VII
publique sont ainsi éparpillés, que les révolutions à Paris y soient aussi faciles à accomplir, que les affaires des départements y soient aussi lentes à expédier !
11 y a là un vice qui devrait frapper tous les yeux ; eh bien! c'est vainement que depuis quinze années nous le signalons aux regards de tous les ministres. Tel est le vertige que donne le pouvoir, apparemment, que dès qu'on est au faîte on a des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre, une intelligence pour ne pas comprendre.
Le 24 février, il n'y avait pas au palais des Tuileries une presse pour imprimer une proclamation ! Le 23 juin, il n'y avait pas au palais de FAssemblée nationale une presse pour imprimer une proclamation! A quoi sert donc l'expérience ? Le 24 février, il y avait sur le dôme des Tuileries un drapeau tricolore qui flottait ; n'eùt-ilpas mieux valu un télégraphe qui eût averti Rouen, Lille, Tours, Poitiers. Bordeaux, Marseille, et mieux encore qu'un télégraphe-Chappe, un télégraphe électrique? Si les ministères, réduits au nombre strictement nécessaire, eussent été attenants au palais des Tuileries ; si les ministres avait pu se concerter au lieu de courir éperdus les uns après les autres, croit-on que la révolution du 24 février se fût faite aussi facilement ? D'abord, l'accident de l'Hôtel des Capucines ne se fût pas produit le 23 février au soir. Oh! si nous avions à choisir entre la centralisation de tous les services publics telle que nous la comprenons, telle que nous venons de la laisser entrevoir, et toutes les lois possibles de répression contre les clubs et les journaux, nous n'hésiterions pas un instant. C'est de la sorte que nous comprenons la force et l'affermissement du pouvoir, non par la compression législative, mais par l'organisation administrative.
Si ces idées était adoptées, le produit delà vente, effectuée en temps opportun, de tous les terrains et de tous'les hôtels occupés par l'Assemblée Nationale, la présidence de la République, et les divers ministères, viendrait en déduction de la dépense de l'achèvement du Louvre et de l'appropriation des Tuileries.
Quant aux tableaux (jui garnissent les galeries du Louvre, pourquoi ne seraient-ils pas transportés au eliAteau de Versailles? Pourquoi le château de Versailles ne serait-il pas consacré aux expositions annuelles de peinture? Paris n'y perdrait rien et Versailles y gagnerait. Pourquoi ne compléterait-on pas l'œuvre ? Paris possède un grand nombre de bibliothèques publiques ? Pourquoi ne transporteraiton pas à Versailles, plus à Tabri que Paris de l'incendie, une de ces bibliothèques séculaires, la plus complète possible? Est-il prudent d'exposer ainsi tous ses trésors aux mêmes risques, lorsqu'il serait si facile de diviser les risques sans diminuer les trésors ? Le chemin de fer qui lie Paris à Versailles, qui fait de Versailles un faubourg de Paris, permettrait de tirer de Versailles un parti auquel on ne songe peut-être pas assez.
Mais ce n'est pas de Versailles qu'il s'agit, c'est du palais du Louvre, c'est du palais des Tuileries, c'est de l'immense emplacement du Carrousel, trois choses que nous voudrions voir utiliser pour rendre le pouvoir plus fort, l'administration plus simple, la centralisation moins justement impopulaire.
Il ne faut pas s'abuser! La centralisation administrative est gravement menacée ; de toutes parts s'élève contre elle, dans les départements, un concert de malédictions. On l'accuse de tout compromettre, de tout pertire, de tout ralentir, de tout empêcher. C'en est fait de la centralisation administrative, si on ne se hâte pas delà transformer, de la simplifier, de la faire absoudre, de la faire aimer.
Et en quel temps tomberait-elle? Quand partout les chemins de fer tendent à rapprocher du centre toutes les extrémités de la circonférence ; quand une heure suffira pour mettre Marseille, Paris et Lille en communication, grâce à la merveilleuse invention des télégraphes électriques, quand cette invention vient de faire encore un inexplicable progrès. Ce progrès consiste à imprimer à l'extrémité du télégraphe électrique lessignes partis de l'extrémité opposée. Non, non, 1 ne faut pas que la centralisation administrative succombe.
548 tS40.
Ce qu'il faut, c'est que l'abus qui en a été fait disparaisse ; ce qu'il faut, c'est qu'elle se perfectionne.
Telle qu'elle existe, la centralisation esî un faisceau rompu ; c'est une gerbe qui n'a pas de lien ; donnons-lui un lien en faisant servir à l'administration de la France l'achèvement du Louvre. Que le Louvre devienne l'atelier gouvernemental de la France !
17 février 1819.
Un jour au plus et moins de dix lignes auraient suffi pour voter et renfermer toule la Constitution ; une Constitution qui n'eût rien omis, rien exclu, et qui se fût gravée sans effort dans toutes les mémoires.
Au lieu de dix lignes, la Constitution de 1848 se compose de 116 articles et d'une Déclaration des droits et des devoirs divisée en 8 paragraphes.
Avant que la Constitution ne fût promulguée, nous avons dit ce que nous en pensions ; maintenant qu'elle est votée, nous répondons à tous ceux qui déjà sont impatients de connaître quel sera notre pi'ogramme dans les élections prochaines; nous leur répondons : Notre programme n'aura que quatre mots, et ces quatre mots seront : — Respect de la Constitution.
Respect de la Constitution, car quiconque entreprendrait de la violer assumerait sur sa tète une immense responsabilité, rejetterait la France dans l'inconnu d'une révolution nouvelle, légitimerait Tinsurrection, désarmerait le droit et armerait la force, absoudrait le passé et condamnerait l'avenir.
Respect de la Constitution, car tout progrès qui doit son triomphe à la violence au lieu de le devoir à la raison est un progrès sans durée ; c'est l'éclair qui dissipe un instant l'obscurité, mais pour la rendre plus profonde.
Respect de la Constitution, car tout changement prématuré, tout changement précipité serait de la part de la France l'humiliant aveu qu'elle a courbé la tête pendant douze mois sous la peur au lieu de la relever sous l'intimidation ; qu'elle s'est laissé imposer par l'audace un pacte que sa raison repoussait ; ce serait effacer une erreur par une tache : mieux vaut couvrir une tache sous une erreur.
Respect de la Constitution, car une Constitution votée, si défectueuse qu'elle soit, est encore préférable à une Constitution h débattre, si parfaite qu'on puisse l'imaginer.
Respect de la Constitution, car on connaît la Constitution qu'on a, mais on n'est jamais sûr de celle qu'on aura.
Respect de la Constitution, car la difformité d'un enfant n'en justifie pas le meurtre par sa mère. L'enfant qui naît difforme n'est pas coupable de sa difformité. Il n'y a qu'une manière de racheter le tort de s'être étroitement lié, sans nécessité, par une Constitution écrite, c'est de l'observer scrupuleusement.
Telle est notre opinion ; nous savons que ce n'est pas celle de la France, impatiente de secouer le joug sous lequel on l'a fait passer, par surprise, le 24 février. Mais ce n'est pas là un motif suffisant pour nous détourner de notre but. Quand, par rencontre, la popularité vient à nous, elle est la bien-venue; mais nous n'allons pas à elle. Nous n'allons qu'où nous croyons trouver la vérité.
On ne naît pas toujours avec une bonne constitution physique, cela n'empêche pas de vivre, souvent même de déconcerter toutes les probabilités et de survivre à des individus doués d'une constitution plus fortement trempée. Or. ce qui est vrai pour les individus, pour les constitutions physiques, n'est pas moins vrai pour les peuples, pour les constitutions politiques. Il n'est pas de constitution si mauvaise qu'elle ne renferme les moyens de l'améliorer.
D'ailleurs, il suffit que rnrticle 111 de la Constilulion de 1848 se grave dans toutes les mémoires pour qu'il tempère toutes les impatiences.
Cet article, qu'on ne saurait trop souvent réimprimer, s'exprime ainsi :
« Art. 111. Lorsque, dans la dernière année d'une It'gislature, l'Assemblée nationale aura émis le vœu que la Constitution soit modifiée en tout ou en partie, il sera procédé à celte révision de la manière suivante : Le vœu exprimé par l'Assemblée ne sera converti en résolution définitive qu'après trois délibérations consécutives, prises chacune à un mois d'intervalle et aux trois quarts des suffrages exprimés. Le nombre des votants devra être de cinq cents au moins.
1) L'Assemblée de révision ne sera nommée que pour trois mois.
» Elle ne devra s'occuper que de la révision pour laquelle elle aura été convoquée.
» Néanmoins, elle pourra, en cas d'urgence, pourvoir aux nécessités législatives. »
Aux termes de l'article 31, l'Assemblée nationale est élue pour trois ans.
Aux termes de l'article 46, l'élection du président a lieu de plein droit le deuxième dimanche du mois de mai. Dans le cas où, par suite de décès, de démission ou de toute autre cause, le président serait élu à une autre époque, ses pouvoirs expireront le deuxième dimanche du mois de mai de la quatrième année qui suivra son élection.
De ces trois dispositions, il ressort ce qui suit :
Premièrement, l'Assemblée législative, dont l'élection aura lieu au commencement de mai, devra faire place, en mai 1832, à une nouvelle Assemblée législative ;
Deuxièmement, l'Élu du 10 décembre 1848 verra expirer son pouvoir le deuxième dimanche du mois de mai 1832 ;
Troisièmement, dès l'année 1831, l'Assemblée législative pourra émettre le vœu que la Constitution soit modifiée.
A cet elTel, une Assemblée de révision pourra être convoquée, et statuer avant l'époque à laquelle les pouvoirs de l'Élu du 10 décembre expireront constitutionnellement.
Donc, si à la fin de 1831, il convient à la France, soit de réviser entièrement sa Constitution, soit de la modifier par-
tiellement, elle en aura la pleine liberté, sans qu'elle ait à sortir de la légalité, dont il est toujours prudent de s'abstenir de scruter et de contester l'origine. Washington, dans son adresse cVadieu au peuple des États-Unis^ s'exprime ainsi : « Gardons-nous de toute usurpation ; ce moyen, qui » peut produire quelquefois un soulagement, a toujours f> mené en définitive les gouvernements libres à leur perte. » Les mauvais précédents font un mal qui, à la longue, dé- » passe de beaucoup le bien passager qu'on en avait re- « cueilli. »
Washington avait raison. L'expérience l'a prouvé ; que cette expérience nous serve !
Point d'usurpation ! point de violence ! point d'impatience ! Trois années passent rapidement dans la vie d'un peuple. Trois années, mais ce sera à peine assez de temps pour que la France sache définitivement à quoi s'en tenir sur la forme républicaine adaptée à ses idées, à ses mœurs, à ses souvenirs, à ses usages, à son développement, à son génie.
Si l'Élu du 10 décembre, aidé par des ministres habiles, a réussi h donner au pouvoir exécutif en hauteur et en profondeur des proportions qui s'accordent avec la largeur de sa base calculée sur cinq millions et demi de suffrages, rien n'empêchera de modifier l'article 43 de la Constitution, ainsi conçu :
« Article '45. Le président de la République est élu pour 'quatre ans et n'est rééligible qu'après un intervalle de quatre ans. »
Si, au contraire, il a échoué ; s'il est resté au-dessous de sa tâche ; s'il a déçu les espérances que son nom a fait naître ; si, enfin, il n'est pas parvenu à vaincre les difficultés de transplanter en France l'ai^bre républicain, alors la France avisera, en parfaite connaissance et des hommes et des choses.
Toute autre chose, tout autre effort pour sortir de la situation que nous a faite la révolution du 24 février, nous paraîtrait ofïrir plus de périls que d'avantages. Au lieu de faire cesser le provisoire, on le perpétuerait ; au lieu d'é-
LE RESPECT DE LA CONSTITUTIOiN. o53
teindre le feu des révolutions, on l'attiserait. La révolution qui s'aceoniplirait cette fois par en haut, ne serait que le prélude d'une autre révolution qui se tenterait encore une fois par en bas. Or, dans quelque sens qu'une révolution se fasse, insurrection ou coup d'État, elle se fait toujours au rebours du progiès.
Le progrès, c'est le triomphe de la raison sans le concours de la force.
Si l'on ne trouve j)as juste cette déhnition du progrès, qu'on en cherche une meilleure.
Il y a, nous le savons, une opinion qui diffère essentiellement de celle que nous venons d'émettre : c'est celle qui consiste à prétendre que la Constitution n'ayant pas été soumise à la sanction nationale, ne lie pas la majorité électorale; qu'en conséquence, l'Assemblée législative pourra et devTa en appeler à la France, afin de savoir des électeurs, directement interrogés, s'ils acceptent la Constitution du 4 novembre 1848, et, dans le cas où ils ne l'accepteraient pas, quelle est la forme de gouvernement qu'ils préfèrent et entre quelles mains ils prétendent déposer le pouvoir.
Il se peut qu'exposée dans les colonnes d'un journal cette opinion paraisse ce qu'il y a de plus simple et de plus sage : mais l'application ne tarderait pas h démontrer le contraire, et h faire jaillir des diflicuUés sans nombre et sans fin. Nous reconnaissons que celte opinion gagne chaque jour du terrain ; plus tard, on reconnaîtra qu'elle ne s'est autant accréditée que parce qu'elle n'a pas encore été sérieusement controversée. Lîn examen approfoiuli en fera promptement justice.
Si l'on veut que le pouvoir ébranlé se raffermisse, que le crédit interrompu reprenne son cours, que le travail ramène la confiance et que la confiance ramène le travail, il n'y a point à hésiter, il n'y a qu'un seul parti à prendre : c'est d'accepter la Constitution telle qu'elfe a été votée, sans autre réserve que celle exprimée dans l'article 111. Moins cette Constitution satisfait certains esprits, certains intérêts, certaines prédilections, certaines exigences, et
plus ce doit être un motif de saisir cette occasion de donner au peuple l'exemple du respect le plus scrupuleux en matière de légalité, car où serait le mérite sïl n'y avait nul sacrifice? Comment le peuple apprendra-t-il à respecter la majorité, s'il voit qu'on la discute, qu'on la pèse, qu'on la conteste, qu'on l'avilit, qu'on la nie ?
Nos lecteurs savent si le conseil que nous leur avons donné à l'occasion de l'élection du 10 décembre 1848 a été salutaire; de tous ceux qui l'ont suivi et qui, avant d'être convaincus, avaient commencé par être étonnés, il n'en est pas un qui ne s'applaudisse aujourd'hui de son vote; ils nous ont cru quand nous leur avons dit : Nommez L.-N. Bonaparte; cette fois encore ils nous croiront et répéteront avec nous ces mots : Respect de la Constitution.
Tous les comités électoraux auront beau faire à l'envi des manifestes, ils n'en feront pas un seul qui soit à la fois plus complet et plus concis, plus progressif et plus- conservateur.
9 juin 1849.
Les premiers, dans la presse, nous avons fait entendre, le 17 février 1849, ce cri accueilli et répété de toutes parts :
Nous ne l'aurons pas jeté en vain! Nous ne l'aurons pas jeté fiiussemenl !
Oui, s'il est vrai qu'après le vote du 7 mai 1849, le pouvoir exécutif ait donné l'ordre au général en chef Oudinot d'attaquer Rome, oui, la Constitution a été violée !
Notre devoir est de la défendre, car si nous hésitions un seul instant à la défendre, et à la défendre de toute la puissance de notre énergie, c'en serait fait de toutes nos libertés politiques et de toutes nos garanties judiciaires.
Nous le savons :.si la première atteinte était tolérée, on oserait tout. Peut-être est-il encore temps de sauver le président de la République, de l'arracher à des influences fmiestes, à des conseils perfides! C'est un dernier effort que nous tentons.
19 février 1849.
Nous avons dit :
Bespect de la Constitution.
On nous répond :
Sanction de la Constitution.
On insiste sur la nécessité d'en appeler à la France, afin de savoir des électeurs, directement interrogés, s'ils acceptent la Constitution du 4 novembre 1848?
Ignore-t-on que la Constitution du 5 fructidor an 111 (22 août 1795), proposée au, peuple par la Convention nationale ei ACCEPTÉE par lui (1), ne dura que quatre années et