‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 30 sur 132 · LE DROIT A L'INTERVENTION · texte numérisé non relu

LE DROIT A L'INTERVENTION

« Notre pays est plus haut placé que jamais dans le respect du monde. Pour conserver cette position, il ne faut que maintenir la paix et demeurer fidèle au grand PRINCIPE FONDAMENTAL de notre politique extérieure : la non-intervention dans les affaires domestiques des autres nations. »

LE PRÉSIDENT poLK. Message, novembre 1848.

« Le développement de ses institutions, de ses ressources, de son activité si productive, rendra la France de jour en jour plus formidable. Que faut-il en effet pour la guerre? La paix intérieure, une organisation orte, des finances prospères. Lors donc que nous nous efforçons de maintenir et de consolider 1" ordre public, de rendre au pouvoir toute son énergie, de rétablir le crédit et les ressources du Trésor, nous croyons, nous, ministre de paix, plus faire pour l'ascendant de la France, pour sa grandeur future, pour la puissance de la guerre, que ne ferait une politique toujours offensive...» CASIMIR pÉRiER. Chambre des députés, 13 avril 1831.

3 avril 1849.

Nous avons soulevé une question grave en nous exprimant ainsi : — « Jamais d'' intervention, sous aucun nom, » sous aucune forme, sous aucun prétexte. »

Cette question, nous l'avons soulevée à dessein, dans les ternies les plus absolus, les plus tranchants, parce que la France n'a pas un jour à perdre si elle veut échapper au triste destin des nations qui déclinent, destin qui déjà semble avoir commencé pour elle.

On nous reproche de faire de la « logique à outrance ; »

le reproche que nous nous adressons, nous, c'est de n'avoir pas encore assez mérité celui qu'on nous fait.

Hors de la logique il n'y a pas de politique, comme hors de la vérité il n'y a pas de science.

Si on n'y prend garde, la France périra par l'absence de logique.

Elle voudrait être à la fois Monarchie par les mœurs et République par les lois.

Elle voudrait être à la fois l'égale du Continent par son armée, et l'égale de l'Angleterre par sa flotte.

Elle voudrait être à la fois la rivale et l'aUiée de la Grande- Bretagne.

Elle voudrait réunir à la fois les gloires de la guerre et les profits de la paix.

Elle voudrait à la fois suivre l'élan de toutes ses sympathies, et ne porter d'atteinte à aucun de ses intérêts.

Elle voudrait à la fois rester ce qu'elle fût : nation chevaleresque, et devenir puissance industrielle.

Elle voudrait à la fois dépenser beaucoup et payer peu, avoir un immense budget et de faibles impôts.

Elle voudrait à la fois briller de tous les luxes et ne souffrir d'aucune misère.

Elle voudrait à la fois un énorme pouvoir sans abus et une immense liberté sans excès.

La France s'abuse ! la France s'égare ! Il faut avoir le courage de le lui dire, au risque de lui déplaire. Ce courage ne nous a pas manqué dans le passé ; il ne nous manquera pas dans l'avenir. Une nation croît lorsqu'elle veut fermement ce qu'elle peut; une nation décroît lorsqu'elle veut inconsidérément plus qu'elle ne peut.

Toute illusion se paye son prix! Aucune présomption n'échappe à son expiation.

La France veut-elle la guerre? La France pense-t-elle que la carte d'Europe doive être refaite ; que les traités de 1815 doivent être non seulement «détestés (1),» mais dé-

(1) Expression de M. Thiers, les 1er février 1848 et 31 mars 1849.

chirés; la France pense-l-elle que son honneur ne permet pas qu'après les deux révolutions de 1830 et de 1848, elle soit moins grande territorialement qu'elle ne l'était avant les deux invasions de 1814 et de 1815 ? Que la France le déclare ! ce sera un système : nous y conformerons notre langage, et notre voix, nous le croyons, saura trouver des accents où l'énergie ne manquera pas.

La France veut-elle la paix ? La France pense-t-elle qu'il vaut mieux puiser sa force dans son accroissement de population que dans une extension de territoire ; qu'il vaut mieux semer des hommes que d'en moissonner ; que six millions de Français de plus (Ij équivalent grandement à quelques départements de moins ; que la liberté qui profite à tous est préférable à la gloire qui n'échoit qu'à quelquesuns; la France pense-t-elle que son honneur doit sui'lout consister à abriter la démocratie sous le drapeau de la civilisation, et à rendre impossible le retour de tout despotisme, sur quehiue socle qu'il s'élève, trône ou échafaud? Que la France le déclare ! Ce sera un système ; nous n'épargnerons aucun effort pour qu'il porte des fruits en telle abondance, que cette abondance élève le bonheur populaire à la hauteur d'une gloire nationale.

Il faut opter entre la conquête ou le progrès ! 11 faut choisir entre ces deux systèmes, car entre eux il n'y a pas de place pour un troisième.

M, Odilon Barrot a dit à la tribune de TAssemblée nationale : « Il n'y a que deux politiques sérieuses : celle de l'ho- » norable M. Ledru-Rollin : — le )-ecours à la guerre, — et » celle que nous proposons : — la négociation armée.^^

Nous en sommes fâché pour M. Odilon Barrot, mais nous ne saurions considérer comme sérieuse la politique à laquelle il a ôlé le nom de paix armée, qu'elle portait sous la Monarchie, pour lui donner, sous la République, le nom de

(1) Population de la France :

négociation armée. Simple changement de nom ! Rien de plus.

La preuve que la négociation armée n'est pas un système, c'est que M. le président du conseil n'a pu rien répondre à ces paroles : « Si votre négociation armée échoue , que » ferez-vous? Entre une négociation qui doit amener la f. guerre si vous ne réussissez pas, et la paix à tout prix, il » n'y a pas de milieu. »

La négociation armée, c'est la guerre éventuelle.

La guerre éventuelle , c'est la nécessité d'entretenir (' 800,000 hommes pour faire la guerre avec un certain » développement (1). »

L'entretien de huit cent mille hommes pour parer aux risques d'une guerre, c'est l'appauvrissement de la France par l'impôt; c'est le dépérissement de son agriculture, de son industrie, de son commerce et de sa marine par l'impossibilité de soutenir la concurrence extérieure ; c'est la stagnation de son marché intérieur par la multiplication des obstacles mis au développement de sa consommation ;c'est la périotlicilé des crises industrielles par l'encombrement forcé des usines, des ateliers, des magasins ; c'est le progrès du socialisme par l'intensité de la misère ; c'est le triomphe des révolutions par l'ellét naturel d'une loi de recrutement qui libère du service tous les ans autant de soldats aguerris qu'elle appelle sous les drapeaux de paisibles recrues arrachées à l'exercice des professions pacifiques; c'est, enfin, le mensonge dans la Constitution par l'impuissance de tenir aucun des engagements contractés (2).

Voilà à quel résultat aboutit ce prétendu système de négociation armée ! Impuissant à nous rendre nos frontières

(1) Expressions de M. Thiers. Séance du 31 mars 1849.

(2) Voir l'article 13 de la Constitution et le paragraphe 8 du préambule, ainsi conçu :

« La République doit protéger le citoyen dans sa personne, sa fauiille, sa religion, sa propriété, son travail, et mettre à la portée de chacun l'instruction indispensable à tous les hommes; elle doit, par une assistance' fraternelle, assurer l'existence des citoyens nécessiteux, soit en leur procurant du travail dans les limites de ses ressources, soit en donnant, à dé-' faut de la famille, des secours à ceux qui sont hors d'état de travailler. »

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perdues, il aboutit à des complications, il aboutit à des défis, il aboutit à des barricades, il aboutit à la guerre civile !

Ce que c'est que de n'être pas logique ! Ce que c'est que de vouloir à demi ! Ce que c'est que de craindre de paraître absolu !

Si, le 14 juillet 1841, le lendemain du jour où M. Guizot avait signé le nom de la France sur le traité des Détroits, (jui annulait la convention du 15 juillet 1840; si ce jour-là M. Guizot avait posé à la tribune, avec son admirable talent, la question de la paix et de la liberté telle que nous l'avons toujours comprise, que de difficultés graves, que de complications fâcheuses, que de luttes stériles il se fût épargnées! La royauté ne fût pas tombée, et la France, sillonnée en tous sens de chemins de fer, promènerait l'Europe en wagons.

La faute, l'irréparable faute de M. Guizot, ce fut d'accepter la politique de M. Thiers, tout en paraissant la renier. Aussi qu'arriva-t-il ? Il arriva que ce ne fut entre eux qu'une subtile question de liînite et non une question de système, un mesquin débat de susceptibilités et non un débat de principes. M. Thiers voulait plus, M. Guizot se contentait de moins. Qui avait tort de vouloir plus, qui avait tort de vouloir wiOMis? C'est à débattre ainsi sur le plus ou le moins que se sont écoulées tant de longues années, que se sont épuisées tant de forces précieuses !

Il n'y avait qu'une manière de dégager l'honneur, c'était de systématiser la paix. Il fallait en avoir le courage ! Il fallait n'accepter la discussion que sur la question de la paix ou de la guerre , sans permettre qu'on la compliquât par ces locutions vicieuses : interve^ition, coopération, immixtion, négociation armée, etc. Il fallait déterminer avec précision les cas de guerre au nombre de trois :

Le cas où il s'agit de repousser une agression ;

Le cas où il s'agit d'entreprendre une conquête ;

Le cas où il s'agit d'exécuter un traité d'alliance soit défensive, soit offensive.

Mais de ce que nous admettons hypothéliquement ti'ois

cas de guerre, est-ce à dire que nous abandonnions, si peu que ce soit, la cause de la paix ? — Non, cent fois non. Non, car nous n'admettons pas que la France soit menacée derrière ses frontières par aucune puissance du monde : ce serait une crainte chimérique ; non, car ce n'est pas nous qui conseillerons à la France de chercher l'accroissement de sa grandeur dans l'agrandissement de son territoire ; ce serait un anachronisme politique ; non , car si nous approuvions jamais la conclusion de traités d'alliance défensive et offensive, ce ne serait qu'autant que nous y verrions un nouveau gage donné à l'affermissement de la paix, un moyen pacifique de rectifier la carte d'Europe, et par suite de réduire la dépense exorbitante de notre effectif militaire.

La France a mieux à faire que de conquérir, c'est de pacifier. Elle le peut. — Comment ? —Rien de plus facile : En subordonnant les fausses et petites considérations particulières aux véritables et grands intérêts communs ; en élev'ant les questions qu'on abaisse, en abaissant les questions qu'on élève.

Liberté, égalité des mers ! Voilà une des principales questions de l'avenir européen, car elle n'importe pas moins à la stabilité des gouvernements qu"à la prospérité des nations. Point de débouchés, point de travail ; plus de travail, plus de sécurité.

On craint la liberté ! Ce n'est plus la liberté qu'il faut craindre, c'est la misère.

La misère qui soulève les peuples rapprochera les gouvernements.

C'est notre espoir ! C'est notre politique !

M. Thiers a fait rayer de la Constitution républicaine : le droit au travail ; il fallait faire rayer du vocabulaire diplomatique : le droit à Vint errent ion, droit qui n'a jamais rien produit à la France et qui lui a tant coûté.

Droit à V intervention : — ces quati'e mots résument toute la politique de M. Thiers, et alors même qu'il paraît combattre l'mtervention, au fond, il est encore pour elle. Autrement, Comment expliquer ce passage de son discours,

où il tlil : « On avnit trouvé l'armée à 378,000 hommes. Elle » était en mai à 388,000 hommes, en juin à 431,000 hom- » mes; en août ;i 478,000 hommes; en septembre et en » octobre à 503,000 hommes. Ainsi les trois mois les plus » importants me rappellent les soucis qui me dévoraient. » Savez-vous quel a été mon plus vif chagrin sous le der- » nier gouvernement, mon principal chagrin? C'est que, » dans l'état de paix où l'on était depuis 1815, on n'avait » pas fait d'efforts sérieux pour organiser la force publique. » Il n'est pas un de mes amis qui ne m'ait entendu gémir » profondément de ce fait; et quand je vous ai vu arriver » au pouvoir, avec tout ce que vous représentiez, je l'ai vu » avec un profond chagrin ; je ne vous l'ai pas dissimulé à » vous-mêmes, mais je me suis dit : Eh bien ! au moins, ils » sont tous libres, ils ne sont pas placés sous le coup d'une » majorité qui leur impose de donner plus d'attention à » l'organisation intérieure, aux chemins de fer, aux ca- » naux, qu'à la force publique. Nous allons avoir une force » publique, nous allons avoir une armée considérable... »

Ainsi, M. Thiers, qui trouvait qu'on accordait aux chemins de fer, aux canaux, à l'organisation intérieure trop d'attention, ne trouve pas qu'une armée de 378,000 hommes, de 431,000 hommes, de 498,000 hommes, môme de 503,000 hommes, soit une armée suffisante ! Qu'appelle-t-il donc une armée suffisante ? — C'est 800,000 hommes au moins, ainsi qu'il l'a expliqué en ces termes : « Ce n'est » qu'en juin qu'on a commencé à avoir, non pas ce qiûil fal- » lait pour avoir la force, car il aurait fallu avoir 800,000 » hommes pour faire la guerre avec un certain développe- » ment.... »

Une armée de 800,000 hommes ! Pour quoi ? Est-ce pour défendre nos frontières? Qui songe à les attaquer? Est-ce pour reprendre nos anciennes frontières? Jamais M. Thiers ne l'a proposé ; loin de là ; car, s'il a dit qu'il fallait « détester » les traités de 1815, il disait dans la même séance, dans le même discours, dans la même phrase, qu'il fallait les « observer. y> Pourquoi donc 800,000 hommes? Pour que la France

soit toujours prête à intervenir, pour que la France puisse toujours jeter son épée dans les balances du monde. Mais voyez où mène une politique qui ne repose carrément sur aucun principe absolu ! Dans ce même discours de M. Thiers, on trouve cette apostrophe à l'opposition : « Quel est l'homme qui peut dire que pour une question » cV influence, il faut i-isquer le sort de la nation, il faut li- » vrer son existence au hasard de la guerre? » Cette pensée, M. Thiers la reproduit encore une fois à la fin de son discours, qu'il termine par ces mots : « Je vous ramène à la » vérité suprême de cette question et de ce sujet : Venez » dire ici que pour une question cVinfluence vous demandez » à la France la guerre ! »

Et de telles contradictions s'appellent un discours ! Et un tel discoureur s'intitule un homme d'État ! Tel discours, telle conduite. Aussi ne doit-on pas s'étonner que la France, qui a eu M. Thiers pendant huit ans povu- ministre, et deux fois avec le titre de président du conseil , soit à la fois sans richesse, sans gloire, sans passé, sans avenir, sans politique.

De ces contradictions si flagrantes, tirons au moins un enseignement! Qu'elles nous servent à prouver qu'il n'y a pas de système mixte entre la paix ou la guerre.

Quels sont les risques de guerre, afin d'y proportionner la prime d'assurance appelée armée? C'est ainsi que nous posons la question : si les risques sont nombreux, l'armée devra être considérable ; si, au contraire, les risques sont faibles, l'armée pourra être réduite, sauf à chercher dans le choix l'équivalent du nombre; sauf à compenser la diminution de l'effectif militaire par la perfection de l'organisation régimentaire. Or, les risques de guerre deviendront d'autant plus rares, qu'on aura renoncé au droit à Tintervention, ce.droit fécond en complications inextricables, ce droit condamné par l'expérience, ce droit presque impossible à exercer, car intervenir c'est occuper, et occuper c'est se placer dans l'alternative ou cVévacuer, ce qui est toujours d'un mauvais eflet, ou iVusurper, ce qui n'est jamais d'un bon exemple.

Ne craignons donc pas de le répéter : Puisque la Franco a quitté la politique dos conquêtes pour entrer dans la politique des échanges; puisqu'elle a renoncé à la gloire pour l'industrie, il faut que la France soit conséquente; il faut qu'elle ne craigne pas de proclamer la paix fie la hauteur de ses pyramides de victoires séculaires ; il faut que les peuples asservis ne puissent plus jamais lui reprocher de leur avoir donné des espérances sans les avoir tenues; il faut que les gouvernements n'aient plus, à cet égard, (]v motifs fondés de défiance ; il faut, enfin, que sa seule manière de se préparer à une guerre, possible quoiqu'improbable, soit la manière qu'indiquait, le 13 avril 1831, Casimir Périer !

— Mais adopter ce système absolu , ce serait condamner la France à l'isolement temporaire.

— Qu'importe, si la France est plus forte par l'isolement que par l'intervention, parla paix que par la guerre, par la liberté que par la gloire, par la raison que par la forfanterie, par la logique que par l'inconséquence, par les idées de Washington que par celles de M. Thiers !

Il faut choisir entre une guerre improbable et une révolution immanquable, entre le droit à ^intervention et le droit au travail tel que nous l'avons défini : — Le droit à la bonne administration !

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