‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 107 sur 116 · LE COMITÉ · texte numérisé non relu

LE COMITÉ

» F. BERGMANX, membre de la chiimbre de commerce.

» L.-p. EHRMANX, membre du conseil municipal et de la chambre de commerce.

» F.-D. HEiM, négociant, membre du conseil municipal.

» j. PREis, membre du conseil municipal et de la chambre de commerce.

» JOS. IMBS, fabricant.

» LÉON PICARD, fabricant.

» SPINDLER, secrétaire de la chambre de commerce. »

Cet appel sera-t-il entendu ? Nous le désirons beaucoup ; nous l'espérons peu.

10 février 1849.

Nos idées suivent un tout autre cours que celui auquel la France paraît vouloir confier en ce moment ses destinées? La France a des illusions que nous ne partageons pas. Mais à quoi servirait de les combattre ?

On est parvenu à persuader à la France, avide de gouvernement, que l'impuissance du pouvoir avait pour causes l'insuffisance et la versatilité de la majorité au sein de l'Assemblée nationale. Il n'y a que ceux qui ne descendent pas au fond des choses qui puissent se laisser séduire et convaincre par cet argument exhumé du cercueil de la Monarchie. Ce que dit le ministère du 20 décembre 1848, c'est ce que disait , en 1840 , le ministère qui succéda au cabinet présidé par M. Thiers ; c'est ce qu'il continua de répéter après les élections générales de 1842, marquées dans l'histoire par la mort fatale de M. le duc d'Orléans ; mais c'est ce qu'il n'eut pas la ressource de pouvoir alléguer après les élections de 1846, qui lui donnèrent une majorité considérable et compacte. Aussi, qu'arriva-t-il ? Il arriva que plus la majorité qui soutint le ministère du 29 oclo-

bre 1840 fut considérable et compacte, etplus l'impuissance du pouvoir fut manifeste. Ce qui est arrivé en 1847, après les élections générales de 1846, est également ce qui arrivera en 1849, après les élections prochaines. Nous ne dirons pas que nous en sommes convaincus, nous dirons plus : nous dirons que nous en sommes certains.

Aussi n'avons-nous fait aucun effort pour hâter d'un jour, pour hâter d'une heure le départ de l'Assemblée élue le 23 avril 1848. Nous la voyons se dissoudre sans regret comme sans illusion.

Sans regret ; — car elle a prodigué les votes de confiance au gouvernement provisoire, à la commission executive, au général Cavaignac et à tous les ministères qui se sont succédé; elle a flotté au gré de toutes les politiques; elle a courbé la tête sous toutes les exigences, et il n'est pas un seul excès de pouvoir auquel elle ait résisté !

Sans illusion ; — car si l'Assemblée législative ressemble peu à l'Assemblée constituante de 1848, c'est qu'alors elle ressemblera beaucoup à la Chambre des députés de 1846. Quel que soit le filet que l'on jette dans un étang, on n'y prendra jamais que le poisson qui s'y trouve. Pareillement pour les élections. Or, la France, aujourd'hui, pour cacher son indigence en fait d'hommes d'État, d'organisateurs, de réformateurs, d'administrateurs, n"a plus la ressource de s'en prendre à l'élévation abusive du cens électoral, et de prétexter qu'il en serait tout autrement avec la puissance miraculeuse du suffrage universel. La France a tout essayé, même de lindomnilé allouée à ses représentants. On a vu ce. qu'avaient produit le suffrage universel et les 25 fr. par jour ! L'expérience a confirmé toutes nos prévisions et déçu toutes les espérances, comme aussi, nous devons le dire, dissipé les craintes chimériques que nous n'avions jamais partagées.

Toujours nous avons considéré comme profondément erronée l'opinion qui consistait à faire dépendre d'une question de majorité la question de bonne administration de la France ; et par ces mots : bonne administration, nous en-

tendons tout, car, sans bonne administration, point de bonnes finances; sans bonnes finances, point de crédit; sans crédit, point de force ; sans force, point de politique; jamais, non jamais, nous ne donnerons le nom de politique à cette alternative de témérité et de pusillanimité qui place une grande nation « entre une faiblesse et une folie. »

Où la France voit son salut, nous ne le voyons pas; où elle ne le voit pas, nous le voyons. D'elle ou de nous, qui se trompe? Nous ne voulons pas préjuger l'avenir; mais si nous interrogions le passé, il nous donnerait pleinement raison.

Ainsi s'explique notre indifférence profonde au sein de l'agitation qui nous entoure. Que l'Assemblée parte un peu plus tôt ou un peu plus tard, que le ministère demeure ou qu'il se modifie, la France, la- pauvre France continuera de flotter sans direction au gré des circonstances, entre ces deux écueils : l'arbitraire qui est l'anarchie dans le gouvernement, et l'anarchie qui est l'arbitraire dans la multitude.

L'arbitraire ! toujours l'arbitraire ! Seulement, quand il est vêtu de haillons déchirés, il s'appelle la Liberté, et quand il porte l'uniforme brodé, il s'appelle l'Autorité ! II y a six mois, c'était la Presse qui était supprimée ; dans six mois ce sera le National qu'on suspendra ; en juin 1848, c'était M. Emile de Girardin qu'on emprisonnait, sans cause aucune, à la Conciergerie; en février 1849, c'est M. d'Alton- Shée qui, sans motifs, est enfermé depuis onze jours, juste dans la même geôle que celle où M. Emile de Girardin fut mis au secret. En juin 1848, les républicains de la veille battaient des mains à l'arrestation de M. de Girardin ; en février 1849, les républicains du lendemain applaudissent à la détention de M. d'Alton-Shée. Rien n'est changé ; M. 0. Barrot tient exactement le même langage que M. Bethmont ; le ministère de la justice de février 1849 comme le ministère delà justice de juin 1848 déclarent que cela ne les regarde pas! Rien n'est changé. Si fait; M. Léon Faucher est jTiinistre de l'intérieur et M. Senard ne l'est plus.

El lorsque nous voyons ainsi tomber et lever le même rideau sur le même spectacle; renouveler en sens contraires les mêmes arrestations arbili'aires ; recommeiicer contre les journaux la même guerre puérile, laquelle consiste à donner l'éclat d'une immense publicité et d'un immense retentissement à des articles sans retentissement et sans publicité; perpétuer les mêmes abus, les mômes erreurs; ne sortir du dangereux régime de la compression que pour y rentrer plus avant, qu'avons-nous de mieux h faire que de nous tenir à l'écart et que de laisser l'Assemblée et le ministère vider leur querelle !

Quelle querelle?

Un jour l'Assemblée résiste, et le lendemain elle fléchit! Lorsque ce n'est pas le lourde l'Assemblée, c'est le tour du ministère. Qui combattre ?Qui soutenir ? Qu'on nous donne un péril ou une menace à braver, nous les braverons ; un principe ou une liberté à défendre, nous les défendrons ; mais qu'on ne nous demande pas de prendre parti pour une Assemblée qui n'a su ni demeurer utilement, ni partir dignement ; qu'on ne nous demande pas de prendre parti pour un ministère qui attend pour donner signe de vie qu'il ait cessé d'exister !

Oui, cela est vrai, nous laissons faire sans y regarder de trop près; mais que pouvons-nous faire, que pouvons-nous dire ?

Que disent tous les journaux que nous lisons ?

Ceux-ci blftment ce qu'ils ont loué ; ceux-là louent ce qu'ils ont blâmé. C'est un courage que nous n'avons pas. Aussi ne rompons-nous notre silence que pour l'expliquer.

12 février 1849.

Non, « un journal ne peut ni ne doit abdiquer ; » aussi n'abdiquons-nous pas ; mais il est des circonstances où un journal peut et doit conserver la neutralité. C'est ce que nous avons fait.

Nous n'avons voulu prendre parti ni contre le ministère pour l'Assemblée, ni pour l'Assemblée contre le mmistère. Nous nous sommes bornés à reconnaître et à proclamer hautement le droit qu'avait l'Assemblée, aux termes de l'article 113 de la Constitution, de procéder à la rédaction des lois organiques qui avaient été déterminées par un décret; ce droit ne pouvait être sérieusement contesté ; nous n'avons pas hésité, il est vrai, à nous prononcer contre l'agitation qui avait pour but d'exercer une pression sur les résolutions de l'Assemblée et de lui ravir son indépendance. Là s'est arrêtée notre intervention, et dans cette voie nous n'avons pas tardé à être suivi par le ministère lui-même ; car on a vu M. Odilon Barrot changer aussitôt de langage à la tribune, et M. Léon Faucher désavouer publiquement une correspondance expédiée en franchise sous les enveloppes du dépai'lement de l'intérieur. Le ministère a bien fait, car accepter la soHdarité de cette agitation, c'était créer pour l'avenir un dangereux précédent. Mais de ce que l'Assemblée nationale avait le droit de rester jusqu'après le vole des lois organiques, et de résister à des injonctions déguisées sous le nom de pétitions, s'ensuit-il qu'elle ait eu raison, après l'élection du 10 décembre, de ne pas saisir la première occasion de donner une preuve manifeste de son désir de se séparer sans aucun retard? C'est là une question sur laquelle nous n'avons jamais varié. Nous avons distingué avec le plus grand soin la question de droit de la question de conduite. A notre avis, l'Assemblée ne pouvait pas tenir une conduite qui fut à la fois moins digne et moins habile que la conduite qu'elle a tenue. Elle n'a su avoir ni fermeté dans la résistance, ni noblesse dans le sacrifice. Elle a donné raison à tous ses détracteurs et tort à tous ses défenseurs.

Nous venons d'expliquer pourquoi nous n'avons pas voulu prendre parti pour TAssemblée contre le ministère ; il nous reste maintenant h expliquer pourquoi également nous n'avons pas voulu piendre pai'ti pour le ministère contre l'Assemblée,

QUI COMBATTRE ? Qll SOUTENIR ? 541

D'abord, le ministère, tel qu'il a été composé le 20 décembre 1848, ne l'a pas été selon que nous avions pensé qu'il dût être formé. Nous sortions du provisoire, nous ne voulions pas qu'on y rentrât. Or, qu'est-ce qu'un ministère de transition, si ce n'est pas du provisoire? Nous pensions c^ue la gravité des circonstances et la profondeur du mal étaient telles qu'elles ne laissaient de choix .qu'entre un ministère de prestige ou un ministère d'' innovation, parce qu'il n'y avait pas une minute à perdre pour arrêter le flot des dépenses et rendre au travail son cours interrompu.

Ensuite, le ministère nous a paru faire fausse route en s'imaginant qu'il ne devait pas avoir d'autre pensée que d'arriver le plus vite possible à des élections générales et à une Assemblée nouvelle. Il y avait, selon nous, quelque chose de plus urgent et de plus utile à faire : c'était de tirer parti de l'Assemblée qui existait, par cette seule raison qu'elle existait, et que tout ce que celle-là ferait, l'autre n'aurait pas à le faire. C'était du temps de gagné quand on venait de perdre dix mois. Nous pensons que le ministère ne s'est pas fait une idée juste de sa force et de l'empire qu'il pouvait exercer sur la majorité de l'Assemblée. Finalement, cette majorité n'a-t-elle pas voté l'adoption de l'amendement Lanjuinais, le renvoi des accusés de mai 1848 devant la haute cour nationale, le rejet de la proposition Billault sur le budget des recettes, et la nomination de M. Boulay (de la Meurthe] en qualité de vice-président de la République ? Ces votes nous ont donné pleinement raison, et, s'il en est un seul qui soit regrettable, la réduction de l'impôt du sel. est-ce bien la majorité qu'il faut en rendre responsable ? Le minislère a-t-il défendu la conservation de cet impôt dans les termes qui l'eussent assurée ?

Personne plus que nous ne rend justice à la droiture des intentions de tous les membres du cabinet, et particulièrement de son chef; nous honorons M. Odilon Barrot, nous l'affectionnons, nous lui tenons compte du courage dont il a fait preuve en plus d'une circonstance depuis un an ; mais nous honorions aussi le caractère de M. Guizot, et cela

ne nous empêchait pas de combattre l'aveuglement de son optimisme.

Eh bien! ce que nous reprochons au ministère actuel, faut-il le dire ? — Nous lui reprochons de se conduire un peu trop comme s'il n'y avait pas eu, entre le 23 février et le 2(5 décembre 1848, un 24 février qui a ruiné nos finances, notre crédit, notre industrie, notre commerce, et porté partout une horrible et profonde misère. Nous lui reprochons ce que nous reprochions, en mars 1848, à M. de Lamartine, de manquer d'esprit de décision, de vigueur dans les mesures à prendre. Nous lui reprochons de craindre moins la gangrène que l'amputation. Nous lui reprochons de n'avoir pas sur la politique extérieure de la France un système arrêté qui se traduise par une réforme de notre budget. Nous lui reprochons de ne pas être assez profondément pénétré de cette conviction que le crédit et le travail ne reprendront leur cours qu'après que toute incertitude sera pleinement dissipée sur les moyens d'aligner les dépenses avec les recettes. Ce n'est plus l'émeute victorieuse qu'on doit craindre, c'est le déficit toujours croissant.

Nous venons de dire ce que nous reprochons au ministère et ce qui nous empêche de prendre chaudement parti pour lui contre l'Assemblée ; mais de ce que le ministère n'est pas tel que nous l'eussions souhaité, de ce qu'il suit des errements condamnés par l'expérience, cela ne nous rend point injuste envers lui, et nous reconnaissons que la situation politique s'est améliorée depuis le vote du 10 décembre.

Comment en pourrions-nous douter ? — Tous ceux qui gardaient un morne silçnice l'ont rompu ; tous ceux qui courbaient prudemment la tète la portent aujourd'hui fièrement; tous ceux qui épiaient un sourire de M. Cavaignac s'indignent quand il nous arrive de donner un juste éloge à un discours sensé de M. Billault; tous ceux qui osaient à peine avouer qu'ils lisaient la Presse, quand elle luttait contre les intimidateurs du lendemain, ne la lisent plus que pour lui reprocher de rester en arrière dans la voie où ils

s'élancent IriomphalemenL C'est de l'ivresse. On en aurait à moins. Avoir remporté une victoire sans avoir livré de bataille ni couru de péril , mais c'est le comble de l'habileté !

Oui, cela est incontestable, la situation politique depuis le 10 décembre est meilleure ; le pouvoir est maintenant entre des mains qui ne sont plus suspectes; les ministres n'ont plus un pied dans le gouvernement et l'autre pied dans l'émeute; les détestables traditions de l'arbitraire n'ont pas encore perdu leur empire, mais elles ont perdu leur audace; c'est beaucoup, ce n'est pas encore assez.

D'importantes économies, d'urgentes réformes sont nécessaires. Ce n'est qu'après qu'elles auront été opérées que reparaîtra la confiance. Si l'on veut que le crédit renaisse , il faut absolument que la lumière se fasse dans nos finances. Ce sont ces réformes que nous demandons, ce sont ces économies que nous appelons, car elles seules pourront mettre une digue à la misère qui nous déborde.

Le progrès de la misère publique nous occupe plus que la durée de l'Assemblée nationale.

11 février 1849.

En admettant comme exactes les évaluations présentées, l'achèvement du Louvre serait une dépense de 321 millions ; mettons 40 millions pour faire à l'imprévu la part qu'il sait toujours se faire si largement. Assurément, c'est là une grosse dépense dans la situation actuelle de nos finannances, et quand nous considérons l'énormité du poids que l'impôt fait peser sur le contribuable, à une époque où il a déjà tant de peine à vivre du prix de son travail, des bénéfices de son industrie, des produits de sa culture. Cependant, nous sommes pour rachèvement du Louvre.

Dans notre pensée, l'achèvement du Louvre se lie étroitement à Tavenir des chemins de fer et delà politique nouvelle, essentiellement pacifique, essentiellement progressive ainsi que nous la comprenons. Tout ce qui embellira Paris, tout ce qui le rendra plus attrayant encore, tout ce qui sera de nature à passionner la curiosité des étrangers nous paraîtra une dépense utile, un placement avantageux. Nous ne saurions apporter trop de soin à l'entretien de nos musées, de nos bibliothèques, de nos édifices, de nos théâtres ; ce sont là les véritables fortifications de Paris, et il eût mieux valu certainement dépenser cent cinquante millions à achever le Louvre, à orner nos places, à élargir nos rues, que

dépenser les cent cinquante millions qui ont servi h creuscides fossés et à construire des bastions sans autre avantage que d'éveiller les défiances de l'Europe continentale. La France, si fasorisée déjà par la nature, si recherchée de tout temps par l'étranger, doit tendre constamment à l'attirer chez elle. C'est à la fois un moyen pacifique de conquête et de contribution; de conquête, car l'empire exercé sur les idées vaut bien, pour le moins, celui exercé sur les territoires ; de contribution, car l'argent qui vous est apporté par l'étranger qui consomme n'est pas marqué à un titre inférieur h l'argent qu'on va enlever à l'étranger qu'on pille. Habituée aux victoires remportées par la guerre, la France ne comprend encore qu'imparfaitement les victoires qu'elle pourrait, avec le génie qui lui est propre, remporter par la civilisation.

Achevons donc le Louvre inachevé! L'n tel monument ne doit pas présenter le spectacle d'une honteuse diflorniité: mais achevons-le pour lui donner une plus utile destination que celle qu'on propose. Nous voudrions que le palais des Tuileries, le palais du Louvre, l'emplacement du Carrousel servissent à centraliser tous les services publics épars çà et là ; ce n'est qu'en les centralisant qu'on épargnera le temps précieux qui se perd. L'atelier gouvernemental doit réunir en faisceau Assemblée nationale, présidence de la République, ministères, télégraphes, postes, imprimerie du gouvernement. Tout doit être calculé pour que jamais, dans une circonstance décisive , une minute précieuse ne soit perdue, un mouvement faux ne soit fait. Tout doit être calculé pour rendre faciles et rapides les rapports nécessaires, soit entre la Présidence et l'Assemblée, soit entre l'Assemblée et les ministres, soit entre les ministres et le président. Or, c'est ce qui n"a pas lieu. A l'extrémité est de Paris, l'Hôtel-de- Ville ; à l'autre extrémité ouest tous les ministères; d'un côté de la Seine le palais de l'Assemblée nationale, sur l'autre rive le palais du président de la République. Entre eux aucun lien. Etonnez-vous ensuite, lorsque tous les éléments de la puissance

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