A. DE MORNY
11 janvier 1852.
M. Emile de Girardin a quitté Paris pour se rendre en Belgique.
" Républicaine ou Cosaque. >>
NAPOLÉON à Sainte- Hélène.
30 mars 1852.
Le discours prononcé, le 29 mars 1832, par le président de la République se termine par cet appel :
« Conservons la République; elle ne menace personne, » ELLE PEUT RASSURER TOUT LE MONDE. Sous stt bannière ^ je « veux inaugurer de nouveau une ère cV oubli et de concilia- » r/oH, et j'appelle, sans distinction, tous ceux quiveident » franchement concourir avec moi au bien public. »
Cet appel veut une réponse.
Je l'ai cherchée, sans l'y trouver, dans les journaux qui ont continué de paraître après le 2 décembre 1831.
Ne l'y trouvant pas, je l'ai faite.
Je l'ai faite sans hésitation, comme aussi sans entraînement.
Je connais les deux courants de l'opinion ze précipitant en sens contraires : l'opinion des départements et l'opinion de Paris, véritable remous, dont le rapide tournoiement est visible à tous les yeux.
Je sais à quels périls s'expose un journal s'il fait de l'opposition; à (juelles indignations il s'expose s'il n'en fait pas.
Dans le premier cas, suppression.
,i08 IS58.
Dans le second cas, calomnie.
Le péril et la dilTicuIlé de cette situation sont précisément ce qui me stimule et m'excite à reprendre la parole dans ce journal , où je n'ai pas écrit depuis le 29 novembre 1851, et où mes dernières lignes furent celles-ci :
(c Suffrage universel,
» Impôt unique,
» Liberté absolue ;
» Voilà, en trois lignes, tout le programme du monde » nouveau qui a pour ailes la Science et la Paix. »
Sujypression ! — C'est là un péril auquel est préparc ce journal, dont on sait que je suis, de beaucoup, le plus fort intéressé. Or, un péril dont on a pris son parti n'a plus rien qui intimide. La Presse^ elle le déclare par ma voix, ne se sent donc pas moins libre sous la loi du 17 février 18o2 que sous les lois du 16 juillet 1830, du 11 août 1848, du 9 septembre 1835, du 18 juillet 1828 ou du 26 mai 1819.
Calomnie I — C'est là une arme dont la pointe émoussée ne saurait m'empôcher d'avancer, car la calomnie ne me ménage pas plus lorsf[ue je garde le silence que lorsque je le romps. Dès le 2 décembre, une note dans laquelle j'étais dénoncé comme l'instigateur du coup d'État n'était-clle pas expédiée à tous les journaux républicains des départements, par un journal qui a cessé d'exister et que je n'ai pas besoin de nommer pour qu'on le reconnaisse h ce dernier trait empoisonné de sa haine?
J'en suis sûr : on n'attend pas de moi des banalités ; on n'attend pas de moi que je dise que la dictaturl? a clos son ère, et que la liberté a repris son cours.
Point d'illusions ! point de banalités !
La liberté n'existe plus que comme la gloire existe : à la condition d'être vaillamment acquise cl chèrement payée.
Elle n'existe plus que pour ceux qui oseront et sauront la prendre.
Elle n'est plus de droit commun.
Aussi n'est-ce pas de l;i liberté que je \ iciis parler, mais de la Républi(!ue el de son avenir, de la République, dont
CONSEIIVONS LA UEPLBLIQUE. 509
lo discours criiior, 29 mars 1852, a dit : « Elle ne nuMiace » personne, elle peut l'assurer tout le monde. »
La royauté à deux tètes qui guettait sournoisement et souhaitail avidement l'empire ne s'attendait pas au coup (ju'elle a reçu et qui l'a atterrée.
Raison de plus pour que je rompe le silence.
A quel titre le garderais-je plus longtemps?
La censure a cessé de s'exercer.
Rédacteur en chef de ce journal, ces fonctions m'ohligonl; si je m'abstiens d'écrire, pourquoi conservera is-je des fonctions que je ne remplis pas; si je les conserve, quelle occasion plus propice attendrais-je de dire ma pensée?
Accoutumée à entendre débattre librement le pour et le contre de toutes les questions , l'Opinion publique ne s'est pas habituée au régime nouveau d'une presse-qui n'a pas encore su trouver la troisième alternative entre se taire ou louer.
Il est manifeste que l'opinion est perplexe et défiante.
Elle se défie même d'elle-même.
Ce qu'elle accepte, elle n'ose pas l'avouer !
Ce qu'elle repousse, elle n'ose pas le déclarer!
Elle a l'irrésolution du voyageur qui, ne sachant pas son chemin, hésite à chaque pas et se demande s'il doit marcher en avant ou revenir en arrière.
Elle guette avidement une voix indépendante , la première venue, qui ne soit ni l'écho de la servilité des antichambres, ni l'écho de l'hostilité des salons.
Elle a hàle de sortir de l'obscurité où elle butte.
Elle a hâte d'y voir clair.
La presse, en effet, ressemble à une lanterne éteinte.
Oui ou non. est-il possible de la rallumer?
C'est ce que nul ne saurait dire si nul ne l'essaie.
Même après les votes du 20 décembre 1831 et du 29 février 1852, la situation des esprits est celle d'héritiers d'une succession obérée , lesquels ne sauraient s'ils doivent l'accepter ou la répudier sans le Code civil qui admet la succession sous bénéfice d'inventaire.
Ce qui manque à lu silualion actuelle, c'est un inventaire.
Cet inventaire n'a pas été fait après le décès de la Constitution de 1848. L'omission de cette formalité nécessaire est l'une des causes, et peut-être la cause principale qui paralyse le mouvement des affaires, malgré tous les efîorts habiles qui ont été tentés depuis trois mois pour lui donner une vigoureuse et salutaire impulsion.
CeJ, inventaire, je l'entreprendrai, car peut-être suis-je le seul dans toute la presse mutilée en position de l'entreprendre.
Je n'ai épargné aucun avertissement pour empêcher la Monarchie de Juillet de tomber, et aucun clTort pour affermir la République de Février. Par ce double aveu, je reconnais que , quiconque a accepté un seul gouvernement de fait, a perdu le droit d'en répudier aucun.
En m'exprimant ainsi , je suis logique ; je n'admets pas, je ne saurais admettre de distinctions d'origine entre gouvernements de fait.
Les gouvernements de fait sont tous égaux devant le succès.
'Ils ne sont inégauxquepar leurs actes etdevant l'histoire.
Pas même de mes vœux , je ne conspire en faveur d'aucune restauration, d'aucune fusion, d'aucune révolution.
Soldat de la liberté sous tous les ministères et sous tous les régimes, sous M. Thiers, sous M. Guizot, sous la Monarchie de Juillet et sous la République de Février, avant et après l'élection du 10 décembre 1848, je n'ai jamais porté h mon chapeau la cocarde d'aucun parti, et je ne cache dans ma poche aucun drapeau ayant à sa hampe le lys, le coq ou le bonnet phrygien.
Le 24 février 1848 ne m'a trouvé et ne nra laissé ni parmi les vaincus ni parmi les vainqueurs.
Si le 9 janvier 1852, j'ai été éloigné de France sous la dictature du 2 décembre, le 25 juin 1848 j'avais été arrêté et jeté en prison sous la dictature de la veille.
r/impaiiiali(é ne IVil-elle donc pas la consé(|ucnce de
mon caractèro, (jifcllc sciait la conséquence de ma .silualion; car s'il n'est pas imparti vaincu auquel je n'aie tendu la main, il n'est pas un parti vainqueur qui ne m'ait alternativement frappé.
Je commence par constater que la confiance publique est à l'état d'indécision générale.
Est-il bon, est-il désirable pour la France, pour la Démocratie, pour la Républifiue, que cette indécision générale se prolonge?
Ce que je pensais à Bruxelles, où je suis prêt à retoui'ncr, ce que je penserais à Londres, si le séjour de Bruxelles m'était interdit, je le pense à Paris et je réponds hautement : Non.
Non, il n'estpas bon, il n'est pas désirable pour la France, pour la Démocratie, pour la République que l'indécision générale se prolonge.
Cette indécision funeste ne serait profitable qu'au rétablissement de la Monarchie héréditaire et à la résurrection de tous les privilèges détruits par la révolution de 1789, révolution deux fois désavouée dans un seul jour (1), par la voix d'un catholique et par la voix d'un hérétique, par la voix de M. de Montalembert et par la voix de M. Guizot.
Bannissons donc toute indécision afin de conserver le suffrage universel, dont tout complot, tout attentat seraient la perle.
Tout attentat, tout complot, rouvriraient les portes à une restauration monarchique; ce serait la réhabilitation du régime héréditaire et la condamnation du régime électif.
Un attentat, un complot ne sauraient donc qu'être l'œuvre ténébreuse de ceux à qui profiteraient le complot, l'attentat.
Ne fût-ce que de nom, conservons la République ; elle nous rendra la Liberté.
(1) Si'ance de rAca'lémie fran';aide. Réception de M. de Montalembert, pai- M. Guizot.
m fsôs.
Pcut-èlre, depuis qualic mois, n'a-l-on pas encore eu le temps d'oublier que j'ai l'habitude d'aller droit au fait.
J'y vais donc, et je dresse en ces termes l'inventaire de la situation telle qu'elle résulte des voles du 20 décembre 1851 et du 29 février 1852.
Héritiers de trois révolutions, de la Révolution de 1789, de la Révolution de IS'.iQ et de la Révolution de 1848, que devons-nous souhaiter ?
Devons-nous souhaiter que le régime actuel s'améliore, ou devons-nous souhaiter qu'il s'empire ? Devons-nous souhaiter qu'il se consolide , ou devons-nous souhaiter qu'il s'écroule ?
Première question.
Comment s'écroulerait-il ?
Par un attentat; Par un complot; Par un soulèvement.
Deuxième question.
Au profit de quel parti s'écroulerait-il ? Troisième question.
Ce sont ces trois questions qu'il importe préalablement d'examiner en remontant de la dernière à la première.
Il faudi'ait n'avoir pas d'yeux et n'avoir pas d'oreilles pour nier les rapides progrès et les nombreuses recrues que fait le légitimisme dans les hautes et moyennes régions du monde parisien.
Ceux qui s'étaient déclarés, au nom de l'Ordre, réactionnaires par opposition au 24 février 1848, se déclarent légitimistes, au nom de la iJberté , par opposition au 2 décembre 1851.
L'idée fausse de la fusion esl une idée usée. Deux années laborieuses, ce n'est pas de trop, ont suffi à la démonstration de cette audacieuse vérité : Les cadets ne sont pas les aînés. Les Lapalisse des deux dynasties se sont mis d'accord, non sans peine, sur ce point loni,niement controversé : Les aînés seront les aînés et les cadets seront les cadets.
Le légitimisme est tout prêt.
Il est prêt à tout événement.
Un attentat (jui réussirait aurait donc lieu au profit de la Monarchie de 987. Feinte ou vraie, une indignation bruyante jetterait aussitôt ce cri de ralliement: « Sauvons la société à jamais perdue si Henri V n'est pas, à l'heure même, proclamé roi de France. Vive Henri V! »
Un attentat est possible, probable; un complot n'est ni probable ni possible ; un soulèvement l'est moins encore.
Il n'y a que le peuple qui se soulève : pourquoi le peuple se souleverait-il?
Pour rétablir sur le trône la dynastie qu'il a renversée le 26 juillet 1830?
— Non; c'est un démenti qu'il ne se donnera pas.
Pour ramener aux Tuileries la dynastie qui s'en est éloignée le 24 février 1848?
— Non; ce serait une inconséquence qu'il ne commettra pas.
Pour recommencer l'expérience de février, qui, après trois mois de misère, a abouti à la mitraillade et aux transportations de juin ?
— Non; il faudra que la République ait préalablement trouvé une formule qui mette d'accord les républicains divisés en deux camps et en vingt groupes au moins : républicains terroristes et républicains socialistes; républicains qui veulent (jue l'État soit beaucoup et républicains qui veulent que l'État soit peu ; républicains qui veulent le progrès imposé par la guerre, et républicains qui veulent le progrès imposé par la paix; républicains qui aspirent à la dictature et républicains qui n'aspirent qu'à la liberté, etc.
Aussi longtemps que ceux qui passent pour les chefs de
la démocralie resteront divisés dans l'application, le peuple restera uni dans l'immobilité.
Donc, ni soulèvement ni complot ne menacent le régime actuel ; ce qui est à redouter, et ce qu'il faut prévoir pour J'écarter, c'est un attentat. Car, soit qu'il échouât, soit qu'il réussît, il serait également funeste à la démocralie, à laquelle les partis dynastiques ne manqueraient pas de l'imputer, quoique ce fût elle qui en souffrît et que ce fussent eux qui en profitassent.
De ce qui précède, et quoiqu'il y ait grandement à dire et redire sur l'acte du 2 décembre, il ressort qu'il est désirable que ce qui existe en vertu de la Constitution du 14 janvier 185^ se consolide et s'améliore.
Qu'on le remarque bien : ce n'est pas moi qui tire cette conclusion; cette conclusion se déduit d'elle-même; ce n'est pas moi qui parle, ce sont les choses qui répondent. Je me borne à écrire sous leur dictée.
11 est une justice que les plus malveillants ne sauraient me refuser, c'est celle de reconnaître qu'il n'a pas dépendu de mes efiorts que l'acte du 2 décembre ne s'accomplît pas ; j'ai insisté assez souvent, en août, septembre, octobre et novembre 1831, sans qu'aucune attaque injurieuse ait eu le pouvoir de m'arrèler, sur la double et urgente nécessité de l'abrogation de la loi du 31 mai 1850, et de la révision de la Constitution du 4 novembre 1848. L'intolérance réciproque a abouli à la tléfaite conimune. Cela était facile à prévoir, mais cela était plus facile encore à pi"évenir.
0 funeste aveuglement des partis!
Maintenant l'acte est consommé; on aurait le droit de le discuter, que de le discuter ne servirait à rien ; l'acte du 2 décembre est couvert par le vole du 20 décembre.
La Conslilulion du 4 novembre 1848 a fait place à la Constitution du 14 janvier 1852.
Celte Conslilulion s'exprime ainsi :
TITRE Pr.
« Article 1'''. La Constitution reconnaît, confirme et garantit les
CONSERVONS LA RÉPUBLIQUE. /jIo
grands prinripes proclamés en 1789 et qui sont la base du droit public des Franeals.
)} Article 2. Le ^çouvernemeut de la République française est confié pour dis ans au prince Louis-Napoléon Bonaparte, président actuel de la République.