‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 40 sur 116 · SÉANCE DU 21 FLORÉAL AN III · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 21 FLORÉAL AN III

« La société populaire de Bayonne écrit à la Convention pour demander qu'il soit fait un rapport sur la dénonciation intentée par elle contre les représentants Pinet et Cavaignac.

» Cette adresse est renvoyée ar.x trois comités.

w 1" Dartigoyte est accusé tout à la fois d'effusion de sang, de dilapidation, de dépravations inouïes de mœurs. (]etle dénonciation est beaucoup trop justifiée par les pièces; c'est à la Convention à témoigner si elle désire eu entendre la lecture. Je la préviens qu'on ne peut rien entendi'e de plus révoltant, et qui soit mieux prouvé; .:ependaut, on trouve parmi les papiers des tém.oignagcs honorables à Dartigoyte, de la part des sociétéâ populaires on on l'accupe d'avoir corumis tous ces excès.

» Ou va lire les pièces.

» N. . . Oui, il Hiut lire les pièces; nous ne sommes plus au temps où Amard venait vous dire impudemment : Les pièces sont au comité de sûreté g'uérale.

» La première pièce que lit le rapporteur est une dénonciation fuite par Pérès (du Gers) contre Diirtigoyte.

» Il l'accuse d'avoir voida anéantir dans Auch la morale publique par ses discours.

» Il l'accuse d'avoir dé»hoaoro l'autorité nationale lorsqu'il était en mis-

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sîon dans le dcpartement flu Gers, en paraissant en public toujours pris ds vin, Pt en vomissant toute espèce d'obscénités aux personnes du sexe qui allaient réclamer justice,

» Il l'accuse d'avoir forcé les mères de famille, sous la menace de réclusion, de conduire leurs filles à la société populaire ou ailleurs, pour être les témoins des sentiments qu'il manifestait, et qui n'étaicnl fondés que sur des prostitutions et sur l'immoralité.

» Il l'accuse d avoir insulté publiquement, à la comédie , dans un entr'acte, toutes k-s fem.mes qui s'y trouvaient; de U'ur avoir donné les qualifications les plus liumiliantes, et d'avoir tini cette scène scandaleuse en se montrant à nu au grand élonnemeiil d'indignalion de tous les siieclaleun.

0 Cavaignac, qui pré-idait alors la société populaire d'Atich, e.-t accusé d'avoir partagé les sentiments do Dartigoyte, soit en répondant à sa motion, soit en la mettant aux voix.

» HARDY (de la Seine-Inférieure) : D'après la lecture de ces pièces, je demande l'ai restation de Dartigoyte.

QUELQUES VOIX : Et de Cavaignac.

» CLAUZEL : Je ne prendrai pas la défense de Dartigoyte, parce qu'il me semble que personne ue peut la prendre; mais c'est pour Cavaignac que je pnrlerai. Je sais qu'il présidait la société populaire d'Auch au moment oùDaitigoyte y Ht des motions exécrables. Je sais que, s'il ue les a pas appuyées, il tes a au moins mises aux voix S.\NS LES COMBATTRE; mais reportons-nous au temps où cela s'est passé ; nous gémissions alors sous la tyrannie de Robespierre, et Dartigoyte , son lieutenant dans le Gers, n'aurait pas manqué de faire amener ici Cavaignac pieds et poings liés, s'il avait o-sé s'opposer à ses propositions atroces. Il ne faut pas conclure , de ce que Cavaignac les a mises aux voix, qu'il les ait approuvées. »

{Monilcur, 22 floréal an III, page 1037.)

D'Auch. département du Gers, Pinet et Cavaignac sont envoyés en mission dans le déparlement des Landes.

On connaît l'iiistoire de M"® Labarrère et du sacrifice par lequel J.-B. Cavaignac lui fait acheter Tespérance de sauver la vie de son père. Espérance cruellement déçue ! car le sacrifice de la jeune fille n'empêche pas le père de monter à l'échafaud.

Des efforts ont été tentés pour infirmer cette grave accusation; mais, contestée, Texactitude du fait a été attestée par un témoin oculaire, dans la lettre suivante qu'un journal de Lyon, Vi'nioti nationale, a publiée, et que le Mémorial bordelais a reproduite :

« Votre article du 13 courant, sur J.-B. Cavaignac, a réveillé en moi de douloureux souvenirs. Je suis du département des Landes; une partie de ma famille l'habite encore : je puis donc vous donner, sur les exploits de ce conventionnel, des renseignements authentiques.

» Tout le département garde encore le souvenir des atrocités commises par le praconsul Cavaignac Dans la seule petite ville de Saint- Sever, dix-liuit citoyens furent par lui envoyés à la mort; de ce nombi-e étaient Salomon Péricamp, avocat, mon graiid-jière, coupable d'avoir donné asile à un de ceux qu'on appelait ari^lornlcx , et Jacques Péricamp, son frère, dont on n'a jamais connu le crime ; il était prêtre^ cela suffit sans doute à la justice du citoyen Cavaignac.

» On raconte encore dans le pays la honteuse mort du fameux Dartigoyte, son acolyte. En proie aux remords que lui laissaient les cruautés auquelles il s'associa, il se rel'gua dans un obscur village, à quelques kilomètres de Saint Sever, et là il traîna misérablement une vie odieuse à tous ceux qui le c )nnurent. On ajoute que, craignant qu'on ne lui fit payer cher le sang qu'il avait répandu , il s'entourait nuit et jour d'une meute d'énormes chiens des Pyrénées.

» J'ai particulièrement connu M'I^' de Laburréie ; c'était bien, comme vous l'avez dit, la ])lus belle personne qu'on pût voir. J'étais son amie, et je me rappelle encore l'impression qu'elle produisait dans tous les cercles. Lorsque J.-B. Cacaiiiii'ic arriva dans le pays, M. de Labarrère fut arrêté et mis en prison à Dax. Ici, monsieur, vous avez raconté inexactement les circonstances de l'aflreux drame qui s'est joué entre le proconsul et ma malheureuse amie. Voici comment mon père nous le racontait, et comment on le raconte encore dans tout le pays, car, pour mon amie, je ne l'ai janiais revue.

» Elle alla demander la grâce de son père à Cavaignac. Le monstre était à Dax, occupé à faire une razzia de têtes. Il écouta M"*^ de Labarrère avec bonté, mais ne rougit pas de lui imposer d'infâmes conditions. . . Jugez de l'horrible anxiété de cette pauvre enfant. Elle était très pieuse, et pourtant la vie de son père lui sembla préférable à son honneur.

» M. de Labarrère devait être élargi sur-le-champ. Cavaignac eut l'infamie de ne pas t<înir sa promesse . et pendant huit jours M"e de Labartère dut retourner chez lui pour lui rappeler ses serments. . . Le huitième jour, en sortant de chez le conventionnel, elle aperçut sur la place une grande foule, et elle entendit le son du tambour. L'échafaud était dressé; entre deux haies de soldats, un vieillai-d était traîné à la mort : c'était son père !

» You'' avez dit que M"" de Labarrère avait disparu sans qu'on sût ce qu'elle était devenue. C'est inexact. M"e de Labarrère était , dit-on, enceinte après la mort de son père; malgré cela, sa beauté, ses malheurs intéressèrent un riche citoyen nommé Vergés. Il demanda sa main, et l'orpheline, sans protection, sans ressource, accepta la généreuse proposition

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de M. Vergé.!*. Peu après son mariage, elle accoucha d'un fils; mais je ne sais s"il vit encore.

» Plus tard, M. Vergés s'éloigna avec son épouse du pays où s'était passée rborrible scène que je vous ai racontée. Peut-être M'"^ Verges vitelle encore.

» .le pourrais, monsieur, vous i-aconter beaucoup de cruautés du citoyen Cavaignac, mais elles res-emblent à tout ce qu'on voyait pendant la Révolution : on guillotinait, on emprisonnait, on volait , on dénonçait, comme [jartotit.

» Lyon, 15 septembre 1848.

« Veuve C. »

Sur une lettre interceptée, écrite par un homme en délire, J.-B. Cavaignac farge tcute une conspiration. Voici la lettre qu'il écrit à la Convention nationale :

« Bayonne, le 28 germinal an II.

» Citoyens collègues, nous avions d jà fait part au comité du salut public, par notre lettre du 27 vento.-e, d'ini p'.au de guerre civile qui deva?t s'allumer dans le département des Landes, et dont un heureux hasard avait fait tomber entre nos mains la preuve écrite. Maintenant que nous avons saisi les chefs des conspirateurs, nous allons vous donner les détails de ce complot infâme.

» Depuis longtemps, im grand nombre de mauvais citoyens qui s'étaient soustraits à la réquisition, quelques déserteurs même de la levée en masse, après avoir refusé leurs bras à la patrie , ou lâchement abandonné leurs drapeaux, s'étaient allés cacher dans les bois de Saint-Sever. Le jour ils habitaient ces l'etraites presque inaccessibles , et la nuit ils étaient reçus dans des maisons aristocratiques , où ils trouvaient la nourriture. La plupart d'entre eux étaient armés; ils volaient, ils pillaient, ils assassinaient.

« Dans le même temps nous fûmes instruits qu'à Dax on professait hautement le royalisme. L'un de nous s'y transporta, et, par les mesures vigoureuses qu'il prit , il comprima l'audace des nombreux aristocrates de ce district.

» Nous ne pouvions douter, d'après cela , qu'il existât un vaste complot; nous en suivions les traces, lorsque, parcourant les divisions de l'armée, un officier du 4*" bataillon des Landes nous remit la lettre que vous allez lire. »

Dans ces lettres sont désignées quatre personnes du pays. J.-B. Cavaignac saisit cette occasion pour occuper militairement tout le département des Landes, jeter en prison

une partie de la population et conduire à l'échafaud de nombreuses victimes.

Qu'on lise :

« L'inftruction de leur procès nous a pleinement convaincus qu'une nouvelle Vendée était prête h se lever dans ce mullieureux pays ; déjà tout était préparé. On a trouvé chez deux ou trois des conspirateurs du pain de deux qualités différentes, pour 800 hommes. Une partie de ce pain portait en étiquette le mot officiers; l'autre, soldais. On a trouvé chez Diimnrtin, l'auteur des deux lettres, plusieurs cartouches faites , et d'antres à demi préparées. Ce conjuré avait, comme agent national, fait un réquisitoire à la municipalité de Samadet, pour faire relever d'anciens remparts tombés en ruines ; et vous remarquerez que cette commune, située sur un l'eu très élevé, offre une position militaire très avantageuse. Nous avons remarqué aussi que les lieux qu'habitaient ses complices étaient de diflicile accès.

' C'ist dans deux communes de ce district, et an moment où le soulèvement allait .se manifester, que des scélérats ont coupé l'arbre de la liberté. Ils ont été arrêtés, ainsi que les officiers municipaux de ces communes. La liberté sera vengée d'un si noir attentat

» La Vendée est détruite, ils veulent en créer une autre

» Nous vous le répétons, citoyens collègues, il est temps d'ordonner l'arrestation de tous les ci-uevant nobles, de tous les ci-devant seigneurs, de tous les prêtres fanatiques.; ce sont les ennemis naturels de la République ; tant qu'il en restera un seul sur la terre de la LIBERTÉ, il conspirera contre elle Vous les voyez toujours à la tête des comp ots ; ce sont ces scélérats qui ont suscité la malheureuse guerre de la Vendée; ce sont eux qui voulaient renouveler ici les mêmes désastres. Les républicains sont en présence de ces conspirateurs royalistes; doiventils attendre leurs coups pour les frapper et les anéantir?

» Nous vous soumettons, citoyens collègues, ces réflexions dictées par l'expérience de nos malheurs, et par notre désir de voir enfin la liberté délivrée de tous ses ennemis.

» Salut et fraternité,

M CAVAiGNAC, riNET aîné. »

Deux jours api'ès, nouvelle lettre ainsi conçue, adressée à la Convention :

« 28 germinal.

» Citoyens collègues, nous venons de rentrer dans Bayonne, avec la douce satisfaction d'avoir entièrement étoufl'é la conspiration qui allait éclater dans le département des Land -s. Notre lettre du 6 de ce mois vous a donné tons les détails de la trame affreuse que des scélérats ourdissaient pour faire éclore une nouvelle Vendt'e, et livrer nos frontières à rE-^pngnoI.

» Les PKÊTBns et les nobles étaient, comme vous l'avez vu, rame et les chefs de ce complot horrible; la tête des plus criminels a tombé sur l'écliafaud; les autres sont dans les fers; la terre de la liberté était là, plus qu'ailleurs, souillée par la présence des prêtres réfractaires , ces hommes qui ont bravé les lois et la crainte de l'écliafaud pour tâcher d'a'lumer au milieu de nous la guerre civile, pour y porter la d('vastion et la mort, souillaient plusieurs cantons de ce <lép;irteraent. Sept ou huit de ces misérables ont payé de leur tête leurs iulâmes projets, et nous vous annonçons avec satisf^iction que le peuple de ce département, éclairé par le danger qu'il vient de courir, leur donne lui-même la chasse, qu'il dépouille avec empressement les temples de l'imposture, de riiypocrhie et du measnnje, pour les transformer en temples de la raison ; c/us l'argenterie des églises s'accumule dam les districts ; qu'il y en a déjà près de 800 mores dans le district de Da.r, et qu'il ne reste plus enfin un seul pre'lre en fonctions dans taule l'étendue du déparlement des Landes; et ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'ils ne sont pas regrettés

» La ville de Dax parait aussi, depuis la salutaire visite que nous y fimes, il y a quelque temps , vouloir racheter ses fautes passées ; le patriotisme y a repris vigueur, et les malveillants sont atterrés ou enchaînés, et les sansculottes y développent une énergie dont cette commune ne paraissait pas, il y a peu de temp-i, susceptible.

» Salut et fraternité,

» Signé CAVAIGNAC etPiNETalné. »

(momteuh. Il jluréal, p. 897.)

(c Le BR.WE ET DIGNE AMI » tlo J.-B. Cavaignac, Darligoyte, pérorait dans un club ; une brique est lancée contre lui et ne l'atteint pas. Aussitôt Cavaignac fait arrêter l'individu accusé d'avoir lancé cette brique, le condamne à mort, lui ajoute neuf complices, et les dix têtes tombent sous la main du bourreau (Ij.

Après le 9 thermidor, les populations qui avaient été décimées élevèrent contre leur exécuteur de vig ureuses accusations. On insista surtout sur l'épisode relatif à la famille Labarrère. La Société populaire de Rayonne ellemême demanda à diverses reprises que tant de forfaits ne restassent pas impunis. Dans la séance du 26 thermidor an III (Moniteur, p. 132), Lecomte réclama le châtiment de tant d'atrocités; peut-être trouverait-on encore dans les archi-

(l) Moniteur, 27 germinal an II, page 4i.

ves les lettres, les pétilions relatives à la mission de J.-B. Cavaignac.

D'ailleurs, les attaques furent vaines, la Convention ne pouvait pas condamner ses complices. Juges et parties dans une cause qui était la leur, ils passèrent à Tordre du jour. Cavaignac entra au Conseil des Cinq-Cents, poste qu'il délaissa pour la place d'administrateur de la 1 jterie.

Napoléon saisit le pouvoir. Il donna à Cavaignac l'emploi d'agent consulaire à Mascate, au fond de l'Arabie : c'était un exil nullement déguisé.

Chassé de Mascate par les Anglais, il revint en Europe ; l'empereur l'envoya à Naples. Le roi Joseph chargea le conventionnel d'organiser l'administration de l'enregistrement et des domaines.

Après la chute de l'Empire, Cavaignac revint en France, et, durant les Cent-Jours, il fut nommé préfet. Il fut envoyé à Amiens. Banni par suite de la loi sur les régicides, il se retira à Bruxelles, où il mourut le 24 mars 1829.

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