‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 81 sur 132 · A QUOI MENE UNE ARMÉE TROP COUTEUSE · texte numérisé non relu

A QUOI MENE UNE ARMÉE TROP COUTEUSE

14 novembre 1846.

Selon le Moniteur de V Armée : « Il n'y a qu'à choisir entre » une armée forte, puissante, morale, capable de défendre » notre indépendance au dehors, l'ordre et la loi dans l'in- » térieur, — et un efTectif pour lequel une déclaration de » guerre de la couronne de Monaco serait un cas menaçant » et capable de porter la perturbation dans le cours des » actions industrielles. La conscription nous donne cette » armée puissante ; l'engagement volontaire sans concur- » rence ne suffirait pas à nous mettre sur le pied militaire » d'une de ces républiques d'Amérique du Sud qui font » irruption dans un État voisin avec un corps expédition- » naire de trois cents hommes de toutes armes, »

Comment un journal semi-officiel, qui s'appelle le Moniteur de VArmée, peut-il traiter avec si peu de gravité une question si grave, qui intéresse à un si haut degré les finances, le crédit, la puissance et l'avenir du pays?

Est-ce que sérieusement l'on peut dire que la Grande- Bretagne, par exemple, qui n'a qu'une armée soldée extrêmement faible et peu coûteuse, uniquement recrutée par des enrôlements volontaires à vie (1), est impuissante à dé-

(1) L'armée anglaise a 2 régiments de garJes-du-corps, 1 régiment Je gardes à cheval, 7 régiments de dragons de la garde, 16 régiments de

fendre « son indépendance au dehors, l'ordre et la paix dans l'intérieur ? » Est-ce que cette armée ne lui suffit pas pour contenir l'Irlande opprimée, l'Irlande afTamée, empêcher les ouvriers de ses innombrables fabriques, de ses gigantesques usines, de ses inépuisables mines, de s'insurger contre l'insuffisance des salaires aggravée par l'excès des heures de travail, et ses immenses meetings de dégénérer en redoutables émeutes? Est-ce que, par hasard, la couronne d'Angleterre et la couronne de Monaco occuperaient l'une et l'autre le même rang dans l'échelle des na-

dragons, 7 bataillons de gardes à pied, 99 régiments de lio-iie, la brio-ade de tirailleurs, 3 corps de troupes des Indes-Occidentales, quelques autres corps coloniaux, le rt'giment royal d'artillerie, le corps royal des ingénieurs et le corps royal des mines. Pour tons ces corps de troupes à l'exception des corps coloniaux, le recrutement s'opère dans la Grande-Bretagne ; l'artillerie, la garde, les sapeurs, les mineurs et les marins ont un mode particulier de recrutement.

Il y a des districts, au nombre de dix : cinq en Angleterre, deux en Ecosse et trois en Irlande, qui sont les quartiers généraux de recrutement. Un otïicier-inspecteur, un chirurgien-major, un adjudant, un payeur et un ou plusieurs ofiiciers surintendants sont attachés à chacun de ces districts.

Quand un régiment a besoin de remplir son cadre, on envoie dans l'une de ces circonscriptions, sous les ordres d'un sergent [non commissionned officer), les soldats recruteurs jugés nécessaires. Ces recruteurs, suivant les circonstances, sont au nombre de deux, troi-, quatre ou cinq, et ils appartiennent généralement au district de la contrée où on les envoie. Dans (]uelques districts, les recruteurs sont en plus grand nombre. A Glascow, qui est le quartier général de recrutement pour l'Ecosse, ils sont, en moyenne, dix-sept ; à Belfast, ils sont ordinairement sept, et dix-sept à dix-neuf à Dublin. Le recrutement exige de l'expérience, et le succès dépend en grande partie du choix des sous-officiers chargés de diriger ce service. Ils doivent l'exemple de la réussite aux recruteurs qu'ils ont sous leurs ordres. On cite un sergent appartenant au 26'^ régiment qui, en sept années de recrutement dans Glascow, avait enrôlé, de son propre fait, audelà de 700 recrues.

C'est une opinion assez accréditée que l'opération du recrutement s'exécute par surprise, par artifice et par d'autres pratiques semblables de la part du sergent et des hommes placés sous ses ordres. Sans contredit, c'était autrefois le moyen usité; aujourd'hui, on y a rarement recours. Les recrues ont largement le temps de réfléchir au parti qu'elles ont pris.

Si un homme est enrôlé au quartier général d'une sous-division, il est conduit devant l'ofticier surintendant, qui s'enquiert de son âge, de son état, s'il est ou non marié, et s'il a été enrôlé déjà. Une fois instruit de ces particularités, l'ofticier fait mesurer la recrue avec une rigoureuse exactitude. C'est là un point essentiel des fonctions de l'ofticier surintendant, qui doit déjouer les divers moyens dont on use pour se rapetisser ou se grandir. Les recrues qui ont la volonté d'être soldats adoptent différents stratagèmes pour atteindre à la taille requise, comme de fourrer quelque substance dans leurs cheveux, etc., et celles qui voudraient n'être pas

lions dressée à l'usage du Moniteur de VArmée ? Si l'Angleterre est si faible et si nous sommes si forts avec une prétendue armée de cinq cent mille hommes qui nous coûte plus d'un million par jour, plus de 365 millions par an, d'où vient donc que l'Angleterre se montre à notre égard si arrogante; d'où vient donc que nous n'oserions pas tolérer parmi nous le plus petit meeting ?

Sans doute le Moniteur de VArmée ne laissera pas sans réponse de si simples questions.

Quelle est l'une des principales causes à laquelle l'Angle-

reçues se rapetissent et plient les jointures des genoux en portant la tête en avant.

Mais toutes ces manœuvres ne servent de rien ; si la ruse n'est pas aperçue de l'ofticier, la recrue, assujétie à une épreuve plus sévère en passant à l'examen du chirurgien-major, ne saurait avoir que peu d'espérance d'en imposer. Devant ce chirurgien, les recrues, dans une nudité complète, sont examinées de la tête aux pieds ; on les fait marcher dans cet état, et elles doivent tendre dans tous les sens les jointures et les membres.

Une fois déclaré bon pour le service, l'homme enrôlé doit se présenter devant un juge de paix, par qui il est attesté (cette attestation a le caractère d'un témoignage authentique) que la recrue a été enrôlée par un acte de sa libre volonté. Dès cet instant, elle a droit à la paye de soldat, et après qu'elle a paru devimt l'officier inspecteur, son admission est immédiatement prononcée.

Tels sont les degrés observés depuis le moment oii les recrues reçoivent l'argent de leur enrôlement jusqu'à leur l'admission définitive.

Les commandants des corps qui ont besoin de recrues donnent presque toujours des instructions particulières au sergent envoyé au recrutement. Elles ont trait généralement à l'extérieur des hommes à enrôler, à leur taille, à leur agilité, etc. Quelques commandants sont allés dans leur zèle, non seulement pour la belle apparence de la troupe, mais pour sa moralité, jusqu'à indiquer la foi religieuse qu'ils préfèrent. D'autres ne veulent que des recrues sachant lire, écrire et compter.

Un trait exclusivement propre au recrutement de l'armée anglaise, c'est que l'enrôlement a lieu pour la vie.

Un moment, il a été question de substituer un service limité à l'enrôlement à vie. Sur quatorze officiers généraux appelés à donner leur opinion à cet égard, sept se sont prononcées pour le maintien du système existant, six pour son abolition, et un est resté dans le doute. La principale raison à l'appui do l'enrôlement à vie paraît être la grande dépende qui résulterait du renvoi des hommes, au terme du service, dans leiu's foyers, du fond des stations si lointaines où le soldat anglais est susceptible d'être employé.

Tous les ans, le Parlement vote un bill dont voici le préambule :

" Attendu que la levée ou l'entretien d'une armée permanente dans le royaume-uni d'Angleterre et d'Irlande en temps de paix, excepté du consentement du. Parlement, sont contraires à la loi ; et attendu qu'il est jugé nécessaire par S. JI. et le présent Parlement qu'un corps de troupes soit maintenu pour la sécurité du royaume, la défense des possessions de S. M., et le maintien de l'équilibre européen... »

terre et les États-Unis d'Amérique doivent l'immense développement de leur puissance navale? Est-ce à l'étendue de leurs côtes ? Mais la France aussi a des côtes étendues. Est-ce à la supériorité de leurs ports ? Mais la France, elle aussi, a d'excellents ports ouverts sur deux mers, sur l'Océan et la Méditerranée. Est-ce à leur génie industriel et commercial ? Mais les rapides progrès qu'ont faits depuis vingt ans notre industrie et notre commerce prouvent que, si nous avions moins vainement sacrifié à la gloire depuis le règne du roi Louis XIV jusqu'à la chute de l'empereur Napoléon, aucune nation ne nous eût surpassés. La cause principale, la cause essentielle à laquelle l'Angleterre et les États-Unis d'Amérique doivent leur grandeur dans le monde est, il ne faut pas en douter, dans leur position topographique, qui leur a permis de consacrer au développement et à l'entretien de leurs forces navales la plus grande partie des ressources que les autres nations étaient et se croient encore obligées de consacrer à leur armée de terre.

Si l'Angleterre et les États-Unis avaient eu à solder chaque année un effectif aussi coûteux que le nôtre, leur marine, leur industrie, leur commerce eussent-ils pris le môme essor? Nous le demandons au Moniteur de V Armée lui-même : si la négative n'est pas douteuse, qu'a donc à faire la France en vue de la seule rivalité qui la menace sérieusement dans le développement de sa puissance et dans le progrès de son industrie ? Ce qu'elle a à faire est tout simple, et ressort de la nature même des choses : il est évident que plus elle allégera le poids que fait peser sur elle l'exagération ou la mauvaise constitution de son armée, et plus il lui sera facile d'étendre sa marine, ses débouchés et ses échanges, trois choses inséparables.

11 faut décider : ou la déclaration du Moniteur de VArmée est fondée ou elle ne l'est pas ; si elle est fondée, nul espoir ne nous reste de voir réduire la dépense de l'armée audessous du chiffre de 377 millions par an, chiffre exorbitant, cliiffi'e écrasant, qui explique comment notre agriculture, notre industrie, notre commerce sont encore si arriérés.

si l'tiibles, qu'ils ont besoin d'une proleetion presque prohibitive, protection qui, pour être nécessaire, n'en est pas moins humiliante pour notre orgueil national ; si cette déclaration n'est ])as fondée, comment a-t-elle osé se produire dans un journal qui engage la responsabilité du gouvernement ? Dans l'un comme dans l'autre cas, la déclaration du Moniteur de /'Jr/née appelle sur elle toute l'attention des membres des deux Chambres, des écrivains de la presse et de tous les hommes politiques.

Une armée qui, sous un régime dont la devise est : « la Vaix partout , la paix toujours^ » nous coûte 377 millions par an, est aujourd'hui un anachronisme, un contre-sens, plus que cela, un boulet mis aux pieds de la France et qui la condamne à l'immobilité et à l'impuissance ; tandis que l'Angleterre , sa rivale , n'ayant pas le même poids à traîner, achève de s'emparer des derniers marchés du monde, va partout montrer son pavillon, dérouler son drapeau, étaler sa suprématie, imposer les produits de son industrie et de son commerce, au nom retentissant de IS liberté des échanges !

Ou il faut que nous renoncions au rôle qui nous est réservé de devenir une grande puissance industrielle, commerciale et maritime, appelée à protéger toutes les marines secondaires, à les lier entre elles, à unir l'ancien et le nouveau monde dans un même intérêt : celui de la liberté des mers ; ou il faut que nous réduisions considérablement la dépense de nos armées de terre et que nous en changions les bases. 11 n'y a pas trois alternatives, il n'y en a que deux.

Si nous voulons n'être jamais qu'une nation à la suite de l'Angleterre, baissant la tête quand elle lève le regard, hors d'état de résister sans imprudence et sans danger à ses prétentions hautaines de domination et d'envahissement, fabriquant toutes choses plus chèrement qu'elle, courant aveuglément au devant d'épouvantables crises industrielles produites par cette double cause : l'excès de la concurrence et le défaut absolu de débouchés extérieurs, maintenons ce

qui ost, continuons de jeter plus d'un million par jour à la crainte irréfléchie de guerres impossibles; mais, si nous voulons que la France ait dans les conseils de l'Europe une voix qu'on écoute, ayons une marine militaire et marchande qui soit une force ; ayons un crédit qui soit dégagé de tout ce qui le complique, l'énervé et l'entrave ; ayons des impôts moins lourds et mieux assis, afin que le piix de revient de toutes les fabrications importantes puisse s'abaisser ; ayons des finances dont l'ordre soit si parfait qu'il n'ait rien à redouter des mauvais jours, et que nos grands travaux publics commencés ne soient pas exposés à être interrompus; enfin , changeons un état de choses suranné, qui appartient à une autre politique, à une autre ère. L'ère pacifique et industrielle, l'ère des chemins de fer et des débouchés a d'autres conditions à remplir, d'autres exigences à satisfaire que l'ère belliqueuse et dynastique, l'ère des prétentions de familles et des agrandissements de territoire , qui s'est glorieusement fermée sur le roi Louis XIV et l'empereur Napoléon.

Pourquoi une armée de 500,000 hommes coûtant 400 millions? Si vous le savez, dites-le. Admettons l'éventualité d'une agression : est-ce que c'est du côté de nos frontières de terre qu'elle serait à craindre ? La Belgique, la Prusse, la Suisse, la Sardaigne, l'Espagne, sont-elles des rivales ombrageuses, infjuièles, arrogantes, redoutables, menaçant notre nationalité? Pourquoi donc une armée de 500,000 hommes coûtant 400 millions? Aurions-nous l'arrière -pensée de déchirer les traités de 1815, et de reprendre la rive gauche du Rhin? Qu'y gagnerions-nous? En serions-nous sensiblement plus forts et mieux gardés ? Depuis le perfectionnement de la navigation à vapeur, les fleuves, même les océans, ne sont plus d'inaccessibles frontières ; les îles n'ont plus de privilèges. Aussi l'Angleterre, qui le sait, fortifie-t-elle ses côtes. Aujourd'hui la force, la richesse, la puissance d'une nation ne sont plus en raison seulement de l'étendue de son territoire, mais en raison surtout des progrès de son agriculture, dation industrie, de son com-

nierce et du développement de ses institutions de crédit. Voyez l'Angleterre, voyez la France ! Le territoire britannique est moins vaste que le territoire français. Eh bien ! l'influence de la Grande-Bretagne dans le monde en est-elle moins prépondérante ? Ce qu'il faut désormais aux nations, ce sont moins des additions de territoires que des certitudes de débouchés ; or, des débouchés ne se conquièrent pas la baïonnette au bout du fusil ; ils se conquièrent en vendant et en transportant à meilleur marché que ses concurrents les produits de son sol ou de son industrie. Pourquoi donc une armée de 500,000 hommes coûtant 400 millions? Serait-ce afin d'être prêts à jeter le poids de l'épée de Charlemagne et de Bonaparte dans la balance du monde, au cas où Réchid-Pacha, lui et ses successeurs, succomberaient dans la noble entreprise de reprendre en sous-œuvre l'empire ottoman, de lui donner des fondements nouveaux, une vie nouvelle? Mais, alors même que ce cas arriverait, si nous continuions de n'avoir qu'une marine impuissante et isolée, quel serait notre rôle entre l'Angleterre et la Russie ? A quoi nous serviraient nos armées de terre? A quoi nous ont-elles servi en 1840 ? A assister de loin, l'arme au bras, après la signature du traité du 15 juillet, au bombardement de Beyrouth , à la soumission de notre allié Mehemet-AIi, au rappel de notre flotte ! Pourquoi donc uni? armée de 500,000 honmies coûtant 400 millions ? Si, au dehors, notre indépendance pouvait être sérieusement attaquée, elle ne le serait qu'à bord de nos vaisseaux, trop faibles en nombre pour la défendre contre les navires du Royaume-Uni. N'estce donc que pour protéger au dedans l'ordre et la loi? Mais, aveugles que vous êtes, ne voyez-vous pas que ce qui fait votre sécurité est précisément ce qui devrait faire votre inquiétude et éveiller votre prévoyance? La concurrence, qui jamais ne se repose ; la concurrence, cette implacable divinité qui joue dans nos sociétés industrielles le rôle que jouait la fatalité dans les sociétés antiques; la concurrence, qui invente, perfectionne, simplifie des machines aussi puissantes que des nations; la concurrence est là qui nous

presse, qui nous aiguillonne, qui nous excite à produire et sans cesse et sans fin , à recommencer en sens inv^erse l'œuvre des Danaïdes, à emplir toujours un tonneau qui jamais ne se vide. Eh bien! quand nous aurons entassé le mont Pélion sur le mont Ossa, ruines sur ruines, faute de marchés où nous puissions exporter et échanger nos produits, faute de marine qui nous permette d'aller découvrir, disputer et conquérir s'il le faut des débouchés indispensables, que ferons-nous? Que ferez- vous? Mitraillerez-vous impitoyablement vos ouvriers ameutés autour des manufactures fermées, et faisant de nouveau entendre ce cri du désespoir et de la faim : Vivre en travaillant, ou mourir en combattant? C'est là que nous attendent l'avenir et ses dangers, le radicalisme et toutes ses passions mauvaises ! L'ouvrier français est formé à une autre école que l'ouvrier irlandais, l'ouvrier anglais, l'ouvTier américain ; chaque année, vous arrachez à la culture des champs et au travail des ateliers 80,000 Français, les plus vigoureux, pour les exercer pendant cinq ans , terme moyen , au maniement des armes, les aguerrir, leur apprendre à mépriser le péril, à braver la mort; et vous croyez que le jour venu de la pléthore industrielle et de la crise commerciale, celte population de vos manufactures, que vous aurez fait passer tout entière sous vos drapeaux, oubliera tout à coup ce que vous lui aurez si laborieusement appris et se laissera tuer sans se défendre ? Vous croyez que vos soldats eux-mêmes, après avoir déchargé une première fois leurs armes , ne s'arrêteront pas émus, ne reculeront pas épouvantés à la vue des tlots de sang de leurs frères aînés, de leurs parents, de leurs compagnons de fabriques ou d'ateliers? Aveuglement des aveuglements! Encore une fois, pourquoi donc une armée de 500,000 hommes coûtant 400 millions?

Le temps où nous vivons est un temps de transitions. Ce n'est plus la guerre, ce n'est pas encore la paix. Peut-être le jour n'est-il pas arrivé d'appliquer nos idées, de changer railicalement les bases de notre loi de recrutement, mais le moment est venu de réduire considérablement la dépense

de nos armées. Si les chambres législatives font bien, elles n'entreront pas dans le détail des réductions à opérer, elles se borneront à déclarer qu'à partir d'une époque qu'elles fixeront, elles entendent que le budget de la guerre , en temps de paix, ne dépasse pas 180,000 millions. Ce sera ensuite à M. le ministre de la guerre à s'arranger, à chercher le mode d'organisation le plus économique et le plus parfait, à régler la proportion des armes entre elles, à prononcer sur le degré d'utilité des dépenses. Qu'on n'objecte pas que l'occupation de l'Algérie s'oppose à la réduction de nos armées de terre ; ce serait une mauvaise raison. Ce n'est point par la multiplication des expéditions et des razzias, et la pompe des bulletins, que nous viendrons à bout des difficultés de l'occupation : c'est par la colonisation. Or, le moyen de hâter le triomphe de la colonisation, c'est de lui donner toutes les garanties et toutes les facilités dont elle a besoin. Sous ce rapport, qu'avons-nous fait depuis quinze ans, qu'a fait depuis cinq ans M. le maréchal Bugeaud? Où en sommes-nous, hélas? Nous en sommes encore à poursuivre Abd-el-Kader et à déclarer à la tribune que cent mille hommes ne suffisent pas à protéger nos établissements.

Je conclus : Si l'on ne prend pas une mesure énergique, les dépenses du département de la guerre, qui chaque année auraient dû diminuer sensiblement, continueront au contraire chaque année de s'accroître. Où s'arrêtera-t-on dans cette voie? Où nous conduit-elle? Je l'ai dit : —A l'affaiblissement de la France, à d'inévitables crises commerciales, à une révolution sociale , peut-être ! révolution terrible, qui cette fois ne se laisserait pas désarmer par le renversement du trône.

C'est un péril que le Moniteur de l\{)-mée peut très bien ne pas apercevoir, mais c'est un péril que pressentent avec effroi tous les hommes placés assez haut pour voir de loin.

DU REMPLAGMENT MILITAIRE.

26 novembre ISlf .

Le Moniteur de VArjnée a cessé de railler et de mettre en avant la couronne de Monaco; mais, devenu sérieux, il n'admet pas qu'on puisse comparer la France à la Grande- Bretagne :

« Il n'y a point de justes et logiques rapprochements à établir entre les constitutions militaires de deux paj's dont les mœurs, les instiliUions et les positions géographiques sont si difTérentes. »

Cette différence, je l'avoue, a existé; mais, à son tour, le Moniteur de l\i>-mée sera forcé de convenir qu'elle tend constamment à s'affaiblir et à disparaître.

Les mœurs !... mais elles se rapprochent et se ressemblent chaque jour davantage. Encore quelques années, et elles seront si parfaitement pareilles, qu'on ne pourra plus les distinguer. Anglais et Français, l'industrie et le commerce nous poussent fatalement dans les mêmes voies, nous font contracter les mêmes usages, nous forment à la même éducation.

Les institutions!... mais, en France comme en Angleterre, ne sont-elles pas représentatives ? A Paris comme à Londres, n'avons-nous pas la liberté de la tribune et de la presse, deux Chambres, une royauté inviolable (ce qui,

dans l'un et l'autre pays, n'a pas empêché de la violer), et des ministres responsables ?

Les j)0sitW7}s géographiques!... mais depuis l'invention et le perfectionnement de la vapeur, qui permettent d'aller débarquer une armée sur des côtes, les îles ont perdu leur situation privilégiée. Essayez de fortifier des côtes aussi étendues que celles du Royaume-Uni !

En quoi donc, s'il vous plaît, consiste cette différence si grande entre l'Angleterre et la France que celle-là puisse se contenter d'un effectif soldé de 10o,000 hommes, et que celle-ci doive en entretenir un de 500,000, et dépenser un million par jour pour son armée ?

Le Moniteur de V Armée ajoute :

« Pour avoir en France une armée d'engagés volontaires, même réduite au chiffre de 105,000 hommes, il faudrait rétablir le raccolage, qui n'est plus possible, et une discipline dont le souvenir révolte nos idées. La Restauration avait aboli la conscription ; elle voulut avoir des régiments d'engagés volontaires ; il ne s'en présenta que pour les gardes du corps et les mousquetaires. »

Je réponds :

Lisez donc le rapport du lieutenant-général vicomte de Préval, fait à la Chambre des pairs au nom d'une commission spéciale (1) chargée de l'examen du projet de loi contenant des modifications à la loi du 21 mars 1832 sur le recrutement de l'armée, et vous y trouverez ce démenti qui vous est donné en ces termes :

" LE GÉNÉRAL DEFRÉVAL : Le nombre des remplaçants augmente dans une proportion toujours croissante. Plus de cent mille se trouvent dans les rangs de l'armée, et chaque année ils composent un quart (2) environ du contingent. Un grand nombre accomplissent honorablement leurs devoirs, obtiennent de l'avancement, arrivent aux grades élevés, et font oublier qu'un contrat vénal les a appelés sous les drapeaux. "

Dans ce fait incontestable, incontesté et si éloquent des

(1) Cette commission était composée de MM. le comte Portails, le baron Feutrier, le marquis de Laplace, le maréchal comte Vallée, le vicomte de Préval, le baron Neigre, le vicomte de Caux.

(2) La moyenne actuelle des remplaçants est de 19,54-1.

progrès continus du remplacement, que faut-il voir, si ce n'est le raccolage se faisant de lui-même et sans effort, si ce n'est, de la part de l'armée, une tendance naturelle et invincible à se transformer, à se donner une constitution nouvelle en rapport avec l'esprit nouveau des sociétés?

M. le maréchal Soult a dit : « Le remplacement est un » mal réel your l'état militaire^ un malheur pour Var- » mée française^ une plaie d'une profondeur immense ? » A cette grave accusation du ministre de la guerre, je me borne à opposer ces paroles du rapporteur de la loi de 1843, d'un ancien garde-des-sceaux, ministre de la justice, de M. Vivien, au nom d'une commission composée de MM. le général Jamin, le marquis de Mornay, le général Dulimbert, le général Bonnemains, le général Girod (de l'Ain), le colonel Schauenburg, le contre-amiral Hernoux et le général Meynadier :

« Le remplacement est consacré par une longue habitude ; quelques esprits, plus dogmatiques qu'initiés aux nécessités de notre ordre social, le condamnent comme une atteinte à l'égalité, comme un privilège accordé à l'opulence au détriment des classes laborieuses. L'état de nos mœurs et l'intérêt du pays protestent contre ces attaques. Dans une société livrée aux soins de l'industrie, où les propriétés sont divisées et les fortunes médiocres, où chacun doit, par un labeur sans relâche, un zèle infatigable et des veilles incessantes, préparer son état et se faire à soi-même sa place dans le monde, imposer indistinctement à tous l'obligation de passer dans une caserrre plusieurs années, les plus fécondes de la vie, ce serait causer au plus grand nombre un irréparable dommage et leur fermer la carrière, objet des veilles de leur jeunesse entière et espoir de leur avenir. Aucun désintérêts généraux delà société n'y trouverait profit ; les pi'ogrès des arts, de la science, de l'industrie seraient arrêtés par cette loi aveugle. Les conséquences n'en pourraient être, sinon évitées, du moins atténuées, que par une abréviation notable de la durée du service, comme en Prusse; mais alors, à moins d'imiter les institutions militaires de cette nation, institutions si peu conformes à nos mœurs, le pays ne posséderait plus une armée véritable, exercée, aguerrie, et les nécessités de la défense se trouveraient sacrifiées à une vaine théorie. Le remplacement est-il donc onéreux aux classes laborieuses ? Les plaintes qui se font entendre partentelles de leur sein ? Se féliciteraient elles de son interdiction? Chaque année il verse plus de trente millions dans les familles les moins aisées. Il appelle sous les drapeaux et soumet à une discipline nécessaire des hommes que ce joug assouplit et façonne. Il substitue en eux l'amour de l'ordre à

l'esprit d'insubordination, l'instruction à l'ignorance, la politesse à la grossièreté. Leur cause-t-il des maux qui puissent être mis en balance avec ces avantages? »

Aux paroles que je viens de citer, je peux encore ajouter celles-ci d'un ancien ministre de la guerre :

« LE GÉNÉRAL DE cuBiÈRES : Que l'on cesse de s'efiFrayer du grand nombre de remplaçants qui figurent dans nos rangs ; que l'on ne craigne point que leur présence puisso altérer la nationalité de notre armée ; nous pouvons l'affirmer sans crainte d'être démenlis par aucun chef de corps, les remplaçants sont d'aussi bons Français et d'aussi bons soldats que les autres; ils l'ont prouvé dans nos dernières guerres ; ils le prouvent tous les jours en Afrique. »

Quoi qu'il en soit, le remplacement existe, et il existe si bien que M. le maréchal Soult, président du conseil et ministre delà guerre, auteur de plusieurs projets de loi relatifs au recrutement de l'armée, dans aucun de ses nombreux projets, n'a osé proposerde l'interdire, bien que dans l'un de ses exposés des motifs, celui de 1843, il en ait constaté en ces termes les rapides progrès :

« En 1806, sur un effectif de plus de 500,000 liomm es, il n'y avait pas un huitième de remplaçants.

» En 1826, cette proportion était d'un cinquième.

» En 1835, presque d'un quart.

» En 1842, sur un effectif de 337,000 hommes, il y avait plus da quar de soldats remplaçants. »

Quels immenses avantages sont donc offerts aux remplaçants, pour que leur nombre tende constamment ainsi à s'accroître? — Des pensions sur l'État, des emplois civils leur sont-ils garantis à l'époque de leur libération? — Non. Le prix d'un remplaçant, pour l'infanterie, varie, selon les circonstances, de 1,800 fr. à 2,000 fr., et de 2,000 à 2,400 fr. pour la cavalerie, l'artillerie et les armes spéciales. C'est donc pour une faible somme de 2,000 francs, en moyenne, que 15,000 remplaçants consentent annuellement à aliéner leur liberté. Quand il en est ainsi, à moins de fermer les yeux à l'évidence et de nier à midi la clarté du jour, qui pourrait prétendre que s'il se trouve chaque année à de telles conditions 15.000 remplaçants, il ne se trouverait pas

facilement le double, le triple, le quintuple d'engagés si l'armée était constituée de telle sorte que des engagés volontaires de seize ou de dix-huit ans, après vingt-cinq années de services, à quarante-et-un ou quarante-trois ans, conséquemment encore dans la force de l'âge, et en état de contracter avantageusement mariage, n'eussent qu'à choisir entre une pension fixée à l'avance par Icitloi, ou un emploi désigné parmi un certain nombre de fonctions réservées? Mais si nos idées étaient admises, et elles le seront certainement un jour, car elles ont avec elles la force des choses, en supposant que l'effectif soldé de la France fût réduit au 200® de la population, soit 180,000 hommes (1), ce qui équivaudrait encore au double de celui de l'Angleterre, la durée de l'enrôlement étant de trente années, divisée en six termes successifs de chacun cinq années, et non pas à vie comme dans la Grande-Bretagne, le roulement établi, que faudrait-il chaque année, pour l'entretenir, d'enrôlements volontaires? 8,000, c'est-à-dire la moitié du nombre fourni actuellement par les remplaçants, en tenant compte des vides faits par la mortalité. Quelle armée d'élite que celle qui serait constituée sur de telles bases !

Tel qu'il existe, le remplacement est une transaction entre l'erreur ou le système des api)els que vous soutenez et la vérité, ou le système des engagements volontaires que nous proposons. C'est un point de départ qui indique le but vers lequel il faut se diriger.

Vous êtes d'avis, avec un ancien ministre de la guerre, que le remplacement est un « mai, un malheur pour V armée française^ une plaie d'une profondeur immense. » et vous le laissez subsister; je suis d'avis, avec un ancien ministre de la justice, qu'interdire le remplacement, « ce serait causer au plus grand nombre un irréparable dommage, » et

(1) L'Assemblée constituante, je ne me lasserai pas de le rappeler, avait fixé Teffectif de l'armée à 150,000 hommes. Sous la République, en l'an VI, la dépense du budget de la guerre ne figure que pour 95 millions.

cependant c'est moi qui propose de l'abolir, non, il est vrai, par une mesure qui ferait violence à « Vétat de nos mœurs, à Vintérêt du, pays, » mais en substituant aux engagements à prix d^argent, contractés au moyen de l'intervention des compagnies de remplacement, les engagements volontaires honorablement rénumérés et suffisamment encouragés. Toute la question est là : rémunérer, encourager ces engagements dans la mesure nécessaire pour qu'ils ne fassent pas défaut. En tout cas, la ressource des appels resterait toujours, comme dans le système de la loi de 1818.

Non, de ma part, il ne s'agit pas de rétablir le raccolage, comme vous voudriez le faire croire ; il s'agit de donner à l'armée une constitution qui fasse de la carrière des armes une véritable et honorable profession. Est-ce là ce que tenta la Restauration, dont vous invoquez à tort le souvenir? De votre propre aveu, elle n'eut qu'un but, et elle l'atteignit : ce fut de créer des régiments privilégiés. Or, ce n'est pas là ce que je propose.

Quant à cette objection tirée de la nécessité et de l'impossibilité tout à la fois de rétablir, comme conséquence du système des engagements volontaires, une discipline dont le souvenir révolte nos idées, la preuve que cette objection n'est pas sérieuse, c'est qu'il n'y a pas dans l'armée française deux disciplines : l'une à l'usage des appelés, l'autre h l'usage des remplaçants ; c'est qu'il n'y a pas deux catégories de soldats, l'une soumise au châtiment du fouet, l'autre privilégiée, n'ayant pas à craindre la peine de la flagellation. En Russie, est-ce que le service n'y est pas obligatoire, et cela empèche-t-il le knout d'y être en vigueur? Or, de ce que la peine du knout est en usage dans l'armée russe, que penserait le Moniteur de V Armée, si j'en faisais, à mon tour, une objection contre le service obligatoire ? Voilà cependant à quelles misérables représailles on s'expose quand on est si peu sûr de la bonté de sa cause, qu'on ne se montre pas plus scrupuleux sur l'emploi des arguments destinés à la défendre.

Le Moniteur de PArmée croit avoir trouvé un argument

victorieux dans le chiffre des engagements volontaires, qui, d'après le dernier compte rendu au roi par le déparlement de la guerre, n'a été, en 1844, que de o,8o5 soldats, dont il y aurait moitié à déduire, parce qu'ils se seraient engagés bien moins par vocation que pour devancer les appels de la classe. Cet argument se perd dans le vide, car il est emprunté à un ordre de choses que je suis loin de soutenir, puisque je propose de le changer. Si j'étais étonné d'une chose, ce serait plutôt que l'armée étant ce qu'elle est, le nombre des engagements volontaires soit encore aussi considérable.

A l'occasion de ces engagements, le Moniteur de V Armée cite le dernier rapport officiel sur l'administration de la justice militaire, qui établit qu'il y a eu en 1843 :

Parmi les appelés^ 1 prévenu sur 103, et 1 condamné sur 148;

Parmi les remplaçants^ 1 prévenu sur 51, et 1 condamné sur 68 ;

Parmi les engagés^ 1 prévenu sur 27, et 1 condanmé sur 35.

Quiconque, doué de quelque sagacité et de quelque élévation dans l'esprit, a fait de la statistique une étude un peu approfondie, sait quel degré de confiance il est prudent de lui accorder (1). Pour une fois qu'elle vous guide sûrement, elle vous égare mille fois. Que prouvent les chiffres mis en avant par le Moniteur de rArmée, et

(1) La science statistique qu'on applique à tout aujourd'hui, et qui n'est point exempte d'erreurs pour les appréciations morales, a étalé sous vos yeux des chiffres affligeants pour la moralité des remplaçants ; elle additionne les méfaits de quelques-uns; mais la statistique n'a pas de colonne pour le dévouement de la famille, pour l'abnégation de soi-même; les tableaux de la statistique ne savent point enregistrer et n'admettent point en ligne de compte toutes ces misères poignantes qui font qu'un fils vend son corps pour en nourrir des parents infirmes.

Cessons donc d'attribuer à tous les remplaçants les torts de quelquesuns...

Je l'affirme devant vous, il n'y a rien d'habituel rfî de permanent dans ce que les mœurs des remplaçants ont de pernicieux et de blâmable ; le plus ordinairement, leur inconduite dure tout juste autant que leur argent... {Chambre des pairs. — Séance du 8 juin 1844.)

que je viens de reproduire? Ils prouvent seulement que Tétat militaire, à peu d'exceptions près, n'est pour ceux qui s'engagent qu'un refuge, un expédient, une ressource extrême, dans un temps où l'accès de toutes les professions est si obstrué, si difficile! En général, on ne s'engage plus parce qu'on a pour l'état militaire une vocation prononcée, parce qu'on y voit devant soi une carrière honorable et sûre ; on s'engage parce qu'on ne sait que faire, parce qu'on désespère de soi-même , parce qu'on ne se sent propre à rien qu'à mener la vie de garnison, vie qui n'exige aucun effort d'intelligence, et qui laisse au désœuvrement une large part. S'étonner, après cela, qu'il y ait plus de prévenus et de condamnés parmi les engagés que parmi les appelés, c'est prouver seulement qu'on ignore le chemin par lequel on remonte des effets aux causes, et que la même chose n'est pas de savoir aligner des chiffres et de savoir les interroger.

Dans aucune des parties de sa discussion, le Moniteur de VArmée ne se montre plus fort. Si l'indépendance de la France ne devait pas être mieux défendue par nos soldats que ne l'est par lui la constitution de nos armées de terre, il faudrait trembler pour la sécurité de notre territoire.

•l'avais posé à la feuille officielle qui avait ironiquement menacé la France d'une déclaration de guerre de la couronne de Monaco, en cas de réduction de notre effectif, la question suivante :

« Est-ce que sérieusement l'on peut dire que la Grande- Bretagne, qui n'a qu'une armée soldée extrêmement faible et peu coûteuse, uniquement recrutée par des enrôlements volontaires, est impuissante à défendre son indépendance au dehors, Vordre et la paix dans Vintérieur? »

Voici sa réponse :

« Vous pensez que ce qui suffît à l'Angleterre pour défendre chez elle l'ordre et les lois suffirait aussi à la France. Cette opinion est contraire, vous le savez bien, à toutes les notions acquises sur les mœurs publiques et sur les instincts politiques des deux peuples. 11 suffit de la présence de quelques constables pour dissiper les immenses meetings dont vous parlez. Un rassemblement de cent mille homme?, à Pctersfield, ne pro-

duisit qu'une crise commerciale ; oseriez-vous dire qu'il n'eût pas été en France un danger public ? »

Le Moniteur de V Armée, en vérité, serait un compère au lieu d'être un contradicteur dans cette discussion, qu'il ne me ferait pus plus beau jeu. Pourquoi suffit-il, en Angleterre, de la présence de quelques constables pour empêcher ces immenses meetings de dégénérer en de dangereuses émeutes ? — C'est qu'en Angleterre, ainsi que j'ai eu soin de le dire et de le constater, on se garde bien d'exercer la population des champs et des fabriques au maniement des armes, de l'aguerrir, de lui apprendre à mépriser le péril et à braver la mort. Importez en Angleterre une loi de recrutement, faites-l'y fonctionner pendant vingt années, et vous verrez ensuite quel rôle y joueront les constables, quelle crainte, quel respect ils inspireront aux ouvriers affamés, aux Irlandais opprimés ! Et puis, il faut tout dire, en Angleterre la loi a un caractère tutélaire qu'elle n'a pas en France ; en Angleterre, la loi protège ; en France, elle menace ; aussi, en Angleterre, l'aime-t-on et la respecte-t-on ; en France, on la hait et on la craint.

Mais, GÙ le Moniteur de l'Armée est dans son rôle, c'est quand il dit que la France est moins une puissance maritime qu'une puissance continentale. Comme de celte déclaration il résulte que nous sommes placés à deux points de vue absolument opposés, il est tout simple que celui des deux qui a les yeux tournés vers le passé ne voie pas l'avenir. Or, je l'avoue, c'est du côté de l'avenir que se portent irrésistiblement mes regards ; et quelque grave que soit l'acte par lequel trois puissances viennent d'enlever à Cracovie l'indépendance qui lui était garantie par des traités, cet acte ne change rien à mon opinion sur le rôle futur auquel la France est appelée.

Il faut que la France choisisse entre une armée redoutable et une marine redoutée. Elle ne peut avoir à la fois l'une et l'autre, elle ne peut sans danger prétendre être en même temps puissance continentale et puissance maritime de premier ordre.

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