LE RISQUE DE GUERRE
27 octobre 1847.
Sur quelles probabilités la politique de la France est-elle assise? C'est ce qu'il serait impossible de démêler et de dire.
Quel but se propose-t-elle?
En vue de quels événements se tient-elle prête?
Quels sont ses alliés? Quels sont ses rivaux? Quels sont ses ennemis?
Quels sont les dangers qui lui paraissent imminents ou lointains ?
Est-ce la guerre?
Quelle guerre ? Générale ou partielle ? Sur terre ou sur mer?
Est-ce une révolution?
Quelle révolution? Politique ou sociale? Par ou contre les classes moyennes ?
Entre plusieurs risques, il faut choisir le moins éloigné et le plus à craindre; c'est le meilleur moyen de le conjurer, car le pays qui nourrit la prétention de se mettre à l'abri de toutes les éventualités s'affaiblit en vains efforts, s'épuise en ruineux sacrifices, et ne réussit h se mettre à l'a-
bri d'aucune. Ce n'est pas de la prudence, c'est de la présomption. Diviser ses forces, c'est multiplier les périls.
Quel est donc, pour la France, le risque le moins éloigné et le j)lus à craindre ? Est-ce une guerre partielle sur teri*e ? — Non, avec la solidarité que les traités de 1815 et trentetrois années de paix ont établie et resserrée, solidarité qui lie étroitement tous les États de l'Europe entre eux, toute guerre partielle est devenue improbable et impossible. Une guerre isolée, soit entre la France et la Prusse, soit entre la France et l'Autriche, soit entre la France et la Russie, ne saurait se concevoir, encore moins s'expliquer. Toute guerre partielle sur terre étant impossible, une guerre générale sur terre est-elle moins improbable ? Poui-quoi une guerre générale éclaterait-elle? De toutes parts, les esprits tendent plus que jamais à repousser l'idée de guerre ; maintenant, les nations ne cherchent plus leur grandeur dans l'extension de leur territoire, elles la cherchent dans l'accroissement de leur richesse, dans l'affermissement de leur crédit, dans le perfectionnement de leurs voies de communication et de transport, dans le progrès de leur agriculture et de leur industrie, dans la conclusion de traités de commerce avantageux. Les questions de frontières ont fait place aux questions de tarifs, et avec raison. Que signifieraient à présent toutes ces anciennes questions de frontières naturelles tant controversées, pour lesquelles il s'est ouvert tant de négociations, livré tant de batailles, versé tant de sang, exposé tant de nationalités? Fleuves, océans, montagnes, ont cessé d'être des frontières inaccessibles, depuis que la navigation à vapeur permet de débarquer des troupes sur toutes les rives, sur toutes les côtes; depuis qu'on a vu les chemins de fer perforer les montagnes et les convertir en souterrains. Telle est l'impulsion des idées et des intérêts qui pousse peuples et gouvernements dans cette voie nouvelle, que j'ai appelée [hinité du rail; telle est la force de cette impulsion que les hommes qu'on eût fait servir à une autre époque à se disputer les rives du Rhin, on les employera un jour peut-être à creuser sous le lit de ce
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fleuve un tunnel pareil à celui que Brunnel a creusé sous le lit de la Tamise. II faut aux grands peuples de grandes tûches; ils ont besoin de s'illustrer. Durant des siècles, ce besoin n'a pu se satisfaire que par la guerre, les victoires et les conquêtes; mais les peuples commencent h voir ailleurs la grandeur et la gloire. A l'aide de la Vapeur et de l'Electricité, changer les lois de l'espace et du temps, ici en passant sous les fleuves ou traversant les montagnes pour mettre en communication deux embarcadères, là en perçant des isthmes pour unir par un canal deux mers séparées, l'Atlantique à l'Océan-Pacifique, ou la mer Rouge à la Méditerranée, et abréger ainsi la navigation du monde; ailleurs en donnant à toutes les villes d'un royaume le moyen de correspondre entre elles en quelques minutes ; partout, enfin, aplanir les obstacles, défis jeté par la nature au génie de l'homme, voilà le but vers lequel se tournent les regards de l'Europe tout entière.
Oii donc règne le souverain dont l'ambition surannée menace de rallumer la guerre ? Qu'est-ce que gagnerait la Russie à prendre un autre chemin que celui qui doit la conduire un jour à Constantinople? Elle sait que le plus long pour elle sera le plus sûr, et que ce n'est pas par la guerre qu'elle arrivera au but marqué par son ambition. Elle n'ignore pas qu'en soulevant contre elle toutes les nationalités menacées, elle les jetterait éperdues dans les bras de la France. Ce serait insensé.
Qu'est-ce que la France, à son tour, aurait à gagner à déchirer des traités prescrits par trente années de paix? Dût-elle y gagner la rive gauche du Rhin, qu'il est douteux qu'elle eût à s'en applaudir, car une telle conquête n'aurait pas lieu sans resserrer étroitement de nouveau, entre peuples et gouvernements, le lien qu'a détendu l'esprit de liberté succédant à l'esprit de nationalité. Le sol ne manque pas à la France, car, à quelques jours de Paris, à quelques heures de Marseille, elle a tout un vaste territoire à peupler ; elle a toute l'Algérie à coloniser. Une guerre générale ne saurait donc être mise au rang des probabilités. La
France égarée est le seul État qui pourrait la faire naître par une agression injuste ; la France pacifique n'en a aucune à craindre, car il n'est pas un gouvernement qui fût assez sûr de son peuple pour la tenter.
Aucune guerre partielle n'étant possible, aucune guerre générale n'étant probable, pourquoi donc la France, qui a déjà à porter le lourd fardeau d'une dette s'élevant à plus de six milliards en capital, et à plus de 300 millions en arrérages, s'impose-t-elle encore le poids d'un effectif militaire qui absorbe le quart d'un budget de quinze cents millions ? N'est-ce pas là une grave inconséquence, un ruineux contre-sens? La France en est-elle plus forte, plus respectée? Non , car le pied de paix et le pied de guerre de chaque Etat se règle sur le pied de paix et le pied de guerre de ses voisins et de ses rivaux. C'est ce que Montesquieu a parfaitement expliqué, chapitre XVII de VEsprit des Lois, intitulé : De VAvgmentation des troupes.
Mais si la France n'a à craindre sur terre aucune guerre ni partielle ni générale, en est-il ainsi d'une guerre sur mer? Là, au contraire, les risques ne sont-ils pas aussi multipliés, aussi probables que sur terre ils le sont peu? Pour qu'une guerre éclate sur terre, il faut qu'un gouvernement l'ait préméditée et fermement résolue; il faut mettre en campagne une armée ; il faut l'approvisionner ; il faut lever des subsides ; il faut franchir la frontière ; il faut souvent traverser des territoires ou neutres ou amis ; il faut fermer l'oreille à toutes les représentations et réclamations des cabinets, etc., etc. Pour qu'une guerre éclate sur mer, il suffit de la rencontre, dans des parages éloignés, de deux pavillons rivaux, l'un insulté par l'autre, et d'un refus hautain de réparation légitime. Qui , dans les circonstances présentes, oserait affirmer que si une telle rencontre avait lieu, et que la France ait à réclamer de l'Angleterre une juste satisfaction, cette juste satisfaction nous serait accordée par le cabinet dans lequel siège lord Palmerston en qualité de ministre secrétaire d'État des affaires étrangères ? Eh bien ! si cette hypothèse, qui est loin d'être invraisem-
blable, se convertissait en réalité, quelle serait, vis-à-vis du Royaume-Uni, la situation de la France? Quel parti prendrait-elle ? Se résignerait-elle à l'humiliation d'un outrage impuni? Entreprendrait-elle de le venger? Se laisserait-elle arrêter par l'inégalité de la lutte? Préférerait-elle enfin le péril à l'abaissement aux yeux de l'Europe, ou l'abaissement au péril ? Le patriotisme, nous l'avons vu sous la République et sous l'Empire, peut, jusqu'à un certain point, improviser des armées, de recrues faire des héros, défier tous les dangers, briser tous les obstacles ; mais le patriotisme ne saurait improviser une flotte. Il faut des années pour construire un vaisseau; il en faut plus encore pour former des matelots. C'est là une vérité incontestable et incontestée. Cependant, que fait la France? Elle consacre à l'entretien de son armée de terre trois fois plus d'argent qu'elle n'en afl'ecte à l'entretien de sa marine, c'est à dire que, placée entre deux risques, l'un improbable, l'autre constamment suspendu au-dessus de sa tête, elle fait surtout porter ses efforts du côté où nul ne songe à l'attaquer, tandis que le point par lequel elle est vulnérable, et qui devrait être le principal objet de ses sacrifices, est celui qui n'attire son attention que secondairement et par boutades, sans suite et sans système. L'argent que la France dépense pour sa marine est de l'argent dépensé en pure perte, de l'argent jeté au fond de l'Océan ; c'est à la fois trop et trop peu : trop peu pour tenir en respect l'arrogance britannique, trop pour protéger notre pauvre marine marchande errante çà et là. Telle qu'elle existe, notre marine militaire, il faut qu'on le sache bien, est une vanité, non une force, et moins une nécessité qu'un luxe ; plutôt que d'éloigner le péril, elle l'attire , en ce sens que, trop faibles pour combattre, nous sommes cependant trop {ov[s pour ne pas essayer de résister. Qu'un incident surgisse, qu'une collision éclate entre les deux pays rivaux, et nous porterons au compte des événements ce qui devrait retomber tout entier à la charge de notre imprévoyance. Qui, de bonne foi, oserait soutenir que le traité du 15 juillet 1840 se fût signé si
l'organisation de nos forces et l'emploi de nos ressources n'eussent pas toujours été réglés en dehors de toute prévoyance et des probabilités les plus manifestes? Le rappel de notre escadre, commandée par l'amiral Lalande , qui aurait dû se graver dans notre mémoire comme un enseignement, a glissé comme un fait déjà oublié. Nous demeurons livrés à l'imprévu, et la première complication grave, cette fois encore, nous prendra au dépourvu. Un ancien ministre de la marine, M. le baron Portai, a déposé dans ses mémoires cet avertissement et cette recommandation : « La possibilité cVune rupture avec V Angleterre est la pen- » sée qui doit éclairer et animer tous les calculs et tous les » actes du département de la marine. Nous pouvons être » obligés de soutenir cette guerre corps à corps...» Si cette possibilité, le seul grave danger extérieur que nous ayons à prévoir et à craindre, se traduisait en fait, dans quelle situation offensive ou défensive cette éventualité réalisée nous placerait-elle ?
Si l'Angleterre etles États-Unis, ces deux émules, ont laissé en arrière la France, qui n'aurait jamais dû cesser do les devancer, le fait s'explique par les milliards que nous avons consacrés en pure perte à l'entretien de nos armées de terre, au lieu de les employer fructueusement en travaux publics, qui eussent donné à notre agriculture, à nos mines, à notre industrie, à notre commerce, un essor tel qu'en 1847 nous ne serions pas contraints de les abriter encore sous la protection excessive d'humiliants tarifs. Un commerce actif et prospère nous eût doté d'une marine marchande nombreuse, base nécessaire de toute marine militaire puissante.
En 1817, M. Paixhans, alors chef de bataillon d'artillerie, aujourd'hui général et de plus député, l'un des membres les plus dévoués du parti conservateur, écrivait (Ij : « Si, afin » d'être fort, on entretient pendant la paix assez de soldats
(1) Observations sur la loi de recrutement et d'avancement dans l'armée française.
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» exercés pour être en état de faire la guerre, on ruine ses » finances et on détruit les premiers éléments de la force. » C'est, en effet, ce qui a eu lieu. A cette cause surtout doivent être attribuées notre faiblesse relative, notre infériorité agricole, industrielle, commerciale et maritime. Il importe qu'on le sache bien.
Mais, dit-on, si la France s'impose la charge d'une armée si coûteuse, c'est moins en vue des dangers d'une guerre dont l'improbabilité n'est pas sérieusement contestée, qu'afîn de mettre l'ordre à l'abri de toute tentative qui pourrait le troubler. Le maintien de l'ordre ne se paye jamais trop cher.
Est-ce qu'en Angleterre et aux Etats-Unis, où les troupes soldées sont si loin d'imposer la même charge, l'ordre est ou moins utile ou plus facile à conserver?
Croire qu'une armée nombreuse, qui se recrute en appelant sous les drapeaux et libérant du service chaque année 80,000 hommes, est une garantie d'ordre si solide qu'elle suffit à dispenser un gouvernement de vigilance, d'activité, d'habileté, de prévoyance, de patriotisme et de grandeur; c'est là une des plus dangereuses illusions dans lesquelles puisse tomber une société où la liberté de la presse existe, où la garde nationale a dans les mains un million de fusils. Que fait une pareille loi de recrutement, dont la base est une durée de service de sept années ? — Elle convertit en soldats, tous les sept ans, 560,000 recrues. Si l'on multiplie par 3 ce nombre de 560,000 recrues, on aura 1,680,000 citoyens âgés de 41 ans ayant été instruits au maniement des armes, exercés à la défense et h l'attaque, accoutumés à braver le péril et la mort. Aguerrir ainsi l'ouvrier, sans distinction de celui qui est communiste et de celui qui ne l'est pas, sans rechercher les moyens de lui donner du pain le jour où une crise prolongée le priverait de travail, voilà ce que fait la loi de recrutement, dans laquelle notre gouvernement puise la confiance qui le rend si dédaigneux de toute initiative et de tout progrès.
Où il voit un motif de sécurité, un droit de s'endormir^
se découvre un motif de crainte, un devoir de veiller, un devoir de ne rien négliger qui ait pour effet de donner aux classes laborieuses la conviction profonde qu'elles sont le constant objet de toute la sollicitude du pouvoir, et qu'à un changement de gouvernement elles auraient tout à perdre, rien à gagner.
S'il est un danger sérieux que la prévoyance doive ranger au nombre des probabilités menaçantes, précisément afin de i'écarter, assurément c'est celui qui vient d'être signalé. Eh bien ! en vue de l'éloignement de cette éventualité, qu'a-t-on fait? que fait-on? —Rien, rien, rien. Que de grandes et de bonnes choses cependant il y aurait, les unes à concevoir et à réaliser, les autres à encourager et à généraliser !
Une lutte maritime, une crise sociale , tels sont les deux écueils que j'aperçois à l'horizon à travers la brume qui le voile, écueils vers lesquels la France peut être irrésistiblement entraînée par un seul et même courant : Excès de la production sur la consommation, encombrement des ateliers et des marchés, difficulté de s'ouvrir de nouveaux débouchés, rivalité industrielle de l'Angleterre.
On ne saurait jamais se préparer de trop loin aux événements. Plus la distance est grande entre eux et la prévoyance, et plus est facile à gravir la pente par laquelle on s'élève à la hauteur d'où il est possible de les dominer.