‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 30 sur 116 · LE VOTE DU 25 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

LE VOTE DU 25 NOVEMBRE

27 novembre 1848.

Sur quoi a roulé, samedi 2o novembre 1848, le principal effort du débat terminé par l'inutile vote d'un inutile ordre du jour motivé?

Il a roulé sur ce fameux système qui a coûté la vie à l'archevêque de Paris, à huit officiers généraux, à une multitude de soldats, de gardes nationaux et d'insurgés, et qui a abouti à l'état de siège et à la transportation.

M. Garnier-Pagès a dit à M. Cavaignac :

« Vous avez fait des fautes, des fautes énormes, des fautes grossières.... »

M. Ledru-Rollin a ajouté :

« J'acceptais la concentration, mais je ne voulais pas que cette concentration fût ÉTERNELLE à sc réaliser; j'ai voulu qu'à un moment donné on pût la faire agir ! Eh bien ! je vais vous demander seulement ceci : Pourriez-vous dire à quelle heure de la journée vous avez eu vos troupes concentrées?

» . . Vous n'avez pas voulu le rayonnement des troupes; c'est un système conmie un autre. Vous avez voulu la concentration ; je comprends ce système. Oii l'avez vous faite? »

Que répond M. Cavaignac ? — Il répond :

« La CONCENTRATION, voilà ce que cela veut dire : c'est l'ordre

donné à des troupes dispersées dans des casernes ou des cantonnements différents. . . (Interruption à l'extrême guuclie.j »

M. Cavaignac, après avoir profité des interruptions pour y mêler la question de sa candidature, reprend :

« Eh bien ! je le répète, il est impossible d'admettre que toutes les troupes, toutes sans exception, qui occupaient les forts, qui occupaient les casernes, ne soient pas sorties sur les ordres donnés et ne se soient pas mises en route pour se rendre aux points de CONCENTRATION indiqués. »

Permettez : ceci est une digression, mais cela n'est pas une définition. Par votre système de CONCENTRATION, encore une fois, qu'entendez-vous? Vous avez parlé trois heures, vous avez parlé quatre fois; mais quand il faut, enfin, aborder votre système^ l'expliquer, le définir, de quoi parlez-vous ?

— Vous parlez de votre candidature. Dix mille francs de récompense à celui qui, après avoir lu et relu le Moniteur du 26 novembre 1848 pour y trouver la définition de votre système de concentration, y trouvera une autre explication que celle qui précède et qui n'explique absolument rien.

Mais, au fait, pourquoi vous seriez-vous donné la peine de le divulguer? — A peine aviez- vous ouvert la bouche, le Moniteur est là pour l'attester, que déjà la majorité criait : Bien ! très bien ! parfaitement ! très bien !

Le National est radieux ; il triomphe ; le National, pour prix de sa victoire, nous réclame dix mille francs ! Aurait-il donc découvert une inexactitude, un mensonge, une calomnie dans les vingt colonnes dont se compose notre travail intitulé : le général cavaignac devant la commission d'enquête ?

— Non ; pas la plus petite inexactitude, pas le plus petit mensonge, pas la plus petite calomnie.

— Qu'a-t-il donc découvert? *

— 11 a découvert que le 23 juin une dépêche est partie du

ministère de la guerre, laquelle ordonnait h deux régiments de ligne qui se trouvaient, Tun à Étampes et l'autre à Orléans, de prendre immédiatement le chemin de fer. Accusez donc maintenant de négligence le général Cavaignac ! mettez donc en doute ce fameux plan de CONCENTRATION dont la définition, et pour cause, est restée en suspens sur une interpellation ! (Par parenthèse, cette définition interrompue, ni le Siècle ni le National n'ont osé l'achever.)

Oui, en effet, le 23 juin, le 4® de ligne, en marche sur Orléans, fut appelé en chemin de fer ainsi que le 21^, d'Orléans ; c'est ce qui résulte de la note P. 53, t. II, du rapport de la Commission d'enquête. Mais nous renvoyons le National au t. m, pages 191 à 200 de la même enquête : dépècbes TÉLÉGRAPHIQUES, ct nous le défious d'y trouver une seule dépêche télégraphique qui contredise ce que nous avons avancé.

Le 23 juin, le ministre de la guerre a envoyé trois dépêches télégraphiques : la première à Besançon, ainsi conçue : « C'est aux autorités civiles et militaires à décider s'/i est » opportun que les troupes figurent à la procession de la » Fête-Dieu ; « la deuxième et la troisième relatives à l'envoi d'un bataillon du 2® de ligne d'Arles à Nîmes.

Maintenant que nous avons bien établi que si le 4® et le 21® régiments de ligne ont été rappelés, ils ne l'ont pas été par dépêche télégraphique, et que dès lors ce rappel ne contredit en rien ce que nous avons affirmé, voyons quelle solidité offre la pauvre branche à laquelle le National, dans son naufrage, paraît avoir été si heureux de se raccrocher.

Pour combien d'hommes figure le 4® de ligne sur l'état (1) qui présente Vemplacement des troupes le 26 juin au soir? — Il y figure pour 1,800 h.

Pour combien d'hommes figure le 21'' de ligne sur le même état ? — Il y figure pour 1,230

TOTAI 3,030

(1) ENQUÊTE. T. II, p. 46.

Report 3,030 h

dont h déduire 956

qui sont portés comme étant à VÉcole militaire le

22 juin (1),

Total 2,074 h.

Mais ces hommes qui ne sont arrivés que le 24 jum au matin[%, qu'est-ce qui les a envoyés chercher? Est-ce M. le ministre de la guerre? est-ce la Commission executive? C'est un point que nous ne voulons pas prendre sur nous de trancher; seulement, ce que nous savons, c'est que M. Cavaignac a laissé sans réponse cette articulation très précise de M. Barthélémy Saint-Hilaire :

« Cependant, M. Ledru-Rollin, secondé de M. Marie et de M. Barthélémy Saint-Hihiire, expédiait par les trois chemins de fer qui aboutissent à Paris l'ordre de faire venir les troupes de ligne et les gardes nationales. Dans la précipitation des événements, en l'absence du général Cavaignac, qui négligeait ce soin spécial, ou qui ne semblait pas l'avoir pris avec toute la sollicitude désirable dans ces graves circonstances, MM. Ledru-RolKn et Marie pensèrent à ces ressources qui, jointes à toutes celles qu'on supposait avoir déjà toutes prêtes, bien qu'elles n'agissent point, devaient sauver la capitale (3). »

Si M. Barthélémy Saint-Hilaire a affirmé là une chose mensongère, que le National lui donne un démenti! C'«st aux républicains de la veille à se mettre d'accord entre eux.

On lit dans le Courrier de la Somme :

« p. s. Deux heures et demie du matin. — Au moment de mettre sous presse, nous recevons de M. le préfet communication de la dépèche télégraphique suivante, datée de onze heures trois quarts du soir :

Le ministre de Vintérieur à MM. les préfets des départements.

n La discussion élevée sur les interpellations du général Cavaignac vient de se terminer par l'ordre du jour suivant :

(1) ENQUÊTE. T. II, p. 55.

(2) Id. T. II, p. 54.

(3) Séance du samedi 25 novembre 1848.

« L'Assemblée nationale, pei'sistant dans son décret du 28 juin, ainsi conçu : « Le général Cavaignac a bien mérité de la patrie, » pafse à Tordre du jour.

» Le vote a eu lieu à la majorité de .50.3 voix contre 34. »

A Paris, ce n'est que le samedi 25 novembre 1848, à onze heures et demie du soir, que le résultat du vote a été connu.

On voit que M. Cavaignac n'a pas perdu de temps pour le transmettre aux départements.

Que ne mettait-il donc le même empressement dans toute la journée du 23 juin, dans toute la nuit du vendredi 23 au samedi 24, et dans toute la matinée du samedi, à se servir du télégraphe pour faire venir au secours de Paris toutes les troupes qui en étaient peu éloignées, toutes les gardes nationales qui n'attendaient qu'un signal pour accourir ?

Or, le registre des dépêches télégraphiques est là qui atteste :

Premièrement , qu'aucune dépêche du ministre de la guerre n'a été transmise le jeudi 22 juin ;

Deuxièmement, que la seule dépêche du ministre de la guerre qui ait été envoyée dans la journée du 23, à midi et demi, quand déjà Paris se couvrait de barricades, est la dépêche suivante :

No 1301. « Paris, le 23 juin, à MIDI ET DEMI.

Le ministre de la guerre au citoyen général commandant la diviiion militaire à Besançon.

» C'est aux autorités civiles et militaires à décider s'il est opportun que » les troupes figurent à bi jirocession de la Fêle-Dieu. »

Troisièmement, qu'aucune dépêche du ministre de la guerre n'a été envoyée dans la nuit du 23 au 24 juin ;

Quatrièmement, que la première dépêche qu'il ait enfin envoyée pour faire venir des troupes ne l'a été que le samedi 24, A ONZE HEURES, quand déjà la Commission executive était renversée, quand déjà la garde nationale, la

garde mobile et la troupe de ligne étaient maîtresses (1) sur tous les points.

Cinquièmement, qu'aussitôt que M. Cavaignac a été en possession de la dictature, le télégraphe a été aussi actif, les 25 et 26 juin, qu'il était resté muet les 23 et 24; c'est-àdire qu'il parlait quand à la rigueur il aurait pu se taire, et qu'il s'était tu quand il aurait dû parler.

Le 25, à 4 heures 1/2 du soir, quand tout est fini, le télégraphe s'exprime ainsi : « La inarche sur Paris ne doit pas » être arrêtée. »

Le 24, dans la matinée, avant onz-e heures, aucune dépêche ;

Du 23 au 24, dans la nuit, aucune dépêche ;

Le 23, dans toute la journée, aucune dépêche que celle relative à la procession de la Fête-Dieu ;

Le 22, aucune dépêche envoyée, aucune précaution prise.

Ce sont là des faits, des faits matériels.

M. Cavaignac les a-t-il expliqués ?

Non.

Il ne les a pas même effleurés.

Il n'est pas difficile de se bien défendre quand on est mal attaqué.

28 novembre 1848.

Oui, nous persistons à demander compte à M. Vavocat Cavaignac de tout le sang qui a été versé ; ce compte, nous le lui demandons au nom des mères inconsolables, au nom des veuves luttant contre le désespoir et la misère, au nom de la garde nationale abandonnée à elle-même sans instruc-

(1) « N» 1315. Paris, le 24, à NEUF HEURES du matin.

Le ministre de Vinlérieur à M (sur toutes les lignes).

» Plusieurs chefs des ateliers nationaux ont fomenté des troubles graves dans Paris-, des barricades ont été élevées. La garde nationale mobile, la troupe de ligne, la garde républicaine, ont fait courageusement leur devoir ; elles sont maîtresses sur tous les points.

» Signé : EECURT. »

lions, sans commandement, au nom d'ouvriers égarés par de mensongères promesses, au nom de la justice doublement outragée dans la suppression du droit de défense et dans la création d'une peine rétroactive : la transportât ion !

On pouvait, le 22 juin, prévenir l'insurrection aussi facilement, plus facilement que le 17 avril.

Cet avis, ce n'est pas seulement le nôtre, ce n'est pas seulement celui des quatre représentants qui ont répondu, le samedi 2o novembre, au défi de M. l'avocat Cavaignac, c'était aussi l'avis de M. Fi'ancois Arago, avis qui ne doit plus être suspect, puisque M. François Arago a voté, en compagnie de son frère, M. Etienne Arago, directeur général des postes, pour M. Cavaignac.

Eh bien ! que disait M. Arago devant la commission d'enquête ? — Il disait :

« Au lieu d'atlaquer des BARRICADES NAIh>SANTES, FACILES A ENLE- VER, ou eut à luller contre des BARRICADES FAITES ET FORTIFIÉES. »

Que pensait un des amis de M. Cavaignac, que pensait M. Bixio? C'est lui qui va parler :

« Je pensais que même avec le nombre de ti'oupes dont on disposait, mieux valait attaquer de front l'insurrection naissante et l'empêcher de prendre les développements et le caractère que chaque heure de retard lui apportait. Ce que je pensais alors, je le pense encore aujourd'hui, et rien de ce que vient de dire Vhonorahle général Cavaignac n'a modifié ma conviction. » (1)

On pouvait prévenir et intimider l'émeute ! C'est ce qui résulte non-seulement des deux témoignages ci-dessus , mais encore de tous ceux que la Commission d'enquête a recueillis.

Mais si l'on eût prévenu la « formidable insurrection, « il n'y aurait pas eu « V indispensable victoire. »

Que le Siècle se taise donc, ou, s'il veut continuer à parler, qu'il fasse ce que n'a pas fait M. l'avocat Cavaignac, qu'il nous fasse connaître quel était le « plan stratégique » délibéré entre les trois généraux africains Cavaignac, Be-

(1) Moniteur, séance du samedi 25 novembre.

deau et Lamoricière ; car, pour tous ceux qui ont lu attentivement le Moniteur du 25 novembre, les quatre discours de M. l'avocat Cavaignac et les explications de M. le général Bedeau , ce fameux « PLA?f stratégique » est encore une énigme.

On en parle sans cesse, mais il n'apparaît nulle part.

Le 22 juin, où étaient vos troupes?

A quel chiffre le nombre s'en élevait-il ?

Quel rôle était assigné à la garde nationale dans votre plan slatégique ?

Où s'est opéré, avant le combat, la concentration ?

Puisque vous voulez discuter, discutons.

Puisque les Soldats se font Avocats, pourquoi les Ecrivains ne se feraient-ils pas Soldats ?

Nous sommes prêts à entrer en campagne.

Le Xational, cette tète dont le Siècle est le bonnet, a, ce malin, les cheveux tout hérissés! Elle a les yeux hagards, les traits contractés ; de ses lèvres pâles s'échappent convulsivement les paroles suivantes :

« La Presse, convaincue d'avoir outrageusement travesti la vérité, d'avoir accumulé durant quatre mois meiisonges sur mensonges, calomnies sur calomnies, essaie de reconstruire ce monstrueux édifice, sous les ruines duquel elle se sent écrasée. Vains efforts ; en face des allégations liaineuses, des affirmations passionnées de l'organe de M. Bonaparte, s'élève, puissante comme la vérité, la parole de M. Cavaignac et le vote solennel qui a couronné la séance du 25 novembre. A bout de moyens, la Presse en est réduite à contester la valeur d'une décision rendue par Vimmense majorité de l'Assemblée nationale, issue du suffrage universel. «

Calmez-vous ! calmez-vous , vainqueur farouche ! Vous avez ouvert hier une souscription dans vos bureaux pour le tirage à un MILLION d'exemplaires du discours de M. l'avocat Cavaignac ; eh bien ! voici une manière bien simple de grossir le chiffre de votre souscription.

Vous dites que « nous avons accumulé mensonges sur

» mensonges, calomnies sur calomnies; » eh bien! citeznous donc dans notre travail intitulé : le général cayaignac DEVANT LA coMMissiox d'exqlète, tous CCS mensouges, toutes ces calomnies accumulées; par chaque mensonge, par chaque calomnie que vous relèverez, nous vous donnerons la somme nécessaire pour faire tirer 10,000 exemplaires de plus du fameux discours.

Est-ce généreux? est-ce loyal '?

Vous vous indignez de ce que nous contestons la valeur d'une décision rendue par l'immense majorité de l'Assemblée nationale ; nous pourrions vous renvoyer au mordant article dans lequel M. Armand Marrasl rendait compte, dans vos colonnes, le 26 juin 1847, de l'adoption de ce fameux ordre du jour par lequel la Chambre des députés s'était déclarée satisfaite ; mais nous n'avons pas besoin de remonter si haut; il nous suffit de nous arrêter au vote de conliance du 12 juin 1848, vote qui eut lieu en faveur de la Commission executive, à la majorité de 569 voix contre 112.

Eh bien! cette immense majorité a-t-elle empêché M. l'avocat Cavaignac d'ouvrir, le lendemain, une oreille complaisante à toutes les ouvertures qui devaient avoir pour effet le renversement de la Commission executive dont il était le ministre ?

Pauvre journal ! vous le voyez bien, vous ne pouvez plus faire un pas sans verser dans une des ornières que vous avez creusées ?

Parlez-vous de liberté '? — L"élal de siège vous accuse.

Parlez-vous de justice ? — La transportation vous condamne.

Pariez-vous du suffrage universel ? — La corruption et l'intimidation dont vous avez reculé toutes les bornes autrefois connues vous dénoncent.

Parlez-vous de majorité ? — Le conduite que vous avez tenue vous confond.

Gardez donc le silence !

Faites tirer force discours et force biographies,

Pliez-les,

Cachetez-les, Mettez-les sous bande, Inutile de les affranchir,

Puis envoyez-les à tous les fonctionnaires-électeurs et à tous les électeurs qui aspirent à devenir fonctionnaires.

LE GENERAL CAVAIGNAG

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