‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 72 sur 132 · OBJECTIONS · texte numérisé non relu

OBJECTIONS

20 décembre 1854.

L'écrit qui a paru sous ce titre : solltions de la question d'oriem. est un examen comparé des prétendues solutions qui ont été présentées, examen nécessairement et logiquement terminé par une conclusion.

Cette laborieuse étude, consciencieusement entreprise, sans volonté préconçue de faire pencher la balance plutôt d'un côté que de l'autre, a rencontré, de la part de la Gazette de France et du Pays, des contradictions qui exigent une réponse.

Ni l'un ni l'autre de ces deux journaux n'admettent la conclusion que j'ai déduite de l'essence même des choses.

Quoi de plus simple, cependant, que cette conclusion?

Finalement, en (pioi consiste-t-elle ?

Elle consiste à détruire radicalement dans leur germe tous les prétextes dont se sert la Russie pour absorber moralement et insensiblement la Tuniuie.

Qu'est-ce que la Russie deman(]^ à la Turquie?

Qu'est-ce que la Turquie refuse à la Russie?

La Russie, par la voix du comte de Nesselrode (1), se plaint, mais sans les spécifier, « d'actes de mauvaise foi, de » sourdes persécutions, de vexations perpétuelles intentées » à son culte, et demande pour ses c )religionnaires, en » Orient, le strict statu quo et la conservation des privilèges » qu'ils possèdent ab antiquo sous l'égide de leur souve-

(1) Deuxième circulaire du comte de Nesselrode.

rain. » Elle se plaint par la voix de l'empereur Nicolas que, (Ij « malgré tous les efforts pour défendre l'intégrité des droits et privilèges de Téglise orthodoxe dans ces derniers temps, de nombreux actes arbitraires du gouvernement ottoman ont porté atteinte à ces droits, et menacé enfin d'anéantir complètement tout l'ordre de choses sanctionné par des siècles et si cher à la foi orthodoxe. » La Turquie répond à la Russie : « S. M. le sultan, par un firman impérial revêtu de son auguste hatti-chériff^ vient de confirmer de nouveau les privilèges, droits et immunités dont les religieux et les églises du rite grec jouissent a6 antiquo.W est de l'honneur delà Sublime-Porte de préserver, dans le présent et dans l'avenir, de toute atteinte les immunités religieuses ainsi que les droits et privilèges accordés sous les règnes précédents, et confirmés par S. M. le sultan régnant, au clergé, aux églises et aux monastères des sujets ottomans qui professent la religion grecque, et de même que l'on n'a jamais songé à y apporter la moindre restriction, l'on n'a jamais, non plus, mis en doute les intentions amicales et loyales de S. M. l'empereur de Russie envers la Sublime-Porte. Mais stipuler avec un gouvernement étranger par un sened (acte obligatoire), sous forme de convention, ou par une note ou déclaration ayant les mêmes force et valeur, les droits, privilèges et immunités (quand même ce ne serait que pour la religion, le culte et l'église), en faveur d'une communauté nombreuse sujette du gouvernement, cela touche aux droits d'indépendance et aux bases gouvernementales de la puissance qui s'engage, et cela n'est nullement à comparer à quelques concessions faites par d'anciens traités. On a vu par les communications officielles que la Sublime-Porte a faites en temps et lieu aux hautes puissances, qu'elle n'hésite point à donner des assurances suffisantes capables de dissiper les doutes qui ont amené les discussions relatives aux droits, aux privi-

(1) Manifeste de l'empereur Nicolas, 26 juin 1853.

» léges spirituels et îi d'autres immunités qui s'y rattachent, » et dont les églises grecques et les prêtres grecs sont en » possession de la part de S. M. I. le sultan. Loin de songer » à retirer une partie quelconque de ces privilèges, ou » môme à en restreindre la jouissance consacrée par leur » utilité, S. M. I. se fait une gloire de les confirmer publi- » quement, et, fidèle aux maximes de la justice et de la » clémence, de les mettre à l'abri de tout préjudice au » moyen d'un acte solennel revêtu de son hatti-chériff^ et » qui a été porté à la connaissance de tous les gouverne- » ments amis. Le gouvernement ottoman, craignant à juste » titre tout ce qui impliquerait un droit d'mimixtion en fa- » veurde la Russie dans les affaires religieuses, ne pouvait » faire plus que de donner des assurances propres à dis- » siper les doutes qui étaient devenus le sujet de la dis- » cussion. . . »

La Turquie, en se bornant à confirmer de nouveau, ainsi qu'elle l'a fait, les privilèges, droits et immunités dont les religieux et les églises du rite grec jouissent ab antiquo, a-t-elle eu tort de refuser à la Russie ce que celle-ci exigeait : un acte synallagmalique portant soit le nom de sened, soit le nom de note, soit le nom de déclaration, mais obligeant le gouvernement turc envers le gouvernement russe, et constituant conséqucmment une incontestable dépendance ?

M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères de France, répond ce qui suit :

« Pris, en quelque sorte, au dépourvu par des exigences » qu'ils n'avaient pas dû soupçonner, les représentants de » la France, de l'Autriche, de la Grande-Bretagne et de la )) Prusse à Constantinople ont loyalement employé leurs » efforts pour empêcher une rupture dont les conséquences » pouvaient être si fatales. Ils n'ont pas conseillé à la Porte » une résistance de nature à l'exposer aux dangers les plus » sérieux; et, reconnaissant à Vunanimité que les demandes » de la Russie touchaient de trop près à la liberté d'action

» ET A LA SOUVERAINETÉ DU SULTAN pOUr qu''ils puiSSCnt SC

» permettre un avis^ ils ont laissé aux seuls ministres de Sa » Hautesse la responsabilité du parti à prendre. »

M. le comte de Clarendon, ministre des affaires étrangères de la Grande-Bretagne, exprime en d'autres termes la même opinion ; il répond :

« La Russie se trompe en disant que la Porte est peu dis- » posée à faire droit aux justes demandes de la Russie, ou » qu'elle cherche à échapper aux engagements qu'elle a » pris envers la Russie. Si cette imputation était fondée, le » gouvernement de S. M. n'aurait pas manqué d'employer » toute l'influence dont il dispose pour engager la Porte à » remplir loyalement ses engagements. Mais le gouverne- » ment de S. M. n''a pas plus connaissance de la violation » des engagements de la Turquie que des nombreux actes » arbitraires du gouvernement ottoman, qui, dit-on, ont » attenté aux droits de VEglise grecque et menacé de ren- » verser un ordre de choses sanctionné par le temps, et pré- » deux pour VEglise orthodoxe. Le gouvernement russe ne » pouvait pas croire sérieusement un seul instant (jue la » Porte acceptât, sans variante, les clauses que Tinlérèt de » sa SÛRETÉ et de sa dignité l'avaient obligée à repousser » quelques jours auparavant. »

Après ces deux déclarations si formelles des deux ministres des affaires étrangères de France et d'Angleterre, et la question étant ce qu'elle est : — la Russie persistant à exiger un acte de vassalité que la Turquie persiste à considérer comme contraire à son indépendance, à sa souveraineté, h sa liberté d'action, à sa sûreté, à sa dignité, par quels moyens faire mettre bas les armes aux deux puissances belligérantes, par quels moyens obliger moralement la Russie à se retirer des Principautés qu'elle a envahies?

Telle était, telle est encore la question, sommairement résumée.

L'impossibilité de mettre d'accord ce qui s'exclut logiquement étant démontrée par l'impuissance de tous les efforts que l'Angleterre, l'Autriche, la France et la Prusse ont tenté depuis neuf mois, il y a quatre alternatives :

I. S'unir aux Turcs pour obliger les Russes à repasser le Prutli ;

II. S'unir aux Russes pour mettre un empire grec à la place de l'empire ottoman ;

III. Laisser les Russes battre les Turcs et abandonner, les yeux fermés, le vaincu à la discrétion du vainqueur ;

IV. Détruire entièrement les effets dans leur cause avouée. C'est à la dernière de ces quatre alternatives que je me

suis arrêté, après les avoir toutes successivement et scrupuleusement pesées.

La preuve que cette solution est la vraie, c'est cet aveu qui échappe à la Gazette de France :

« Si la Turquie avait adopté les réformes proposées par » M. de Girardin, la Russie s'arrêterait probablement dans » sa marche conquérante. »

Il est vrai que la Gazette de France se hâte aussitôt de qualifier de chimérique la solution qui consiste à sauver l'empire ottoman de la ruine par la civilisation.

Le raisonnement de la Gazette de France est celui-ci :

« Si la Turquie ne peut vivre sans l'Angleterre et la France, aidées de la Prusse et de l'Autriche, elle est morte. Si elle est morte, maintenir son intégrité avec des conditions n'est pas plus raisonnable que de vouloir la maintenir sans conditions. »

Je réponds à la Gazette de France par cette interpellation : Est-ce que le gouvernement ottoman est impuissant à maintenir l'ordre dans ses provinces et la paix parmi ses populations? Est-ce ([ue la justice ne s'y rend pas? Est-ce que la force publique n'y obéit pas? Est-ce que l'impôt ne s'y perçoit pas? Est-ce que la dépense ne s'y paye pas?D"où lui sont venues les difficultés avec lesquelles il est aux prises? Lui sont-elles venues de l'impossibilité matérielle de faire passer sous le niveau d'une égale soumission les grecs et les latins qui habitent Jérusalem et y fréquentent les Lieux-Saints ? Non : ces difficultés lui sont venues uniquement d'une sourde et vieille rivalité diplomatique de la France et de la Russie s'exerçant à Jérusalem et à Constanlinople? Qu'une rivalité pareille s'établisse h Bruxelles entre

la France et la Russie ou la Russie et l'Angleterre, et l'on verra la Belgique non moins embarrassée que la Turquie. En faudra-t-il nécessairement conclure que la Belgique est morte et doit disparaître de la carte d'Europe? Que le même antagonisme éclate à Florence sur une question religieuse entre l'Autriche catholique et l'Angleterre protestante, que devra faire la Toscane? Parce qu'elle serait impuissante à s'affranchir de ces deux prétentions opposées, devra-t-on aussi la supprimer? Que l'Autriche, la France et la Russie ne se mêlent pas plus de ce qui se passe en Turquie que la France ne se mêle de ce qui se passe en Pologne et l'Autriche de ce qui se passe en Irlande, et l'Empire ottoman n'aura aucun besoin de recourir à l'Europe pour le sauver, car il ne court de dangers que par elle et ses rivalités déguisées.

La Gazette de France n'admet pas que grecs et musulmans puissent former un même peuple et vivre sous le même gouvernement. A cette objection sans valeur, je répondrai que c'est là une réminiscence gallicane de Bossuet, qui n'admettait pas que catholiques et prolestants pussent coexister en France sous le sceptre de S. M. Louis X\V. La Gazette de France fait de la religion une question de territoire ; la Presse en fait, elle, une question de conscience. Qui a tort de la Gazette de France ou de la Presse ? Il y a un mot qui complique tout et qui est synonyme de guerre, c'est le mot nationalités ; il y a un mot qui simplifie tout et qui est synonyme de paix, c'est le mot liberté. Aussi la Presse n'est-elle point tentée d'échanger son jeune drapeau, sur lequel est écrit Liberté, contre le vieil étendard de la Gazette de France^ sur lequel est écrit Nationalités. Il est si vrai que la Liberté, qui tend à substituer en tout et partout la forme de Vassurance à la forme de la domination, simplifie tout, que si les Turcs sont moins accessibles que les Grecs au progrès de la civilisation, ceux-ci , déjà en possession de l'avantage du nombre, sont certains de recou- (luérir par le travail, non-seulement l'égalité civile que leur a fait perdre la conquête, mais encore la supériorité sociale.

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Les Grecs peuvent donc être patients : l'avenir, s'ils le méritent, ne leur échappera pas.

Je viens de répondre h la Gazette de France; je passe au Pays. Après avoir dit que je suis toujours l'homme de l'imprévu cfuand je ne le suis pas de l'absolu, le Pays reprend en ces termes :

« Ainsi, pour assurer la paix européenne, M. de Girardin demande.... la guerre générale I II ajoute, il est vrai, qu'en posant la question dans ces termes, ni l'Autriche, ni la Prusse, ni même la Russie, ne voudraient s'exposer aux désastres d'une défaite irréparable. Mais si au contraire, au nom de leur dignité et de leur orgueil national justement blessé, elles résistaient à cette mesure violente, qu'adviendrait-il ? Faudrait-il marcher ea avant? Mais ce serait la guerre universelle avec toutes ses horreurs et tous ses bouleversements. Faudrait-il reculer? Mais ce serait la honte avec toutes ses décadences. »

Ainsi, demander ce qui seul peut et doit empêcher la guerre de couver ou de se rallumer, c'est l'attiser!

Si ce reproche que m'adresse le journal le Pays était fondé, en tombant sur ma tête, il tomberait aussi d'aplomb sur celle de lord Redcliffe, car voici ce qu'on lit dans le Times du 14 décembre 1854 :

« Dans un discours adressé récemment au sultan, lord Stradford de Redcliffe a dit que la récompense que l'Angleterre espérait des sacrifices qu'elle pourrait être obligée de faire pour défendre l'indépendance de la Turquie, c'était non seulement le triomphe d'un principe européen, mais un système d'améliorations suivies et progressives dans la condition des sujets turcs de toutes les classes. Nous rappelons ces paroles parce que, plus les événements nous poussent à soutenir la Turquie contre les Russes, moins nous devons perdre de vue les droits des sujets chrétiens de la Tui-quie. Quelque désir que nous ayons de prolonger l'existence de l'Empire ottoman, nous ne pouvons y parvenir qu'en obtenant pour les chrétiens de Turquie des droits positifs et palpables, en leur persuadant qu'ils peuvent considérer comme des amis les gouvernements de France et d'Angleterre. Nous nions que la Russie ait droit au protectorat exclusif des sujets chrétiens de la Porte, et nous réclamons pour le reste de l'Europe un intérêt égal à leur progrès et leur bien-être. La difficulté est de faire comprendre aux populations chrétiennes que, tout en soutenant la souveraineté de la Porte, nous désirons obtenir pour elles une réforme complète de leur condition. Une fois convaincu de cette vérité, le peuple grec, avec son énergie et son intelligence, pourrait être plus facilement disposé à soutenir l'Angleterre et la France qu'à se ranger du côté de la

Unssie. Si le peuple grec, au contraire, est contraint de regarder les puissances comme ses adversaires, il se placera sous la protection que la Russie pourrait lui départir.

» Dans la position actuelle, alors que nous sommes également intéressés à soutenir la Turquie contre la Russie et les prétentions des races chrétiennes contre la domination turque, il n'y a qu'une marche à suivre, c'est celle tracée par lord Stradford de Redcliffe. Nous pouvons subordonner l'assistance que nous donnons au sultan à la condition qu'il donnera d'amples droits à ses sujets chrétiens, et nous pourrons placer ces droits sous la protection, non de la Russie, mais de l'Europe. »

Ce langage parfaitement sensé du Times, c'est celui que la Presse a constamment tenu ; ce qu'a demandé formellement lord Redcliffe dans son discours au sultan, c'est exactement ce que j'ai demandé dans l'écrit contre lequel le Pays paraît avoir été impuissant h trouver une seule objection sérieuse.

Si, après avoir obtenu de la Porte tout ce que je voudrais que la France et la Grande-Bretagne lui demandassent, ce qui ne serait qu'aller au-devant des louables intentions du sultan et des vœux les plus ardents de Réchid-Pacha, ce Robert Peel de la Turquie, la Russie, complètement démasquée, n'ayant plus même l'ombre du plus léger prétexte, persistait encore à garder à titre de gage matériel les Principautés qu'elle a envahies, c'est qu'alors la guerre à. tout prix et à tout risque seraitdans les pensées secrètes et dans les combinaisons ténébreuses de l'empereur Nicolas; dans ce cas, croit-on qu'on empêchera la guerre en continuant à fabriquer à Vienne des Notes pareilles à celle qui a été déjà rejetée en août 1854, à celle qui a été de nouveau rédigée le 11 novembre et transmise par M. Buol-Schauenslein à M. de Bruck, internonce d'Autriche à Constantinople, et enfin à la dernière, qui porte la date du 5 décembre ? Où de telles Notes conduisent-elles? Elles conduisent à éterniser la question et les craintes qu'elle a fait naître, craintes qui ne s'assoupissent par intermittences que pour se réveiller par sursauts. Cette politique des demi-mesures, cette politique du mal s'aggravant par la langueur, qui paraît la plus efficace et la plus digne au journal le Pays, se-

rait-elle donc en effet la plus digne el la plus efficace ? Elle est jugée et condamnée par ses œuvres.

Ce que lord Redcliffe a demandé le 14 décembre 1854, lord Clarendon l'avait déjà demandé le l®"" mars, et ce que le Times approuve aujourd'hui, il l'avait déjà approuvé, il y a neuf mois, le 2 mars 1854, en ces termes :

« Lord Clarendon a terminé son discours par ces paroles : « Ni l'An- » gleterre ni aucune autre puissance chrétienne ne rempliraient digne- » ment les importants devoirs qui leur sont aujourd'hui imposés, elles ne » consulteraient pas les intérêts du sultan lui-même, si elles'.ne saisissaient » pas cette occasion d'assurer à la population chrétienne de Turquie des » droits égaux et une justice égale, et de préparer la voie au progrès et à la » prospérité «dont la civilisation chrétienne dotera cet empire. » Telles sont, nous aimons à le croire, les opinions et les résolutions bien arrêtées du gouvernement britannique et des puissances chrétiennes qui sont unies avec nous dans la question d'Orient, et quel que soit notre ardent désir 'enlever de vive force à la politique agressive de la Russie les provinces dont elle s'est injustement emparée, et de protéger l'indépendance de l'Europe orientale contre l'invasion du Nord, nous n'en sommes pas moins intéressés à obtenir en faveur des populations chrétiennes de l'Orient cette égalité de droits à laquelle, ainsi que la partie la plus nombreuse et la plus civilisée des sujets de la Porte, elles ont de justes droits. Si quelque chose pouvait déjouer ces intentions et déconcerter la politique qui, selon uous, est essentielle au bonheur et à la tranquillité de l'Orient, ce serait qu'au moment même où les puissances occidentales envoient des forces considérables de terre et de mer pour appuyer leur intervention, les populations chrétiennes se missent en insurrection et donnassent le signal de nouveaux troubles. i>

Les conclusions de lordClarendon, appuyées par le Times, sont littéralement celles de l'écrit qui précède, intitulé : SOLUTIONS DE LA QUESTION d'orient. La seulc différence existant entre les conclusions de lord Clarendon et celles de l'auteur de cet écrit, c'est que celui-ci, prévoyant les insurrections que la Russie chercherait à fomenter, n'a cessé d'insister pour qu'on lui en ôtât tous les moyens en commençant par où l'on se propose de finir, en mettant les bœus devant la charrue au lieu de mettre la charrue devant les bœufs. Tenir vaut toujours mieux que promettre. Le jour où le Divan a obtenu l'appui des deux escadres anglaise et française, ce jour-là aurait dû voir procla-

mer l'entière égalité civile de tous les sujets du sultan, sans aucune distinction entre eux ni d'origine ni de croyances. Ce devait être la condition sine quâ non du concours prêté à la Porte par l'Angleterre et la France. Tout ce qu'il y a d'éclairé dans le Divan eût fermement et sincèrement applaudi à cette exigence couronnant leur œuvre. De la part du sultan, animé des intentions qu'on lui connaît, et avec la rare bonté qui le caractérise, il n'y avait à craindre aucune objection, aucune résistance. L'Angleterre et la France, par cette conduite, y eussent gagné en Turquie toute l'influf'nce qu'une telle mesure ainsi préalablement réclamée et proclamée y eût fait perdre à la Russie. C'eût été vaincre moralement son ennemi avant de le vaincre matériellement ! c'eût été le désarçonner ! c'eût été le placer dans la situation la plus fausse! c'eût été enfin rendre encore plus odieuse l'odieuse guerre qui a déjà fait verser beaucoup de sang, qui a déjà coûté beaucoup d'argent, et qui fait monter de toutes parts le flot de la misère en arrêtant le cours de toutes les transactions, en ébranlant le crédit sur toutes les places de l'Europe !

Que font donc les hommes d'État? A quoi s'occupent-ils donc pour laisser ainsi , en toute circonstance grave , passer l'inst?nt propice? Un mot caractérise et résume partout leur politique, c'est le mot trop tard ! Mais s'il s'agissait d'un capitaine de vaisseau qui eût attendu d'avoir échoué pour s'apercevoir qu'il y avait un écueil facile à éviter, ou d'un colonel de régiment qui se soit laissé surprendre et désarmer par sa faute, ces mêmes hommes d'État les feraient inexorablement juger! Ne serait-ce pas eux cependant qui devraient donner l'exemple de la vigilance?

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