CONCLUSION
« Qui pourrait calculer la durée des guerres, le nombre de campagnes qu'il faudrait faire un jour pour re'parer les malheurs qui re'sulteraient de la perte de Constantinople, si l'amour d'un lâche repos et des délices de la grande ville l'emportaient sur les conseils d'une sage prévoyance. Nous laisserions a nos neveux un long héritage de guerres et de malheurs. » l'expekelr napoléon.
Message au Sénat, 29 janvier 1807.
" J'ai pu partager l'empire turc avec la Russie, il en a été plus d'une fois question entre nous : Constantinople l'a toujours sauvé. Cette capitale était le grand embarras, la vraie pierre d'achoppement. La Russie la voulait, je ne devais pas l'accorder : c'est une clé trop précieuse ; elle vaut à elle seule un empire ; celui qui la possédera peut gouverner le monde. "
NAPOLÉON. Mémorial de Sainte-Hélène.
" Je ne discute pas avec quiconque me dit que le maintien de l'empire ottoman n'est pas pour l'Angleterre une question de vie ou de mort. »
LORD ciiATAM, cité par M. Guizot. 2 juillet 1839.
Abandonnée à elle-même et h ses propres forces, la Turquie serait hors d'état de résister au czar : y sacrifiât-elle sa dernière piastre et son dernier croyant. Une force incontestablement inférieure ne peut lutter longtemps contre une force infiniment supérieure.
La Turquie le sait.
Elle sait que la guerre prolongée serait le terme de son existence et la fin de sa domination.
La Turquie reconnaît qu'elle a besoin, pour échapper à cette extrémité, de l'appui le plus énergique de l'Angleterre et de la France.
La France et l'Angleterre, en ce moment suprême, peu-
vent donc dicter à la Turquie toutes les conditions qui leur paraîtront justes.
Ces conditions seront acceptées avec le même empressement, avec la même docilité et par la population musulmane et par le gouvernement ottoman.
Eh bien ! que l'Angleterre et la France disent à la Turquie : Nous sommes disposées à contracter régulièrement avec vous et à perpétuité un traité de paix et d'alliance défensive, à vous prêter, coûte que coûte, le secours de nos flottes et de nos armées, à garantir même l'intérêt de l'emprunt que vous vous efforcez de négocier ; mais ce sera aux conditions ci-après, préalablement acceptées et loyalement remplies :
« Vos finances se consument en traitements excessifs de fonctions pour la plupart inutiles, ce qui s'oppose à la naissance et au développement de votre crédit; vous réduirez considérablement vos dépenses d'abord, afin de rendre moins onéreux le taux de l'intérêt de l'emprunt, et ensuite afin de rendre plus facile la perception en argent de l'impôt actuellement payé en nature ;
» L'impôt sera le même pour tous les contribuables de l'empire ottoman, sans distinction de croyances ni d'origines; il sera proportionnel à la valeur constatée, ainsi que cela a déjà lieu pour le vergu ; ce qui aura pour conséquence la suppression , sans déficit pour le Trésor, du kharadj ;
» Les iltizams seront abolis et remplacés par le mode de perception directe de l'impôt que l'expérience démonli'oi'a le plus simple, le plus juste et le moins coûteux ;
» Musulmans et rayas auront les mêmes droits civils et jouiront des mêmes garanties administratives et judiciaires, conformément à ces paroles mémorables du sultan Mahmoud : « Je veux qu'un jour, entre mes sujets, on ne dis- » lingue le nuisulman qu'à la mosquée, le chrétien qu'à » l'église, le juif qu'à la synagogue; »
» Chaque croyance rétribuera librement et direclemont son culte et son corps enseignant ;
«Les rayas entre eux conlinueront d'avoir leurs coreligionnaires pour juges; dans tous les cas où la cause sera commune à des rayas et à des musulmans, il sera prononcé par des tribunaux mixtes, composés de la façon qui donnera les garanties les plus certaines à la stricte impartialité;
» Chacun sera admis à prêter serment selon son culte ;
» Le rachat des corvées et redevances en nature par l'État et l'acquisition par le paysan d'une portion de la terre corvéable, moyennant le payement préalable du prix de la valeur constatée par l'impôt et d'un dixième en sus de la valeur, seront de droit ;
» L'esclavage sera déclaré définitivement et complètement aboli ;
» Les monastères dédiés aux Lieux-Saints seront classés au rang des établissements libres et jouiront de toutes les garanties attribuées aux établissements privés ;
» Chaque culte aura toute liberté de construire à ses frais de nouvelles églises, de nouveaux lenjples ou de nouvelles synagogues ;
» Un concordat qui aura pour effet de dégager complètement votre responsabilité réglera, entre toutes les puissances chrétiennes ayant un consul à Jérusalem, les droits de possession, d'usage et de police des Lieux-Saints (1). »
(1) Cette idée d'un concordat appartient à M. l'abbé Micbon, qui l'a exposée ainsi qu'il suit :
« Je me suis beaucoup occupé à Jérusalem de la question des Lieux- Saints ; je l'ai étudiée sous toutes ses faces. J'ai pu connaître, en raison de mes relations nombreuses avec les bommcs influents des diverses communions clirétiennes, les idées, les prétentions de tous. Elles me sont parfaitement connues. Et plus je me rappelle ce que j'ai entendu, plus je m'arrête à cette conviction profonde, qu'il n'y a qu'un concordat fait à l'amiable qui puisse apporter la paix au Sépulcre du Sauveur. La lutte y est engagée depuis trop longtemps. Les cbances de succès de part et d'autre y ont été préparées avec trop d'art pour que, s'il y a un parti vainqueur par la force, le bien que chacun d'eux aura voulu obtenir, et je les suppose également dans la bonne foi, se changera en un mal plus grand, peut-être irrémédiable. Ici évidemment je ne parle qu'au point de vue religieux, et je ne pense pas que, dans cette grave question, il y ait autre chose à consulter que les intérêts de la foi. Or, je n'hésite pas à le déclarer, si les demandes telles que nous les avons formulées venaient à être couronnées de succès, elles passeraient tout simplement k Jérusalem pour une injustice et une spoliation. La raison, la voici ; c'est que les nations
316 tS5â.
Ces conditions formellement stipulées ayant été publiquement acceptées par le gouvernement turc avec toutes garanties de leur fidèle exécution données à l'Angleterre et à la France, ces deux puissances en feraient immédiatement part à la Russie ; et dans le cas où le czar, après et nonobstant cette communication , persisterait encore et plus que jamais, sans motifs ni prétextes, dans Vultimatissimum qu'il a signifié au sultan et dans sa résolution de ne point évacuer les Principautés danubiennes, sommation en règle serait faite alors par l'Angleterre et la France à l'Autriche et à la Prusse^ puissances signataires de la convention du 13 juillet 1841, d'avoir à remplir les engagements qui résultent implicitement des termes dudit traité, conclu par lesdites puissances contractantes dans le but de « don- » ner à Sa Hautesse le sultan une preuve manifeste du » respect qu'elles portent à l'inviolabilité de ses droits sou- » verains. »
L'Autriche et la Prusse seraient averties que tout refus
non catholiques se sont imposé d'immenses sacrifices pour la reconstruction de l'église du Saint-Sépulcre et du Saint-Sépnlcre lui-même.
» Un concordat qui donnerait, autant que possible, à chaque communion les droits qu'elle avait avant l'incendie de 1808, tout en tenant compte des travaux considérables exécutés par les communions non catholiques, ce concordat, une fois souscrit par tous, serait un titre i-écent d'une toute autre valeur que ceux que l'on apporte, puisque ceux-ci sont constamment contradictoires, la Porte ayant trente fois donné et ôté par ses firmans les mêmes sanctuaires, pendant que ce dernier engagerait formellement les parties intéressées.
» 11 aurait donc pour premier avantage de prévenir les usurpations ; car à toute heure on pourrait en consulter le texte, et, en cas de discussion, soumettre la cause à la commission permanente des différents consuls qui habitent Jérusalem, désignés par le concordat comme arbitres de tout litige à venir. »
Une fois que la diplomatie européenne serait d'accord sur ce moyen de pacification, il suffirait qu'elle signât un protocole ainsi conçu :
n Les nations chrétiennes de l'Europe, voulant donner une preuve de l'intérêt quelles portent à la garde des Lieiix-Suints en Palestine, arrêtent qu'il sera fait un concordat qui réglera les droits de possession d'usage des différents sanctuaires. Ce concordat serait fait à l'amiable par une commission composée de trois membres de chacune des comnuuiions chrétiennes, nommés par les communions elles-mêmes. Dans le cas où cette commission ne pourrait s'entendre sur certains points en litige, elle s'en rapporterait à l'arbitrage définitif d'une autre commission de trois membres, qu'elle choisirait hors de son sein. »
L'article l'^r de ce concordat établirait d'abord les parties des Lieux-
POLITIQUE DE L'EUROPE. Ml
de concours de leur part, avoué, tacite ou évasif, dans un délai fixé, serait considéré par l'Angleterre et la France comme équivalant à la rupture de tous rapports diplomatiques et à un commencement d'hostilités.
Alors des deux parts la situation serait nette, et ni l'Autriche, ni la Prusse, ni la Russie, dûment averties, n'auraient à se plaindre si l'Italie, la Hongrie, la Pologne, en d'autres termes : toutes les nationalités opprimées, invoquant le concours désintéressé de l'Angleterre et de la France, l'obtenaient hautement, non sous la forme déloyale, indirecte et déguisée de révolutions encouragées, mais sous la forme loyale, directe et effective de concours armé.
— Ce serait la guerre générale !
— Oui, ce serait la guerre générale, mais avec le droit et la force, le crédit et l'argent du côté où seraient l'Angleterre et la France; et non-seulement alors la France et l'Angleterre seraient soutenues matériellement par l'effort suprême de toutes les nationalités aspirant à recouvrer leur
Saints qui doivent rester cornmunes entre toutes les communions, par exemple la grande coupole du Saint -Sépulcre, qui est comme la nef de cetto église vénérable ; les deux petites nefs du Calvaire ; en un mot, tons les points de l'église où les fidèles réunis en masse peuvent désirer se placer pour assister au saint sacrifice ou venir faire des prières à toute heure du jour. Il faut remarquer que les choses existent déjà de la sorte au Saint- Sépulcre. L'article 1"" du concordat ne ferait que rendre légal ce qu'une tolérance mutuelle a d('jà sagement établi.
L'article 2^, d'une grande importance, devrait régler aux frais de quelle communion seraient réparées les parties déclarées communes lorsqu'elles auraient besoin de l'être : telle est la grande coupole du Saint-Sépulcre, dont les plombs sont emportés chaque jour par le vent.
L'article 3^ fixerait les sanctuaires privés, c'est-à-dire ceux dont chaque nation voudrait se réserver exclusivement l'usage. Le nombre en serait très petit ; ce serait seulement quelque chapelle latérale, sans importance religieuse aux yeux des autres communions.
L'article 4^ réglerait les sanctuaires mixtes, ceux où toutes les communions pourraient venir célébrer les saints mystères. Un i-églement particulier, annexé à cet article 4*^, fixerait les heures où les autels seraient à la disposition de chaque communion. Il serait affiché dans chaque sanctuaire en différentes langues, mais particulièrement en arabe, qui est la langue de tous les chrétiens à Jérusalem, afin de pouvoir être consulté la veille des grandes fêtes de l'année, dans la crainte de quelque conflit.
L'article 5'^ réglerait entre les communions les frais d'entretien et de répar.'ition des sanctuaires mixtes, tons les ussges de, tapis à fournir, du lampes à allumer, toujours autant que possible d'après la possession la plus ancienne.
Telles seraient les dispositions générales de ce concordat.
indépendance, mais encore moralement par les sympalhics de tous les peuples éclairés. Aussi la victoire ne serait-elle pas douteuse et ne se ferait-elle pas longtemps attendre.
Mais précisément parce que la victoire ne serait pas douteuse, ni l'Autriche, ni la Prusse, ni même la Russie ne voudraient s'exposer aux désastreuses conséquences d'une défaite irréparable.
Puisque rien ne leur serait demandé qui ne fût rigoureusement juste et dans l'intérêt de tous sans aucune exception ni préférence, de quoi ces trois puissances auraientelles à se plaindre et qu'auraient-elles à objecter ?
Donc, nul doute que publiquement citées et hautement traduites à la barre de la civilisation par les deux gouvernements anglais et français, elles ne s'empressassent de se rendre à leur appel suprême.
Alors ce ne serait plus la guerre déclarée, ce serait la paix consolidée.
Alors tous les États d'Europe, y compris la Turquie (ce qui rendrait sa réforme financière encore plus facile), pourraient procédera un désarmement général d'après une base uniforme proposée et acceptée, ce qui aurait pour effet de rendre possibles le dégrèvement de l'impôt et la diminution des budgets, à la grande et unanime satisfaction de tous les peuples.
La civilisation y gagnerait. L'Europe sortirait enfin de la petite politique pour entrer dans la grande.
La petite politique est celle qui mesure la grandeur des nations à l'étendue de leur terrritoire ; la grande politique est celle qui mesure la grandeur des peuples à leur degré de civilisation et de bien-être.
La petite politique est celle qui a pour grands ministres Richelieu, Retz, Mazarin ; la grande politique est celle qui leur préfère Sully, Colbert, Turgot.
La petite politique est celle qui encourage les intrigues et décourage les réformes ; la grande politique est celle qui encourage les réformes et décourage les intrigues.
La petite poUtique est celle qui complique et ajourne tou-
'tes les questions ; la grande politique est celle qui les simplifie et les résout.
La petite politique est celle qui fait passer l'esprit de parti avant" l'esprit public; la grande politique est celle qui fait passer l'esprit public , c'est-à-dire l'esprit de nation, avant l'esprit de parti.
La petite politique est celle qui entretient l'antagonisme ; la grande politique est celle qui l'éteint, en subsituant en tous lieux et sous toutes les formes l'esprit d'émulation à l'esprit de rivalité.
La petite politique est celle qui se résume dans ces mots :
GUERRE, CONQUÊTES, FRONTIÈRES, GLOIRE, FORCE, MYSTÈRE, AU- TORITÉ, alliances; la grande politique est celle qui se traduit ainsi : paix, échanges, circulation, crédit, raison, publicité, LIBERTÉ, Réciprocité.
La petite politique est celle qui place la supériorité d'une nation dans la quantité de ses régiments etde ses vaisseaux de guerre ; la grande politique est celle qui place la'supériorité d'un peuple dans la qualité de ses produits et de ses objets d'échange.
La petite politique est celle qui creuse des fossés, construit des bastions, fond des canons et veut avoir exclusivementdans ses mains les clés de tous les détroits ; la grande politique est celle qui creuse des canaux, construit des chemins de fer, fabrique des locomotives, et, au lieu de fermer les détroits, les ouvre à toutes les marines, sans distinction de force ni de pavillons.
En effet, lorsque la science s'applique sans relâche à rendre, sous toutes ses formes, la circulation par mer et par terre plus facile, plus rapide, plus économique, et à rapprocher ainsi tous les peuples, n'est-ce pas un anachronisme, un contre-sens que de se disputer, au dix-neuvième siècle, entre gouvernements, à qui restera le gardien ombrageux de tel ou tel détroit, au lieu de dénationalise}^ tous les détroits pour les universaliser (1 ) ?
(1) DÉTROITS.— £urope ; détroits des Dardanelles, de Gibraltar, du Suud,
N'est-ce pas pareillement un contre-sens et un anachronisme que de lutter à qui empêchera le percement de tel ou tel isthme, sous prétexte, comme à Suez, de la préférence à donner à un canal sur un chemin de fer, ' ce que veut l'Angleterre, au lieu de travailler à frais communs au percement successif de tous les isthmes (1) ?
N'est-pas rester en arrière de trente-huit ans sur les traités de 1815 (2) ?
Les tempêtes, les naufrages, les inondations, la grêle, la foudre, l'incendie, les fléaux, les maladies ne forment-ils pas par eux-mêmes un assez grand mombre de risques et de désatres? Est-il donc nécessaire que la politique vienne encore les grossir par la guerre et les maux qu'elle engendre ?
Si les hommes étaient plus heureux et plus libres, en quoi danc la politique en serait-elle moins grande? La politique de paix et de civilisation, qui a les progrès pour frontières, est-elle donc plus petite que la politique de guerre et de CDuquête, qui a les territoires pour limites? La civilisation des peuples, c'est le droit du plus fort intellectuelle-
de Kara, de. Pentland, de Bonifacio, de Messine, d'Eiu'ipe, d'Enikalé ; — Asie : détroits de Behring, de la Manche de Tartarie, de la Péroiise, de Tsougar, de Corée, de Formose, de Singapoure, de Malacca, d'Ormnz, de Bab-el-Maudel ; — Amérique : de Lancaster, de Davis. d'Hvidîon, Forbisher et Cumberland, de Belle-Isle, de Bahama, de la Floride, de Yucatan, de Magellan, de Lemaire, de Méziers, de la Nouvelle-Géorgie; — Océanie : de Banca, de Gaspar et de Caremata, de la Sonde, de Macassar, des Moluques, de Dampier, de Saint-Geoi'ges, de Torres, deBass, de Cook et de Foveaux.
(1) ISTHMES. — Europe : isthmes de Corinthe, de Perecop ; — Afrique : isthme de Suez ; — Amérique : isthme de Panama.
(2) ACTE DU CONGRÈS DE VIENNE (9 juin 1815).
Art. cviil. Les puissances dont les États sont séparés ou traversés par une même rivière navigable s'engagent à régler d'un commun accord tout ce qui a rapport à la navigation de cette rivière. Elles nommeront, à cet effet, des commissaires qui se réuniront, au plus tard, six mois après la tin du congrès, et qui prendront pour base de leurs travaux les principes établis dans les articles suivants.
Art. cix. La navigation, dans tout le cours des rivières indiquées dans l'article précédent, du point où chacune d'elles devient navigable jusqu'à l'embouchure, sera entièrement libre et ne pourra, sous le rapport du commerce, être interdite à personne; bien entendu que l'on se conformera aux règlements relatifs à la police de cette navigation, lesquels seront conçus d'une manière uniforme pour tous, et aussi favorable que possible au commerce de toutes les nations.
ment substitué au droit du plus fort militairement; c'est le moins habile commercialement et industriellement payant tribut au plus habile commercialement et industriellement; c'est la domination par la science détrônant la domination par l'autorité ; c'est la soumission volontaire succédant à l'esclavage forcé etau servage héréditaire ; c'est Watt, c'est Fulton régnant sur un empire plus vaste que l'empire d'Alexandre ou l'empire de Charlemagne.
Politique de rêve-creux ! C'est ainsi que la politique de civilisation est dédaigneusement qualifiée par la politique de casse-cous.
Si la politi(iue de civilisation, si la politique de concilialion est une politique de chimère, quel nom faut-il donner à cette politique de complication, à cette politique de discorde qui tient l'Europe dans la perplexité depuis huit mois, qui arme deux empires Tun contre l'autre, décime leurs populations et achève de les écraser sous le poids des plus lourds impôts et des plus stériles dépenses ? La grande politique est-elle donc cett(^ politique impuissante à mettre d'accord sur une question la forme avec le fond, à terminer un différend qui n'a de gravité que s'il est un mensonge, cette politique bruyante qui menace et no frappe pas, qui n'est ni la paix ni la guerre, mais qui est le trouble, l'incertitude, la ruine ? .^
Une grande et propice occasion se présente de dénationaliser les détroits en les universa'isant : ce serait de déclarer le détroit des Dardanelles entièrement libre, et de montrer par cet éclatant exemple comment, sous des mains habiles, l'obstacle peut devenir moyen.
Dira-t-on qu'une telle politique serait la lente absorption de la Turquie par la civilisation ? Si, en effet, la Turquie ne pouvait subsister que par le despotisme et le fanatisme, ce ne serait pas m )i qui regretterais qu'elle disparût ; mais, j'en ai la ferme conviction, la certitude morale, dès que la Turquie ne sera plus tiraillée en tous sens par des diplomates jaloux de faire parler d'eux au loin, rivaux d'influence ou égarés par des animosités personnelles ; dès qu'elle
oz
ne sera plus le champ de bataille diplomatique où se latent, se mesurent, se heurtent, se contrecarrent, se contredisent l'Autriche, l'Angleterre, la France et la Russie désœuvrées; dès que la Turquie n'aura plus d'inquiétude sur son existence efficacement garantie, elle, qu'on accusait d'être un cadavre, achèvera, en marchant d'un pas sûr et rapide dans les voies du progrès, l'éclatante démonstration qu'elle vient de donner à l'Europe étonnée.
Les revenus ordinaires de la Turquie varient, depuis quelques années, de 150 à 172 millions de francs.
Ses recettes et ses dépenses s'établissent aiusi qu'il suit :