‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 29 sur 116 · TROISIÈME RÉVÉLATION · texte numérisé non relu

TROISIÈME RÉVÉLATION

La scène se passe le 14 juin :

« Quant à lui (M. Cavaignac), si la Commission executive désertait son » poste, il se croyait entièrement dégagé envers elle; mais il s'engageait à » rester FIDELE.MEXT arec la Commission si elle restait. Cet avis prévalut. » La commission demeura donc, comptant trouver un concours énergique » et dévoué dans tous ses agents. »

Entre M. Cavaignac et la Commission executive, tout se réduit donc à cette question de fait :

Le 24 juiii^ est-ce la Commission executive qui s'est volontairement retirée ?

Voici ce qu'affirme M. Barthélémy Saint-Hilaire :

« Quelques jours à peine iiprès le 14 juin, tandis que les sentiments de la réunion du Palais-National ne paraissent pas changés, ceux de ses prétendus délégués changèrent tout à coup. Sans cesser de protester de leur dévoûinent, ils firent, le 18 juin, auprès de la Commission, une démarche toute contraire à leurs démarches antérieures; ils vinrent demander la démission de plusieurs ministres, discuter même celle de la Commission et proposer l'adoption de plusieurs mesures financières qui aboutissaient toutes au papicr-monnnie. La Commission ne crut pas avoir à tenir compte des conseils qui lui ét;iient donnés.

» Repoussés par la Commission executive, les membres delà réunion du Palais-Xational s'adressèrent au général lui-même. Par quels arguments le décidèrent-ils ? C'est ce qu'eux seuls et le général peuvent connaître ; mais les négociations furent rapides et décisives. Pourtant, dans les premiers moments de la révolution, quand le péril était imminent pour la République, et que son existence, qui comptait à peine quelques jours, pouvait sembler périlleuse et précaire, le général n'avait pas voulu accepter du gouvernement provisoire le portefeuille de la guerre, et il avait voulu se consacrer, disait-il, tout entier à notre colonie d'Afrique, dont l'un des premiers décrets du gouvernement provisoire l'avait nommé gouverneurgénéral-

» Les offres qui lui furent f:iites quatre mois plus tanl, vei"s le 20 juin, par un certain nombre de représentants, trouvèrent un accès plus facile ; et, dans la journée du vtngt-deux, le génc'ral était assuré d'avoir l'assentiment de la réunion du Palais-National par ses délégués.

» Au sein de l'Assemblée, l'inquiétude était tout aussi violente; mais ceux qui voulaient atout prix changer le pouvoir n'en étaient pas moins actifs, et ils allaient répétant partout que le seul moyen d'en finir, c'était de renverser d'abord la Commission executive. (Oui! oui! C'est vrai! — Rumeurs diverses.)

» Aussi, le lendemain matin, samedi, vers HUIT HEURES, ils revinrent à la charge et insistèrent encore une fois pour obtenir une démission. La scène que devaient amener nécessairement des exigences aussi inconvenantes fut très vive. Les membres de la Commission repoussèrent encore avec la plus vive indignation les propositions qui leur étaient faites : « C'était une Lâcheté, un déshonneur qu'on demandait à la Commission. » Au plus fort du combat, quand on devait être dévoué tout entier à. la » défense, quand il fallait appliquer toute son énergie à sauver la pa- » trie, abandonner son poste, déserter son devoh-, c'était une infamie » dont la Commission ne voulait pas se flétrir spontanément. Que si l'As- » semblée nationale n'avait plus contiance dans la Commission, elle pou- » vait rendre un décret qui transférât le pouvoir h d'autres mains. C'était » à elle qu'on devait s'adresser. La Commission executive continuerait à » remplir sa dangereuse mission. Ses ennemis n'avaient donc qu'à se pour- » voir devant l'Assemblée, dont le président, j\I. S.'iiard, les accompa- » gnait. C'était de l'Assemblée seule qu'il fallait tout obtenir, car on n'ob- » tiendrait rien de la Commission. »

» Quelques instants après, M. Senard se retira, suivi du général Cavaignac, dans son cabinet particulier. Là, une conférence s'engagea entre eux. M. l'agnerre, en entrant dans laclianibre, vint l'interrompre, ou plutôt il s'y mêla. La conrersation ne pnrlait pas sur le combat , elle parlait uniquement sur les condilions du nouveau pouvoir- et sur tes combinaisons parlementaires qui paraissaient les plus probables. M. Senard demanda à M. Pagnerre son opinion sur la question qui s'agitait. M. Pagnerre répondit : « Je crois » qu'il y aurait un danger très grave en ce moment à ce que la Conimis- » sion executive se retir.àt ou fût destituée. L'insurrection n'a pas encore » beaucoup de soldats; vous lui en donneriez en dissolvant le pouvoir en » ce moment. »

» M. Cuvaignac , prenant la parole , dit : « Voyez , messieurs, vous » connaissez mieux l'opinion publique ; moi je ne la connais pas. » — M. Senard insist.int pour la démission, M. Pagnerre répliqua : « Je per- » siste à croire qu'il y a le plus grand danger. La Commission ne peut, en » ce moment, se retirer sans déshonneur. Si en la fait destituer, j'en laisse » à d'autres toute la responsabilité.» M. Garnier-Pagès étant survenu, M Senard s'adressa à lui : « Mais vous, lui dit-il, vous êtes nécessairement

» de toutes les combinaisons ? » M. Garnier-Pagès lui rt^pondit : « Il ne » s'agit pas, en ce moment, de combinaisons personnelles ; il ne s'agit que » de sauver le pays. »

» Cette troisième tentative, inutile comme celle de la veille et celle du 18 juin, ne découragea pas les ennemis de lu Commission ; mais MM. Garnier-Pagès et Pagnerre, ne voulant pas être témoins plus longtemps de ces démarches, retournèrent de nouveau dans les mairies des arrondissements de la rive-droite, que M. Duclerc parcourait depuis le matin , et où leur présence, du moins, pouvait être utile.

)) Après ces refus formels de la Commission exécuti\e, il ne restait plus qu'à en appeler à l'Assemblée nationale, qui seule devait prononcer dan» ces graves conflits. »

Ainsi, voilà qui est bien constant, ce n'est pas la Commission executive qui a demandé à se retirer; le 24 juin, elle voulait demeurer à son poste ; M. Gavaiguac était donc lié d'honneur par l'engagement qu'il avait pris de rester fidèlement avec elle si elle restait.

Comment a-t-il tenu cet engagement ?

En abandonnant la Commission executive après avoir exposé ses membres au soupçon de trahison, après les avoir exposés au danger d'être fusillés.

Comment M. Cavaignac justifie-t-il cet abandon?

« Le 22, trois de mes collègues vinrent chez moi. . . (MM. Ducoux, Lan drin et Latrade;. Voici le sens de leur démarche : « Dans le cas où la » Commission executive quitterait le pouvoir, soit volontairement, soit par » un vote de l'Assemblée, êtes- vous disposé à la remplacer? Je dis a ces » messieurs : Je n'entrerai dans aucune commission de pouvoir exécutif. » (Ainsi, vous le voyez, jenejouaispas cartesoustable.) Je n'entrerai dans » aucune commission de pouvoir exécutif. Je ne crois pas qu'une coUec- » lection de cinq hommes, quelque dévoués qu'ils soient, puissent rem- » plir tous leur devoir comme ils le comprennent, comme ils le veulent, » comme le voudrait la Commission executive actuelle elle-même ; mais si » l'Assemblée, reconnaissant le vice inhérent ti cette organisation du pou- » voir, me faisait l'honneur de penser à moi , je n'ai aucune espèce d'enga- » gement avec la Commission executive qui m'empêche d'accepter et de lui » succéder. »

Et l'engagement pris le 14 juin? M. Cavaignac l'a oublié. C'est tout simple. N'a-t-il pas déclaré à la tribune qu'il n'avait pas de mémoire?

C'est ce manque de mémoire, sans doute, qui a empêché

DOCLMEMS POUR LHISTOIRE. 113

M. Cavaignac de s'expliquer sur ce qu'il faisait le (.(.samedi matin 24, vers huit heures, » dans le cabinet particulier de M. Senard, président de l'Assemblée nationale. Enfermés tous les deux, s'y entretenaient-ils de la nécessité de faire venir à Paris toutes les troupes disponibles et toutes les gardes nationales des villes placées sur les lignes de chemins de fer? — Non. « La conversation ne roulait pas sur » le combat ; elle portait uniquement sur les conditions du » nouveau pouvoir, et sur les combinaisons parlementaires » qui paraissaient les plus proposables. » (Voir plus haut la conversation entre M. Cavaignac et M. Senard, interrompue par M. Pagnerre.)

L'articulation était grave, précise, décisive ; elle se produisait sous la foi des deux témoignages de MM. Pagnerre et Garnier-Pagès, M. Cavaignac « oublie » d'y répondre? Que voulez-vous? sa mémoire est ainsi faite : elle est minutieuse, elle ne garde le souvenir que des minutieux détails.

M. Garnier-Pagès a donc eu tort, grandement tort de reprocher à M. Cavaignac son « ingratitude. » Ce que M. Garnier-Pagès a appelé a ingratitude » de la part de M. Cavaignac, ce n'était qu'un « défaut de mémoire. »

Ce défaut de mémoire, ilTa qualifié lui-même « d'infirmité physique! »

Mais ce reproche d'ingratitude, comment M. Cavaignac a-t-il prouvé qu'il n'était pas fondé?

Il l'a prouvé en répondant : « Dans le courant de son dis- » cours, M. Garnier-Pagès a prononcé le mot dingrati- » tude ; je laisse au pays à apprécier ce que je dois à M. Gar- » nier-Pagès. » (Vive approbation.)

Comme celte approbation prouve que les majorités sont bien toujours les mêmes, sous tous les régimes, sous tous les pouvoirs !

A qui donc cependant M. Cavaignac devait-il, si ce n'était pas h la Commission executive, d'avoir été nommé coup sur coup — gouverneur général de l'Algérie, — heutenantgénéral, — ministre de la guerre?

iMais il paraît qu'il est plus facile de répondre par une iui- Yn. 8

pertinence de Soldat à un reproche mérité que par un bon argument lV Avocat; car on va voir la réponse qu'a faite M. Cavaignac à ces paroles accablantes de M. Garnier-Pagès :

« Dans les fatales journées de juin, tandis qu'on attaquait la Commission executive, tandis qu'on nous reprochait, à nous, de commettre une faute grave. . . (On la croyait grave, vous l'avez expliquée; l'Assemblée et la France peuvent juger) ; lorsqu'on nous accusait partout, dans les mairies où je suis allé, dans cette Assemblée, le soir, est-ce que moi, qui n'étais pas ministre, dont le devoir n'était pas de vous couvrir, je ne suis pas venu ici, au contraire, chercher à justifier toutes ces mesures, vous couvrir de noire nom, vous couvrir de notre pouvoir? Et vous, quand nous avons été attaqués, qu.and nous avons été accusés, quand, dans cette Assemblée même, où le bruit circulait que la garde nationale demandait notre destitution pour ne pas lui avoir donné des secours suffisants. . . (Interruption.)

» Eh bien, dans ce moment difficile et dans cette journée , que s'est-il passé? Deux faits qui doivent frapper tous les esprits et qui s'adressent à toutes les consciences. Ces deux faits, les voici: nous, nous vous couvrions de notre responsabilité vis-à-vis de l'Assemblée, du peuple français, et vous, quand on nous accusait de fautes que nous n'avions pas commises, êtes-vous venu dans cette Assemblée parler au peuple français? êtes-vous venu, vous ministre, c'était votre devoir, êtes-vous venu couvrir de votre responsabilité cette Commission executive dont vous étiez le ministre et l'agent ? Non, vous avez gardé le silence, vous êtes resté immobile et muet. »

M. Cavaignac répond :

(I Maintenant, vous me reprochez d'avoir été ingrat, de n'être pas venu vous défendre à cette tribune, le 23 juin. Eh! mon Dieu! si j'avais à vous défendre quelque part, c'était à mon poste; j'étais ministre de la guerre.

» M. GARnIER-pagÈs ; Vous étiez venu à la tribune le soir même.

» M. LE PKÉsiDEXT DU CONSEIL : J'étais ministre de la guerre. J'avais un rôle comme tel à remplir, et, je le répète , là où j'étais je vous défendais beaucoup mieux que mes paroles n'auraient pu le faire à cette tribune (Très bien!)»

Eh bien ! reportons-nous aux séances des 23 et 24 juin ; ouvrons le Moniteur.

Deux fois, le 23 juin, dans la journée et dans la soirée, M. Cavaignac monte à la tribune, mais c'est pour y donner des explications, lesquelles prouvent, une fois de plus, qu'aucune précaution, absolument aucune, n'avait été prise;

qu'aucun ordre, absolument aucun, n'avait été donné en vue de prévenir et d'intimider l'insurrection.

Le Moniteur constate, en outre, que le samedi 24 juin M. Cavaignac est à la séance.

LE SAMEDI 24 JUIN, la séaucc, qui avait été suspendue à neuf heures, est reprise à neuf heures trente-cinq minutes.

Le Moniteur est curieux à relire :

« La parole est à M. Duprat pour une proposition.

» M . PASCAL DUPRAT : Ce n'est pas en mon nom particulier, "c'est au nom de nos collègues que je viens soumettre à la chambre une proposition qui nous a été inspirée par la gravité des circonstances.

» Les discours sout inutiles -, il nous faut, aux uns et aux autres, des actes, des actes énergiques, des actes qui répondent aux besoins de la situation, et aux besoins de la République.

» Voici le texte :

w L'Assemblée décrète,

« Arlicle unique. Paris est mis en état de siège ; tous les pouvoirs sont » concentrés dans les mains du général Cavaignac. »

» M. NACHET : Je viens protester de toutes mes forces contre la déclaration de la mise en état de siège de Paris. J'appuie la proposition faite par M. Quentin Bauchart ; mais je fais une invocation à tous les souvenirs des hommes qui siègent dan? cette assemblée, et qui nous ont prêté leur appui en 1832 pour lutter contre la mise en état de siège de Paris. J'invoque l'autorité de mon honorable collègue Odilon Barrot , qui est venu soutenir alors ces véritables principes, et qui aujourd'hui, apparemment, ne désertera pas une cause que nous avons soutenue ensemble à cette époque.

» rx MEMBRE ; C'étaient des ordonnances alors ?

» M. BASTIDE, ministre des affaires étrangères : Citoyens, au nom de la patrie, je vous supplie de metlre un terme à vos délibératiom et de voler le plus tôt possible : dans une heure peut-être THOTEL-DE-VILLE SERA PRIS. (Interruption.) ON L'ANNONCE A L'INSTANT MÊME. »

La proposition amendée de M. Pascal Duprat est votée; la séance, interrompue après le vole, est reprise A DIX HEURES ET DEMIE.

Nous copions le Moniteur :

[À dix heures et demie, la séance est reprise sous la présidence du citoyen Senard.)

« LE ciTOTEN PRÉSIDENT : Je l'eçois à l'instant un message de la Commission executive dont je dois donner communication à l'Assemblée ; les membres présens le diront à ceux qui ne le sont pas ;

« Citoyen président, » La Commission du pouvoir exécutif aurait manqué à la fois à ses de- » voirs et à son honneur en se retirant devant une sédition et devant un » péril public ; elle se retire seulement devant un vote de l'Assemblée.

» En remettant les pouvoirs dont vous l'aviez investie, elle rentre dans » les rangs de la représentation nationale, pour se dévouer avec vous au » danger commun et au salut de la République. (Très bien ! très bien!) » Les membres de la'commission du pouvoir exécutif,

» AKAGO, LEDRU-EOLLIN, GAKNIER- PAGES, » LAMARTINE, MARIE.

» Le secrétaire, PAGSERRE. );

» Le général CAYAIGXAC indique aux membres de l'Assemblée qui veulent se rendre dans les divers quartiers de la capitale les dispositions que voici : »

(Suit dans le Moniteur le détail des dispositions.)

On le voit, pas un mot, pas un seul mot de la part de M. le ministre de la guerre pour justifier la Commission executive accusée de « TRAHISON » par la faute de M. Cavaignac!

Vers HUIT HEURES du matin, le samedi 24, M. Cavaignac est dans le cabinet de M. Senardet discute les « conditions du nouveau i^ouvoir. »

A HUIT HEURES TRE>TE-CL\Q MINUTES, M. Pascal Dupi'at fait adopter sa proposition de dictature et d'état de siège.

A DIX HEURES ET DEMIE, la Commissiou executive envoie à M. Senard le message par lequel elle déclare « se retirer seulement devant un vote de V Assemblée. »

A ONZE HEURES, cufin, part du ministère de la guerre la première dépèche télégraphique aux trois commissaires généraux de la subdivision de la Seine-Inférieure, de la 2^ et de la 3® divisions militaires, pour demander de diriger sur-le-champ sur Paris toute lïnfanterie disponible.

Est-ce clair? Est-ce clair?

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