VII. a
Nous savons ce que deviennent toutes ces enquêtes ordonnées qui n'aboutissent jamais.
Nous prévenons donc M. Dufaure qu'un de nos amis, avocat et représentant du peuple, siégeant sur les bancs de la majorité, portera h la tribune tous les faits d'arrestation arbitraire que l'indifférence publique se reprochera cruellement un jour d'avoir encouragés.
Nous réunissons, à cet effet, tous les renseignements nécessaires pour ne rien avancer qui ne soit prouvé par des pièces à l'appui.
En vérité, il serait trop commode d'en être quitte pour dire : « Une enquête a été ordonnée. »
Non, monsieur le ministre, non ; ce n'est pas ainsi que vous réconcilierez l'Autorité avec la Liberté, que vous ferez aimer et respecter la loi, en France, comme on la respecte et comme on l'aime eu Angleterre.
Le jour où la lettre de M. Collet a paru , vous pouviez et vous deviez savoir si les faits étaient vrais ou faux, exacts ou exagérés.
S'ils étaient vrais , un châtiment exemplaire devait immédiatement frapper tous les agents, quels qu'ils fussent, qui s'étaient rendus coupables d'un si odieux attentat à la liberté individuelle, Cet exemple était nécessaire.
Comment! l'on arrête le 25 juillet un citoyen sur la simple présomption de délit politique; on le conduit de Paris à Dijon a pied, de brigade en brigade, enchaîné à des condamnés au l)oulel; on lui inflige ce supplice pendant QUARANTE-CINQ JOURS, et, lorsqu'il arrive à Dijon, le 4 septembre, h onze heures du matin, on lui dit, à trois heures et demie : allez-vous-ex ! Il n'est pas même interrogé !
Et vous croyez que de tels faits se renouvelleront chaque jour, monsieur le ministre, et que vous en serez quitte pour quelques lignes opiacées dans le Moniteur ? Non ; de tels faits appellent un châtiment sévère, et nous saurons remplir jusqu'au bout la mission que nous nous sommes donnée de défendre la liberté, que tous les partis oiitragent cha-
cun à leur tour, et que Topinion effarée, égarée, al)anclonne lâchement !
Nous faisons un appel solennel à tous les barreaux de France !
S'ils ne protestaient pas énergiquement, unanimement, contre cet odieux mépris de la première des libertés, de la liberté individuelle, nous n'hésitons pas à le leur déclarer, ils manqueraient à un devoir.
Une révolution terrible , implacable, est suspendue audessus de nos tètes ; s'il est un moyen de la conjurer, c'est en popularisant la justice par le respect scrupuleux de toutes les libertés ; s'il est, au contraire, un moyen de hâter cette révolution et de l'irriter encore, c'est en faisant ce que vous faites, lorsque vous poussez jusqu'à la complicité la tolérance de l'arbitraire!
Le lundi 27 août 1849 , soixante-trois personnes sont arrêtées au domicile de VAssociation des cidsiniers de la barrière des Amandiers.
Elles sont conduites à la Conciergerie ;
52 sont élargies le lendemain ;
11 sont transférées au dépôt de la Préfecture;
4 sur ces 11 sont élargies le 30 août ;
6 sont transférées à Sainte-Pélagie , et comme il y avait une femme, elle est transférée à Saint-Lazare. Total, 7.
Le 9 septembre, après treize jours de détention, les sept personnes arrêtées sont mises en liberté.
Qu'avaient-elles fait?
Elles avaient été soupçonnées de s'être réunies, en apparence, pour boire et manger . mais, en réalité, de former une société secrète.
Est-ce que la police, avant d'arrêter ainsi les gens à tort et h travers, ne pourrait pas prendre des renseignements plus précis? Est-ce qu'il doit suffire d'être soupçonné pour être arrêté?
Nous engageons MM. Barrot et Dufaure à lire, relire et méditer le chapitre que L.-N. Bonaparte a consacré à la
LIBERTÉ INDIVIDUELLE, t. III, pagCS 259 à 269.
Nous les engageons à s'arrêter particulièrement à ce passage :
« En France, où l'on se montre si jaloux de tout ce qui » touche à l'égalité et à l'honneur national, on ne s'attache » pas religieusement à la liberté indi^^duelle. Qu'on trouble » la tranquillité des citoyens, qu'on viole leur domicile, ^> qu'on leur fasse subir pendant des mois entiers un empri- » sonnement préventif, enfin qu'on méprise les garanties » individuelles, quelques hommes généreux élèveront la » voix; mais l'opinion publique restera calme et impassible. » tant que vous n'éveillerez pas une passion poUtique.
» Là gît la plus grande raison de la violence du pouvoir; » il peut être arbitraire, parce qu"il ne trouve pas de frein « qui l'arrête. »
Quoi de plus vrai que ces paroles!