PREMIÈRE RÉSOLUTION
Le Congrès des Amis de la paix universelle^ réunis à Francfor t-sur-le-Mein, les 22, 23 et 24 août 18 50, reconnaît que le recours aux armes étant condamné par la religion, la morale, la raison, Vhumanitè, c'est un devoir d''adopter des mesures propres à amener Vaholition de la guerre ; et le Congrès recommande à tous ses membres de travailler, dans leurs pays respectifs, à faire disparaître, par une meilleure éducation de la jeunesse et parles enseignements delà chaire, de la tribune et de la presse, les haines héréditaires et les préjugés politiques et commerciaux qui ont été presque toujours cause des guerres les plus désastreuses.
M. EMILE DE GiRARDiN : En montant à cette tribune, la première pensée qui se présente à mon esprit est ce souvenir : Francfort, siège de la Diète germanique. Eh bien ! changez un mot, un simple mot, au lieu de Diète germanique, dites Diète pacifique, et tous les rapports des peuples entre eux sont immédiatement changés; la pensée qui nous réunit ici est réalisée, le but que nous poursuivons est atteint. Il n'y a qu'à agrandir le cercle de l'ancienne Confédération
(1) Ancien premier ministre de Hesse-Darmstadt. M. Bonnet, pasteur réformé de Francfort, est nommé vice-président, à cause de sa connaissance des deux langues. Les autres vice-présidents sont, pour la France, MM. Emile de Girardin et de Cormenin ; pour l'Angleterre, MM. Cobden et Hindley ; pour l'Amérique, MM. Hall et Hithecoke ; pour la Belgique, M. Auguste de Wisschers, de Bruxelles. Les secrétaires sont MM. Richard, Garnier, Elihu-Burrit , Creizenach, Varrentrepp, Corhehaux fils, Stocker.
germanique, il n'y a qu'à élargir le foyer de la grande famille des peuples, pour que la guerre, disparaissant du monde, n'existe plus que dans l'histoire. Qu'on ne dise donc pas que la mission qu'ont entreprise depuis quatre années les Amis de la paix universelle est une œuvre chimérique, une utopie ! Je ne croirai jamais qu'une œuvre à laquelle s'est associé un homme tel que l'honorable, l'illustre Richard Cobden, qui s'est fait lui-même ce qu'il est devenu; qui le premier a donné en Angleterre le signal de la grande réforme économique dont il a suffi à Robert Peel, pour s'immortaliser, d'accomplir seulement une partie ; qui représente ici, en sa qualité de membre du Parlement britannique, la nation la plus positive du monde entier; non, je ne croirai jamais qu'une pareille œuvre, entreprise avec éclat et poursuivie avec persévérance par un tel homme, soit une chimère, une rêverie, une utopie.
Paix universelle^ cela veut dire :
Inviolabilité de la vie humaine ;
Abolition de l'esclavage militaire ;
— des armées permanentes ;
— du duel ;
— de la peine de mort; Réduction des budgets exagérés ; Augmentation des salaires insuffisants ; Liberté des échanges ;
Unité de l'impôt ;
Transformation de l'impôt en assurance, faisant supporter insensiblement par tous les sinistres qui. tombant exclusivement sur un seul, Teussent écrasé et ruiné ;
Organisation de la prévoyance par l'épargne;
Moralisation des peuples par le bien-être !
Autrefois, les conquérants qui rêvaient l'unité d'empire, la monarchie universelle, s'appelaient Alexandre, César, Charlemagne, Henri IV, Louis XIV, Napoléon ; aujourd'hui, les conquérants qui poursuivent le même but par d'autres moyens, s'appellent Gutenberg, Fulton, Watt, Montgolfier, . . Les véritables conquérants du monde, en effet, ne
sont-ce pas ceux qui s'en sont emparés par l'invention de l'imprimerie, par la découverte de la vapeur, par l'idée, encore en germe, de la navigation aérienne? Que demain la navigation aérienne soit un problème entièrement résolu, que devient la guerre? La transporterez-vous au ciel? recommencerez-vous la guerre des dieux? Regardez bien, et vous verrez que partout le gothique édifice de la vieille politique tombe en ruines et s'écroule, pour faire place à un édifice nouveau qui ne s'appellera plus la Politique, mais qui s'appellera la Science. Par la science se réalise et s'universalise la paix, quoi que fassent pour l'empêcher tous les gouvernements aveugles. Assez et trop longtemps la politique a divisé les hommes ; la science les réunira tous. Par la vapeur et par l'imprimerie, ces deux conquêtes pacifiques, chaque jour voit s'accélérer l'échange des idées en même temps que l'échange des produits. Hommes et choses, peuples et territoires se rapprochent et s'unissent. Le temps et la distance ne sont plus que de faibles obstacles faciles à franchir. Chaque pas que la science fait en avant est un pas qu'elle oblige la politique de faire en arrière. Bientôt, ce sera la guerre et non plus la paix qui apparaîtra à la mémoire et à l'imagination des hommes comme un incroyable rêve !
Tout se réforme, se transforme, se simplifie, même les divers modes de conquêtes.
L'ancien mode de conquête s'appelait Domination. La Domination, c'est la liberté qui succombe et la nationalité qui s'éteint.
Américains, devant qui je parle, vous avez heureusement changé et perfectionné ce mot de conquête, en lui donnant le nom cVAnnexion. L'Annexion, c'est l'égalité qui triomphe et la solidarité qui s'étend.
Mais l'Annexion n'est encore qu'un mode intermédiaire et transitoire, après lequel viendra le mode dernier et définitif, qui s'appellera V Assimilation. L'Assimilation, c'est l'unité qui s'accomplit et la fraternité qui se réalise. Est-il nécessaire que j'explique ma pensée? — Peu de mots
suffiront : Fulton, méconnu par la France, retourne en Amérique, Vetourne dans sa patrie, où il applique la vapeur à la navigation. Angleterre, Allemagne, France, Russie, Afrique, Asie, Europe se hâtent, il le faut, d'imiter l'Amérique et de lui emprunter l'idée de la navigation à vapeur. Voilà ce que j'appelle la conquête par assimilation ! C'est lorsqu'un État oblige ainsi tous les autres États à l'imiter, à lui devenir semblables.
La nation qui aura les meilleures lois, les plus justes, sera la nation qui, dans l'avenir, gouvernera par ses lois le monde entier. A l'appui de cette assertion , je peux invoquer l'exemple du Code Napoléon, qui, réputé de tous les codes le meilleur, fut adopté, dans ses dispositions essentielles, par plusieurs nations qui l'ont conservé.
Il n'y a pas dans l'Univers deux arithmétiques, pourquoi donc y aurait-il deux justices ?
Le monde est en marche ; il marche à l'unité par le progrès: le progrès, c'est la conquête par l'Assimilation, c'est la conquête sans le concours de la force et par la seule évidence de la vérité. La conquête ainsi transformée, c'est la paix universelle. Qui ne le voit pas n'a pas d'yeux !
Est-ce que tous les peuples qui naviguent ne se servent pas de la boussole? Est-ce qu'à Gonstantinople aussi bien qu'à Francfort, le chronomètre n'est pas en usage pour y mesurer la marche rapide du temps? Est-ce que la Chine aussi bien que l'Angleterre, l'Asie aussi bien que l'Europe, TAfrique aussi bien que l'Amérique n'ont pas des imprimeries et des journaux? Est-ce qu'il existe un port connu dans le monde où la vapeur ne soit pas allé montrer avec un juste orgueil ses colonnes de fumée, débarquer des passagers et embarquer des produits? Tout cela, c'est de l'Assimilation, c'est de l'unité ! Encore quelques efforts et un peu de temps, et, je l'affirme, ainsi que l'on se sert de la même boussole, de la même montre pour marquer les heures, on aura le même méridien, les mêmes poids, les mêmes mesures, les mêmes monnaies, car ce sera du temps que l'on gagnera, des barrières que Ton abaissera, des difficultés
que l'on supprimera. Le génie des conquêtes pacifiques ne s'arrêtera pas là encore! Le télégraphe électrique est le fil auquel l'humanité devra de sortir du labyrinthe de tant de langues diverses. Le télégraphe électrique conduit tout droit à l'adoption d'une langue universelle-auxiliaire, cette idée fixe d'un grand génie, de Leibnitz. Pourquoi donc une langue universelle, conséquence du perfectionnement des voies de communication et nécessité de la multiplicité des échanges, ne se fonderait-elle point? Est-ce que Tarithmétique et la musique n'existent pas ? Est-ce que l'art d'additionner, de multiplier, de diviser des nombres n'est pas le même partout où l'on compte? Est-ce qu'en Italie, en Angleterre, en Russie et en Espagne aussi bien qu'en France, la musique n'a pas le même mode, sans distinction de pays, de noter tous les sons ? Est-ce qu'enfin l'homme, par essence, n'est pas un ? Il parle, il est vrai, plusieurs langues, mais il n'a reçu de Dieu qu'une seule langue pour parler. L'ignorance et la guerre ont tout compliqué, la science et la paix simplifieront tout.
Le Congrès des Amis de la paix universelle réunis à Francfort a donc raison, mille fois raison de condamner la guerre et de recommander à tous ses membres de travailler, dans leurs pays respectifs, à faire disparaître par une meilleure éducation de la jeunesse et par les enseignements de la chaire, de la tribune et de la presse, les haines héréditaires et les préjugés politiques.
(Après ce discours, accueilli par une triple salve d'applaudissements, et fréquemment interrompu par des marques d'adhésion, la première résolution di: Congrès est adoptée.)