‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 5)Chapitre 114 sur 231 · MAJEURE · texte numérisé non relu

MAJEURE

Si ces mots ne sont pas une provocation à fouler aux pieds la Constitution, ils n'ont aucun sens; et s'ils sont une provocation, ils manquent de franchise, conséquemment de vigueur.

Mais non, vous vous calomniez vous-même : il ne se peut pas que vous ayez eu un seul instant l'idée de détruire la dernière barrière placée dans la Constitution, l'idée de passer outre l'obstacle qu'elle vous oppose, l'idée de rompre le lien par lequel elle vous lie.

Rapporteur de la loi du 31 mai, vous avez reconnu en ces ternies les devoirs que vous imposait la lettre de la Constitution dont vous éludiez Vesprit :

« Il n'y a dans La Constitution qne ce qui est écrit dans la Constitution. Nous ne pouvons pas dire que les citoyens ne voteront qu'à l'âge de vingtcinq ans, attendu que la Constitution dit qu'ils voteront dès l'âge de vingtet-un ans. »

Dans une autre circonstance, le 25 avril 1849, écrivant au préfetde la Haute-Marne, vous poussiez ainsi jusqu'au scrupule le respect, non pas seulement, cette fois, de la lettre^ mais de Vesprit de la Constitution :

« Si, dans le but de maintenir le resiiect pour la Comtilution et pour ses principes, le législateur a voulu frapper de nullité tout suffrage qui, dans sa forme, les attaquerait ouvertement, il est évident qu'à plus forte raison cette nullité absolue doit atteindre tout suffrage qui, dans son essence même, est un acte d'hostilité contre la Constitution. »

Non, non, il ne se peut pas que le respect de la loi ne soit pas un lien qui vous lie après cette déclaration si formelle faite par vous, le 7 août 1848, à la tribune législative :

« Il me semble que quand je parle du règne des lois, je parle des lois de la République! Quel est le gouvernement auquel nous obéissons tous? Mais c'est la République. Est-ce que la République peut vivre autrement que par le respect des lois, comme tous les gouvernements qui l'ont précédée ? Quand je demande qu'on respecte les lois, n'est-ce pas demander que l'on respecte la République? Est-ce que j'ai besoin d'en faire la profession de foi? Est-ce que, quand j'ai promis quelque chose, j'ai besoin de prêter serment? Ce que j'ai dit une fois, ne sait-on pas que je le tiens ? »

Car si vous pouviez oublier le respect de la Constitution et de la loi, vous vous souviendriez des termes de l'acte de mise en accusation dressé le 22 février 1848, et signé : Léon Faucher.

14 septembre 1851.

Le 2 août 1851, M. Léon Faucher, pour obtenir que l'Assemblée législative prorogeât jusqu'au 31 décembre 1870 la surtaxe perçue sur les boissons à Paris, avait déclaré :

Que le taux de la surtaxe n'était que de 2 francs, lorsqu'on réalité il était de 7 francs ;

Que ce surcroît d'impôt n'avait rien d'onéreux;

Que les. producteurs des pays viticoles ne seraient pas fondés à s'en plaindre.

Il était à présumer que cette déclaration ne resterait pas sans réponse ; c'est ce qui est arrivé au sein du conseil général de la Gironde, où M.Hovyn-Tranchère a opposé en ces termes M. Léon Faucher économiste h M. Léon Faucher ministre :

« En 1842, M. Léon Faucher, qui n'était pas encore ministre de l'intérieur, estimait que la surtaxe dépassait 7 fr., et décomposait ainsi les droits qni frappent les boissons à leur entrée dans Paris :

» Taxe d'octroi pour la -ville de Paris, décime compris. . . 4 fr. 40 c.

» Prélèvement du Trésor, comprenant les droits de circulation, de licence et de détail, décime compris 8 80

13fr.20c.

» La surtaxe est donc de 7 15

puisqu'un hectolitre paye, à l'enti'ée de Paris, pour droits de

toute nature, un chiffre total de 20 fr. .35 c.

» C'est donc, d'après l'aveu de M. Léon Faucher lui-même, un chiffre de 7 fr. 15 c. dont chaque hectolitre de vin entrant dans Paris va être surtaxé pendant douze ans, soit 16 fr. 30 c. par barrique bordelaise; et si l'on applique ce chiffre à la consommation habituelle de Paris, on arrive à cette conclusion : c'est que le nouvel impôt pi'élevé sur les pays vignobles, au profit de la municipalité parisienne, sera de sept millions par an, de quatre-vingt-quatre millions au bout des douze années que la complaisance du gouvernement vient d'ajouter à l'exercice de la surtaxe. »

Quelques expressions de blâme ayant paru dures à M. le président Duffour-Dubergier et à M. Denjoy, ils en ont de-

mandé la supprossion; mais M. IIin-^n-Tranchère a répliqué :

« En présence des intérêts de mon pays depuis si longtemps méconnus, en voyant nos besoins les pins sacrés continuellement mis de coté, en voyant nos plaintes éternellement laissées sans satisfaction, je n'ai vn que mon département, et je n'ai pas cru inutile de rappeler à M. le ministre de l'intérieur qu'il avait oublié et renié, par sa conduite envers nous, les convictions de toute sa rie. (Tr^s bien!) »

M. Princeteau a dit ensuite :

« Nous ne pouvons absoudre l'économiste du mal qu'il vient de faire :i nos populations parla double désertion de ses principes et de nos intérêts.

» Les justes reproches que nous avons le droit de lui adresser r.e sauraient lui arriver sous une forme trop sévère. Ils devront avoir d'autant plus d'autorité qu'ils émaneront d'hommes dont il connaît le respect pour l'autorité et le dévouement à l'ordre.

» Je m'oppose donc à tout aiTaihlissement du rapport, qui, quelque énergique qu'il soit, est encore an-dessous du sentiment de nos commettants. i>

La rédaction du rapport a été maiiilonuo ]iai' :10 voiv contre 6 ; et voici cnuiment ce vote est apprécié par un journal ultra-réacliounaire, le Courrier de la Gironde :

« Un publieiste a consacré une partie de sa vie à défendre une cause et h faire triompher un système. Pendant vingt ans, il s'est appliqué à en poursuivre le triomphe. Il y a conquis son autorité et sa gloire. Et le jour où l'homme d'étude, devenu homme d'État, a pris en main le pouvoir, objet de ses légitimes convoitises, qui va lui permettre enfin de doter son pays des bienfaits si vantés de ses doctrines, ce jour-là, le ministre renierait l'écrivain, emploierait sa puissance, non à propager, mais à étouffer ses doctrines, consommant ainsi la plus scandaleuse trahison contre ses prosélytes et contre lui-même !

» Oui, de pareilles atteintes aux idées de la plus vulgaire morale peuvent se rencontrer dans la vie des hommes publics de notre triste époque; mais, pour l'honneur de la conscience humaine, il importe que de tels actes de félonie ne passent pas absous par le silence. Il importe qu'une protestation se fasse entendre comme un châtiment pour le coupable d'aujourd'hui, et un avertissement pour le coupable de demain qui tenterait de s'en faire l'imitateur. »

Les membres du conseil p:énéral de la Ciironde étaient fondés à reprocher à M. Léon Faucher sa 1ionl(Hise apostasie; mais eux-mêmes sonl-ils lùcn coiMiiiits d'élre plus

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conséquents lorsqu'ils demandent la liberté des échanges en même temps que la compression des idées ?

Toutes les libertés se tiennent; toutes sont les anneaux de la môme chaîne; rompre un anneau, c'est briser la chaîne.

M. Léon Faucher est en contradiction avec son passé, cela est vrai, mais il est conséquent avec son présent ; il craint la liberté des idées, il ne doit plus vouloir de la liberté des échanges.

Plus de liberté sous aucun nom : ni liberté de la pensée, ni liberté du commerce.

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