INFANTERIE
Total 6,737
La plus nombreuse garnison, Calais, avait 400 hommes.
A cette époque, les dépenses de la guerre étaient de 6 millions de francs, équivalant à 13 millions aujourd'hui.
Sully, surintendant des finances depuis douze ans et grand-maître de l'artillerie, donne les détails suivants :
Dépenses de la guerre, 13 millions.
400 pièces de canon.
200,000 boulets.
4,000,000 de livres de poudre.
60,000 armes h l'usage de l'infanterie.
16,000 armes à l'usage de la cavalerie.
L'organisation de l'infanterie en bataillons et de la cavalerie en escadrons dale de l'an 1635. Elle appartient ou règne de Louis XIII. C'est de 1688, du règne de Louis XIV et du ministère de Louvois, que date la première levée des milices perpétuelles.
Le tirage des hommes au sort a été institué par l'ordonnance de 1701, alors que la France, déchirée par le soulèvement des Camisards, se trouva engagée, à propos de la succession d'Espagne, dans une guerre où la France eut à défendre elle-même et l'Espagne contre l'Europe entière.
Ceux qui ne voulaient pas courir le risque du tirage au sort, celte loterie des hommes, payaient 75 francs.
Franchissons un siècle presque tout entier.
En décembre 1792, la France avait :
Effectif. 160,232 hommes.
Sous les armes ^ 139,500.
L'Assemblée constituante avait fixé à 150,000 hommes en temps de paix l'effectif de l'armée. Sous la République française, en l'an VI, le budget de la guerre ne figurait que pour une dépense de 95 millions.
En 1818, sous la Restauration, alors que l'Europe tressaillait encore au seul nom de guerre, alors que la fumée de la poudre avait à peine eu le temps de se dissiper, alors que les échos étaient encore ébranlés par le bruit du canon, alors que nos blessures de Waterloo n'avaient pas encore eu le temps de se cicatriser, le complet de paix de l'armée était de 240,000 hommes. Le montant de la levée annuelle était de 40,000 hommes.
En 1823, le complet de paix est porté à 360,000 hommes, et le montant de la levée annuelle à 60,000 hommes.
Le général Foy, s'élevant contre le chiffre du contingent, fixé à 60,000 hommes, à l'occasion de la guerre d'Espagne, s'écrie à la tribune : « Quels ennemis menacent donc la » France ? Quelles entreprises continentales ou maritimes, » rapprochées ou lointaines, occupent donc la pensée de » noti'e gouvernement ? »
Aujourd'hui, le complet de paix de l'armée française, après trente-trois années de paix, est de 560,000 hommes, et le montant de la levée annuelle a passé de 40 à 80,000 hommes.
80,000 hommes arrachés chaque année à leur famille, à leur commerce, à leur profession I
Tirés en loterie !
Soumis à la visite corporelle la plus minutieuse !
80,000 hommes pour lesquels le mot liberté signifie mensonge !
560,000 hommes qui coûtent au budget français 388 millions par an!
Une armée qui a coûté aux contribuables, de 1831 à 1849, six milliards huit cent cinquante millions 1
Non, non, un tel étal de choses ne s.iurait se prolonger longtemps!
Montesquieu a dit : « VEurope fait la guerre avec son » capital. »
Il aurait pu dire avec raison : « VEurope fait la guerre à son capital. »
Encore si la France s'imposait de tels sacrifices pour recueillir de la gloire ! Mais non, c'est pour récolter de la misère qu'elle sème ainsi l'impôt, qu'elle sème ainsi l'argent du pauvre ! Pour étendre son territoire ! Non, c'est pour l'appauvrir.
Que la France se hâte donc de donner à l'Europe l'exemple de la réduction de l'armée à un chiffre normal !
Ce chiffre peut être fixé au 200® de la population pour chaque État.
L'adoption de cette base serait une mesure si simple, qu'il n'y aurait pas même besoin de la réunion d'un congrès pour la faire adopter. Il suffirait qu'un homme d'État en prît hautement l'initiative. Tout les peuples intéressés au dégrèvement de l'impôt et à l'abolition du service obligatoire, cet impôt du sang pendant la guerre, cet impôt du temps pendant la paix, tous les peuples intéressés feraient écho à sa voix et s'associeraient à sa pensée et à son œuvre par leurs vœux et leurs pétitions !
Qu'il se présente et qu'il essaye !
Il faut opter:
Entre la réduction des armées et la banqueroute des États.
Peut-on, doit-on hésiter?
Déjà, l'Angleterre a réduit, en 1848, son infanterie de 10,000 hommes, ce qui, toute proportion gardée relativement à la France, équivaut à une réduction de 70,000 soldats. L'Angleterre a bien fait. (Applaudissements.)
Plus nous nous éloignons de la période de la guerre, et plus notre effectif militaire augmente.
Un tel système nous conduit à la banqueroute et perpétue la misère. fApplaudissements.)
Non, vous n'avez pas le droit de prendre l'argent du pauvre; vous n'avez pas le droit d'entretenir une armée de 500,000 hommes, qui n'a pas pour résultat d'étendre le territoire, mais de l'appauvrir.
Mais, a dit M. Francisque Bouvet, la France ne peut pas désarmer si l'Europe ne réduit pas son effectif militaire ! Ali! si cette objection avait quelque valeur, la réforme commerciale, dont le promoteur est ici, serait encore à réaliser. (Très bien!) Richard Cobden n'aurait pas accompli sa réforme et Robert Peel ne se serait pas acquis une gloire immortelle. (^Applaudissements.)
Je suis d'avis que la France prenne l'initiative, qu'elle renonce la première à ces armées de 500,000 hommes, dont l'entretien mène à la banqueroute et perpétue la misère. (Nouveaux applaudissements.)
Messieurs, il y a du désordre dans ce que je dis. (Non ! non !) Je ne suis pas un orateur ; je suis l'homme du fait et non l'homme de la tribune. (Applaudissements.) J'avais préparé un discours, je l'avoue, mais quand j'ai vu un simple ouvrier anglais, Vincens, monter à celte tribune et s'exprimer avec une atlmii'abie facilité, j'ai renoncé à mon discours écrit. (Très bien! très bien!) J'ai envié pour mon pays la liberté qui produitde tels hommes, (Très bien! très bien !) et mon front s'est courbé sous la honte en songeant que nous nous défions de la liberté si féconde. ( Applaudissements.)
Permettez-moi donc, messieurs, de continuer à parler sans ordre, comme j'ai commencé : c'est une causerie, ce n'est pas un discours.
J'insiste sur la nécessité de réduire l'armée , nécessité impérieuse pour tous les peuples. (Très bien! très bien!) J'en excepterai deux cependant, les Anglais et les Américains des États de l'Union.
Pourquoi ces deux peuples sont-ils plus prospères que les autres? Parce que l'Angleterre, comparativement plus riche que la France, supporte un poids plus faible, parce que les États-Unis se contentent d'un effectif de 8,000 hommes
armés... C'était l'effectif qu'entretenait la France au temps de Henri IV. (Applaudissements.) Oui, c'est avec 8,000 hommes que l'Union américaine, que ce pays de toutes les libertés maintient l'ordre. (Très bien I)
En effet, les armées nombreuses ne sontpasune condition d'ordre; au contraire, l'ordre est menacé par les grandes armées. L'armée, je vous le dis, au lieu d'être une condition d'ordre, est une cause de perturbation. (Applaudissements prolongés.)
A Dieu ne plaise que je veuille ici faire injure au drapeau de mon pays ; personne ne pourra se méprendre sur ma pensée ; je n'attaque ni le courage ni le caractère de nos soldats ; ce que j'attaque, c'est l'institution militaire telle qu'elle existe. (Oui ! oui !) Le jour où vous aurez obtenu la réduction des armées, la question extérieure sera tranchée, non seulement pour la France, mais encore pour tous les pays. (Applaudissements.)
Amis de la paix ! il se peut que les gouvernements arriérés restent sourds à votre voix lorsque vous leur parlerez de soumettre leurs différends à un arbitrage, mais tous les peuples vous entendront lorsque vous direz :
Réduction des armées au 200^ de la popidation de chaque Etat!
Abolition du service militaire obligatoire !
Liberté des vocations !
Allégement de Vinipôt!
Extension des institutions de crédit !
Libération de la propriété hypothéquée !
Perfectionnement de la circulation sous toutes ses formes: passagers, marchandises, numéraire, navigation à vapeur, chemins de fer, banques I
Union des peuples enfin par le progrès de VUnité, la réciprocité des échanges, la solidarité du bien-être et la communauté des efforts !
Tout cela est contenu dans ces deux mots : Paix assurée, qu'il ne faut pas confondre avec ceux-ci : Paix armée.
La paix armée est h la paix assurée ce que le risque est
à l'assurance, ce que l'ignorance est au savoir, ce que la faiblesse est à la raison, ce que la sujétion est à la liberté.
Mais j'entends une objection qui s'élève et une voix qui dit: De fortes armées sont nécessaires au maintien de l'ordre.
Je réponds :
Est-ce donc que l'ordre ne règne pas en Angleterre et aux État-Unis?
Anglais et Américains, répondez !
Aux États-Unis, l'armée permanente n'atteint pas le chiffre de 10,000 hommes.
En Angleterre, l'armée est de 105,000 hommes ; mais on peut dire que, cette armée étant partout, n'est nulle part.
J'ajoute :
Ne comptez-vous donc pour rien la merveilleuse invention des chemnis de fer ?
Hâtons-nous de terminer , en France , notre réseau de chemins de fer, de mettre en communication Lyon et Paris, Marseille et le Havre, Strasbourg et Nantes, et 100,000 hommes équivaudront à un million de soldats.
Comment ?
Par l'avantage de la mobilité.
Un régiment en marche a besoin de dix jours au moins pour faire 30C kilomètres.
Une seule journée suffit pour fi'anchir 400 kilomètres en chemins de fer.
On peut donc réduire la dépense de l'armée sans on diminuer la force.
L'ordre autant que la liberté y gagnerait !
Ainsi la question est résolue à l'intérieur par les chemins de fer.
Qu'on ne dise donc plus que l'armée est nécessaire pour maintenir l'ordre, pour empêcher les révolutions. Est-ce qu'il n'y avait pas .500,000 hommes sous les armes quand la révolution de février a éclaté ? Ce ne sont donc pas les armées qui empêchent l'explosion quand elle est dans l'atmosphère politique. (Très bien !j
Qu'on ne dise pas, je le répète, que les armées nombreuses sont nécessaires pour empêcher les révolutions ; ce qui empêche les révolutions, c'est la bonne administration, c'est le bon emploi des deniers du contribuable, ce souverain moderne. (Mouvement. —Applaudissements.) Le contribuable, c'est le véritable souverain. N'est-ce pas lui qui paye? (Très bien! très bien!)
Les armées sont-elles plus nécessaires à l'influence extérieure ? La France veut-elle conquérir l'Europe ? N'at-elle pas abdiqué la pensée des conquêtes ? C'est faire vibrer un sentiment qu'on ne satisfait pas. C'est exciter le point d'honneur et le blesser en même temps. (Applaudissements prolongés.) C'est un non-sens... C'est un anachronisme... Aujourd'hui les révolutionnaires, ce senties gouvernements. (Très bien ! très bien!) Les révolutionnaires, ce sont ceux qui entretiennent des armées trop nombreuses. (Bravos sur tous les bancs.)
UNE VOIX : Ce n'est pas sérieux.
M. EMILE DE GiRARDiN : Ou dit quc cc n'cst pas sérieux...
UNE Yoix : C'est l'interrupteur qui n'est pas sérieux. (Très bien !j
M. EMILE DE GiRARDiN : Ah ! cc n'cst pas sérieux, ce n'est pas sérieux de prendre l'argent de leur épargne à de pauvres gens qui manquent du nécessaire ? Ce n'est pas sérieux d'aller arracher de jeunes hommes à leur famille, à leur commerce, à leur profession? Que celui qui a dit cela monte à la tribune et qu'il s'explique I (Très bien 1 très bien !)
UNE VOIX : Il n'osera pas !
M. EMILE DE GIRARDIN : Quoi ! VOUS aiTacliez un homme à sa profession, vous le tenez pendant cinq ans sous les drapeaux, et vous le rendez ensuite à la société, sans aucun dédommagement, sans vous enquérir de ce qu'il va devenir... Quoi 1 vous arrachez le jeune Français de sa commune pour l'égarer dans la ville... Vous risquez ainsi d'en faire un instrument de révolution, et vous dites que cela n'est pas sérieux; eh bien! moi, je vous le dis, s'il y a quelque chose de sérieux au monde, c'est cela. (Oui ! oui ! —Approbation.)
Vous ne savez donc pas tous les efforts que l'on fait pour échapper au service militaire en temps de paix; je dis en temps de paix, parce qu'il faut le proclamer à l'honneur de mon pays , tout prend un autre aspect quand la guerre éclate ; quand la guerre éclate, la France ne manque jamais de soldats qui s'enrôlent. (Longs applaudissements.)
Mais le service militaire en temps de paix se traduit par ce boulet, par cette chaîne qui retient le citoyen loin de sa famille, loin de ses affaires ; c'est là la question la plus sérieuse qui soit au monde ; elle touche à toutes les questions de crédit, de commerce, d'instruction populaire.
Pourquoi la France est-elle obligée de protéger son industrie par des tarifs excessifs? Parce qu'une fausse politique a détourné de la richesse publique les contingents nécessaires à son développement. (Applaudissements.)
Si nous n'avions pas enlevé à la production six milliards pour les appliquer à l'armée, si nous avions consacré 2 milliards seulement au maintien de notre force militaire, et si 4 milliards avaient été employés à exécuter des travaux nécessaires, à doter des institutions de crédit, à faciliter à l'ouvrier l'accès au crédit, ce véritable droit au travail, la question de la liberté de l'industrie serait résolue pour la France; nous pourrions, à travers le canal, donner la main à l'Angleterre ; je pourrais placer ma main dans celle de Gobden : notre industrie n'aurait plus à redouter de rivale au monde I
Ainsi, cette question du désarmement intéresse donc tout à la fois le crédit, le commerce, l'amélioration du sort des pauvres et l'instruction populaire.
L'instruction populaire ! mais voilà soixante ans que l'instruction gratuite est promise à la France. Et cette dette, la plus sacrée, la plus légitime de toutes les dettes, qui aurait dû être payée depuis si longtemps, n'est pas encore acquittée et soldée! Et vous faites appel aux idées d'ordre, vous insistez sur la nécessité de la tranquillité publique ! Mais le lendemain d'une émeute, quand vous affichez vos proclamations sur les murs, vous parlez à des hommes qui ne sa-
vent pas lire. (Vifs applaudissements.) Vous parlez à des sourds, car l'ignorance c'est la surdité de l'intelligence.
Cet état de chose ne peut pas durer. Je vois ici un grand nombre d'Américains. Que leur présence nous serve de leçon ; imitons les États-Unis, qui nous donnent un si bel exemple ! (Applaudissements.)
J'entends dire que les efforts faits par ce Congrès n'aboutiront à rien, à cause de la résistance des gouvernements; mais les gouvernements ne sont plus à la tête du mouvement, ils sont remorqués... (Vifs et nombreux applaudissements.)
Insistons, messieurs, insistons sur la nécessité du désarmement ; faisons appel, non pas aux passions, mais aux idées et aux intérêts ; ramenons tout à des chiffres, ramenons tout à la bourse du contribuable ; c'est là le points ensible. (Rires. — Très bien !) En ramenant tout à ce point, soyez convaincus que nous verrons bientôt triompher cette grande question que je regrette d'avoir traitée d'une manière si incomplète. (Applaudissements.)
Il n'y a pas à hésiter ; ainsi j'appuie donc de toute l'énergie de mes convictions l'adoption de l'article 2 de votre programme.
(Au moment où l'orateur quitte la tribune, l'Assemblée entière se lève, et quatre liurrahs, dont M. Cobden donne lui-même le signal, sont poussés eu son honneur.)
TROISIÈME SESSION : — RÉUNION A FRANCFORT. Août 1850. — Présidence de m. jaup (1).