‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 5)Chapitre 127 sur 231 · LES MINISTERES IMPOSSIBLES · texte numérisé non relu

LES MINISTERES IMPOSSIBLES

22 octobre 1851.

Il y a deux minislères impossibles à former :

Un ministère parlementaire ;

Un ministère semi-parlementaire.

Un ministère parlementaire, parce que 433 représentants ayant voté, le 30 mai 1850, la suppression du suffrage universel, tout ministère qui ne prendra pas résolument son point d'appui sur la majorité extérieure, c'est-à-dire sur l'opinion publique, sera certain d'avon- contre lui la majol'ité parlementaire, c'est-à-dire la coalition des partis déchus et des ministres renvoyés.

Un ministère semi-parlementaire, parce qu'un te! ministère aurait tous les inconvénients de ces deux modes de composition d'un cabinet, le mode parlementaire ou britannique, et le mode extra-parlementaire ou américain, sans avoir aucun des avantages inhérents à chacun de ces deux systèmes essentiellement difll'érents.

Tout ministère, quel qu'il soit, est une affirmation. Comment tirer une affirmation d'une négation? Comment tirer d'une majorité négative un cabinet parlementaire ? Autant vaudrait essayer de tirer du vide une statue de mai l)re. A de certaines époques, il a pu se former des cal)inets dit cabinets de coalition ; mais alors c'est qu'il ne s'agissait que

(le fondre des nuances, el encore jjunais ces cabinets n'eurent-ils ni puissance, ni durée.

Essayez donc de former un cabinet de coalition avec MM. Berryer et de Fallou.\,(iui veulent la royauté d'Henri V, avec MM. Thiers et Jules de Lasteyrie,qui veulent la régence de la duchesse d'Orléans, avec MM. Faucher el Baroche, qui voulaient la présidence de la République à long terme, trois choses qui toutes les trois s'excluent!

Le cabinet renvoyé est le quatrième qui se retire depuis le 20 décembre 1848. Il y a eu, premièrement, le cabinet du 20 décembre, le cabinet d'inauguration présidé par M. Odih)n Barrot; il y a eu, deuxièmement, le cabinet du 31 octobre, le cabinet d'action, où M. Odilon Barrot a été remplacé par son frère M. Ferdinand Barrot; il y a eu, troisièmement, le cabinet du 18 janvier, le cabinet de transition, composé de MM. Vaïsse, de Royer, Brenier, etc.; enfin, il y a eu, quatrièmement, le cabinet de résurrection, avec M. Laliitte de moins et M. Faucher de plus ; chacun de ces quatre cabinets a été, plus ou moins, un cabinet de négation de la République, tous se donnant pour programme el pour tâche de ressaisir une à une les libertés proclamées parle gouvernement provisoire, les conquêtes dues à la Révolution de février, mais voilà tout; en admettant que ce fût assez pour arriver , de relais en relais , jusqu'aux élections de 1832, où cela menait-il ? où cela aboutissail-il? Ce n'était pas l'affermissement de la République, ce n'était pas le rétablissement de l'Empire; ce n'était pas la restauration de la Monarchie traditionnelle; ce n'était pas le retour de la Monarchie constitutionnelle ; ce n'était pas le désarmement des partis; c'était l'ajournement de toutes les questions qu'il importait le plus de résoudre et l'aggravation de toutes les difticultés par cet ajournemcMit.

Conunent faire tenir debout un ministère semi-parlementaire ne s'appuyanl ni sur la majorité de rAssemblée législative ni sur la majdrilé de la France électorale, ne donnant de gages sulTisanls ni ;i l'une ni h l'auliv, et les nyantconsé(iuemmenl toutes les deux conli'(> lui ? Oii pren-

LES MIMSTEUES IMPOSSIBLES. ;}G3

(liiiil-il son point d'appui ? D'où viendrait-il ? Où irai(-il? Ainsi placé entre deux meules, dès qu'elles feraient un mouvement, il serait broyé.

Un ministère semi-parlementaire est donc tout aussi impossible à former et à faire vivre qu'un ministère parlementaire.

Quoi qu'en disent VUnion et VAssemblée nationale, ces deux journaux qui ont fait faire un si grand pas aux idées de fusion et de légitimité dans l'esprit du peuple français, il n'y a de possible qu'un ministère extra-parlementaire, s'appuyant franchement et résolument sur l'immense majorité de la France, c'est-à-dire sur les cinq millions cinq cent mille électeurs qui ont donné, le 10 décembre 1848, leurs voix à M. L.-N. Bonaparte, parce qu'ils avaient instinctivement pensé et espéré que d'une aussi imposante manifestation sortirait l'abolition de tous les vieux partis, la réforme de tous les al)us, la suppression de tous les privilèges, la jouissance de toutes les libertés, la réduction des budgets, la diminution des impôts, la simplification des rouages adnu'nistratifs, l'atrranchissement des communes et le trionq)he délimtif et pacifique de la démocratie.

Si court qu'il fût, avec un tel levier posé sur un point d'appui aussi ferme, l'abrogation de la loi du 31 mai, l'unanimité des votants était certaine, et la l'évision de la Constitution à la majorité constitutionnelle n'était pas douteuse.

Lorsqu'un fossé est large, je ne connais que deux moyens de n'y pas tomber, c'est de ne pas tenter de le franchir ou de le franchir sans hésiter.

Ce conseil est celui que j'eusse donné au président de la République si j'eusse été consulté, ainsi qu'il a plu à cent journaux de le prétendre et de le répandre, journaux qui me supposent assez modeste pour m'attribuer l'ambition de vouloir, à tout prix, être Faucher IL

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