‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 93 sur 116 · LES TROIS ALTERNATIVES · texte numérisé non relu

LES TROIS ALTERNATIVES

19 décembre 1848.

Impossible de sortir de ces trois alternatives :

Un cabinet composé d'illustrations monarchiques.

Un cabinet composé des sommités républicaines.

Un cabinet si simple, grâce au perfectionnement des choses, qu'il permette au président de la République de ne subir la loi d'aucun parti et de n'avoir rien à redouter de la majorité.

Mais, dit-on. un tel cabinet n'est pas possible et ne serait pas durable.

Possible! — Deux heures suffiraient pour le former.

Durable ! — Tous les eiïorts qu'on tenteiait [)our le renverser ne serviraient qu'à l'affermir.

En J836, le National et tous les journaux ligués à sa voix avaient dit que la Presse ne marcherait pas; elle a vu tomber vingt journaux fondés, rédigés ou patronnés par MM. Thiers, Guizot, Louis Blanc, Léon Faucher, Ledru- Rollin, Lamennais, Lamartine, etc., et elle a survécu à tous les coups qui lui ont été portés, même à celui d'une suppression de quarante-deux jours. Son tirage dépasse 60 mille exemplaires. C'est le journal dont le prix d'abonnement est le plus faible et qui paye sa rédaction le plus cher, puisqu'en 1849 il dépensera, pour son feuilleton seulement, au moins 150 mille francs. Si cela n'existait pas, on dirait que cela ne peut pas être. Mais cela est. A quoi cela tient-

il? — Cehi tient à ce que, pour la prospérité d'un journal comme pour la prospérité d'un gouvernement, et pour l'éclat d'un gouvernement comme pour l'éclat d'un journal, il faut que la politique soit carrément et largement assise sur un budget rationnel, sur une comptabilité rigoureuse et sur une puissante administration.

Il n'est pas plus difficile de faire vivre un gouvernement que de faire vivre un journal ; la preuve, c'est que les hommes qui ont passé pour des ministres éminents ont été impuissants h empêcher de périr les journaux auxquels ils avaient attaché leur nom.

La République du 24 février, acceptée de toutes parts, était aussi facile à faire tenir debout que l'œuf de Christophe Colomb; mais, au lieu de la poser sur sa base, on l'a posée sur son sommet. De là tout ce monstrueux échafaudage qui est nécessaire pour la soutenir.

0 Washington ! ô Franklin ! vous qui n'étiez que des hommes de bon sens, si vous pouviez revivre parmi nous, on vous traiterait de faiseurs d'almanachs et de rêveurs, et l'on vous laisserait à la porte de l'Assemblée nationale pour y laisser entrer les beaux discoureurs.

Combien de temps la France consentira-t-ellc à porter le poids si lourd d'impôts si chèrement achetés et si mal employés ?

En industrie, quand un système est usé, quand il vous ruine au lieu de vous enrichir, on n'y persiste pas ; on le change jusqu'à ce qu'on ait trouvé le bon.

Pourquoi ne ferait-on pas de môme en politique?

— Oh! c'est qu'il n'y a rien de commun entre la politique et l'industrie?

— Comment! Est-ce donc que la politique n'est pas l'art de mettre en mouvement toutes les forces productives d'un peuple, d'utiliser toutes ses ressources, d'accroître ses revenus, d'étendre son crédit, de féconder ses épargnes, de les assurer contre la ruine, et finalement de l'abriter contre la misère?

Qu'appelez-vous donc la politique?

21 décembre 1848.

La composition du nouveau cabinet (1) n'est pas telle que nous reussions conçue, telle, peut-être, que l'espérait la France et que l'attendait l'Europe, après l'éclatante élection du 10 décembre et dans des circonstances aussi graves que celles à l'épreuve desquelles sont mis la plupart des gouvernements et des peuples.

Mais il ne s'agit pas du cabinet tel qu'il aurait pu être, il s'agit du cabinet tel qu'il est; ce qu'on en pourrait dire, ce qu'on en dit déjà, nous le savons; mais nous savons aussi qu'eùt-il été composé différemment, il n'eût, en aucun cas échappé aux traits de la défiance et de la critique.

Nous ne nous attacherons donc à discuter ni les personnes, ni les noms. Pour nous, le cabinet sera absolument

(1) Justice et présidence du conseil, Odilon Barrot. Affaires étrangères, Dronyn de Lhuys.

Instruction publique et cultes. De Falloux. Intérieur, Léon de Malleville.

Agriculture et commerce, Bisio.

Travaux publics, Léon Faucher.

Guerre, Général Rulhières.

Marine et colonies. DeTracy.

Finances, H. Passy.

428 iS48.

comme s'il était anonyme; nous ne regarderons pas les signatures de ses arrêtés, nous ne regarderons que ses tendances et ses actes.

Au risque de n'être pas mieux écoutés dans l'avenir que nous ne l'avons été dans le passé, nous continuerons de faire entendre les avertissements d'une voix ferme et sincère, nous ne ménagerons pas ces avertissements, nous ne ménagerons que le blâme tardif et stérile.

Nous n'avons qu'un désir, nous ne formons qu'un souhait c'est de voir réaliser ces dernières paroles de l'Adresse de Louis-Napoléon Bonaparte à ses concitoyens : « Quand on » a Chonneiir d'être à la tète du peuple français., il y a un >> moyen infaillible de faire le bien, c'est de le vouloir. »

Nous ne serons point exigeants ; nous n'imposerons pas au cabinet nouveau les idées qui sont les nôtres; il ne faut pas demander à la poule de couver les œufs qu'elle n'a pas pondus; nous ne serons pas impatients; il est des améliorations dont la nécessité est généralement reconnue, mais dont l'opportunité peut n'être pas encore venue; nous saurons attendre l'heure de la maturité; nous ne demanderons au nouveau cabinet qu'une chose, qu'une seule chose : c'est de résister avec fermeté h l'esprit de coterie, à l'entraînement de la camaraderie, à l'envahissement des recommandations, aux obsessions de l'imporlunité, aux tentations de la corruption, dans t'jus les choix qu'il va avoir à faire, dans toutes les vacances auxquelles il va être appelé à pourvoir.

De tous les fonctionnaires qui ont été improvisés depuis le 24 février, il en est malheureusement trop peu qui puissent conserver leurs fonctions ; qu'on les change, qu'on les révoque ; mais point de curée, point de places données à la mendicité des familles; les déparlements, depuis un an, ont assez souffert pour avoir acquis le droit d'exiger hautement, impérieusement que leurs intérêts désormais soient confiés exclusivement à des mains expérimentées.

Que la capacité relative devienne la règle absolue d'admission à tous les exploits publics, et bientôt l'émulation éteinte ne tardera pas à se ranimer.

Si le ministère qui date d"hier 20 décembre, tombaildans les écarts que lOppositioU; d'où il sort, a tant de fois flétris à la tribune avant le 24 février, et qui, depuis celte époque, ont été si scandaleusement dépassés, non seulement il se porterait h lui-même une grave atteinte, mais il en porterait une bien plus grande encore aux destinées du pays et à l'avenir de la société ; car, après cette dernière épreuve, si elle trompait l'espérance publique, désormais à quels hommes se fier, à quelle branche se suspendre, pour échapper à l'abîme?

Point de réaction, mais aussi point d'hésitation. Que tous les fonctionnaires h la hauteur de leur tâche soient systématiquement épargnés ; mais que tous les fonctionnaires audessous de leurs fonctions soient impitoyablement révoqués ; les contribuables qui payent un budget de dix-huit cents millions ont bien le droit d'exiger d'être gouvernés dans l'intérêt de tous. Aucun ministre n'a le droit d'accorder une faveur ou de tolérer un abus à leurs dépens. Le pouvoir est un dépôt, et quiconque l'accepte et le laisseaflaiblirdans ses mains mérite d'être flétri du nom de dépositaire infidèle.

Si nous insistons aussi vivement sur la nécessité et l'impoi tance de ne faii-e que des choses qui satisfassent pleinement l'opinion publique, c'est qu'il y aurait une imprudence grave, une imprévoyance coupable à ne se pas préoccuper dès aujourd'hui, et très sérieusement, des élections générales qui auront lieu aussitôt que l'Assemblée constituante aura complété son œuvre et accompli sa tâche.

Une immense victoire vient d'être remportée ; il n'en faut pas altérer le fruit, il n'en faut pas ternir l'éclat, il n'en faut pas compromattre la durée ; or, c'est ce qui arriverait immanquablement si la majorité formidable qui a donné à Louis-Napoléon Bonaparte cinq millions et demi de voix tombait dans le découragement, parce que tous ses efforts auraient été vains pour échapper aux abus précurseurs des révolutions.

23 décembre 1848.

Dans une société démocratique, il n'est qu'un moyen de prévenir l'encombrement de la multitude ; il n'est qu'un moyen de donner une place à chacun, c'est de mettre chacun à sa place, c'est d'adopter pour règle absolue le principe de la capacité.

Hors de là, point d'ordre, point de stabilité, point d'émulation.

Tel a toujours été notre langage, sous quelque régime ou sous quelque cabinet que ce fût.

Nous ne pouvons donc qu'approuver hautement et pleinement le choix de M. Troplong, conseiller à la cour de cassation, appelé à succéder à M. Séguier en qualité de premier président de la Cour d'appel de Paris.

Ce choix n'est pas seulement excellent en ce qu'il donne aux justiciables toutes garanties qu'ils pouvaient souhaiter; il est excellent surtout en ce qu'il est un encouragement donné à tous les jeunes magistrats, auxquels il va montrer que les études fortes, les travaux consciencieux ne sont pas un chemin moins sûr pour arriver au faîte, que les basses intrigues et les plates servilités.

30 décembre 1848.

M. Léon Faucher succède, au ministère de l'intérieur, à M. Léon de Maleville, dont la démission est acceptée. M. Lacrosse succède, au ministère des travaux publics, à M. Léon Faucher. M. Buffet succède, au ministère de l'agriculture et du commerce, à M. Bixio, dont la démission est acceptée.

Nous ne rechercherons pas les causes qui ont amené si promptement une modification dans le cabinet du 20 décembre, car nous ne voulons pas sortir de la ligne que nous

nous sommes li-aeée dès le premier jour de son installation.

Nous nous attendons à ce qu'on va nous dire : — Mais il est impossible que la Presse, douée d'une force d'initiative qui ne lui a jamais été contestée, se voue à la situation passive d'une polémique expeclante. A cette objection au devant de laquelle nous allons, voici notre réponse : Peu nous importe que tel ministre succède à tel autre,, s'il doit être condamné à la même impuissance par l'état d'imperfection où l'excès d'usure d'un mécanisme administratif qui a fait son temps et dont le moindre inconvénient est d'exiger une dépense de forces considérable pour produire un effet utile presque nul. Si nous nous trompons, si nous imputons au vice des choses ce qui est la faute des hommes, eh bien ! donc, que les hommes nous donnent tort, qu'ils nous montrent ce qu'ils sont et ce qu'ils peuvent. Nous ne demandons pas mieux. Que M. Passy, par exemple, réussisse là où MM. Trouvé-Chauvel. Goudchaux, Duclerc, Garnier-Pagès, Dumon, Lacave-Laplagne, Humann, d'Argout, Pelet (de la Lozère) et M. Passy lui-même, en 1839, ont échoué ! Nous le souhaitons ardemment, car le déficit et la banqueroute sont une pente au bout de laquelle est une révolution dont nul ne saurait aujourd'hui calculer toute la profondeur. Nous le souhaitons, mais nous ne l'espérons pas.

Comment pourrions-nous l'espérer quand chaque jour apporte un témoignage nouveau qui vient s'ajouter à l'appui de nos observations ; quand nous voyons la même cause reproduire constamment le même efl'et ; quand tous nos efforts pour la signaler deviennent infructueux, en quelques mains que soit déposé ce qu'on appelle dérisoirement : Le Pouvoir.

Que faire ? que faire ?

Nous ne pouvons pas appiouver et nous ne voulons pas blâmer, car si le blâme qui décourage est funeste, l'éloge qui trompe n'est pas moins fatal. Entre le blâme et l'éloge, il n'y a de place que pour l'avertissement ; mais à quoi sert l'avertissement qui n'est pas écouté?

43'^ iSl».

" L"homme qui s'arrête au milieu de sa lâche est un » homme incomplet. »

— Nous répondons au journal qui nous presse ainsi de sortir de la neutralité à laquelle nous sommes logiquement condamné .Avant le 10 décembre, nous n'avons épargné aucun effort, aucun sacrifice; nous n'avons reculé devant aucune menace, devant aucun péril pour assurer le succès d'une élection qui nous paraissait l'unique moyen de rallumer en France les sentiments éteints de légalité, de justice et de liberté. Après le 10 décembre, nous avons indiqué ce qui nous paraissait le plus propre à donner du prestige au président élu par cinq millions et demi de voix, et de la force au gouvernement. Nous l'avons indiqué sans détours, et la hardiesse de nos conseils était la preuve la plus certaine de leur sincérité. Nous n'avons pas été compris.

Que pouvions-nous faire de plus que ce que nous avons fait ?

On ne sauve pas malgré lui un pouvoir qui s'aveugle La preuve, c'est que tous nos efforts ont été vains pour sauver la royauté de 1830 et le membre du Gouvernement provisoire et de la Ccmmission executive, auquel nous attachaient les liens d'une longue amitié.

Tous nos efforts pour les retenir sur la pente fatale où nous les voyions glisser, n'ont servi qu'à faire mettre en doute la sincérité de notre dévoùment.

Il n'existe absolument pour un journal que trois rôles actifs entre lesquels il faut qu'il choisisse :

Louer pour encourager ;

Blâmer pour retenir ;

Avertir pour éclairer.

Louer! quand nous voyons commettre d'irréparables fautes; consciencieusement, nous ne le pouvons pas.

BlAmer! nous ne le voulons pas.

Avertir! nous l'avons fait sans succès. Or, des avertissements qu'on réitère sont bien près de passer pour des critiques qu'on déguise. Njus ne pouvons donc qu'attendre les circonstances en souhaitant qu'elles trompent nos craintes.

La neutralité qu'on nous reproche de garder est une neutralité bienveillante.

Peut-on njus demander plus? Cette neutralité, nous la poussons si loin, que nous écartons toutes les questions de personnes; nous ne nous appliquons qu'à louvoyer, qu'à glisser légèrement sur l'onde d'une situation indécise. Assurément, rien n'est plus contraire à l'esprit de notre polémique habituée à aller au fait comme la flèche va au but. Mais nous voyons au fond de quels embarras on s'est plongé , et nous ne voulons pas qu'on puisse nous en imputer la plus faible part. Si la Liberté et la Presse diffèrent de conduite et de langage, c"est qu'entre ces deux journaux il y a l'épaisseur d'un grave dissentiment.

La Liberté semble croire que si le président de la République avait composé autrement son cabinet, les choses suivraient un autre cours; or, c'est une illusion que ne saurait avoir la Presse, qui a vu tant de cabinets se succéder les uns aux autres, sans apporter dans les choses aucun changement qui fût une réforme utile, une amélioration féconde.

La Presse se souvient de ces paroles de M. Thiers, démenties par lui-même en 1840 : « Je jouerais le même air; seulement, je le jouerais mieux. » Or, la Presse n'aura de confiance que dans le minisire auquel elle entendra dire: « Je rccjnnais mon impuissance à mieux jouer le mémeaii", » j'en jouerai donc un autre, j)

vu, 3S

La Presse est profondément convaincue que si on ne change pas radicalement les choses, vainement on changera les hommes. Qu'on écarte ceux-ci pour appeler ceuxlà, qu'on incline à droite ou à gauche, peu importe, si la voie qu'on suit est opposée au but marqué par la grandeur de la France, la prospérité du pays, la stabilité du pouvoir, l'aflermissement de la liberté, la sécurité du riche, le bienêtre du pauvre, l'extinction du paupérisme, l'épuration de la société, la solution enfin du grand problème de la démocratie organisée.

La Presse a vu M. Guizot succéder à M. Thiers, M. Cavaignac succéder à la Commission executive, la République succéder à la Monarchie ; eh bien 1 qu'est-ce que le pays y a gagné en prospérité et en prépondérance? Où est l'idée juste qui ait prévalu? où est l'abus qui ait disparu? où est la question qui ait fait un progrès? Sous tous les cabinets, sous tous les régimes, la Presse n'a vu fleurir qu'un seul art : l'art de perdre le temps. Plus le temps était précieux, et plus il semlilait qu'on voulût s'en montrer prodigue.

vn.

10 j:invievl84n.

Nous ne savons a\ ancer dans une discussion qu'autant que nous sentons sous nos pieds un sol ferme ; il nous faut des réalités, et non pas des illusions; toute idée doit pouvoir se traduire par une application ; tout système doit être à l'épreuve du fait ; eh bien! nous le demandons à la Liberté, si elle était mise en demeure de composer un cabinet avec ce qu'on appelle « d'autres hommes, » où iraitelle les prendre, où sont-ils? Quels gages d'expérience et de capacité leur demanderait-elle ? quelles garanties lui of- IViraient-ils ?

La Liberté parvînt-elle h former un cabinet, que ce cabinet serait frappé de la même impuissance que le ministère du 20 décembre; s'il ne rencontrait pas les mêmes obstacles, il en rencontrerait d'autres qui, pour être différents,

ne seraient pas moindres. Les vieilles combinaisons ministérielles sont h bout; nous défions qu'on en puisse couler dans l'ancien moule une seule qui ait assez de force et de durée pour arracher la France à la banqueroute et à la guerre civile. On variera, comme on le voudra, les noms, on n'y réussira pas ! Il faudra absolument que le gouvernement nouveau en vienne à la réduction du nombre des ministres et à l'augmentation du nombre des directeurs généraux, comme les journaux créés depuis 1836 ont tous été obligés de se fonder sur les bases que l'ancienne presse avait, à l'unanimité, déclarées inadmissibles. Les délais qu'accorde la nécessité ne servent jamais qu'à la rendre plus impérieuse.

Qu'on prenne des hommes ou des enfants et qu'on les invite à transporter sur leurs épaules l'obélisque de Louqsor, leur impuissance sera la même ; elle ne sera ni plus ni moins grande ; qu'on prenne des amaniaques du passé » ou qu'on prenne « cVautres hommes » et qu'on forme un cabinet, soit avec ceux-ci, soit avec ceux-là, aussi infructueux seront les efforts des uns que les efforts des autres.

Nous savons qu'on ne manquera pas de dire : la Presse pousse jusqu'à l'absolutisme l'infatuation d'une idée dont elle s'exagère l'importance. On se trompe en disant cela. Il ne dépend pas de nous d'être absolus ou de ne l'être pas. Ou l'idée que nous avons puisée dans une étude approfondie des rouages de la centralisation aux prises avec deux résistances qui s'appellent Majorité et Publicité, est fausse ou elle est juste. Si elle est fausse, il faut l'écarter; si elle est juste, il ne faut pas la fausser dans l'espoir de la rendre plus facilement admissible.

Mais nous voulons raisonner dans l'hypothèse où cette idée serait fausse. Soit; elle est fausse. Eh bien! qu'espérez-vous» faire de mieux que ce qui a été fait? De 1830 à 1848, toutes les illustrations de la tribune et del'épée avaient été à peu près passées en revue ; où nous ont-elles conduits? — A une révolution politique. Depuis le 24 février, toutes les prétentions plus ou moins inconnues qui avaient

pu se croire méconnues ont été mises en réquisition; nous les avons vues à l'œuvre; où nous ont-elles précipité? Au bord d'une révolution sociale, au fond de la misère, et à deux pas de la banqueroute.

Est-ce donc là ce que vous voulez recommencer, soit que vous vous arrêtiez h la limite du 24 février, soit que vous veuillez remonter au delà ?

Ou l'on changera les choses, ou l'on s'exposera encore une fois à une révolution nouvelle ; on ne l'évitera pas si l'on se borne à changer les hommes.

Vin.

La Liberté déclare qu'elle veut ce que veut la Presse. « Elle veut, dit-elle, que les conseils de la peur et de i'hé- » sitation s'écartent pour faire place aux inspirations de la » capacité et du dévoùment. »

Ce sont là, assurément, de belles et louables paroles ; mais si on les dégage de ce qu'elles ont de vague, à quoi arrive-t-on ?

Impossible de sortir de ces trois alternatives :

Un cabinet composé d'illustrations monarchiques;

Un cabinet composé des sommités républicaines;

Un cabinet si simple, grâce au perfectionnement des choses , qu'il permette au président de la République de ne subir la loi d'aucun parti, et de n'avoir rien à redouter de la majorité.

Mais, dit-on, un tel cabinet n'est pas possible et ne serait pas durable.

Possible ! — Deux heures suffiraient pour le former.

Durable! Tous les efforts qu'on tenterait pour le renverser ne serviraient qu'à l'affermir.

En 1836, le National et tous les journaux liguésà sa voix, avaient dit que la Presse ne marcherait pas ; elle a vu tomber vingt journaux fondés , rédigés ou patronés par MM. Thiers, Giiizot, Louis Blanc, Léon Faucher, Ledru- Rollin, Lamennais, Lamartine, etc., etc., et elle a survécu

à tous les coups qui lui ont été portés, même à celui d'une suppression de quarante-deux jours. Son tirage dépasse 60,000 exemplaires. C'est le journal dont le prix d'abonnenement est le plus faible, et qui paye la rédaction le plus cher, puisque cette année il dépensera, pour son feuilleton seulement, au moins 158,000 francs. Si cela n'exjstait pas, on dirait que cela ne peut pas être. Mais cela est. A quoi cela tient-il ? — Cela tientà ce que, pour la prospérité d'un journal comme pour la prospérité d'un gouvernement, et pour l'éclat d'un gouvernement comme pour l'éclat d'un journal, il faut que la politique soit carrément et solidement assise sur un budget rationel, sur une comptabilité rigoureuse et sur une puissante administration.

Il n'est pas plus difficile de faire vivre un gouvernement que de faire vivre un journal; la preuve, c'est que des hommes qui ont passé pour des ministres éminents ont été impuissants à empêcher de périr les journaux auxquels ils avaient attaché leurs noms.

La République du 24 février, acceptée de toutes parts, était aussi facile h faire tenir debout que Tœuf de Christophe Colomb. Mais au lieu de la poser sur sa base, on l'a posée sur son sommet ; de là tout ce monstrueux échafaudage qui est nécessaire pour la soutenir.

0 Washington ! ô Franklin ! vous qui n'étiez que des hommes de bon sens, si vous pouviez revivre parmi nous, on vous traiterait de faiseurs d'almanachs et de rêveurs, et l'on vous laisserait à la porte de l'Assemblée nationale pour y laisser entrer les beaux discoureurs.

Combien de temps la France consentira-t-elle à porter le poids si lourd des inqDôts si chèrement achetés et si mal employés.

En industrie, quand un système est usé, quand il vous ruine au lieu de vous enrichir, on n'y persiste pas; on le change jusqu'à ce qu'on ait trouvé le bon.

Pourquoi ne ferait-on pas de même en politique ?

— Oh! c'est quil n'y a rien de commun entre la politique et rinduslrie.

438 tS49.

— Comment ! Est-ce donc que la politique n'est pas l'an de mettre en mouvement toutes les forces productrices d'un peuple, d'utiliser toutes ses ressources, d'accroître ses revenus, d'étendre son crédit, de féconder ses épargnes, de les assurer contre la ruine, et finalement de Pabritercontre la misère.

Qu'appelez-vous donc la politique?

février 1849.

La Presse est interpellée sur la neutralité qu'elle garde.

On ne trouve pas suffisant qu'elle se borne à reproduire la physionomie des séances de l'Assemblée nationale aussi fidèlement que cela est possible dans une improvisation rapide, écrite sous le poids d'une fatigue de cinq heures d'attention, sans que les rédacteurs chargés de cette tAche difficile aient le temps de prendre vingt minutes de recueillement et de repos, attendu la nécessité de mettre le journal sous presse assez tôt pour satisfaire aux exigences d'un tirage de 60,000 exemplaires. On veut absolument que la Presse parle ! Que veut-on qu'elle dise ?

— On répond : — La Presse est un journal de lutte , il doit lutter; c'est une sentinelle, elle n'a pas le droit de se taire.

— Soit. Mais quand la Presse a annoncé, trois mois à Tavance, ce qui arrive trois mois après, que peut-elle faire? Ou il faut qu'elle réimprime ce qu'elle a écrit, ou il faut qu'elle continue h veiller et à avertir. Si elle invoque ce qu'elle a dit, on l'accuse de se répéter, de se citer sans cesse, et si, au lieu du passé, c'est l'avenir qu'elle interroge, si elle Signale les écueils assez tôt pour qu'on ait le temps de les éviter, alors sa voix se perd dans l'immensité de ce désert qui s'appelle Tlmprévoyance !

Ainsi, longtemps avant que la Constitution ne fût votée, la Presse^ dès les premiers jours de juin 1848, avait vu poindre la grave difficulté que l'ordre du jour présenté par

LE CABINET DU 20 DECEMBRE 18i8. 439

M. Perrée a fait éclater : celle de savoir qui cédera , en cas de conflit, entre le président de la République cl la majorité de TAssemblée nationale?

Cette difficulté, qui peut réduire la France à i"extrémité d'un coup d'Etat, qui peut la précipiter dans le goufl're d'une révolution nouvelle, celle dilficullé était manifeste.

Qu'ont fait cependant pour la conjurer, alors qu'il était possible de l'écarter, MM. Thiers, Barrot, Lamartine. Berryer, Dufaure, Biilault, tous les orateurs éloquents de l'Assemblée ? — Rien. — Pour quelle circonstance plus importante réservaient-ils donc l'autoriléde leur parole?

Quant à nous, nous avons insisté sur le danger avant qu'il fût trop lard pour le prévenir. La question a été nettement posée des deux côtés.

M. Cjralli l'a résumée en ces termes :

« A'ous craignez que M. le président de la République, » pour me servir d'une expression de M. le ministre de la

>) justice, se trouve n'être qu'un mannequin Etl'Assem-

» blée, issue du suffrage universel, qu'en ferez-vous? En » ferez-vous un mannequin ? Là où l'appel au peuple » n'existe plus, il n'y a plus qu'un moyen, c'est la retraite » du ministère. »

M. ChamboUe répond :

« Le droit du président de la Républiipie ne peut pas » complètement s'anéantir ; ce n'est pas votre volonté. Si , » lorsqu'il a choisi des ministres indépendants de leurs ac- » tes, et sans prononcer sur ces actes même , vous vouliez » systématiquement renverser les ministres et lui en impo- » ser d'autres qui n'auraient pas sa confiance au même de- » gré, je dis que son droit serait violé, que son pouvoir s'a- » néantirait. Quand le gouvernement vous apporte des projets » que vous n'approuvez pas, rejetez-les; si le ministère met » en danger le président de la République ou les affaires, 1) rejetez ses projets de loi, rejetez-les même syslémalique- » ment, mais prononcez sur les actes. »

Ainsi s'expriment les deux opinions en présence.

De ces deux opinions opposées, quelle est celle qui offre

le plus de chances de prévaloir et dont l'adoption présente le moins de périls?

Il nous paraît que c'est incontestablement l'opinion soutenue par M. Coralli.

— Mais le triomphe de cette opinion entraînerait la retn>i!e du cabinet, et si le ministère se retirait, quel est le ministère qui ferait les élections?

Nous l'avouerons, cette considération, décisive sur beaucoup d'esprits, nous touche très médiocrement.

Est-ce que les élections générales, au mois d'avril 1858, n'ont pas été faites sous l'influence de M. Ledru-Rollin, de ses circulaires et de ses commissaires? Est-ce que M. Recurt n'était pas ministre de l'intérieur au mois de juin 1848, quand M. Thiers a été élu quatre fois? Est-ce que M. Senard n'avait pas succédé à M. Recurt quand M. Mole a été nommé représentant du peuple ? Est-ce qu'enfin M. Dufaure, malgré toute l'habileté des moyens par lui mis en œuvre, a empêché M. L.-N. Bonaparte de l'emportera une immense majorité sur M. L.-E. Cavaignac?

Qu'est-ce que cela prouve, si cela ne prouve pas que l'action ministérielle appliquée au suffrage universel est étroitement bornée ?

On trouvera donc tout simple que nous attachions assez peu d'importance à ce que ce soit tel ou tel ministère qui existe au moment des élections.

Telle que nous connaissons la France, nous sommes même profondément convaincus que plus le ministère aura une teinte républicaine prononcée, et plus les élections des représentants auront une teinte différente.

Entre la retraite du cabinet et une lutte dont nul ne saurait prévoir l'issue, nous qui craignons les révolutions, si nous avions à nous prononcer, nous n'hésiterions pas.

Mais pourquoi nous prononcerions-nous ?

Que ce soit un ministère ou un autre, celui-ci pas plus que celui-là ne représentera nos idées et ne réalisera les réformes sans l'accomplissement desquelles le pouvoir continuera d'être voué à l'impuissance.

24 décembre 18-48.

A M. Emile de Gv-ardin.

« 23 décembre 1843.

« Monsieur,

» En abandonnant le Bien public, épisode de notre vie de » pubîicistes qui devait se clore à la nomination du prési- » dent, et en entrant dans la rédaction de la Presse, où votre » hospitalité nous ouvre une tribune , nous avons besoin ■û pour vous, pour l'homme d'État que nous aimons entre » tous, pour nous-mêmes enfin, de rendre compte à nos » amis de notre nouvelle situation.

» Il faut qu'on sache qu'en devenant les hommes de votre » avenir, nous ne cessons pas d'être les hommes de notre » passé. Nous ne dépouillons aucune de nos croyances, au- » cune de nos aflections.I! n'y a ni inconséquence dans nos » cœurs ni défection dans nos esprits.

» Vous avez trop de franchise , monsieur, et vos lecteurs » ont trop de loyauté pour accueillir honorablement des » déserteurs d'une opinion et des déserteurs de l'amitié.

» Nous sommes au fond des combattants de la même i> cause, qui, trop étroitement placés sur le terrain d'une » publicité que vous occupez presque tout entière, se glo-

442 tS49.

^> rifient d'accepter le terrain plus large que vous offrez à » leur concours.

» Amis de M. de Lamartine, partisans sincères et résolus » de la République philosophique et constitutionnelle dont » il a ébauché si souvent le magnifique programme pour » l'intérieur et pour le dehors depuis le 24 février, nous » avions fondé , de notre seule initiative et dans notre » pleine indépendance, le Bien public^ pour êlre, selon nos » forces, les voix de cette politique sous tant de rapports » conforme à vos idées.

» Nous aurions ardemment désiré que la République re- » connaissante et juste décernât sa première magistrature à » l'homme du 24 février, du drapeau tricolore, de la paix eu- » ropcenne, du 16 avril, du 15 mai ; à celui dont les mains » fortes et douces ont conduit pendant trois mois, h travers » les défilés d'une politique habile, ces colonnes déchaînées y> de peuple que d'autres ont tant de peine à contenir à force » baïonnettes.

» L'ingratitude, belle dans l'histoire, parce qu'elle relève » les noms auxquels elle s'attache, est pénible et amère » dans le présent, parce qu'elle contriste et abaisse le cœur » humain.

» Nous voulions que la République de Février, telle qu'elle » était conçue par nous, fût en tout une exception. Elle ne » l'a pas voulu. Nous ne l'accusons pas , nous ne la servifi rons pas avec moins d'amour. Elle est, à nos yeux, non » seulement le gage des progi-ès de l'esprit humain, mais le y> seul moyen de salut qu'ait en ce moment notre patrie.

» Elle a appelé un nom glorieux à sa tète. Nous aurions » préféré un nom civique et ami. Mais une auréole, même y> posthume, sur le front de notre République, ne la cou- » ronnera que de popularité. Nous ne sommes pas de ceux » que la tradition scandalise, et que l'hérédité de la gloire » effarouche. Nous acceptons les souvenirs pour en faire un » prestige de plus à la liberté.

-. » Quant à notre respectueuse amitié pour M. de Lamar- » tine, elle est pour nous ce qu'on appelait autrefois, dans

» le langage parlementaire, une question réservée. Nous » sommes indépendants, nous l'avons toujours été, de son » influence ; nous ne le sommes pas de notre attachement. » Nous n'aurions pas voulu faire une démarche si décisive, » dans notre vie de publiciste, sans lui avoir soumis nos » scrupules. II les a levés.

» 31. de Lamartine n'avait ni désiré ni brigué la candidai> ture que nous lui faisions. Il s'en était expliqué lui-même » avec le public. Il avait laissé son nom seulement, avec une » stoïque mipassibililé, à la discussion et à l'oubli, pour » qu'il ne fût pas dit. dans l'histoire, qu'un des fondateurs » delà République s'était lâchement retiré de l'épreuve.

» L'épreuve a été pour lui ce qu'il attendait. Il accepte » sans protestation l'arrêt du peuple. Il laisse la plainte aux » faibles. L'humiliation ne l'humilie pas. Un jour viendra » peut-être où elle le glorifiera dans la postérité. Il y a des >> hommes qui ne posent pas devant le jour, mais devant le » lendemain. Et le lendemain est long pour eux, car il est >^ immortel.

» Mais, en citoyen dévoué, M. de Lamartine, nous le sa- * vous, ne va pas chercher dans l'opposition de mauvaises T> consolations à un amour-propre souffrant. Il sert et il veut » servir la République honnête et modérée sous tous les » les pouvoirs.

» Ces deux mots, monsieur, République honnête et modé- » rée, nous répondent qu'en nous associant dans ce journal » à vos inspirations, nous sommes bien près encore de celles >^ de M. de Lamartine. Pour vous comme pour lui, en effet, ^) la République n'est-elle pas la religion qui est la patrie » supérieure des âmes; la propriété, qui est la prolongation » de notre personnalité ; la famille, qui est Pélargissemeut » du cœur humain autour du foyer; la liberté, qui est l'at- » mosphère vitale de toutes les pensées et de toutes les ac- » tions; l'instruction, qui est le premier devoir de la société » envers le citoyen; la fraternité, qui n'est que le christia- » nisme transporté de l'Evangile dans les institutions ; l'or- »,dre, qui est la santé; le progrès, qui est la vie des na-

■6 tions ; la paix , qui est renrichissement des peuples les » uns par les autres; le crédit, qui est le patriotisme des » écus; la générosité, qui éteint les querelles du passé dans y> la réconciliation du présent; le désarmement, qui provoî) que la confiance des peuples par l'initiative de la con- » science'? etc., etc.

» Mais qu'avons-nous besoin d'énumérer toutes les idées » qui nous sont comnmnes depuis longtemps? Avant le •» scrutin du 10 décembre, nous étions séparés par des ques- » tions de personnes. Aujourd'hui, ces questions sont em- » portées par le vaste flot de cinq millions de suffrages. » La situation politique est entièrement renouvelée. Vous » êtes redevenu, monsieur, ce que vous étiez le lende- » main du 24 lévrier, lorsque le premier vous avez inau- » guré le parti conservateur de la République. C'est à » constituer ce parti que nous serons heureux de travailler » avec vous, dans le journal que vous avez illustré de votre » talent. Nous ne faisons que reprendre, après une interp ruption de quelques mois, l'œuvre de libéralisme, de » conciliation, de politique élevée et progressive que pen- » dant dix années vous avez vous-même soutenue avec » M. de Lamartine.

» Les rédacteurs en chef du Bien public,

» EUGÈNE PELI.ETAN . A. DE LA GLÉROMÈRE. ^>

En ouvrant fraternellement nos rangs aux rédacteurs en cheî dn Bien jjublic , nous rendons à M. Eugène Pelletan l'ancienne place qu'il y occupait, et où il s'était fait remarquer de tous nos lecteurs ; nous la lui avions gardée, ne doutant pas qu'il ne s'empressftt de venir la reprendre aussitôt qu'il aurait accompli son œuvre de dévoùment; nous acquérons un utile concours, celui de M. Arthur de la Guéronnière,qui, avant de se vouer à la fondation du Bien public, s'était fait distinguer par la direction élevée qu'il avait imprimée à VAvenir national., journal qui reliait entre eux, à Limoges, les départements du centre de la France. Plus les questions difficiles à résoudre ont besoin d'être ap-

profondies, et plus il est nécessaire de divii er le travail et fie spécialiser l'étude ; M. Arthur de la Guéronnière nous aidera h atteindre ce but. On le voit: ce que nous enseignons, nous le pratiquons ; nous ne nous contenions pas de donner le conseil, nous donnons l'exemple.

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