‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 6 sur 116 · AUCUNE IMPORTANCE · texte numérisé non relu

AUCUNE IMPORTANCE

M. de Lamartine avait donc bien eu torl, le 2o février,

d'exposer sa vie, sur la place de rHùtcl-de-Ville, pour empêcher que le drapeau tricolore ne fît place au drapeau rouge.

N'était-ce donc qu'une sublime niaiserie, que cet acte qui a valu à l'illustre écrivain dix élections, deux millions de voix, l'enthousiasme de la France, et qui lui vaudra dans l'histoire une immortelle page !

Ah! le bonnet rouge ainsi planté, ainsi salué, n'avait « AUCUNE DiPORTANCE ! » Pourquoi donc alors ce cri retentissant du National : « anarchie ! »

Anarchie!... Ce n'était pas assez dire. Anarchie! c'était assez pour qualifier l'envoi du commissaire nommé par M. Lcdru-Rollin, mais ce n'était pas assez pour qualifier la faiblesse du général Cavaignac. Un tel acte voulait un autre mot.

Vous le voyez : C'est bien toujours le même homme au caractère équivoque, faible, indécis, qui répond le samedi 24 juin, à un chef d'escadron de la garde nationale qui accourait lui demander des secours : « l'ascendant moral » tourne contre nous, » et qui, dans le même instant, lui donnait deux ordres dontl e second contredisait le premier.

C'est bien toujours le même homme qui, ayant perdu la tête, a l'imprudence de dire : « Si une de mes compagnies » était désarmée, je me brûlerais la cervelle ! »

Parole qu'il a très bien fait de ne pas tenir, quoiqu'un détachement (1) ait été désarmé sur la place des Vosges.

Par ce qui précède, le caractère de M. Cavaignac est jugé.

Telle était, à Alger, la réputation de faiblesse et d'indé-

(1) Le lendemain samedi, la mairie fut cernée; elle était défendue par les 350 hommes de ligne et un très petit nombre de gardes nationaux , le colonel et le lieutenant-colonel. Les capsules manquaient : il y avait 40 hommes de tués ; la mairie était armée ; elle fut emportée; le peuple s'y précipita en criant : Vive la ligne ! Le témoin se retira ; le capitaine et les soldats hésitèrent; on prit le capitaine, et le détachement se rendit; les soldats furent désarmés et déshabillés; le commandant s'est défendu tant qu'il a pu.

(m. moreau, représentant du peuple et maire du 8^ arrondissement, t. 1, page 326.)

cision que quelques semaines avaient suffi à lui faire, pendant le temps $i court qu'il y fut gouverneur-général, qu'il lui arriva plusieui-s fois de recevoir h son adresse des jupons et des bonnets de femmes. C'était un fait public, incontesté, bien avant qu'on ne songeât, ailleurs que dans les bureaux du National, à faire du général Cavaignac un dictateur et le président de la République française.

Les Arabes lui avaient donné le surnom de : « kesseub- » EL-HADiDE, » en français : Roseau-de-Fer.

Ce surnom ne lui sera pas contesté par ceux qui ont assisté, depuis quatre mois, à toutes ses versatilités de langage et de conduite, à la tribune de l'Assemblée nationale.

On ne citerait pas de lui une seule affirmation qu'il n'ait démentie, un seul discours dont la fin ne contredît pas le commencement.

Il a eu beau tourner au gré de tous les vents, il n'a échappé à aucun naufrage, et s'il a réussi à conserver le pouvoir, c'est en lui sacrifiant son honneur, c'est en essuyant échecs sur échecs, les plus directs, les plus personnels ; et pour n'en citer que deux, on citera ici : le vote sur l'élection du président de la République, et le vote sur la prorogation de l'Assemblée nationale.

Rien de moins ressemblant que M. Cavaignac tel qu'il est à M. Cavaignac tel qu'un le représente dans la biographie envoyée à tous les régiments, à tous les préfets, à tous les fonctionnaires.

Un seul passage de cette biographie donnera l'idée du héros.

Ce passage mérite qu'on le lise avec attention :

« Quelques jours après la fuite de Charles X , Cavaignac comprit que la victoire de juillet n'était pas complète, et il se déclara sans hésiter pour le parti alors peu nombreux de l'opposition parlementaire. Aussi, lorsqu'en 1831 parut le projet d'association nationale, il s'empressa d'y adhérer. Le gouvernement l'en punit eu le mettant en non-activité.

» Sa disgrâce fut courte. Ses services étaient TROP pkécieux toOR Qn'oN s'en PASSAT LOKGTËMP8. Dès le Commencement de 1832, il est en garnison à Metz. Au mois de mai , cette ville devient tout à coup le théâtre des désordres les plus graves. Une partie de la population se

soulève contre des négociants injustement accusés d'avoir accaparé des grains. La maison d'un de ces honorables citoyens est envaliie et mise au pillage. Les autorités civiles et militaires prennent les mesures les plus rigoureuses. La garde nationale et les troupes, confondant leurs rangs, dissipent les rassemblements, protègent les habitations menacées, et arrêtent quelques-uns des vrais coupables. Cavaignac n'eut pas la satisfaction de concourir au rétablissement de l'ordre si indignement troublé. Ses chefs l'avaient fait consigner à la caserne avec ses soldats. Ils se méfiaient de lui, de lui seul dans toute la garnison. Il n'était pas homme à souffrir patiemment une pareille injure. Il va trouver son colonel ; il lui demande l'explication de sa conduite.

« — APPRENEZ , MONSIEUR, lul dit-il, que jamais je n'ai confondu et que je ne confondrai jamais les actes coupables devant les lois de tous'^es pays avec des manifestations politiques; jamais je ne pactiserai avec les attaques qui seront dirigées, non contre le gouvernement, mais contre la société ! »

» Son colonel , embarrassé , feint de ne pas comprendre et lui répond

d'une manière ÉVASIVE.

» — JE NE VEUX PAS , ajoute Cavaignac, qu'il reste le plus léger doute ni dans votre esprit ni dans l'esprit de personne sur la ligne politique que je PRÉTENDS suivre comme militaire et comme citoyen. Posex-moi des questions par écrit, et j'y répondrai par écrit.

» — Si le régiment avait à se battre contre les carlistes, vous battriezvous? lui demanda son colonel.

» — OUI , écrivit Cavaignac.

» — S'il avait à se battre contre des républicains, vous battriez-vous ?

» Cavaignac n'hésita pas plus pour la seconde question que pour la première; il prit la plume et traça d'une main ferme le mot NON.

» Le gouvernement n'osa pas ou ne voulut pas punir cette noble franchise, il se contenta d'envoyer Cavaignac en Afrique. »

Voyez-vous ce capitaine, « dont les services étaient trop » PRÉCIEUX pour qu'on s''en passât longtemps, » le voyezvous donnant à son colonel une leçon en ces termes :

« APPRENEZ, monsieur!... »

Voyez-vous ce pauvre colonel « embarrassé » devant son farouche capitaine, « et lui répondant d^une manière éva- » sive ! »

Voyez-vous ce capitaine dictant à son colonel les conditions les plus étranges avec le ton le plus arrogant...., lui disant : « je ne veux pas.... je prétends.... »

Voyez-vous, enfin, cet infortuné colonel obéissant aux injonctions de son capitaine avec une humilité poussée jus-

qu'à ravilissenient lie son grade, jusqu'à l'infractiin h tous ses devoirs, jusqu'à l'oubli de tous les droits du commandement !

Ou le fait raconté par l'Homère de M. Cavaignac est faux, ou il est vrai :

S'il est faux, c'est une indigne gasconnade.

S'il est vrai, c'est une grave accusation portée contre le colonel, dont, pour son honneur, nous ne voulons pas rechercher le nom tlans VAnnuaire militaire.

Mais nous croyons que ce n'est qu'une ridicule et risible gasconnade.

II faut se tenir en garde contre les noms qui se terminent en gnac !

Mais ce qui est grave, infiniment grave, c'est ce qui va suivre :

« — Si le régiment avait à se battre contre les carlistes, vous battriezvous ?

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