droit: il appartient à un ordre d'idées qui a cessé d'exister.
13 juin 1849.
Nous n'avons jamais douté que les Français ne finissent par s'emparer de la ville de Rome.
Si vingt mille Français ne suffisent pas, on portera à trente mille le chin're du corps d'expédition ; si trente mille ne suffisent pas, on le portera à quarante mille ; si quarante mille ne suffisent pas, on l'augmentera encore. Maintenant, quoi ([u'il en coûte, après le rappel de M. de Lesseps, après les instructions envoyées à M. Oudinot , après Tordre du jour voté le 11 juin, dix mille Français dussent-ils y périr,
el celte expédition dût-elle coûter vingt millions ; Saint- Pierre et les plus beaux monuments de Rome, respectés par les siècles, dussent-ils être mutilés par nos boulets, M. Oudinot de Reggio entrera à Rome en triomphateur !
Après?
Quand nous aurons jonché de cadavres les rues de Rome, quand nous y aurons fait couler des flots de sang, quand nous aurons plongé les familles dans le deuil, quand nous leur aurons fait maudire le nom français, quand nous aurons renversé de nos mains la République romaine pour rétablir l'autorité temporaire du souveram pontife!
Après ?
Quitterons-nous Rome au risque d'exposer à une rechute le pouvoir qui nous aura dû son rétablissement, ou bien continuerons-nous d'occuper Rome, afin de ne pas laisser notre œuvre inachevée ?
Si nous continuons d'occuper Rome, y demeurerons-nous aussi longtemps que nous sommes restés à Ancône ? Y demeurerons-nous six années? Nous imposerons-nous pendant plusieurs années la dépense d'un surcroît d'etleclif ?
Telles sont les questions qui se posent d'elles-mêmes, car l'intervention n'est jamais que la première moitié du chemin, dont l'occupation est la seconde.
C'est là ce que nous n'avons cessé de répéter, à toutes les époques et en toutes circonstances : en 1836, alors que M. Thiers voulait absolument intervenir en Espagne; en 1840, alors que M. Thiers, toujours possédé de la même manie d'intervention, voulait encore intervenir entre l'Egypte et la Turquie; en avril 1849, quinze jours avant que le gouvernement ne vuit demander d'urgence à l'Assemblée nationale le crédit de 1,200,000 francs.
Intervenir, c'est occuper; occuper, c'est accepter, sans pouvoir la mesurer à l'avance, une responsabilité indéfinie ; c'est le plus souvent encourir la haine de tous les partis qu'on veut contenir : l'expédition de 1823 et le traité d'Andujar étaient des enseignements dont il n'y avait qu'à se souvenir !
La majorité, non moins satisfaite le 11 juin 1849 que le 2o juin 1847, a voté un ordre du jour qui est une approbation donnée au cabinet.
La majorité pense que le cabinet a eu raison d'entreprendre l'expédition confiée à M.Oudniot; la majorité pense que le cabinet a eu raison de ne tenir aucun compte de l'article de la Constitution où il est dit : « La République française respecte les nationalités étrangères^ et n'emploie jamais ses forces contre la liberté cPaucun peuple ; » la majorité pense que le cabinet a eu raison de donner l'ordre d'attaquer Rome ; la majorité, enfin, pense que le cabinet a eu raison de ne tenir aucun compte de la résolution du 7 mai, votée par l'Assemblée nationale, et ainsi conçue : « Vexpédition d'Italie ne doit pas être plus longtemps détournée de son but. »
La majorité a voté...
Après ?
C'est à ce mot qu'il en l'aut toujours revenir.
2 juillet 1849.
Le texte des instructions adressées à MM. d'Harcourt et de Rayneval acbève de mettre à nu tout ce qu'il y a de faiblesse et d'inconséquence dans la position de la République française à l'égard de la République romaine. C'est le gouvernement français qui le déclare en ces termes : « Le gouvernement de la République, en envoyant à » Civita-Vecchia un corps de troupes commandé par le gé- » néral Oudinot, n'a eu V intention ni d'imposer au peuple » romain un système d'' administration que sa libre volonté » aurait rejeté^ ni de contraindre le pape., lorsqu^il sera » rappelé à Vexercice de son pouvoir., à adopter tel ou tel » système de gouvernement. »
Si c'était pour rester neutre entre le peuple romain et le souverain pontife, pourquoi donc interveniez-vous? Pour-
quoi donc lanciez-vous la France dans une expédition qui lui coûtera vingt-cinq millions et qui ne lui rapportera que des haines sans gloire ?
Si c'était pour ne vous mêler de rien, pourquoi donc vous compromettiez-vous ?
Il est possible que dans un certain monde et dans de certains journaux on appelle cela de la politique ? nous appelons cela, nous, de la niaiserie.
Une telle conduite et de telles dépêches nous font hausser les épaules de pitié.
Nous comprenons, pour une grande nation, le rôle de médiateur entre deux États; mais nous ne comprenons pas le rôle de médiateur entre un peuple et son souveriùn.
Nous comprenons qu'un gouvernement qui suit avec éclat la ligne qu'il s'est tracée donne d'utiles conseils à un gouvernement ami qui s'égare; mais nous ne comprenons pas qu'un gouvernement qui est visiblement au-dessous de sa propre tâche ait la prétention de régenter un gouvernement qui ne lui demande pas d'avis.
Nous comprenons toutes les politiques qui agissent en raison d'un principe ou d'un intérêt; mais nous ne comprenons pas ]es politiques sans direction et sans but.
Si la France, en sa qualité de fille aînée de l'Église, aspi*rait à rétablir le saint-père sur son siège, il fallait (pie la France eût la franchise de le déclarer, au lieu de dire que « son intention n''était ni d'imposer au peuple romain un » système iVadministration que sa libre volonté aurait re- » jeté^ ni de contraindre le pape à adopter tel système de » gouvernement. »
Si, au contraire, la France, en sa qualité de République, se croyait obligée de faire respecter l'indépendance du peuple romain, il fallait que la France eût le courage de signifier à l'Autriche que celle-ci eût à attendre qu'une réaction dans les esprits ramenât Pie IX à Rome.
Si, enfin, la France ne voulait ni prendre parti pour la République romaine, qu'elle n'avait pas reconnue, ni accepter la responsabilité d'une restauration du gouverne-
mciil papal, il fallait que la Franco demeurai à l'écart et laissât les Romains et les Autrichiens vider entre eux la (lues! ion.
Il n'y avait de choix raisonnable à faire qu'entre ces trois alternatives ; c'est pourquoi l'on s'est ingéré à en créer une quatrième n'ayant aucun sens.
Aussi, voyez ce qui est arrivé !
Le gouvernement français, dans sa dépêche du 17 avril à MM. d'Harcourt et de Rayneval, insiste pour que « le pape » se hâte de publier un manifeste qui garantisse au peuple » des institutions libérales conformes a ses vœux aussi bien y> qu^aux nécessités de notre temps! »
Il leur écrit :
« Vous ne sauriez insister trop fortement sur l'utilité et » même la nécessité d^un pareil document. »
Ils insistent !
Le manifeste, demandé avec tant d'insistance par le gouvernement français, est-il publié par le souverain pontife?
Non.
Que fait le ministère ?
Donne-t-il à son armée d'expédition l'ordre de quitter Civila-Vecchia pour revenir à Toulon?
Non.
Signifie-t-il aux Autrichiens que la papauté n'ayant pas répondu au vœu qu'il lui a exprimé, il est fermement déterminé à s'opposer à ce qu'ils attaquent les Romains, en faveur desquels il a réclamé des garanties?
Non.
Que fait-il donc ?
Il expédie, le 29 mai 1849, cette fameuse dépêche par laquelle il rappelle et désavoue son plénipotentiaire, M. Ferdinand de Lesseps ; le même jour, il donne l'ordre au général Oudinot d'entre)- à Rome de vive force et h tout prix ! C'est-à-dire qu'il fait juste le contraire de ce qu'il aurait du faire, puisque six semaines déjà s'étaient écoulées sans qu'il eût obtenu du pape le manifeste dont la France avait
proclamé, dans les ternies les plus formels, l'impérieuse nécessité.
0 pauvre France ! pendant combien de temps permet- Iras-tu donc que l'on compromette ton nom, que l'on gaspille tes finances, que l'on aggrave tes charges, que l'on complique tes difficultés, par les faux errements d'une politique sans bon sens et sans bonne foi !
17 juillet 1849.
Le 27 novembre 1848, M. Jules Rastide, ministie des affaires étrangères, envoyait à M. de Corcelles, à Rome, les instructions suivantes :
« Paris, le 27 novembre 1848.
» Monsieur et cher collègue,
» Vous connaissez les déplorables événements qui se sont passés dans la ville de Rome, et qui ont réduit le saint père à une sorte de captivité. En présence de ces événements, le gouvernement de la République vient de décider que quatre frégates à vapeur, portant à leur bord une brigade de 3,500 hommes, seraient dirigées sur Civita-Vecchia.
0 II a décidé également que vous vous rendriez à Rome en qualité d'envoyé extraordinaire. Votre mission a pour but d'intervenir au nom de la République française, pour faire rendre à Sa Sainteté sa liberté personnelle, si elle en a été privée. Si même il entrait dans son intention, vu les circonstances actuelles, de se retirer momentanément sur le territoire de la République, vous assurerez, autant qu'il sera en vous, la réalisation de ce vœu, et vous assurerez le pape qu'il trouvera au sein de la nation française un accueil digne d'elle, et digne aussi des vertus dont il a donné tant de preuves.
» Voiis n'êtes autorisé à intervenir dans aucune des questions politiques qui s'agitent à Rome. II appartient à l'Assemblée nationale seule de déterminer la part qu'elle voudra faire prendre à la République dans les mesures qui devront concourir au rétablissement d'une situation régulière dans les États de l'Église. Pour le moment, vous avez, au nom du gouvernement qui vous envoie, et qui, en cela, reste dans la limite des pouvoirs qui lui ont été confiés , à assurer la liberté et le respect de la personne du pape.
» A votre arrivée devant Civita-Vecchia, vous débarquerez de votre personne pour vous rendre auprès de M. d'Harcourt, avec lequel vous aurez
h vous entendre ponr agir ensuite conjointement dans la ligne qui vous est tracée par le gouvernement.
» Vous ne ferez débarquer les troupes mises à votre disposition que dans le cas où, soit à Civita-Veccliia même, soit dans un rayon extérieur proportionné à leur effectif, elles pourraient concourir à assurer le succès de votre mission. Des mesures sont prises pour renforcer cette brigade si cela devenait nécessaire, et vous recevrez sans doute des instructions ultérieures plus développées, si l'Assemblée nationale l'a jugé convenable.
)) Je ne saurais trop insister pour vous faire bien comprendre que votre mission n'a et ne peut avoir pour le moment d'autre but que d'assurer la sûreté personnelle du Saint-Père, et, dans un cas extrême, sa retraite momentanée sur le territoire de la République.
» Vous aurez soin de proclamer hautement que vous n'avez à intervenir, à aucun titre, dans les dissentiments qui séparent aujourd'hui le saintpère du peuple qu'il gouverne. La République, mue par un sentiment qui est une vieille tradition pour la nation française, se porte au secours de la personne du pape. Elle ne pense pas à antre chose. Votre mission est délicate, elle exige une grande sûreté de vue et d'appréciation ; le gouvernement de la République a pleine confiance dans les sentiments qui vont vous diriger.
» Je dois insister aussi sur l'emploi que vous pouvez avoir à faire des troupes qui sont conliées à votre direction supérieure. Leur débarquement ne doit être opéré qu'autant que , dans le rayon très court où il leur sera possible d'agir, elles pourraient concourir au seul résultat que vous ayez à atteindre, la sûreté du pape.
» Il est possible que les événements vous paraissent faire ressortir des nécessités que je ne prévois pas ici. Dans ce cas, vous auriez à prendre sans délai les ordres du gouvernement de la République, qui, suivant les cas et les propositions que vous aurez eu à lui faire, se décidera, soit par son initiative, soit après avoir pris les ordres de l'Assemblée.
« Recevez, etc.
» Le ministre des affaires étrangères,