‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 85 sur 132 · PERMANENCE DES ARMEES · texte numérisé non relu

PERMANENCE DES ARMEES

« L'introduction générale des armées permanentes, renouvelées de lempire romain par la France, et bientôt imitées par le reste de l'Europe, devait coïncider avec le développement général des gouvernements monarchiques. »

HENni MARTIN. Histoire (le France.

8 avril 1848.

Le plus grave danger de la situation , c'est qu'on veut faire une politique neuve avec des idées vieilles; c'est qu'on veut faire l'Avenir à l'image du Passé.

Erreur profonde, qui menace d'engloutir des milliards, de répandre des flots de sang, de nous ramener au despotisme par l'Anarchie, au lieu de nous conduire à la fraternité par la Liberté !

Tous les inventeurs qui, croyant simplifier la question et réduire la dépense, se sont proposé pour but de faire marcher les locomotives sur les routes ordinaires, ont dû y renoncer, parce qu'il ne suffisait pas de résoudre le problème sous le rapport mécanique, il fallait encore le résoudre sous

le rapport économique, et qu'en résumé il en aurait coûté plus de se passer de rails que d'en construii'c. Toute découverte nouvelle a ses lois.

Le glaive a remplacé la massue ; la balle a remplacé la flèche; la liberté de la presse est appelée à remplacer la poudre à canon ; ce sera le droit succédant à la force, l'idée succédant au fait.

Pour s'inscrire en faux contre la vérité de ces paroles, contre la justesse de ces prévisions, il faut n'avoir pas, dans la souveraineté du droit et de l'idée, la foi que j'ai toujours eue, car ceux-là se trompent qui ne font remonter qu'à six mois la guerre que j'ai déclarée à l'exagération des armées permanentes; il y a plus de quinze ans que j'ai commencé cette guerre.

Si, au lieu d'être étouffée, ma voix eût été écoutée, 200 millions d'économie annuelle depuis quinze années, formant un total de trois milliards, eussent permis de verser sur la tête du peuple le flot de Tinstruclion publique, ce baptême de la démocratie, d'alléger le poids des impôts porté par le travailleur, d'améliorer le sort du pauvre, d'éteindre le paupérisme... Prétendrait-on que ces trois milliards, consacrés à l'entretien d'une armée qui n'a servi qu'à aveugler la royauté et ses ministres, en leur donnant le mépris coupable du droit, puisé dans le sentiment présomptueux de la force, prétendrait-on que ces trois milliards ont été plus utilement employés à solder des capitaines qu'à rétribuer des instituteurs, à former des soldats qu'à former des citoyens ?

La Révolution de Juillet et la Révolution de Février ont montré quelle était, sous le régime de la liberté de la presse, la fragilité des gouvernements tenus en équilibre sur la pointe d'une baïonnette.

De deux choses l'une : ou le pays est satisfait du gouvernement qu'il s'est donné, ou il en est mécontent ; s'il en est satisfait, une armée exagérée est inutile au maintien de l'ordre, elle ne sert qu'à nuire au développement de la richesse ; s'il en est mécontent, si nombreuse qu'on suppose l'armée, le soldat n'oubliera jamais qu'avant tout il est ci-

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toyen, qu'il l'était hier avant d'être sous les drapeaux, et qu'il le sera demain en retournant dans ses foyers.

Il n'y a pas besoin d'une armée considérable et dispendieuse pour réprimer les malfaiteurs ; la gendarmerie départementale et la police urbaine suffisent à ce soin.

11 n'y a pas besoin d'une armée considérable pour faire justice d'une conjuration d'ambitieux ou d'une émeute sans causes légitimes; cette tâche n'est pas au-dessus de la sévérité de l'opinion publique et de la presse périodique.

Impuissante à soutenir contre le vœu populaire un gouvernement issu d'une révolution, une armée de cinq cent mille hommes coûtant quatre cent millions de francs n'est donc nécessaire qu'en vue de la guerre.

Or, une agression est-elle à craindre? d'où nous viendrait-elle?

De l'Angleterre? —Mais l'Angleterre n'a pas d'armée: elle n'a qu'une flotte et elle traîne aux pieds une dette de vingt milliards , des finances épuisées , des impôts exagérés et impopulaires, sans parler ni de l'Irlande ni des chartistes.

De la Russie? — Mais, pour arriver jusqu'à notre poitrine découverte, il faudrait que Tarmée moscovite marchât sur le corps de toute l'armée révolutionnaire insurgée, armée combattant à la fois pour la nationalité germanique violée et pour la liberté européenne menacée. L'empereur Nicolas le sait bien; aussi rien de plus pacifique, au fond, (pic son manifeste basé sur une hypothèse imaginaire : celle où il serait porté atteinte à l'inviolabililé des frontières russes.

Liberté de la jn'essc. — Béduction des impôts ! (la réduction des impôts implique partout la réduction de l'effectif militaire) ces deux mots protégeront plus efficacement à Berlin, à Munich, à Stuttgard, la République française, que deux cent mille soldats que nous échelonnerions de Lille à Strasbourg.

La liberté de la presse faisant le tour de l'Europe, c'est la fraternité des peuples rendant impossible la coalition des souverains.

Or, qui dit avec sincérité Fraternité des peuples, porte écrits au fond de sa pensée ces mots : Respect des nationalités.

Pourquoi donc une armée nombreuse et dispendieuse, si elle ne peut pas servir au dedans, si elle ne doit pas servir au dehors?

N'avons-nous donc pas un emploi plus utile de l'argent des contribuables ?

Quels progrès n'eussent pas fait la civilisation, la fraternité entre citoyens et nations, si tous les milliards qui ont été employés à acquérir de la gloire avaient été consacrés à éteindre la misère, à honorer le travail, à améliorer l'existence du pauvre, à instruire le peuple, à développer l'énergie de son intelligence et la noblesse de ses instincts!

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