‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 1 sur 116 · L'ENQUETE DU 23 JUIN · texte numérisé non relu

L'ENQUETE DU 23 JUIN

13 octobre 1843.

Les dépositions que nous avons extraites textuellement du rapport de la Commission iVenquête sur Vinsurrection qui a éclaté dans la journée du 2!o juin eussent été des révélations inédites qu'elles n'eussent pas produit un effet, plus grand.

Cet effet a été immense ; il dépasse tout ce que l'on pourrait dire.

Le bandeau est tombé des yeux; la lumière s'est faite !

A quelque personne qu'on parle, il n'y a plus qu'une voix pour reconnaître que si le général Cavaignac, ministre de la guerre, n'eût pas fermé l'oreille aux avis que lui faisait parvenir M.Arago,aux ordres que lui transmettait M. Garnier- Pagès, aux lettres que lui écrivait M. Marie, aux a obsessions » que lui réitérait M. de Lamartine, aux questions que lui adressait M. Ledru-Rollin, les rassemblements signalés le 22 juin par M. Trouvé-Chauvel, préfet de police, n'eussent pas eu le temps de se former le 23 juin.

Sur le général Cavaignac retombe donc tout entière la responsabilité de ces quatre fatales journées !

Quelle responsabilité!

Que de sang répandu !

Que de familles des deux côtés plongées dans le désespoir !

Que de braves généraux, que de braves soldats tués !

Que d'innocents parfaitement inoffensifs arrêtés inconsidérément et détenus pendant de longues semaines dans les prisons et dans les casemates !

Que d'atteintes portées à la première de toutes les libertés, à la liberté individuelle, et à la plus sacrée des garan- ♦ ties : celle qui donne à l'accusé !e droit de se faire défendre !

Que de désastres commis î

Que de misères aggravées !

Que de ressentiments amassés dans les cœurs de tous ces pères qui ont vu leurs fils transportés, de tous ces fils qui n'ont plus revu leurs pères !

Il est évident, incontestable, manifeste, que le général Cavaignac ayant pour instruments dans l'Assemblée nationale MM. Jules Bastide et Pascal Duprat. n"a eu quime seule pensée, qu'un seul but : la dictature.

Autrement, comment expliquer ces paroles inqualifiables ? — « Que la garde nationale attaque les barricades : si » ELLE EST BATTLE, j'aime mieii.r me retirer dans la plaine « Saint-Denis. '•^

C'est-à-dire :

.T'aime mieux que le sang coule à (lots, j'aime mieux que de braves citoyens, inexercés au maniement des armes, s'engagent sans direction et sans commandement dans les rues, et s'y fassent tuer plutôt que d'exposer « vne de mes » compagnies à être désarmée ! »

« Se retirer dans la plaine Saint-Denis ! » mais c'était se retirer devant l'émeute victorieuse, devant l'émeute maîtresse de Paris, maîtresse du trésor public, maîtresse de la Banque de France, maîtresse de l'Hôtel des Postes, maî-

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tresse des télégraphes, niaîlresse enfin de tons les ministères, maîtresse peut-être de la France 1

On peut encore une fois supprimer la Presse, mais il y a une chose qu'on ne nous empêchera pas de dire, parce que cette chose est la vérité, c'est que les charges qui pèsent sur le général Courtais, retenu à la Conciergerie depuis le loinai. sont loin d'être aussi accal)lantes que celles que font peser sur le général Cavaignac les dépositions unanimes recueillies par la commission d'enquête !

Que faut-il penser d'ini dictateui- s'expiimant ainsi : « S/ » une de mes compagnies ètoit désarmée, je me brileuais la » cervelle? «

Que faut-il penser d'uu ministre de la guerre (|ui, au moment où va se livrer une bataille décisive, depuis longtemps prévue et annoncée, répond à celte question : « Combien y >> a-t-il de troupes dans Paris ?

» — je ne sais pas. »

Que faut-il penser d'un généial <\m, chargé tle protéger l'existence et la fortune d'un million d'hommes, ne conçoit rien de mieux que de les abandonner à tous les excès d'une insurrection triomphante?

Que faut-il penser d'un sauveur qui, « au lieu d'attaquer des barricades naissantes faciles à enlever, ^^ les laisse fortifier et ne prend « aucune mesure, » absolument aucune?

ONZE heures pour aller à Vincennes et en revenir, quand il n'y avait pas une minute à perdre pour ramener les canons et les deux régiments d'infanterie qui s'y trouvaient !

Le 23 juin, de trois heures et demie à neuf heures du soir, le général Cavaignac, qui ne devait être « absent quhine heure au plus, » disparaît entièrement de trois heures et demie jusQUA NEUF HEURES DU SOIR, c'cst-à-dirc Pendant cinq heures ET demie. Voilà en quels termes l'un des membres de la Commission executive rend compte de cette absence de cinq heures et demie : « Vers trois heures et demie, le gé- » néral Cavaignac s'absenta pour voir comment allaient les » choses; il ne devait être absent qu'une heure au plus. 11 » ne revint qu^à neuf heures du soir, et je ne saurai jamais

» rendre les tortures que j'ai éprouvées pendant son ab- » sence. Tous les maires de Paris m'envoyaient demander » du renfort; tous se plaignaient de ne pas avoir de trou- » pes ; la garde nationale criait a la trahison, et moi j'étais » là, seul, seul à la présidence, dans une inquiétude mor- » telle et indicible... Au retour du général Cavaignac, j'a- )) voue que je montrai une grande vivacité.

» ... Les accusations portées contre nous par suite de » I'absence de troupes étaient telles qu'un officier vint nous B dire qu'on accusait hautement la commission de trahison, » et qu'il fallait la fusiller ! »

Ainsi, le 23 juin, de trois heures et demie à neuf heures du soir, la commission executive s'est trouvée condamnée à l'impuissance et entièrement paralysée par l'absence inexpliquée du ministre de la guerre, et inexplicable en de si graves circonstances !

Il faut être impartial et juste.

Le coupable, était-ce M. Ledru-RoUin, qui, le soir du 22 juin, avait insisté pour qu'on envoyât chercher à Vincennes des troupes et du canon?

Le coupable, était-ce M. de Lamartine, qui avait obsédé de ses observations le général Cavaignac, ministre de la guerre ?

Assurément non.

Eh bien! à la demande de MM. Pascal Duprat et Jules Bastide, à qui l'Assemblée nationale, dans l'ignorance des faits, dans l'épouvante des événements, remet-elle, le 24 juin, tous les pouvoirs exécutifs? — Au général Cavaignac.

Et lorsque des dépositions accablantes et unanimes font peser sur lui une si grave responsabilité, sa réponse à la commission d'enquête se borne à ces mots évasifs :

« Je déclare, avant tout, que je ne parais pas devant la » commission d'enquête pour me justifier, lors même que cela 1) pourrait paraître nécessaire par suite de certaines dis- » positions. Je ne prends pas souci, à coup sur, de ma pro- » pre responsabilité ; mais la dignité des fonctions dont je

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» SUIS revêtu ne me permet pas cVaccepter la discussion sur » ce terrain. »

En quoi donc la dignité des fonctions d'un président du conseil eut-elle souflert de ce que le général Cavaignac eût établi quïl avait fait, les 22 et 23 juin, tout ce qu'il devait faire en sa qualité de ministre de la guerre?

Il faut enfin que la vérité se fasse jour. Il est temps!

De la part de M. le général Cavaignac, il y a eu, ou bien négligence coupable, ou bien calcul plus coupable encore.

Si le National peut l'aider à sortir de ce dilemme, ce sera un nouveau service qu'il rendra à M. le général Cavaignac.

Ce qui est certain, c'est que, le 23 juin, on pouvait empocher l'insurrection de lever la tête en déployant devant elle, le 21 ou le 22 juin, un appareil militaire imposant.

Ce qui est certain, c'est qu'on a paisiblement laissé l'insurrection s'organiser et s'étendre.

Ce qui est certain, c'est que si on eût voulu encourager l'insurrection pour rendre nécessaire la dictature et vérifier ainsi nos paroles du 22 juin : coirt dialogue, on ne s'y fût ni autrement ni mieux pris.

Ce qui est certain, c'est que la proposition de mettre Paris en état de siège et de confier la dictature au général Cavaignac est le fait de M. Pascal Duprat, connu par remploi spécial qu'il remplit dans l'Assemblée nationale, emploi qui lui avait mérité une mission diplomatique en Autriche, dont il a eu le tort de parler trop tôt !

Ce qui est certain, c'est que le vote de l'Assemblée nationale a été enlevé par M. Bastide, ministre des aflaires étrangères, s'exprimant ainsi : « Citoyens^ au nom de la pa- » trie, JE vous supplie de mettre un terme à vos délibéra- » lions et de voter le plus tôt possible : dans une heure peutî) être l'Hôtel-de-Ville sera pris. On nous Vannonce à Vin- « stant même. »

Ce qui est certain, c'est que le premier assaut donné à l'insurrection ne lui a pas été livré par les troupes placées sous le commandement de M. le général Cavaignac, ministre de la guerre, mais bien par de braves compagnies de

garde nationale, agissant spontanément, sans instruction et sans chef.

Ce qui est certain, c'est que, dans ces sanglantes journées, M. le général Gavaignac est loin d'avoir été celui qui a le plus payé de sa personne.

Ce qui est certain, c'est que le premier acte du général Gavaignac, investi de la dictature, a été de frapper au cœur deux libertés : la liberté individuelle et la liberté de la presse.

Ce qui est certain, c'est qu'il eût suffi d'appliquer les lois en vigueur sur la presse pour empêcher certains journaux de paraître ; on a préféré, et pour cause, le régime du bon plaisir au régime de la légalité.

Ce qui est certain, c'est qu'après avoir présenté deux décrets, l'un sur le cautionnement des journaux, l'autre sur les délits de presse, décrets votés le 11 août, aucun compte n'en a été tenu ; les journaux ont été illégalement, arbitrairement supprimés, sans égard pour la dignité de l'Assemblée nationale, pour la liberté de la presse, ni pour les droits les plus légitimes de propriété.

Ce qui, enfin, ne pourra pas être contesté, c'est que M. le général Gavaignac ne se soit exprimé en ces termes le 2 septembre 1848, à l'Assemblée nationale?

« Je rappelle à l'Assemblée que mon père siégeait à la » Convention, et que je suis heureux et fier d'être le fils » d'un tel homme. »

Ce qui n'a pas été nié, ce qui ne saurait l'être, c'est que le conventionnel dont M. le général Gavaignac s'enorgueillit d'être le fils, ait écrit les lettres suivantes :

« Montadour, 25 germinal an 2 (14 avril 1794).

« Nous avons fait arrêter près de quatre-vingts ci-de- » vant nobles ou seigneurs ; nous continuerons les arresta- » tions jusqu'à ce que le dernier de ces ennemis irréconci- » LiABLFS de la liberté soit enchaîné. La commission extra- » ordinaire que nous avions créée à Bayonne nous a suivi » de près ; une guillotine avait été apportée et dressée sur

» la place ; déjà huit des chefs ont payé de leurs têtes. Les » aristocrates connus sont poursuivis, arrêtés., et leurs biens » confisqués. Chaque jour voit rouler sur Véchafaud quel- « ques-unes de leurs têtes. Nous vous le répétons, il est » temps d^ordonner V arrestation de tous les ci-devant noy> blés, de tous les ci-devant seigneurs, de tous les prêtres » fanatiques. Tant qiCil en restera un sur la terre de la li- » berté, il conspirera contre elle. »

« Bayonne, 5 floi-éal an 2 (24 avril 1794).

« Les prêtres et les nobles étaient Vâme du complot dont » nous avons déjà parlé; la tête des plus criminels a tombé » sur Véchafaud : les autres sont dans les fers; la terre de » la liberté était souillée là plus qiCailleurs de la présence » des prêtres réfractaires ; sept ou huit de ces misérables » ont payé de leurs têtes leurs infâmes projets. »

« Bayonne, 10 floréal an 2 (29 avril 1794).

« Les monstres! Us périront tous, et bientôt la terre de » la liberté sera purgée des esclaves qui veulent des rois. »

Eh bien! nous le demandons à la France tout entière, à tous les hommes dont la raison n'a pas été égarée par la peur, quelles garanties leur sont données que M. le général Cavaignac, élu président de la République, ne tombera pas dans des excès qu'il serait imprudent de ne pas prévoir?

Quelles garanties a-t-il données à l'Ordre? Ministre de la guerre, il a laissé la tempête de juin se former sous ses yeux jusqu'à ce qu'un flot de sang lui ait apporté la dictature.

Quelles garanties a-t-il données à la Liberté? Dictateur, il l'a traitée en esclave rebelle.

Quelles garanties a-t-il données à la Propriété? S'élevant au-dessus de toutes les lois, il l'a foulée sous ses pieds.

Quelles garanties a-l-il données à la France ? Par le choix exclusif de ses tristes ministres, il a montré ce qu'il fallait attendre de son tact et de son discernement politique. •

Quelles garanties a-t-il données au Travail? Par la pro-

longation de l'état de siège, ce double aveu de la faiblesse du pouvoir et des dangers souterrains de la société, il entretient la perplexité publique, il empêche le crédit de renaître, et par suite le travail de reprendre.

La prolongation de l'état de siège par-delà l'état de guerre, le maintien de ce régime exceptionnel pendant la discussion et le vote de la Constitution, sont des faits qui donnent l'exacte mesure de la portée d'esprit du général Cavaignac.

Qui le National, incarné dans MM. Armand Marrast et Jules Bastide, voulait-il absolument faire nommer par l'Assemblée président de la République pour quatre années?

Qui?

Un général qui ne croit pouvoir répondre de l'ordre et de la sécurité dans Paris qu'aux conditions suivantes :

État de siège à perpétuité ;

80,000 hommes de troupes, bivouaquant comme en Algérie;

Batteries prêtes partout à faire feu ;

Conseils de guerre en permanence ;

Transportation des citoyens sans défense et sans aucune des garanties judiciaires ;

Suppression de la liberté de la presse ;

Mépris de la liberté individuelle ;

Ajournement de toutes les questions et violation de tous les principes !

Si M. le général Cavaignac s'est conduit ainsi, avant d'être nommé président de la République, après qu'il eût été nommé, que n'cût-il fait? Quel est l'excès qu'on n'eût pas eu à redouter? Quel est l'acte d'arbitraire dont il se fût fait scrupule ?

C'est parce que le National sait bien que la Presse n'est ici que l'écho de la France, la voix de la conscience publique, l'oracle de l'avenir, qu'il ne voulait pas confier au suffrage universel la nomination du président de la Répu- *blique.

Pas si républicain !

Que l'on ne croie pas (jiiVn jelant un eoiip-trœil en arrière sur les fatales journées de juin, nous cédions h aucune animosité personnelle. Les préoccupalions politiques sont trop graves pour laisser la plus petite place h une rancune, si fondée qu'elle puisse être.

Non, mille fois non; le seul sentiment qui nous guide est la profonde conviction dans laquelle nous sommes qu'un pays en danger ne peut échapper au péril qu'en le sondant et qu'en ne préférant pas l'illusion et l'obscurité à la vérité et à la lumière.

Le moyen d'empêcher un vaisseau de se briser contre les écueils voisins du port est-ce d'éteindre les phares?

Le National, dont M. Cavaignac n'est que la sentinelle obéissant à la consigne, garde le silence.

Il faut être juste : Que pouvait répondre \e National? Estce que là, toujours là, n'est pas devant lui l'impitoyable Moniteur, comme la statue du Commandeur devant don Juan ?

Le Moniteur csl là qui dépose que les 2i et 23 juin M. Cavaignac, visant à la dictature, a manqué à tous ses devoirs de ministre de la guerre.

Le Moniteur est là qui dépose que M. Cavaignac, républicain de naissance,/aussilôt qu'il a eu sai.si le pouvoir, n'a eu qu'une pensée : se mettre à l'abri d'interpellations redoutables, en frappant le 2o juin du même coup deux libertés : la liberté individuelle et la liberté de la presse.

Le Moniteur est là qui dépose que l'arme de la suspension des journaux dans les mains de M. Cavaignac. n'a été qu'un moyen d'empêcher qu'on mît à découvert ses calculs et ses inconséquences.

Le Moniteur est là qui tlépose que M. Cavaignac, dicta-::

leur improvisé, on étiibiissant et en maintenant l'état de siège, n'a eu qu'un but, un seul but : Se faire élire président de la République sous le coup des frayeurs de l'Assemblée nationale.

Le Moniteur est là qui dépose que c'était dans ce but que M. Cavaignac avait résolu d'envoyer dans les départements les commissaires dont les interpellations de M. Baze ont empêché le départ.

Le Moniteur est là qui dépose que sur le mode d'élection du président de la République M. Cavaignac a joué deux rôles, tenu deux langages, ce qui lui a valu ce fameux vote de 602 voix contre 211, sous le coup duquel il n'eût jamais dû rester s'il n'avait pas été un ambitieux du rang le plus vulgaire.

Le Moniteur est là qui dépose que M. Cavaignac a fait à diverses reprises et de la manière la plus expresse les déclarations textuelles ci-après :

« .... Oui, je le déclare, il y aurait danger pour le pays, « danger pour la République, danger pour la Constitution » elle-même à faire cesser l'état de siège.

» Nous avons émis notre opinion d'une manière bien » claire et bien précise.

» Si l'Assemblée levait l'état de siège, elle créerait un » véritai)le danger !... »

Le Moniteur est là qui dépose que M. Cavaignac, tournant comme une girouette à tous les vents de la majorité, s'est donné à lui-même un flagrant démenti, en venant soutenir absolument le contraire avec une « conviction énergique et

» PROFONDE. » fl).

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