A LA RAISON DU PEUPLE
27 janvier 1849.
C'est à la raison que s'adressent ces lignes dictées par la crainte que onze mois de chômage et de misère ne t'égarent!
Toute révolution est une déception. Qui le sait mieux que toi ? — Une révolution nouvelle, loin d'apaiser tes souffrances, ne ferait que rouvrir tes plaies à peine fermées ; elle ne ferait que retarder le terme de tes dures privations.
Pourquoi d'ailleurs une révolution nouvelle?
Est-ce pour avoir plus de liberté? Ce n'est pas de liberté que tu manques; c'est de travail. Or, les révolutions chassent le travail ; elles ne le ramènent pas.
Est-ce pour avoir le bien-être sans le travail ? Mais sans le travail qui féconde la terre, vivifie l'industrie, est au crédit ce que le corps est à l'àme et au numéraire ce que le cœur est au sang : point de bien-être, comme sans moteur au moulin point de mouture.
Est-ce pour assurer le triomphe d'idées sympathiques? Mais le champ des idées, ce n'est pas la force, c'est la discussion. 11 n'y a que les idées fausses et stériles qui puissent se passer de culture et de maturité.
Est-ce pour livrer une nouvelle bataille? Contre qui? Contre le cabinet ou contre l'Assemblée? Dans quel but? Qu'as-tu gagné à la sanglante bataille de juin 1818? Que ga-
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giierais-tu àunebataille nouvelle, fût-elle pour toi couronnée de la victoire ? Celte victoire te donnftt-elle le pouvoir, qu'en ferais-tu? Cette victoire, ne l'as-tu pas tenue dans tes mains en février 1848, aussi embarrassé d'elle que le soldat qui prend une ville est embarrassé de l'enfant au maillot qu'il a trouvé et relevé à ses pieds? Cette victoire désastreuse, qui l'a empêché de la rendre féconde, si tu avais en ta possesssion les moyens de l'organiser; et si à cette époque tu ne les avais pas, crois-tu, dans ces onze mois, les avoir acquis ? Où sont les hommes que tu instituerais les ministres de tes volontés? Quelles sont les garanties que tu leur demanderais? quelles sont celles qu'ils te présenteraient? En est-il deux qui aient des idées et dont les idées s'accordent ?
Une révolution nouvelle ne ferait (juaggi-aver encore les maux dont tu souffres, et que retarder le jour qui verra enfin se lever, avec la reprise du travail, la décroissance de ta misère.
Une révolution nou\elle n'aurait lieu qu'en ressuscitant l'arbitraire et qu'en immolant la liberté, qu'en donnant raison à ceux-là qui prétendent faussement qu'elle rend impossible toute forme de gouvernement.
Une révolution nouvelle ne s'accomplirait qu'en te dépouillant des conquêtes que tu dois à la révolution dernière.
Patience! patience! Sans doute le temps qui s'écoule dans la souffrance et dans l'attenle paraît long; mais l'impatience n'a pas le don de le rendre plus court, et souvent elle rend le mal plus grave.
Patience ! patience! car s'il est des hommes qu'un dévoùment profond ait attachés à ta cause, et dont l'esprit se soi', mûri dans l'observation des faits, dans la recherche des moyens, dans l'étude des questions, dans la méditation de la vérilé, dans la passion de la justice, le sufïrage universel tedonne le droit de les choisir et le pouvoir de les nommer.
Patience! patience! car rélernilé l'appartient.
Délier la force et pro\ oquer larbitraire. c'est jouer leur jeu et les rendre légitimes.
Est-ce là ce que tu veux ?
Veux-tu que la liberté de la presse, déjà tant de lois suspendue, risque d'être suspendue une fois de plus et peutêtre pour longtemps supprimée ?
Veux-tu que les cachots à peine vidés recommencent à se remplir ?
Veux-tu que les pontons et les bagnes recrutent de nouveaux transportés et de nouveaux condamnés ?
Veux-tu que la République soit exposée à disparaître sous un coup d'État, emportée par un flot de sang?
Enfin, veux-tu perdre ou garder toutes tes garanties acquises au prix de trois révolutions? Si tu veux absolument perdre les garanties qui t'assurent l'avenir, n'écoute que ton impatience. Mais si tu veux les garder, ne consulte que ta raison. Peuple ! la voix qui te parle ne t'a jamais flatté et t'as ouvent averti ; crois donc ce qu'elle te dit : — La raison fait la force.
.1 II e»t de la derulfere iuiportuuce iionr le public que la liberté' personnelle soit constamment respectée, car si le magistrat de la nation jouissait du droit de faire emprisopner aubitrairemest, ainsi que cela se pratique journellement en fi'ance, tous les autres droits et privile'ges seraient bientôt anéantis. "
BLACKSÏOSE.
" Quand la porte d'un cachot crie sur ses gonds, toute la socie'té devrait l'entendre et l'e'couter. "
SEKVAX.
La lettre suivante nous est adressée :
rt De la Conciergerie, 3 février 1849.
» La prison serait un jour supportable, si elle dérobait à la calomnie ceux qu'elle enferme. Mais les verroux ne vous arrachent point au mensonge et vous livrent à la lâcheté.
» Il n'est po"int d'inventions qui ne se débitent en ce moment sur mon compte ; la Patrie prétend que j'ai été arrêté avec deux cents républicains socialistes, au moment où je présidais le club de la Solidarité républicaine.
n J'ai été arrêté seul, chez moi, et je n'ai jamais présidé la Solidarité républicaine, qui, soit dit en passant, n'est pas un club, mais une association à laquelle je suis complètement étranger.
» Le Constilulionnel se fait l'écho de bruits plus étranges. Suivant ce journa', on a trouvé chez moi un décret du futur gouvernement provisoire, qui frappe les riches d'un impôt de trois milliards, suspend la liberté de la presse, supprime la liberté individuelle, et voue à des vengeances inconnues une partie de la population.
» Ici la calomnie se revêt d'un caractère d'extravagance, calculée peutêtre pour exciter en moi ce dédain qui étouffe la parole et me réduire ainsi au silence.
» ISIais je déjouerai ce calcul. Puisque le mensonge entre dans la prison, il faut que la vérité en sorte. J'infligerai donc à mes calomniateurs le démenti auquel ils espéraient se soustraire, par l'absurdité même et l'indi = guité de leurs attaques.
» Quant aux hommes de bonne foi, je leur dirai que je me sentais exempt de tout reproche le jour oii je n'ai pris aucune précaution pour défendre ma liberté, et que la conscience publique saura, comme la mienne, le néant des accusations qu'on amoncelé contre moi, le jour où je paraîtrai devant la justice.
)' i/alton-shee. »
Des renseignenieiis pris, sur l'exactitude desquels nous ne devons avoir aucun doute, il résulte que M. d'Alton-Shée a été arrêté sans autres motifs que les opinions qu'on lui connaît. Aucune pièce le rattachant à aucun complot n'a été saisie chez lui, et si le programme révolutionnaire publié par la Gazette des Tribunaux existe en effet . ce n'est pas dans les papiers de M. d'Alton-Shée qu'il a été trouvé. Tous les papiers saisis chez lui ont été ouverts en sa présence, et il les a paraphés. Il n'en est pas un seul derrière lequel puisse s'abriter le plus léger indice. Nous pensons qu'il suffira de porter ces faits à la connaissance de M. Odilon Barrot, ministre de la justice, pour qu'il se hâte de décharger son administration du poids d'une arrestation arbitraire.
Le mépris qu'ont pour la Hberté individuelle tous les gou- %ernements qui se succèdent en France n'a porté bonheur à aucun d'eux. D'où vient donc que tous glissent sur la môme pente et tombent dans la même faute, la monarchie aussi bien que la République, M. Barrot aussi bien que M. Cavaignac ? — Peu nous importe à quelles opinions appartient M. d'Alton-Shée . il nous suffit que nous ayons acquis la conviction (ju'il a été arrêté arbitrairement, légèrement, inconsidérément, pour que nous en ressentions la même indignation que s'il s'agissait de nous-même, et pour que nous protestions hautement, publiquement, itérativemont. Quelle foi veut-on que nous ajoutions à tous ces bruits
ABUS DES ARRESTATIONS PHEVEiNTlVES. 5-25
(le complot que le MonUeur s'efforce d'accréditer quand nous savons, h n'en pouvoii" pas douter, qu'il ne s'élève pas la plus légère charge conti-e celui que l'opinion égarée signalait comme le plus compromis?
31 juillet 1849.
M. Vidal, principal rédacteur d'un journal intitulé le Travail affranchi^ a été arrêté quelques jours après le 1.3 juin : voilà plus d'un mois.
M. Vidal a appartenu, il y a trois ou quatre ans, à la rédaction de la Presse, qui a reçu de lui et publié plusieurs articles sur les économistes.
La modération et le témoignage de cet écrivain ont été cités et invoqués avec éloge à la tribune par M. Duvergier de Hauranne, dans le débat auquel a donné lieu la question du droit au travail.
Tel que nous le connaissions. M. N'idal était aussi contraire au droit d'insurrection (jue favoral)le au droit de discussion.
Nous ne pouvons donc nous expliquer la prolongation de sa détention préventive.
Serait-il vrai qu'elle eût pour cause la crainte qu'il ne fît paraître tous les jours, au lieu d'une fois par semaine , son journal le Travail affranchi., pendant le temps qui s'est écoulé entre la journée du 13 juin et l'élection du 8 juillet? Nous ne le pouvons pas croire, bien que le fait nous soit affirmé avec les détails les plus précis.
L'abus des arrestations préventives nous paraît être poussé si loin, que nous ne croyons pas hors de propos de rappeler l'article 127 du Code d'instruction criminelle . et les termes de la circulaire qu'on va lire.
L'art. 127 du Code d'instruction criminelle porte :
« Le juge d'instruction sera TENU de rendre compte, au moins une fois par semaine, des affaires dont l'instruction lui est dévolue. Le compte sera
rendu à la chambre du conseil, communication préalable donntie an procureur du roi, pour être par lui requis ce qu'il appartiendra. »
11 paraîtrait qu'il y a longtemps que MM. les juges d'instruction négligent de se conformer à ce devoir auquel ils sont TENUS par la loi ; car on lit dans une circulaire de M. de Serre, garde-des-sceaux. portant la date du 10 février 1819. insérée au Moniteur du 21 février 1819, et adressée à tous les procureurs-généraux du royaume, le passage suivant :
« Des réclamations nombreuses ont signalé, dans ces derniers temps, divers abus dans l'instri'ction des procédures criminelles.
» Les plaintes ont porté :
» 1° Sur la facilité, la légèi'eté même avec laquelle sont faites les arrestations ;
» 2o Sur une application ou une prolongation abusive de l'interdiction aux individus de communiquer;
» 3o Enfla sur la négligence ou la lenteur apportées dans riustruction du procès.
» Dans les temps difficiles, les lois les plus sages tombent en oubli ; les devoirs les plus saints sont méconnus ; c'est une nouvelle calamité ajoutée à tant d'autres. Mais, dès que le calme est rétabli, tout doit rentrer dans l'ordre légal et constitutionnel.
» La lenteur que certains officiers de justice mettent dans l'instruction des procédures doit exciter toute votre attention. On a vu des informations se prolonger pendant plusieurs mois, et même avi-delà d'une année, les prévenus étant en état d'arrestation. Pour justifier ces retards, on a allégué tantôt le besoin de rechercher des complices qui s'étaient soustraits à la justice, tantôt les déclarations de témoins éloignés ou absents de leur domicile. Des motifs semblables ne peuvent autoriser les juges d'instruction à suspendre les informations, lorsque le procès présente d'ailleurs les indices suffisants pour éclairer la chambre du coni^eil, et la mettre en état de prononcer sur la prévention. Je vous recommande donc, monsieur, de veiller à ce que les juges et les procureurs du roi de votre ressort n'appoi'tent aucun retard, à l'avenir, dans l'instruction des procès. Ils doivent appeler les témoins dans le plus bref délai posiible. Attachez-vous à imprimer fortement cette vérité aux magistrats instructeurs : Que la célérité dans les informations est pour eux un devoir impérieux, et qu'ils se chargent d'une grande responsabilité lorsque, sans une nécessité évidente, ils la prolongent au-delà du temps suffisant pour faire régler la compétence, et statuer sur la prévention en connaissance de cause.
» Les magistrats ne doivent oublier jamais que l'un des droits les plus chers, l'une de nos libertés les plus précieuses, est la liberté individuelle ; que sous la charte qui la garantit, elle ne doit éprouver ni redouter au-
ciine atteinte. Qae personne, pour parler le langage de cette charte, ne peut être poursuivi ni arrêté que dans les cas prévus par la loi, et avec les formes qu'elle a prescrites. C'est à vous de donner aux procureurs du roi et aux juges d'instruction la direction convenable pour assurer l'effet des présentes instructions. Vous y parviendrez en vous faisant rendre un compte périodique de l'état des procédures, et en m'informant des abus que Vapathie ou la négligence des magistrats vous mettrait dans le cas de découvrir. »
Dans celle même instruction , le garde-des-sceaux recommande en ces termes aux procureurs généraux de veiller à ce que les prisonniers ne soient pas mis au secret sans de graves motifs :
« L'emploi de cette mesure contre les prévenus , ou sa prolongation, sont tellement contraires à la bonne administration de la justice et aux droits de l'humanité, que les juges d'instruction n'en sauraient user avec trop de réserve; ils ne doivent l'ordonner que lorsqu'elle est indispensable à la manifestation de la vérité. »
Le mépris qu'ont, pour la liberté individuelle, tous les gouvernements qui se succèdent en France, n'a porté bonheur à aucun d'eux. D'où vient donc que tous glissent sur la même pente et tombent dans la même faute, la Monarchie aussi bien que la République, M. Barrot aussi bien que M, Cavaignac?
.30 août 1849.
Tout mauvais cas est niable. Le Moniteur du soir avait nié qu'il fût vrai qu'un écrivain, condamné pour délit de presse, eût été conduit à pied, entre deux gendarmes, comme un voleur; la réponse ci-après est adressée au
Momtcurdu soir :
« Rouen, 27 août 1849.
« Vous publiez . dans votre numéro d'hier 26 août, » quelques lignes tendant h faire croire que le National » est mal renseigné sur les faits qui ont accompagné mon « transfèrement de Paris à Rouen.
« Je vous prie, monsieur . et au besoin je vous somme
» d'insérer celle lellre dans voire plus proehain numéro. " afin de rendre à l'arlicle du National du 26 courant la va- « leur que voire asserlion conlrouvée lui enlève.
» Je suis, en effet, sorti de Sainle-Pélagie , par ordre du « médecin et du préfet de police, en cabriolet, s'il faut ap- « peler cette voilure un cabriolet. Je n'ai pas été enchaîné » à Paris, et deux gendarmes m'accompagnaient. Tout cela » est bien exact, ainsi que vous l'avez dit, et c'est avec la >) certitude que tout se ferait ainsi à mon égard que j'ai » quitté Sainte-Pélagie.
» Mais à Saint-Denis , à deux lieues de Paris, il en fut » déjà autrement : tombant sous la domination despotique » de tous les petits employés, M. Haguette , médecin de la » prison, ne voulut pas se donner la peine de me voir, re- » garda encore moins mes papiers, dans lesquels il aurait » trouvé l'attestation du docteur de Sainle-Pélagie . et y donna ordre de me faire partir à pied.
» Le lendemain malin, les gendarmes chargés de me con- » duire à Pontoise, ayant des ordres très sévères à exécuter, » me mirent les fers aux mains.
» Cet antécédent me valut le même avantage à Pontoise, » à Magny, et j'aflirme sur l'honneur que j'ai fait vingt lieues » environ de celte manière.
» Je déclare encore que j'ai été mis, à mon arrivée à » Rouen, à la maison de justice ; que j'ai passé trois jours » dans la cour et dans les chambres des voleurs et des as- " sassins, etque j'y suis toujours, malgré mes protestations: » seulement j'ai obtenu la faveur de ne plus coucher avec « eux : on m'a donné une chambre dans la maison.
» Par honneur pour la presse, vous n'auriez pas dû dé- » mentir le A'fl^/o/!fl/ avant de vous mieux renseigner: et » je ne serais pas honteux pour mon pays de publier une » seconde fois ces tristes détails.
» Recevez, monsieur, mes salutations,