‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 5)Chapitre 145 sur 231 · DANS LES ÉTATS-ROMAINS · texte numérisé non relu

DANS LES ÉTATS-ROMAINS

Le Tibre Chef-lieu, Rome.

Le Trasimène Chef-lieu, i?polète.

6 avril 1852.

Le président de la République a dit: « Je suis sorti de la ?> légalité pour rentrer dans le droit. » Ces paroles attendent un pendant ; elles attendent que le président de la République dise : « J'étais sorli de la légalité ; j'y rentre par l'équité. Les électeurs qui m'ont élu m'ont absous; j'absous à mon tour ceux qui eussent triomphé si j'avais échoué. Que Dieu soit le souverain juge des intentions. »

7 avril 1852.

Dans son discours h l'occasion de la réception du serment des magistrats, M. le président de la République a élevé le suffrage universel à la hauteur d'un principe ; il a déclaré que le suffrage universel était la volonté nationale elle-même , et que la souveraineté du peuple était un dogme.

De cette déclaration, je tire cette conséquence que le président de la République, s'il lit les journaux et s'il lit ces lignes, donnera immédiatement l'ordre qu'on rende à la

liberté le seul des élus du sufTnigc universel à qui la liberté, ôtée le 2 déeenibre 1851, n'a pas encore été rendue le 7 avril 1852.

Retenir plus longtemps M. Miot, élu représentant du peuple pour le département de la Nièvre, ce ne serait pas seulement frapper M. Miot, ce serait atteindre et frapper en lui le suffrage universel, ce serait faire passer un homme avant un principe.

27 avril 1852.

Le Constitutionnel publie les deux rapports de MM. le général Ganrobert et le colonel Espinasse. Le Constitutionnel pul)liera-t-il également le rapport de M. Quentin-Baucliart, soit pour attester la parfaite conformité d'opinions, soit, au contraire, pour établir la diversité de vues? L'impartialité fait au Constitutionnel un devoir de cette troisième insertion. Nous ne pouvons ni ne devons prévoir que le Constitutionnel allègue, pour se soustraire à l'accomplissement de ce devoir impérieux, qu'il n'a pas en sa possession le rapport de M. Quenlin-Bauchart, car si les deux rapports du général Ganrobert et du colonel Espinasse ont été communiqués au Constitutionnel^ assurément ils ne l'ont été qu'avec l'assentiment préalable du conseil des ministres, ou que par le fait du ministère d'État. Auti'cment, comment imaginer que M. le colonel Espinasse ait pu prendre sur lui de livrera la publicité un rapport, confidentiel au plus haut degré, et où se trouvent deux blâmes, l'un qui atteint le ministre de l'intérieur, l'autre qui monte jusqu'au président de la République?

Non, certes, jamais IVf. le colonel Ksi^inasse n'eût livré de lui-même à la publicité ces deux phrases :

a La c-irculiiii-L' de M. le ministre de l'intériuiir et les mise» eu liberté qui en ont été la suite avaient produit le /'?»s' inaurais effi-t.

» Les gi-âces individuelles que vous avez di\jà accordése, monseigneur, ont produit en général une mauvaise impression dans le pays. »

M. le colonel Espinassc a dû le dire, s'il le pensait ; mais, quoiqu'il l'eût écrit, il n'a pas pu l'imprimer.

Donc nous comptons que le Constitutionnel recevant, par la même voie hiérarchique, communication du rapport de M. Quentin-Bauchai't, s'empressera de le publier.

28 avril 1852.

Les conclusions des deux rapports du général Canrobert et du colonel Espinasse sont identiques.

Ces conclusions n'ont rien qui nous surprennent. Elles sont dans la logique de la situation. Il ne pouvait être mis de terme à cette situation que par une grande mesure politique qui fît dater la politique d'une ère nouvelle, l'ère de la magnanimité après la victoire ; l'ère de la magnanimité étoulï'ant la discorde et fondant la liberté. Cette politique est celle que nous avons toujours conseillée à tous les pouvoirs, à tous les ministères qui se sont succédé de 1836 à 18o2.

Ce langage invariable est celui que nous eussions pareillement tenu si l'acte du 2 décembre ISol, au lieu de réussir, eût échoué.

Ce que nous pensions en août et en décembre 1848, nous le pensons plus que jamais en avril 1852.

30 avril 1852.

VAssemblée nationale fait remarquer que le Siècle et la Presse se sont abstenus de reproduire les rapports de M. le général Canrobert et de M. le colonel Espinasse. A celte remarque voici notre réponse : Nous attendons, pour

reproduire ces deux rapports, que nous y puissions joindre celui de M. Quentin-Bauchart. Si cette explication ne suffit pas aux rédacteurs de la feuille impitoyable, ils n'auront qu'à faire de « l'omission, » qui est déjà un vieux péché, un nouveau délit de presse, s'ils ont jamais appelés à ajouter aux rigueurs des lois de septembre une rigueur de plus.

Le président de la République disait, le 12 juin 1850, aux ouvriers de Saint-Quentin :

a Mes amis les plus sincères, les plus dévoués, ne sont pas dans les palais, ils sont sous le chaume; ils ne sont pas sous les lambris dorés, ils sont dans les ateliers, dans les campagnes. Je sens, comme disait l'empereur, que ma fibre répond à la vôtre, et que nous avons les mêmes intérêts et les mômes instincts. » [Monileur unicersel, 13 juin 1850).

Est-ce sous le chaume., est-ce dans les ateliers, est-ce dans les campagnes, là où M. L.-N. Bonaparte disait, en juin I80O, et avec raison, qu'étaient « ses amis les p^HSsrncères, les plus dévoués, » est-ce là que MM. les commissaires extraordinaires sont allés s'éclairer, et que l'un d'eux a constaté ((.le mauvais effet, la mauvaise impression » qu'auraient produits les mises en liberté qui ont été la suite de la circulaire de M. le ministre de l'intérieur, et les grâces individuelles accordées par M. le président de la République?

Le plus grand nombre, la presque unanimité des fonctionnaires qui ont été consultés, ne sont-ils pas des fonctionnaires qui ont été nommés à une époque où l'influence de MM. Thiers, Berryer, Changarnier, etc., etc., était prépondérante, où l'esprit de réaction, qui avait lancé comme un (léli et proclamé comme une victoire la su])prossion du sufïrage universel, enflait toutes les voiles du vaisseau de TEtat et le menait de toute vitesse an réiablissement de la

monarchie, considérée par ces messieurs comme le port après la tempête ? Cet esprit de réaction, qui excelle à se déguiser sous de grands mots et de faux dehors, n'avait-il pas et n'a-t-il pas encore le plus grand intérêt à diminuer, sous le chaume, dans les ateliers et dans les campagnes, la popularité du nom de Bonaparte, afin d'affiiiblir l'impopularité du nom de Bourbon? Ce sont là dos questions qu'il suffit de se poser pour y trouver la justification de la circulaire, publiquement blâmée, de M. le ministre de l'intérieur. Et ce que nous venons de dire, ou plutôt de répéter, c'est ce que disait, c'est ce qu'écrivait, c'est ce qu'imprimait, le 5 janvier 1851, M. Charles Abbatucci, actuellement chef du cabinet de M. le garde des sceaux.

M.Charles Abbatucci écrivait et publiait, le o janvier 1851:

(( Dans quels rangs a-t-on été prendre des préfets et des sous- préfets? Pans les rangs orléanistes et légitimistes. A qui a-t-on confié les fonctions de procureurs généraux, de procureurs de la République, etc.? A des légitimistes et à des orléanistes. Toujours et partout des légitimistes et des orléanistes. »

Oui ou non, les Orléanistes et les Légitimistes ont-ils intérêt à ce que la politique d'apaisement ne s'exerce pas et à ce que la politique de rigueur continue de s'exercer ? Oui ou non, l'empereur Napoléon avait-il tort lorsqu'il disait:

« Les salons montrent les mêmes passions q\ae les clubs ; les Royalistes recommencent les Jacobin? . »

A quel titre arrête-t-on , emprisonne-t-on, interne-t-on des Français qui n'ont pas été pris les armes à la main, qu'on ne peut convaincre d'avoir été les auteurs d'aucune provocation écrite ou verbale, ou d'avoir fait partie d'aucune société secrète? Suffit-il donc de n'être pas optimiste pour être réputé dangereux? Suffit-il donc d'être suspect aux orléanistes et aux légitimistes pour être dénoncé et frappé? Le président de la République et les ministres qui lui sont le plus dévoués, doivent désirer qu'un débat public et sérieux s'engage sur ce point. VAssemblée nationale pense qu'on n'emprisonne pas assez, qu'on n'interne pas assez,

qu'on ne tninsportc pas assez ; n oilk donc un conlradicleur que la Presse est certaine de trouver!

rt mai 1852.

La feuille nnpitoyabie l'ail sa besogne ; elle compare le rapport de M. Quentin-Baucliart aux rapports de M. le général CanroberL et de M. le colonel Espinasse ; elle loue ceux-ci et blâme celui-là :

« Le langage du général Canrobert et du colonel E.'^pinasse est plein de franchise et de fermeté. Trouve-t-on les mômes qualités dans le rapport de M. Queutin-Bauchart? A l'emphase du style , à Tentortillage des phrases ne semble-t-il pas que le conseiller d'Etat a conservé beaucoup des traditions de l'avocat du barreau de sa ville natale ? »

M. Quentin-Bauchart, en effet, mérite tous les reproches que lui adresse V Assemblée nationale, car il n'a pas vu dans les déparlements qu'il a visités ce que M. le colonel Espinasse a vu dans le département de l'Hérault.

Dans le département deTHérault, M. le colonel Espinasse a constaté «plus de 60.000 affiliés coxxus. organisés en décuries ET CENTURIES, ET PRÊTS A SE LEVER AU PREMIER SIGNAL.»

Nous disons, en toutes lettres, soixante mille.

60,000 affiliés sur 12o,000 électeurs dans un département qui, sur huit représentants élus le 13 mai 1849, avait envoyé à l'Assemblé nationale MM. de Grasset, de Saint-Priest Caraman, Amédée Vernhette, de Girard, Debès et Soult! 60,000 affiliés dans un département qui, le 10 décembre 1848, sur 81,531 votants, avait donné à M. L.-N. Bonaparte 47,849 voix, à M. Cavaignac 20,221, et à M. Ledru-Rollin 13,461 voix seulement ! 60,000 affiliés dans un département qui, le 20 décembre 1851, a répondu par 60,336 oui et par 14,377 NON ! 60,000 affiliés connus, organisés par décuries et centuries, et qui s'évanouissent ainsi devant fume électorale, il faut en convenir, n'étaient pas très dangereux, s'il était vrai (ju'ils existassent !

L\lssentblée nalionule relève la contradiction qui existe

entre le rapport de M. Espinasse, arfiriiianl que « les mises « en liberté et les grâces accordées ont produit le plus niau- » vais effet, » et le rapport de M. Quentin-Bauchart, aKirniant que « l'opinion dans les départements était manifes- >; tement à la clén)ence, et qu'il n'avait vu d'hésitation que » parmi les hommes des anciens partis. » Les deux affii'malions se contredisent en effet. Dans celte situation, quelle résolution prendre ?

Elle est indiquée par ces paroles de l'empereur :

« L'opinion publique est une puissance invisible, mystérieuse, à laquelle rien ne résiste; rieu n'est plus mobile, plus vague et plus fort, et, toute capricieuse qu'elle est, elle est cepeudant ^raie, raisonnable, juste, beaucoup plus souvent qu'on ne pense.

» Etant consul provisoire, un des premiers actes de mon administration fut la déportation d'une cùiçuan^a/ne d'anarchistes.

» L'opinion publique, à laquelle ils étaient en horreur, tourna subitement pour eux et me força de reculer. Mais, quelque temps après, ces mêmes anarchistes ayant voulu comploter, ils furent écrasés de nouveau par cette même opinion qui me reviiit aussitôt. C'était ainsi qu'à la Restauration, en s'y prenant m.al, on était venu à bout de rendre les régicides populaires, eux que la masse de la nation proscrivait un moment auparavant. »

Ce qui a si vivement irrité la feuille fusionnaire et impitoyable, sinistre augure des sentiments de son prétendant à la couronne de France, c'est cette phrase du rapport de M. Quentin-Bauchart:

« Partout le socialisme est vaincu, et, s'il se trouvait seul en face de votre gouvernement, la conscienee de son impuissance permettrait de n'en tenir aucun compte ; mais, en pix'sence des espérances peu déguisées dos anciens partis, il se tient prêt à tout événement. i>

Parler des espérances peu déguisées des a>cie>'s partis , c'est les dénoncer. Est-ce les calomnier?

Le 23 mai 1832 aura lieu, par le ministère de M. Lenormant de Villeneuve, la vente d'une collection d'autographes; eh bien ! voici ce qu'on lit dans l'un d'eux, classé sous le n«690:

« 690. — FOCCiiÉ (Joseph), duc d'othante.

» linpimrl aux connuls sur ^administration de la police générale de la Bépublique pendant l'an Vlll. 22 parjes in-folio sijnées avec une noie de renvoi

à la section de l'intérieur du conseil d'Etat (en marge de la première page), 3 lignes autographes signées du ministre d'Etat Maret.

» Pièce d'un haut intérêt sur la situation delà France, les menées des partis, et principalement des prêtres dans certains départements où le brigandage est encore à l'ordre du jour, malgré le rétablissement du culte. — Résistance à l'exécution des lois sur la conscription, etc., etc. On y lit :

a Les factions qui, quelques mois auparavant, se disputaient la Répu- » blique comme une proie qui ne pouvait leur échapper, avaient sus- » pendu un moment leurs manœuvres et leurs intrigues. Etonnées d'abord » du chpiigement subit opéré par le 18 brumaire, elles espérèrent un mo- » ment que ce changement tournerait à leur profit. Elles sentirent bientôt » leur erreur. Dès lors recommencèrent les complots contre l'ordre public et » le gouvernement. Une contre-police anglaise (il y avait roj/a/e, mais Fou- » ché a corrigé par le mot anglaise) se forma au sein même de Paris. » La désorganisation des armées, la livraison de celles de nos places for- » tes qui devaient le plus favoriser les projets de nos ennemis, l'assassinat » du premier consul, furent médités, etc., etc. »

Sous un autre numéro se trouve cet autre autographe qui se rapporte à une mesure de clémence :

« 1463. — POLICE DE PAKis (Bulletin officiel de la) du 12 mai 1837.

» Chaque jour Louis-Philippe recevait un rapport officiel sur tout ce qui se passait dans Paris. Il était émargé ou plutôt amplifié et annoté de la main même du préfet de police, pour les événements ou remarques plus intimes. Celui-ci est un de ceux qui furent ti'ouvés aux Tuileries le 24 février. Il porte avec lui des marques de lacération et de boue, ayant été ramassé sous les pieds des visiteurs qui abondaient ce jour-là au château.

» Ce rapport, de trois grandes pages in-falio, traite des ouvriers, des maisons garnies, du Mont-de-Piété, des arrestations, des subsistances, des maisons de jeux, de la Bourse; l'article Surveillance est entièrement de la main de M. Gabriel Delessert (20 grandes lignes autographes, signées). On lit :

« Les classes nombreuses continuent à témoigner une viie satisfaction pour » l'amnistie, tandis que les classes plus élevées en sont généralement peu » satisfaites, et témoignent de l'inquiétude sur une mesui'e qui met en » liberté des hommes dangereux et turbulents. Parmi les amnistiés, plu- » sieurs font paraître de bons sentiments et promettent de ne plus se mê- » 1er de politique. Le parti républicain est fort divisé sur cette question ; » les incorrigibles du parti ne veulent pas permettre à d'autres de se » ci'oire désarmés par une mesure si généreuse. »

V Assemblée nationale, qui s'indigne qu'on ose parler des « menées des anciens partis, » est-elle bien sûre que la Société fraternelle des Amis de l'Ordre, caraclériséc par

M. Léon Faucher de « véritable société secrète, » dans sa circulaire du 5 mars 1849, ait été pleinement dissoute ?

Voici en quels termes cette société était dépeinte dans la circulaire de M. Léon Faucher :

« h' Association des Amis de l'Ordre se divise en légions, en centuries et en décuries. Chacune de ces fractions a un chef hiérarchiquement subordonné au chef supérieur en grade, et recevant de lui un mot d'ordre ainsi qu'une direction. Chaque légion est commandée par un général, et reçoit ainsi une organisation militaire. Au premier signal donné par les chefs et transmis d'échelon en échelon jusqu'aux membres des décuries, la société entière peut se trouver rassemblée et prête à agir. Le secret est de rigueur pour les mots d'ordre et de ralliement, comme pour les signes de reconnaissance; les noms des sociétaires ne sont jamais écrits, et l'emploi des fonds ne devient public dans aucun cas...

)t U Association fraternelle des Amis de l'Ordre est donc une véritable SOCIÉTÉ SECRÈTE qui ne pourrait prolonger son existence qu'au mépris des prohibitions formelles de la loi ; l'autorité avertie ne saurait désormais rester inactive

» Cette association, aux termes de ses statuts, est destinée à embrasser l'étendue de la France entière.... Elle compte dans chaque chef-lieu du département un comité central, des sous-comités dans chaque arrondissement et dans chaque canton.... (1) »

Que VAssemhlée nationale réponde !

vm.

Sous ce titre : les condamnés de déceimbre, le Siècle fait la récapitulation suivante :

« Les mesures de rigueur ont atteint trois catégories de personnes, sur chacune desquelles il a été statué séparément

» Par l'autorité supérieure,

» Par les commissions mixtes,

y> Par les conseils de guerre.

» La mission confiée à MM. Canrobert, Espinasse et Quentîn-Bauchart parait n'avoir porté que sur les deux dernières catégories, et plus spécialement sur la seconde.

» Elle s'est d'ailleurs exercée dans vingt-huit départements au moins, savoir ;

(1) Moniteur, 8 mars 1849.

» Par JI. Canrobcrt, dans la Nièvre, le Cher, l'Indre, l'Ai ier, la Creuse, la Haute-Viemie et le Puy-de-Dôme ;

» Par M. Espinasse : dans Tlndre-et-Loive, les Deux-Sèvres, la Charente-Inférieure, la Gironde, Lot et-Garonne, la Haute-Garonne, l'Aude, l'Hérault, les Pyrénées-Orientales ;

» Par M. Quentin-Bauchart : dans le PJiône, laDrôme, Vaucluse, les Bouches-du-Rhùne, le "Var, les Basses-Alpes, le Gard, l'Ardèche, l'Ain, Saône-et-Loire, le Douhs et le Jura.

» M. le général Canrobert (aux termes de ses deux rapports) a compulsé les dossiers de 4,IJ53 condamnés.

» M. le colonel Espinasse, près de 4,000

» M. Quentin Bauchart, de 3,020

» Total 1L675

» M. Espinasse seul n'ayant pas donné un chiffre précis, nous pouvons, sans inconvénient, et pour ne rien exagérer, réduire ce total au nombre rond de 11,600.

» Les remises et commutations de peine ont été réparties comme il suit :

Par j\I. Canrobert 779 sur 4,655

Par M. Espinasse.- 300 sur près de 4,000

Par M. Quentin Bauchart. 1,377 sur 3,020

Total 2,456 sur 11,675—11,600.

» Le chiffre des condamnations intégralement maintenues dans les vingthuit départements (il s'agit en mnjeure partie de transportations) se trouvait, à la date des rapports, arrêté de la manière suivante :

Par M. Canrobert 3,876

Par M. Espinasse 3,625

Par M. Quentin Bauchart 1,643

Total 9,144 maintenues.

» Cliiffre susceptible de quelques variations, par suite du défaut de précision qui règne dans le rapport de M. Espinasse.

Singulière rencontre ! En même temps (jiie le Siècle publie les chiffres qui piccèdent, le ConstitKti(»tn('l puldie les détails qui suivent :

« Les lettres que nous recevons des départements du Midi nous annoncent que la mission de M. Quentin-Bauchart y a produit des résultats excellents jusqu'à ce jour. Les individus qui ont éprouvé les bienfaits de la clémence du président de la Répubique se montrent reconnaissants et cherchent, par une conduite irréprochable, à faire oublier leurs erreurs passées. Il y a peu de jours, un des hommes les plus violents du parti socialiste, et qui a été gracié par le président de la R(^publique en raison

du repentir qu'il manifestait, a été donner :i l'autorité des renseignements utiles. Les graciés semblent plus dévoués que les détenus acquittés par les commissions mixtes ; ceipx-ci ne se considèrent pas comme obligés, tandis que les premiers comprennent la sainteté du serment qui leur a été demandé eu échange de leur mise en liberté, et s'y conforment rigoureusement. »

Ces détails, qui tlonnont raison au rapport deM. Quentin- Bauchart, et conséquemment tort aux rapports de MM. le général Canrobert et le colonel Espinasse, sont autant d'arguments irréfutables qui prouvent la nécessité d'une grande mesure de nivellement, premièrement, entre les trois rapports précités ; deuxièmement , entre les vingt-huit départements qui ont été parcourus par les commissaires extraordinaires et les cinquantes-huit départements qui n'ont pas été visités.

Il n'est qu'un moyen de niveler ces inégalités : c'est par une grande mesure politique. Quels dangers aurait-elle?

Que pourraient faire 9,000 détenus rendus à leurs familles contre 7,500,000 suffrages et 500,000 soldats?

Si l'on a peur, qu'on demande 9,000 gendarmes de plus ! 9,000 gendarmes coûteront moins que 9.000 transportés.

Est-ce qu'après que les détenus auront été tous définitivement transportés, les familles ne resteront pas toutes profondément désolées ?

Laisser 9,000 familles livrées à la désolation, n'est-ce donc pas un danger plus grave que de rendre à la liberté et au travail 9,000 individus?

Le 8 mai 1799, le général Bonaparte, se rendant en Egypte, apprend, en arrivant à Toulon, que les Commissions militaires du Midi, instituées pour réprimer le royalisme, remplissent ces belles contrées de deuil et de larmes. Ne pouvant s'adresser- à elles h titre de chef militaire, puisqu'elles fonctionnent en dehors de son commandement, il voulut néanmoins tenter de modérer la rigueur de leurs dispositions en se servant de l'autorité que lui do'.mait sa grande renommée pour leur faire entendre le langage de

la raison et de l'humanité, et il leur écrivit la lettre suivante, qui fut publiée sous forme de proclamation :

LE GÉNÉRAL BONAPARTE, MEMBRE DE l'iNSTITUT NATIONAL, AUX COMMISSIONS MILITAIRES DU MIDI.

(( J'ai appris avec la plus grande douleur que des vieillards âgés de soixante-dix à quatre-vingts ans, de* misérables femmes enceintes, environnées d'enfants en bas âge, avaient été fusillés comme prévenus d'émigration.

» Les soldats de la liberté seraient-ils donc devenus des bourreaux ?

» La pitié qu'ils ont portée jusqu'au milieu des combats serait-elle donc morte dans leurs cœurs ? La loi du 14 fructidor a été une mesure de salut public. Son intention a été d'atteindre les conspirateurs, et non de misérables femmes et des vieillards caducs.

» Je vous exhorte donc, citoyens, toutes les fois que la loi présentera à votre tribunal des vieillards de plus de soixante ans, ou des femmes, de déclarer qu'au milieu des combats vous avez respecté les vieillards et les femmes de vos ennemis.

» Le militaire qui signe une sentence contre une personne incapable déporter les armes est un lâche. »

A une mesure de pacification civile qui serait un grand acte politique, un seul journal, un seul, serait opposé, car cette mesure troublerait ses calculs et dérangerait ses projets. Est-il besoin de nommer V Assemblée nationale ?

La feuille impitoyable ne veut môme pas qu'on assainisse les logements insalubres des travailleurs. La feuille qui convoite Henri V eût renié Henri IV le lendemain du jour où il eût parlé de la poule au pot.

2 juillet 1852.

La lettre suivante a été adressée au rédacteur en chef du journal le Pays :

« Lundi 28 juin 1852.

» Monsienr, » A mon âge et dans ma position, il ne m'appartient pas de décider si l'on a tort ou raison de faire des discours dans un club ; mais je sais que, dans l'esprit de beaucoup de personnes, le mot de clubiste a une signification défavorable et presque injurieuse, surtoutquand il est appliqué h une

femme. Votre journal a a^;lvCî^é, par erreur, cette dénomination à ma mère, en annonçant sa déportation en Afrique. Ma mère a, dans une histoire d'Angleterre, dans différents recueils et journaux, traité des questions de politique, de morale et d'éducation, mais elle n'a jamais pris la parole dans aucun club, soit à Paris, soit ailleurs. Son départ, vous le comprenez, monsieur, a laissé à mon frère, à ma sœur et à moi de grands regrets auxquels il n'est pas nécessaire que la presse ajoute encore par des commentaires malveillants, du moins en appai-ence.

» J'espère donc, monsieur, que vous ne refuserez pas d'insérer cette lettre, qui n'a d'autre but que de rectifier une assertion eironée, échappée sans doute par inadvertance.

» Agréez, monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.

■) JEAS-FRANÇOIS KOLAND. o

Une telle lettre, dictée par le sentiment le plus louable, écrite par un jeune lauréat du collège de Sainte-Barbe, scellée du sceau d'une grande infortune, ne devait pas seulement être accueillie avec empressement, elle méritait d'être accompagnée de quelques-unes de ces lignes comme M. de La Guéronnière excelle à les écrire. Nous avons été étonné de ne trouver dans le Pays qu'une brève et sèche rectification. Il y a là un manque de cœur qui nous a surpris de la part de M. de La Guéronnière, et attristé d'autant plus profondément que nous avons à nous reprocher d'avoir fait luire une esjuM'ance dans le cœur de ce malheureux jeune homme, auquel nous avions dit, en ajournant l'insertion de sa réclamation : « Allez trouver directement M. de La Guéronnière ; non-seulement il insérera votre lettre, mais il fera plus, il saisira cette occasion d'insister pour que votre mère vous soit rendue. C'est une femme d'un esprit supérieur et d'un remarquable caractère, une mère qui accomplit dignement ses devoirs, il ne voudra pas qu'elle soit exposée à une méprise plus douloureuse encore que la transportalion : il ne voudra pas que trois enfants soient privés de la mère qui est leur unique soutien ; il écrira ce qu'il faudra écrire et fera tout ce qu'il faudra faire... Je le connais, j'en réponds. »

Cet espoir que nous avions a été déçu, mais il nous en reste un autre; il nous reste l'espoir que ces lignes tomberont sous les regards du président de la République ou

de l'un de ses ministres, et qu'immédiatement im rapport spécial sera demandé et un canire-ordre expédié. Non; il ne se peut pas qu'en 18o2, et en France, l'esprit d'une femme soit considéré comme un crime d'État; non.

4 juillet 1852.

Le Pays insère tardivement la lettre du fils aîné de M™® Pauline Roland, et sans trouver un seul mot h dire en faveur d'une femme transportée sans jugement, sans condamnation, d'une femme d'un véritable talent et d'un grand caractère, d'une mère de trois enfants abandonnés à eux-mêmes, sans ressources, sans soutien, sans guide, à l'âge où il est le plus nécessaire d'en avoir un.

Ah! ce n'est pas dans les bureaux de la rédaction de la Presse que M. de La Guéronnière a appris à trouver tout simples de pareilles atteintes à la liberté des convictions et des personnes ! Qu'il se souvienne donc de Tarticle qu'il fit le 3 mars 1851, à l'occasion de la proposition déposée ce même jour par M. de Girardin, et ainsi conçue :

« Sont abrogées toutes les lois d'ejce}ilion,pav suite desquelles une peine afflictive, itifamante ou autre peine qu'il appartient seul au pouvoir judiciaire de prononcer, est dii'cctement appliquée par le pouvoir législatif, au mépris de l'article 19 de la Constitution, qui déclare que la séparation des pouvoirs est la première condition d'un (jouverncment libre. »

Cet article, l'un des meilleurs qu'il ait jamais écrits, était intitulé : abolition de la cgnventigx! Faut-il donc lui en rappeler les premières lignes? Eh bien! qu'il les lise :

« Cette proposition a pour but du redresser les principes faussés et de faire cesser la confusion déplorable que tant d'événements, tant de révolutions, tr.nt d'usurpations et de dictatures ont introduite dans nos idées, dans nos habitudes et dans nos lois. Elle a pour but de soumettre les partis, tour il tour vainqueurs ou vaincus, àla même règle de justice. Elle a pour but de briser cette .arme des vengeances politiques que les révolu lions du passé ont forgée pour les révolutions de l'avenir. Elle a pour but, en un mot, raboUtion de la Convention.

n Vai cela, M. de Girardin n'invente rien. Ce n'est pas une idée non-

vcllc qu'il pn'Sicnto. C'est un principe ancien qu'il rappelle, un principe qui était de droit naturel avant d'être de droit public ; un principe que la, conscience des peuples avait proclamé avant que la raison du législateur ne l'eût consacré.

» En effet, M. de Girardin, qui veut abolir la Convention, a eu pour prédécesseur Monte.«quieu, qui voulait la prévenir. Voici comment ce grand écrivain expose les véritables conditions d'un gouvernement libre :

« La liberté politique dans un citoyen est cette tranquillité d'esprit qui provient de l'opinion que chacun a de sa sûreté; et pour qu'on ait cette liberté, il faut que le gouvernement soit tel qu'un citoyen ne puisse pas craindre un autre citoyen. // n'y a point de liberté, si la ptiissance de Juger n'est pas séparée de la puissance législative et de l'executive. Si elle était jointe a la puissance législative, le pouvoir sur la vie et la liberté des citoyens serait arbitraire ; car le JL^GE serait législateur. Si elle t'tait jointe à la puissance executive, le juge pourrait avoir la force d'un oppresseur. »

» La proposition de M. de Girardin vient donc en ligue droite de VEsprii des Loii. C'est Montesquieu qui l'a rédigée. Nous verrons quel accueil feront à ce législateur immortel les législateurs passagers de notre temps.

» Mais ce n'est pas seulement Montesquieu qui va comparaître devant la commission d'initiative parlementaire ; c'est le principe même de la liberté politique, le principe qui a été reconnu par la Charte de 1814, comme par la Charte de 18.30, et que la Constitution de 1848 leur a empruntée pour en faire son article 19, ainsi conçu : « La séparation des pou- )' voirs publics est la pretnière condition d'un goucernement libre. »

» Le droit, la vérité, la raison, la loi écrite et non écrite, sont donc avec M. de Girardin. Est-ce assez pour que M. de Girardin soit avec la majorité? C'est ce que nous saurons dans peu de jours. — A. de La Guéronnière. »

Mois si co souvenir lui est nmcr, en voici un qui nous est doux, car il nous rappelle que, parmi les personnes les plus dévouées au président de la République, il s'en trouvait qui sympathisaient vivement avec la pensée qui avait dicté la proposition du 3 mars 18ol ; car au pied de la tribune et prêt à y monter, la Note qu'on va lire fut remise à M. de Girardin, écrite au crayon, par son collègue de représentalion, M. Briflaut :

« Nous lisons dans l'histoire romaine que quand une des armées de la République tomba au pouvoir de l'ennemi et se trouva entourée de Samnites aux Fourches caudines, le général conquérant, voulant tirer le plus grand avantage de sa victoire, envoya un émissaire à son père, sénateur vénéré, pour lui demander ce qu'il devait faire de ses prisonniers ; celui-ci répondit : « Leur donner la liberté sans rançon. » Cette générosité ne fut pas comprise par le général, et de nouveau il lui demanda con-

seil ; Li seconde répoiue fut o de les erterminer lotis. > Stnpt'fait Je la différence de ces deux avis, il fit venir son père pour s'expliquer.

« Par mon premier conseil, dit-il, etcetait le meilleur, je voulais vous » mettre à même d'obtenir une reconnaissance sans bornes de la part d'un » peuple puissant; par mon second, qui était le plus mauvais, j'ai voulu » vous montrer la nécessité de vous défaire d'un ennemi dangereux. Il <» n'y a pas un troisième parti. »

» Questionné encore sur la possibilité d'employer un terme moyen entre ces deux avis, et s'il y avait du danger à leur accorder la vie en leur imposant des lois sévères, le vieillard lui dit :

« Ea est , quœ neque amkos parât, neque inimicos toUil.i) (C'est là un moyen qui, sans vous faire un ami, ne vous ôtera pas un ennemi.)

» Le fils, malbeureuscment pour son pays, se crut plus sage que son père. Il essaya un moyen mixte. »

Ce qui était vrai en mars I80I n'a pas cessé d'être vrai en juillet 1852. La vérité absolue, h la défense de laquelle la Presse s'est dévouée, ne change pas selon les temps et les lieux; c'est un avantage qu'elle laisse, sans le lui envier, h la vérité relative, qui a pour moniteur officiel le Pays.

30 juillet 1852.

11 s'est trouvé un journal pour livrer à la publicité le rapport du commandant de la station navale de l'Océanie: il ne sera pas dit qu'en France il ne s'est pas trouvé, en 1852, un journal pour accueillir la réclamation d'une malheureuse mère indignée. Nous insérons donc la lettre suivante :

« Nîmes, 22 juillet 1852.

» A M. le réJdClciir en chef de la Presse.

» Je viens de lire avec une douloureuse surprise une lettre du commandant de la station navale de l'Océanie , insérée dans le journal le Payt.

» Il faut avoir, je crois, un tvi.■^te courage pour oublier ainsi ce qu'on doit au mnlheur, et réveiller au cœur de familles désolées des douleurs qui grondent encoie.

» Mère d'un des condamnés , je viens recourir à la publicité de votre journal pour repousser loin de mon fils, avec toute l'énergie de mon âme indignée, les accusations qu'on a accumulées sur sa tête. Qu'une division, que des querelles soient nées entre ces malheureux que l'on conduit à l'exil, c'est possible, je ne puis que le déplorer et me taire ; mais que mon

tils se Boit abuisbé jusqu'à, riuuuiliation dii ruumôue, ou qu'il ait perdu, même pour un instant, celte cuergie en lui si vivace , je le nie, moi, sa mère, je le nie liautement. Je le sais trop fier pour mendier, trop courageux pour reculer devant un danger, devant un supplice quel qu'il soit, trop bien élevé pour être un arrogant. On se sera trompé, on aura voulu dire, sans doute, qu'il porte la tête en homme qui ne sait pas plier. Quoi qu'il eu soit, perniette-z-moi de le rappeler ici, lorsqu'on 1848, commissaire extraordinaire h Avignon, mou fils, insouciant de tout danger et peu ménager de sa vie, présentait chaque jour sa poitrine pour la défense de chaque poitrine attaquée; lorsque plus tard, à Paris, il se jetait résolument entre M. Lacrosse et ceux qui menaçaient ses jours, ce qu'on appelle aujourd luii attitude arrogante s'appelait alors d'un autre nom.

» Ma belle-fille même, cette enfant intrépide, cet ange de dévouement, qui est veuue chercher le nom d'un proscrit afin d'avoir le droit départager son exil, ma belle-fille elle mên-.e a dû poi'ter sa part de ces appréciations malveillantes. D'un trait de plume, on lui délivre un brevet d'ignorance! Je pourrais peut-être opposer à cette assertion deux diplômes de capacité délivrés à ma fille par le conseil académique de Lyon ; mais que m'importe l'opinion d'un ennemi peu courtois ! Bénie soit l'ignorance qui enfante de tels dévouements !

» Je me demande à quoi bon ce luxe d'appréciations et d'accusations. Ces trois familles marchent à l'exil, laissez-les-y mourir, mais au moins ne les outragez pas !

» Je n'ai jamais demandé pour mon fils ni grâces ni faveurs, et si, pour la première fois, aujourd'hui j'élève la voix pour le défendre, c'est que je puis attester à tous qu'il n'a donné à personne le droit de l'appeler ni mendiant ni lâche.

» Je compte, monsieur, sur tout ce que je vous connais de courage et de générosité pour accueillir la prière d'une mère si cruellement frappée,

» Veuve GENT. »

La publicité de la Presse^ qui n'a jamais fait défaut à aucune grande infortune, ne manquera pas, en 1852, à tous ses précédents. Ce serait les renier, ce serait abjurer le plus saint des cultes : le culte du malheur.

8 août 1852.

Un décret du président de la République, daté du 7 août

et cjntre-signé Achille Fould, autorise à rentrer en France

MM.Cieton, Duvergier de Hauranne, Chanibolle,Thiers, de

IVémusal, J. de Lasleyrie, général Laidel cl Autony Thouret ;

uiic autorisation spéciale avait déjà autorisé, le 17 mars, M. de (ïirardin à rentrer en France, où il était rappelé par la mort de sa belle-mère, M'"® Gay. Restent donc encore sous le coup du décret du 9 janvier 1852, contre-signe de Morny, qui « éloigne » momentanément du territoire français et de celui de l'Algérie, pour cause de sûreté générale, dix-huit anciens représentants h l'Assemblée législative: MM. le général de Lamoricière, le général Changarnier, Baze. le général Leflô, le général Bedeau, Pascal Duprat, Edgar Quinet, Victor Ghauffour, Versigny, soit 9 sur 18. Un autre décret, également en date du 9 janvier et contre-signe de Morny, a expulse du territoire français, de celui de l'Algérie » et de celui des colonies, pour cause de sûreté générale. » 66 représentants à l'Assemblée. » En voici les noms : MM. Valentin, Racnuchot, Perdiguier, Cholal, Latrade, Renaud, Benoît, Burgardt, Colfavru, Faure, Gambon, Lagrange, Nadaud, Terrier, Hugo, Cassai, Signard, Viguier, Charassin,Bansept, Savoye, Joly, Combler, Boysset, Duché, Ennery, Guilgot, Hochstulil, Michot-Boutet, Baune, Berlholon, Schœlcher, de Flotte, Joigneaux, Lal)oulaye, Bruys, Esquiros , Madier-Montjau , Noël Parfait, Péan, Pelletier, llaspail, Bac, Bancel, Belin, Besse, Bourzat, Brives, Chavoix, Dulac, Dupont (de Bussac), Dussoubs, Guiter, Lafon, Lamarque, Pierre Lefranc, Jules Leroux, Maigne, Mallardier, Mathieu (de la Drôme), Millotle, Roselli-Mollet, Charras, Saint-Féréol, Sommier et Testelin. Sur 66 représentants, sont exceptés de l'interdiction de résider en France, MM. Renaud, Signard, Joly, Bac, Belin, Besse, et Millotte; soit, 7 sur 66. A ces sept, il convient d'ajouter M. Mathieu (de la Drôme), rentré il y a un mois en France, oîi l'avaient rappelé des intérêts privés. On assurait (jue les deux décrets du 9 janvier, contre-signes (le Morny, seraient abrogés; cet espoir est détruit parles deux décrets du 7 août, contre-signes Achille Foiild. La sûreté générale eût-elle donc clé compromise par la faculté de r(,>nlrcr en France rendue à tous ceux il (lui elle reste interdite par les décrets du 9 janvier 1852?

LES PROSCRITS. 4o5

9 août 1852.

M. A. dcLii Guéronnière. laiileuides deux remarquables articles qui parurent dans la Presse le 2 mars 18ol sous ce litre : la justice absolue, et le lendemain 3 mars sous ce titre : abolition de la convention, a le triste courage de signer de son nom ces tristes lignes :

« Qui oserait donner le conseil aujourd'hui de laisser rentrer en France tous ceux, sans aucune exception, que les accidents de la révolution en ont éloignés? »— A. de la GUÉROîfNiÈRE.

Vous demandez, monsieur, qui oserait donner ce conseil? — Nous vous répondons : celui qui, dans la Presse du 7 octobre 1844, osait donner le conseil d'ouvrir les portes de Ham en my^iie temps que s'ouvraient celles de Saint- Michel.

Si M. Duchàlel, au lieu de fermer l'oreille à ce conseil, donné par une voix qui ne devait pas lui être suspecte, l'eût écouté, qui sait si beaucoup d'événements qui se sont accomplis n'eussent pas suivi un tout autre cours ?

Toute rigueur, toute inconséquence, toute iniquité sont des corps lancés qui retombent ou qui portent plus ou moins rapidement en vertu de la loi de leur pesanteur.

L'histoire de Charles P', que M. Guizot vient de mettre à l'étude du jour par sa notice sur Cromv^ell, en fournit deux mémorables exemples : Cromwell, découragé, s'apprêtait à émigrer ; une proclamation de Charles P"" interdit les émigrations, et force ainsi de rester en Angleterre celui qui un jour devait faire tomber sa tête par la main du bourreau.

Charles P"", marchant au supplice, répond aux outrages qui l'accablent par ces tardives paroles que l'histoire a recueillies : « J'ai permis qu'un jugement inique ôtât la vie au » vice-roi d'Irlande, et je la perds aujourd'hui par une sen- » tence non moins inique que la sienne. »

Croit-on que la capture de la duchesse de Berry n'ait été

pour rien dans l'exil de xM. Tiiiers ? Croil-un que la flétrissure de Belgrave-Square n'ait été pour rien dans la chute de M. Guizot? Croit-on que la transportation sans jugement de juin 1848 n'ait été pour rien dans les événements à la suite desquels MM. les généraux Gavaignac et de Lamoi'icière ont été conduits et enfermés à Ham ?

Le 26 mai 1848, un décret de l'Assemblée constituante frappe de bannissement la famille d'Orléans.

Ce décret, que réprouvait toute justice et que n'abritait même aucun prétexte, est voté h la majorité suivante :

Nombre des votants 695

Pour le décret de bannissement 631

Contre 63

Il est voté par M>f. Cavaignac, Dufaure, Duvergier de Hauranne, Malcville, Vivien ; il est repoussé par M. Louis Blanc !

Quinze jours après, le 12 juin 1848, la Commission executive propose de voter par acclamation une déclaration motiv^ée se terminant par ces mots :

« Déclare que le gouvernement fera exécufer ce qui concerne Louis- N;ipolcon Bonaparte dans la loi de 183?, jusqu'au jour où rÀssemblée nationale en aura autrement décidé. »

» (Bravo 1 bravo ! Applaudissements redoublés. Toute l'Assemblée se lève comme un seul homme en agitant les mains et en criant : Vive la Kéjiublique .')

» LE CITOYEN LARABiT : Pns de proscriptious ! Vive la BéjnibUquc rjéuéreuse et pacifique ! (1) »

Condamner arbitrairement ainsi h l'exil l'un des descendants de l'empereur et les descendants de la famille d'Orléans, n'était-ce pas attenter au droit du sufTi'age universel, n'était-ce pas en fausser le ressort, en rompre re(]uilil)re, n'était-ce pas préparer ce qui déjà s'est accompli le 10 décembre 1848 et le 2 décembre 1851 ?

Sans le vote du 26 mai 1848, les choses suivaient leur cours naturel ; c"est ce vote <jui l'a r()ni[)u, c'est ce vote (jui l'a détourné.

(11 Mimilnn- du 13 juin 1<<4'<.

Eli bien ! nous lo demandons, est-il juste (|uedes élus du sufTraiïo universel soient, sans jugement, sans condamnation, éloignés ou expulsés de leur patrie ?

Si cela n'est pas juste pour d'anciens représentants de la France, est-ce plus juste pour de simples électeurs ?

Nous ne citerons que deux ou trois faits.

Est-il juste qu'un représentant du peuple arrêté le 2 décembre 1851, cluz lui, h six heures du matin, soit exposé à périr, loin de sa famille, au fond de l'Algérie, enfermé dans le fort de Sebdou? Quc\ crime a donc comnn's l'ancien représentant iMiot pour être ainsi traité avec une rigueur exceptionnelle et sans égard poui' l'inviolabilité du suffrage universel ? Transporté une première fois en Algérie, on le ramène en France, où il est jeté et enfermé dans un cachot du fort Lamalgue, d'où il ne sort que pour être de nouveau transporté en Algérie.

Quel crime a commis, pour avoir, lui aussi, été transporté en Algérie, le rédacteur en chef de V Édaiveur des Pyrénées , Capo de Feuillide, dont l'un des enfants a pour parrain le prince Louis-Napoléon Bonaparte ?

Quel crime a commis la femme dont le nom est au bas de ces deux lettres qui nous sont communiquées :

(1 Fort Saint-Grégoire, 9 juillet.

» Je ne veux pas laisser partir le courrier sans vous dire quelques mots, mais quelques mots seulement, l'étrange manière dont nous sommes installées ici ne me laissant pas xm moment de solitude, ni la possibilité de rassembler deux idées.

» Je me porte bien et mon courage reste entier, voilà ce qu'il vous importe surtout de sayoir. Nous sommes actuellement au fort Saint Grégoire, qui est placé vis-à-vis d'Oran, à peu près dans la même situation que le Mont-Valérien vis-à-vis de Paris, mais sur une éminence plus escarpée.

» Nos officiers du Magellan pensaient qu'en sortant du navire qui nous avait donné une fraternelle hospitalité, on nous laisi-erait reposer au joli village de Miserghin, pour être ensuite internées dans quelque ville à notre choix ; il n'en a rien été. Au débarqué, à Mers-el-Kébir, nous avons été remises dans les mains de la force armée et enfermées an fort Saint- Grégoire. Là nous sommes couchées sur la paille, réduites pour tout régime à la ration militaire, sans vin, sans café, et le pain noir; ajoutez à

cela les agréments de notre situation de prisonnières, qui est de n'avoir qu'une salle commune et un fort petit préau.

» Je ne puis rien vous dire du pays, que je n'ai vu que du haut du fourgon militaire qui nous a liissées jusqu'au fort Saint-Grégoire, au risque de nous tompre mille fois le cou. La route qui y conduit est taillée dans un roc à pic, et bordée de précipices. Un moment, nos conducteurs les zouaves ont eux-mêmes été effrayés. Les chevaux bronchaient; j'ai détourné la tête, et plusieurs de nos compagnes ont poussé un tel cri de détresse, que notre escorte nous a permis de continuer à pied l'ascension de notre calvaire. Cette scène a été terrible; pendant toute notre traversée, où nous avons eu gros temps, je regrettai qu'on ne m'eût pas permis d'emmener ma petite tille ; mais ici j'ai béni ie ciel de ne l'avoir pas pour témoin de telles horreurs. »

« Alger, 14 juillet, couvent du lionl'usteur.

» Nous sommes arrivées à Alger le 13 au soir, après deux jours d'une navigation fort pénible, pendant lesquels nous sommes restées nuit et jour couchées sur le pont, sans autre literie qu"une toile à voile pour matelas et une mauvaise couverture de matelot. En somme, voilà trois semaines que nous n'avons couché dans un lit raisonnahle ni fait ce qu'on peut appeler un repas. Vraiment, il est incroyable que dix pauvres femmes, parties presque toutes malades de Paris, aient pu endurer sans périr toutes les fatigues du corps et les tortures morales auxquelles on nous a coudamnées.

» Je suis heureuse de dire pourtant que, soit à bord du Magellan, soit à bord de VEuphrate^ qui vient de nous conduire d'Onm à Alger, tout ce qui appartient à la marine s'est montré pour nous plein d'égards et de respect; mais nulle part nous n'étions attendues, rien n'était prêt pour nous recevoir, et nous nous trouvions forcément réduites à la rude vie du matelot. A bord de VEuplirale^ on a voulu me faire une faveur exceptionnelle : une chambre d'officier a été mise à ma disposition ; je l'ai i-efusée, ne voulant pas jouir d'un privilège que mes compagnes ne pouvaient partager.

;) Kn débarquant à Alger, nous avons été conduites au couvent du Bon- Pasteur. Même régime ici quant au pain noir et au reste; mais notre situation de prisonnières est devenue bien plus pénible qu'elle ne l'avait jamais été. Vous allez en juger. Nous sommes réunies ici avec cinq détenues appartenant aux départements riverains de la Méditerranée, le Var, l'Hérault et le Gers ; en tout quinze femmes, ayant pour domicile une seule pièce dont nos quinze grabats remplissaient si bien l'espace, qu'il en reste juste assez pour une longue table où nous prenons nos l'epas en commun. Ajoutez, pour avoir une idée complète de notre résidence, uu ]iréau d'une grandeur double à peine de celle de notre chambre, sans un ^eul arbre, ni un abri où l'on puisse se soustraire aux ardeurs d'un ciel en feu.

LES PROSCRITS. i59

» Je lie sais pas si c'est là co que M. Gui/.ot a vuulu lorsqu'il deinuri • (lait, en style de doctrinaire, rincarcération dans la déportation ; mais, à coup sûr, un pareil séjour est intolérable, c'est tin véritable enfer. — Adieu, donnez-moi des nouvelles , des nouvelles surtout de mes cliers enfants. Depuis mon départ de France, il y a ti-ois semaines, je n'en ai point reçues.

» l'AtlLlNE KOLAMJ. »

Certes, oui, le président do la Répuhlitjue avait raison, sept millions de lois raison d'insister, dans son conseil, pour l'adoption d'une grand(; mesure de pacification i)olili(iue (pii lui en rapport avec le vote du 20 décenilire et l'étendue (le ses j)ouvoirs ! Que n'a-t-il donc plus l'ermeuient insisté ! Que n'a-l-il rappelé <à ses ministres ce mémorable passage de son manifeste aux électeurs avant l'élection du 10 décembre 1848 :

« La République doit être généreuse et avoir foi dans son avenir -, aussi moi, qui ai connu l'exil et la captivité, j'appelle de tous mes vœux le jour où la patrie pourra sans danger faire cesser toutes les proscriptions et effacer les dernières traces de nos discordes civiles. »

Passage deux fois mémorable : d'abord par lui-même, et ensuite par la louable fermeté avec laquelle l'auteur refusa à M. Thiers de le retrancher de son manifeste.

Malheureusement, la voix du président de la République ne l'a pas emporté ; heureusement

« Mais les destins et les flots sont changeants. »

Barbé-Marbois, déporté à la Guyane, écrivait à sa femme, le 12 thermidor an YI :

« Le temps, qui met un terme à toutes les choses humaines, en mettra un il mou exil, soit en me plaidant près de mes compagnons, au cimetière de Siuunmary, soit en me ramenant sur ma terre natale. »

Et, en effet, après le jour de la rigueur vint celui de la réparation ; car, de retour en France, Barbé-Marbois, qui avait refusé de s'évader de la Guyane, devint conseiller d'État, ministre des travaux publics, sénateur, pair de France, et premier président de la Cour des comptes !

C'est dans cette lettre de Barbé-Marbois que se trouve rappelée cette mémorable phrase d'un rapport de Bailleul :

« Pour avoir le droit d'être sévères, il faut être justes. »

Il août 1852.

Le Pays nous répond :

« Le gouvcnicmeiit n'a pas le droit de disposeï- ainbi,dans un iontiment chevaleresque, de l'avenir et de la tranquillité d'un pays ; le SALrr DU PEUPLE est une loi suprême qu'il ne lui est pas possible de méconnaître. »

Le salut du peuple! Mais c'est le motif idlégué par tous les pouvoirs prescripteurs qui se sont succédé dans l'histoire, depuis qu'il y a des gouvernenienls oppresseurs et des peuples opprimés !

C'est au nom du salut du peuple ({ue llobespierre justifiait en ces termes le maintien de la terreur ;

« Au dehors, tous les tyrans vous cernent; au dedans, tous les amis de la tyrannie conspirent ; ils conspireront jusqu'à ce que l'espérance ait été ravie au crime. Il faut étouffer les ennemis intérieurs et extérieurs de la République ou périr avec elle. Or, dans cette situation, la première maxime de votre politique doit être que l'on conduit le peuple par la raison,

et les ENNEMIS DU PEUPLE PAR LA TERIIEUR.

» Si le ressort du gouvernement populaire, dans la paix, est la vertu, le ressort du gouvernement populaire, en révolution, est à la fois la vertu et la TERREUR; la vertu sans laquelle la terreur est fune-te, la terreur sans laquelle la vertu est impuissante. Domptez donc par la terreur les ennemis de la liberté, et vous aurez raison comme fonJateurs de la République. Le gouvernement delà révolution est le despotisme de la liberté contre la tyrannie. »

C'est également au nom du salut du peuple que Saint- Just, engageant la Convention à suspendre la Constitution et à décréter la dictature, s'exprimait ainsi :

« Vous n'avez plus rien à ménager contre les ennemis du nouvel ordre de choses, et la liberté doit vaincre à tel prix que ce soit. Dans les circonstances où se trouve la République , la Constitution ne peut être établie ; elle deviendrait lu garantie des attentats contre la liberté, parce qu'ello manquerait de la violence nécessaire pour les réprimer. Le gouvernement présent est aussi trop embarrassé. Vous êtes trop loin de tous les attentats, il faut que le ijlaive des lois se promhic jiarlout Hi'(f rapidité, et que votre bras soit présent partout !

» Citoyen-, vous avez voulu une république; si vous ne vouliez pas en

même temps ce qui la constitue, elle ensevelirait le peuple sous ses débris. Ce qui constitue nue république, c'est la destruction de tout ce qui lui est opposé.

* On est coupable contre la Béimbtiijue, PARCE Qii"ON s'apitoie suu les DÉTENUS ; on est coupable, parce qu'on ne veut point la vertu ; ou est coupable, PARCE qu'on NE VEUT POIKT LA TERREUR. Que VOuleZ-VOU^,

vous qui ne voulez point de vertu pour être heureux ? Que voulez-vous, vous qui ne voulez pas de terreur contre les mécbants ? Que voulez-vous, vous qui courez sur les places publiques pour vous faire voir et pour faire dire de vous : Vois-tu un tel qui passe ?

6 VOUS PÉRIREZ, vous qui courez à la fortune, vous qui prenez un œil hagard et affectez des airs patriotes pour que l'étranger vous achète, ou que le gouvernement vous place ; vous de la faction des indulgents, qui voulez sauver les criminels ; vous de la faction des étrangers, qui tournez la sévérité contre les défenseurs du peuple ! Des mesures sont déjà prises pour s'assurer des coupables, ils sont cernés. »

Que le salut du peuple soit prétexté par Robespierre et Saint-Just ou par MM. de La Guéronnière et Cohen, nous n'admettons pas que le prétexte soit meilleur en 1852 invoqué par ceux-ci, qu'en 1793 invoqué par ceux-là.

Le salut du peuple est la branche à laquelle s'accrochent convulsivement tous les gouvernements qui se perdent.

Cherchez donc, ô rédacteurs du Pays, cherchez donc une autre raison que cette raison qui a traîné dans tous les ruisseaux de sang dont l'histoire est le vaste égout.

Cette raison n'est pas bonne.

Ce n'est point eh recourant à des proscriptions individuelles qu'on sauve les peuples, c'est en administrant bien la fortune publique.

Chateaubriand écrivait, il y a vingt ans :

f» Je crois qu'il est temps d'en finir avec les proscriptions et les exils. J'ai rendu, comme ministre et comme ambassadeur, tous les services que j'ai pu à la famille Bonaparte ; elle peut me désavouer, si je ne dis pas ici la vérité ; il n'a pas tenu à moi qu'elle n'ait été rappelée en France , et que même la statue de Napoléon n'ait été replacée au haut de sa colonne. C'est ainsi que je comprenais largement la monarchie légitime; il me semblait que la Liberté devait regarder la Gloire en face. »

Nous aussi, nous croyons qu'il est temps d'en finir avec les proscriptions et les exils. Ce que Chateaubriand disait de la monarchie légitime, nous le disons du suffrage uni-

versol : il nous scmljle que lÉIeclion doit et peut regarder l'Hérédité en face.

Que peut avoir à craindre de 7,000 exilés et transportés rÉIu de 7,000,000 d'électeurs ?

Que parlez-vous de « désarmer la société ? » Propose-t-on ici de réduire Teffectif de Tarmée dépassant 400,000 hommes ? Propose-l-on de supprimer une seule brigade de gendarmerie ? Propose-t-on d'effacer ou d'atténuer les articles du code pénal qui punissent tous les attentats à la sûreté de l'Etat, sous quelque forme qu'ils se cachent? — Non. Rien de pareil ne vous est proposé. Que parlez-vous donc de désarmer la société? Et que veulent dire ces mots : «Le » gouvernement n'a pas le droit de disposer ainsi, dans un » sentiment chevaleresque, de lavenir et de la tranquillité » du pays ? »

Vous croyez donc moins que nous à la force et à la stabilité du gouvernement que flatte votre plume et que décrie votre pensée? Notre plume, à nous, ne le flatte pas, mais notre pensée ne le décrie point. Nous croyons fermement, sincèrement, qu'un gouvernement qui a pour base le suffrage universel n'a contre lui que ses actes, et que quiconque tenterait de l'ébranler ne réussirait qu'à l'affermir encore. L'Elu du 10 décembre 1848, l'amnistié du 20 décembre 1851, n'a rien à craindre ni des partis ni des prétendants ; il n"a de périls à redouter que ceux provenant des coteries et des flatteurs.

Des flatteurs qui disent : « Il n'y a d'amnistie possible » que celle qui se fondera sur la réconciliation sincère, » complète, sans réserve et sans détours. »

Conmient ! vous croyez que la mère séparée de son fils transporté, que la femme désunie de son mari exilé, que tant de familles éplorées se réconcilieront sincèt^ement, complètement, sans réserve et sans détours avant que leur fils, leur mari, leur frère, leurs parents leur aient été rendus ? 0 maternité! ômaiiage! ô fan)ill(î ! voilà donc Tidée (jue ces messiewi's se font de vousl

lis ne veulent pas que le pouvoir qui est foi-t et \ icto-

rieux désarme, et ils veulent que les partis qui sont faibles et vaincus commencent par donner l'exemple de Ihéroïsme.

Assurément, ce n'est pas nous qui les en détournerons, au contraire ; nous sommes d'avis que le parti démocratique doit accepter sans hésitations et sans restrictions le vote du 20 décembre 1831.

Que ce vote ait été plus ou moins libre, plus ou moins sincère, plus ou moins influencé par les circonstances, ce n'est pas ce qui importe ! Ce qui importe maintenant, ce n'est point le passé, c'est l'avenir. Tout nouveau-né, qu il s'appelle enfant ou gouvernement, tache ses langes.

N'y a-t-il rien à dire contre l'enfantement de la République proclamée le 21 septembre 1792 ! N'y a-t-il rien à dire contre le 18 brumaire an VU (9 novembre 1799j, cet enfantement de TEmpire ? N'y a-t-il rien à dire contre l'enfantement de la Monarchie de 1830 ? N'y a-t-il rien h dire contre renfantement de la République de 1848? MM. Dupont (de l'Eure), François Arago, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin, Lamartine, Crémieux, acceptant le titre de membres du gouvernement provisoire, n'avaient-ils pas prêté serment de'-fidélité à la Charte de 1830? 11 n'y a pas un gouvernement, ancien ou nouveau, établi ou détruit, contre l'enfantement duquel il n'y ait plus ou moins à dire. Si peu que nous sachions d'histoire, nous en savons trop pour perdre notre temps en récriminations.

Nous avons donc accepté le vote du 20 décembre 1851 comme nous avions accepté l'acclamation du 24 février 1848 : sans vouloir y regarder de près. Le 23 février 1848, inspiré par le patriotisme le plus pur, nous écrivions : confiaxce ! confiaxce! Aujourd'hui, 11 août 18o2, inspiré parle même patriotisme, nous écrivons : patience ! patience !

Non; point de pessimisme, point de découragement, point d'attentats, point de complots, point d'insurrection ! Le pessimisme empire tout. Pour gagner plus de liberté, on perd le peu qui était resté. La patience, c'est la confiance dans le temps. Or, le temps, c'est le progrès.

Gardons-nous de décrier le suffrage universel ; n'imitons

pas ce que nous avons reproché aux promoteurs de la loi (lu 31 mai, présentée le lendemain de l'éieclion d'Eugène Sue. Quiconque dénigre le suffrage universel fait cause commune avec les ennemis de la démocratie et les chefs des vieux partis dynastiques.

Que pense le Pays de celte déclaration? La trouve-t-il assez explicite ? Nous accusera-t-il encore de « harceler le » pouvoir? »

Harcelé)- le j)ouvoir! Est-il un seul de ses actes que nous ayons critiqué ? — Non ; nous nous hornons à les enregistrer comme des conséquences logiques du principe de V infaillibilité présumée. C'est le principe contraire au nôtre, qu'on sait être Vexpérience constatée.

Conséquents h notre principe et pleins de foi en lui, nous assistons paisiblement à l'expérience constatée de finfaillibilité présumée.

Déjà l'expérience nous a donné raison sur le premier point, car elle a conclu contre la liberté réprimée.

La preuve que la lil)erté réprimée ne peut pas exister, c'est qu'elle n'existe pas, c'est qu'elle n'a été qu'un des termes de la liberté supprimée.

On prétendait que l'autorité et la liberté pouvaient se concilier ; demandez à Tautorité ce qu'elle a fait de la liberté ! — L'autorité a fait (lc> la liberté ce que la liberté eût fait de l'autorité.

L'autorité peut interdire l'examen de ses actes, mais ce h quoi elle ne peut échapper, c'est à sa condamnation par ses œuvres quand ses œuvres sont marquées au sceau de l'impuissance ou de l'imprévoyance. L'autorité ne peut pas plus échapper à cette loi de son existence que l'homme ne peut échai)per à la mort.

Le salut du gonvernement ! Ce prétendu salut exige-l-il encore (|ue le terriloiie français reste fermé aux éloignés, aux eocpulsés, aux h-ansportés, contiv les(iuels le Pays invoque le salut du peuple ?

C'est là une question sur laquelle nous n'avons pas (jua-

lité pour donner un avis contraire à celui de messieurs les rédacteurs du journal le Pays.

Notre tâclie se borne à entr'ouvrir étroitement la porte de notre publicité à quelques-unes des infortunes qui viennent en foule y frapper tous les jours.

Nous ne le faisons qu'avec les plus grandes précautions et les plus grandes réserves, car nous savons que les journaux n'existent qu'en vertu d'une tolérance.

Nous ne nous abusons pas ; nous n'avons pas d'illusions.

La presse est tolérée ; elle n'est pas libre.

Si elle était libre, nous aurions à remplir d'autres devoirs et à nous expliquer en d'autres termes avec le Pays sur ce qu'il lui plaît de nommer Vamnistie.

Nous connaissons M. deLaGuéronnière pour lui avoir ouvert cordialement notre porte quand il y venait frapper, le 22 décembre 1848, en nous écrivant :

« Mais qu'avons-nous besoin d'énutnérer toutes les idées qui nous sont communes depuis longtemps ? Avant le scrutin du 10 décembre, nous étions séparés par des questions de personnes. Aujourd'hui, ces questions sont emportées par le vaste flot de cinq millions de suffrages. La situation politique est entièrement renouvelée. Vous êtes l'edevenu, monsieur, ce que vous étiez le lendemain du 24 février, lorsque, le pi'emier, vous avez inauguré le parti conservateur de la République. C'est à constituer ce parti que nous serons heureux de travailler avec vous dans' le journal que vous avez illustré de votre talent. Nous ne faisons que reprendre, après une interruption de quelques mois, l'œuvre de libéralisme, de conciliation, de politique élevée et progressive que, pendant dix années, vous avez vous-même soutenue avec M. de Lamartine.

» A. DE LA GUÉRON>'lÈRE. )>

Nouscoi-naissonsM. de La Guéronnière pour avoir été contraint d'intervenir souvent afin qu'il s'abstînt, particulièrement en septembre et en octobre 1850, à l'époque des revues de Satory, d'attaquer la personne et les infentions X. ao

466 fl§5d.

du président de la République, et qu'il se bornîit à en attaquer la pulitique et les actes.

Nous connaissons M. de La Guéronnière pour l'avoir offert et cédé aux acquéreurs du journal le Pays; en agissant ainsi, nous agissions par les considérations suivantes, imprimées dans la Presse du 9 avril 1851 :

« Telle est la gravité des circonstances qni se présentent qne, devant elles, toutes considérations personnelles doivent s'effacer; aussi, dans le départ de M. de La Guéronnière, quittant la Presse pour aller prendre la direction du Pays, ne voyons-nous pas un collaborateur de moins, mais lui journal de plus voué à la défense de la République par la Constitution. Coups d'État et coups de majorité avaient deux organes; ils n'en auront plus désormais qu'un seul : le Conslilutionnel.

» En toute autre occurrence, nous eussions regretté M. de La Guéronnière ; nous l'eussions retenu ; mais, loin de regretter cette séparation, nous nous en félicitons; nous avons fait plus, nous sommes allé audevant d'elle. Nous perdons un collaborateur, mais nous gagnons un auxiliaire. »

Aujourd'hui M. de La Guéronnière nous qualifie ainsi : « un de nos adversaires. »

Nous avons hâte de le remercier de ce nom d'adversaire, par lequel il a remplacé celui à'' auxiliaire. Ce nom caractérise nettement les deux situations, les deux politiques, les deux journaux, les deux hommes.

Oui, en effet, adversaire de l'écrivain qui oublie tous les principes, travestit tous les faits, intervertit tous les rôles, sous le prétexte de « salai du peuple^ » quand il sait aussi parfaitement que nous qu'il suffisait d'abroger la loi du 31 mai 1850 pour que les élections du 9 mai 1852 se fissent aussi paisiblement et aussi régulièrement que se sont faites les élections du 20 décembre 1851 et du 29 féviier 18521

Un peuple se sauve, on ne le sauve pas. Qui donc a jamais sauvé un peuple, et quel peuple a jamais gagné h être sauvé, selon l'exi)ression usitée?

Les votes du 20 décembre 1851 el du 29 février 1852 sont le plus éclatant démenti donné à toutes les exagérations accréditées par les vieux partis dynastiques pour déconsidérer le sufi'rage universel el renverser la République, qui

avait renversé, en 1792, l'Usurpation de 987, et, en 1848, l'usurpation de 1830. A en croire les vieux partis, le suflrage universel, c'était le torrent démocratique emportant toutes ses digues rompues et dévastant tout sur ses rives submergées. Cinq fois le suHrage universel a fonctionné en quatre ans : le 9 avril 1848, le 10 décembre 1848, le 13 mai 1849, le 20 décembre 18;)1, le 29 février 1852; qu'a-t-il dévasté, qu'a-til emporté ? Que veulent donc dire ces mots « salut du peuple, » invoqués par celui qui nous honore en nous appelant son « adversaire'! » Qui menaçait le peuple? était-ce donc lui-même ? Prenez garde à ce que vous allez dire, car il n'y a qu'un aliéné qui se menace et qui se porte à luimême des coups dangereux. Or, représenter 7,500,000 électeurs comme frappés d'aberration mentale, c'est tourner en dérision le suffrage universel.

Il faut choisir : ou le peuple est fou ou il ne l'est pas. S'il n'est pas fou, personne ne l'a sauvé, car il était assez fort pour se défendre mille contre un, dix millions d'électeurs contre dix mille émeutiers ; s'il est fou, que vaut le vole du 20 décembre 1851 ? Choisissez entre ces deux alternatives ; mais nous voulons bien en admettre encore une troisième, et supposer le cas où, en 1851, le peuple aurait été menacé et n'aurait pas été fou. Eh bien! même dans cette hypothèse, qui est-ce qui a sauvé le peuple ? N'est-ce pas luimême qui s'est sauvé, à moins que vous ne prétendiez que ce sont ses sauveurs qui ont volé pour lui, écrit ou dicté ses bulletins? Voilà, monsieur, à quels pavés lui retombant sur la face s'expose un écrivain qui se sert de grands mots tels que ceux de « salut du peuple, » sans les avoir pesés avant de les employer.

Encore un autre mot que vous n'avez certes pas pesé avant de le placer au bout de votre plume, car si v.>us l'eussiez pesé vous ne l'eussiez pas employé. Vous dites, vous osez dire :

« Ceux qui nous accuseraient de vouloir fermer la porte de la wiseî-!corde lorsqu'elle vient à peine de s'entrouvrir , ceux-là nous calomnieraient. »

La miséricorde! Qu'avaient donc fait, nous vous le demandons, MM. Duvergier de Hauranne, Creton, Thiers, Chambolle, de Rémusat, Jules de Lastoyrie, Emile de Girardin, le général Laidet, Antony Thouret, Renaud, Signard, Joly, Bac, Belin, Besse et Millotte, devant lesquels vient de s' entr'' ouvrir la porte de la miséricorde, pour être éloignés ou expulsés de leur patrie pour cause de sûreté générele par le décret du 9 janvier 1852, conlre-signé de Morny ?

Si vous savez de quels crimes ils s'étaient rendus coupables, dites-le; mais si vous ne le savez pas. qui vous a donné le droit d'employer à leur égard le mot de « miséricorde ? »

Ayez donc le courage de la bonne loi ; ayez donc le courage d'avouer que vous avez perdu tout sens politique et que vous ne savez plus ce que vous écrivez! De toutes les raisons que vous pouvez donner pour tenter de vous justifier, si mauvaise qu'elle soit, celle-là sera la moins mauvaise encore.

Autant ne pas mettre de ciment aux piles d'un pont jeté sur un fleuve que d'y mettre de mauvais ciment. C'est ce que vous faites. Si le pont jeté, le 20 décembre 18ol, sur le fleuve démocratique n'avait, pour résister à l'action du courant, que le ciment de vos détestables raisons, grand serait le péril de passer dessus. Dites que le coup d'État du 2 décembre a été Teffet nécessaire de causes antérieures ; dites qu'il a eu lieu par le vice des choses plutôt que par le vice des hommes; dites qu'il a eu lieu comme a lieu le bris d'une roue d'engrenage quand l'une est trop faible et l'autre trop forte; dites qu'il a eu lieu comme a lieu l'explosion d'une chaudière à vapeur soumise à l'épreuve d'une trop grande pression atmosphérique ; imputez-le à un vice de construction ; imputez-le à l'inexpérience de ceux qui, obéissant aux cris de la foule amassée sous les fenêtres de l'Hôlel-de Ville, proclamèrent, le 24 février, la République à hupielle ils n'étaient pas préparés ; imputez-le à l'iiitoléi-ance d'une coterie funeste ; impulez-leà la duplicité des partis déchus; imputez-le à l'absurdité d'une Constituante subordonnant le principe à la conséquence, le sufirage universel à la

Consliluliou votée et faussant le ressort de la majorité; car toute autre majorité que celle composée de la moitié plus un est une majorité arbitraire abusivement substituée à la majorité absolue ; dites tout cela, car tout cela est vrai ; justifiez le président de la République par ses intentions, mais ne parlez pas de miséricordk, car c'est un mot que vous n'avez le droit de prononcer qu'à l'égard des condamnés de la haute cour de justice et des criminels civilement punis par la loi, mais religieusement absous par le repentir!

Vous ne voulez pas qu'on vous compare à Saint- Just et à Robespierre, quand vous parlez exactement comme eux, quand vous vous abritez comme eux derrière le a salut du peuple, » quand vous invoquez les mêmes considérations, quand vous vous servez des mêmes mots ! Pour vous justifier, vous vous étendez longuement sur les grâces que vous avez sollicitées : faites-nous donc connaître le grand nombre de celles que vous avez obtenues, et quels motifs vous avez fait valoir pour les obtenir.

Désormais, n'abusez plus du mot de Miséricorde ; gardezle soigneusement pour vous.

16 août 1852.

Les journaux officieux avaient expressément annoncé que le journal officiel publierait le dimanche 15 août 1852 la liste nominative des transportés, des exilés, des éloignés des internés et des détenus auxquels ce jour-là devait rendre aux uns la liberté, aux autres la patrie. Cet avis était inexact, car le Moniteur n''a publié de liste nominative que celle de promotions nombreuses dans l'ordre de la Légion-d'Honneur, précédée par celte déclaration :

« La fête du 15 août sera l'occasion d'actes nombreux de clémence qui donneront une nouvelle preuve de la magnanimité du prince président.

» Le temps n'est plus ou les amnisties imposées par les exigences de la presse et des oppositions politiques étaient, au grand détriment de l'ordre

public, un acte de t'uiblesse de la part du gouvernement, un triomphe pour les partis.

» Il ne saurait être aujourd'hui question d'une amnistie générale. Le gouvernement ne pouvait, sans compromettre la sécurité publique, dont le soin est son premier devoir, étendre cette mesure à certains hommes qui ne rêvent que le bouleversement de la société. Mais il a pu, dans la pleine liberté de son initiative, et après \m sérieux examen, accorder le pardon au repentir et auxmalheureux que des hommes turbulents avaient égarés. 11 a ainsi concilié les intérêts de l'humanité et ceux de la tranquillité publique.

» C'est dans cet esprit que le prince président a accordé la grâce entière ou des commutations de peine à plus de 1,200 personnes prises parmiles condamnés pour causes politiques ou pour délits communs. »

Celte déelaration ne fait pas connaître la proportion entre les deux catégories désignées l'une sous le nom de causes politiques, Faulre sous le nom de délits communs.

Ce sera donc par une autre voie (juc la voie de la publicité que les familles désolées recevront la nouvelle qu'elles attendent avec angoisse depuis tant de jours !

Peu importe comment cette nouvelle leur parviendra, pourvu qu'elle leur parvienne sans retard cl qu'on abrège pour elles le supplice de l'incertitude.

25 décembre 1852.

Épuisée par les fatigues, les privations, les chagrins, et ayant moins de force que de courage, M"'® Pauline Roland, dont la Presse avait annoncé la transporlalion en Algérie, vient de moui'ir à Lyon, où elle avait été forcée de s'arrêter, et où son lils aîné , jeune lauréat du collège Sainte- Barbe, est arrivé trop lard pour qu'elle pût le reconnaître.

lyjme P;,uline Roland laisse trois enfants dont elle était l'unique soutien.

2(3 décembre 1852.

Un des hommes les plus fermes, mais en même temps les

plus modérés do l'opinion républicaine , M. Gcniller, professeur de niathcmaliques, vient de recevoir l'ordre de' quitter Paris demain lundi 27 décembre 1852, et de sortir de France.

Nous enroi^istrons ce fait sans réflexions.

Quelles réflexions pourrions-nous y ajouter?

28 décembre 1852.

La déclaration suivante a été adressée à M. le général commandant la subdivision de TIemcen, par M. Miot, ancien représentant du peuple, transporté de décembre, interné à Sebdou :

a Sebdou, 10 septembre 1852.

« Monsieur le général,

» J'ai été arrêté, le 2 décembre 1851, à six heures du matin, chez moi, lorsque j'étais représentant du peuple, c'est-à-dire inviolable ; depuis, je n'ai point été interrogé, jugé ou condamné d'une fa^-on régulière ; ou m'a même laissé ignorer jusqu'aux prétextes dont on entendait se servir pour me transporter, deux fois de suite, en Algérie, depuis le 2 décembre. Depuis que je suis ici, on ne m'a fait signifier aucun jugement, aucune condamnation, aucun décret, qui me permettent de savoir combien de temps je dois passer sur une terre de proscription aussi brûlante et aussi sauvage que celle sur laquelle j'ai été jeté; j'ai accepté, sans me plaindre, toutes les mesures qui ont été prises contre moi; je n'ai adressé aucune demande en grâce à qui que ce soit, et je n'en adresserai point, car je n'ai aucun reproche à me faire et ou ne peut m'en adresser aucun. Ma dignité et ma conscience s'opposent à ce que je demande grâce et merci pour la rémission de fautes ou de crimes que je n'ai point commis, et je ne demanderai rien. J'agis ainsi pour sauvegarder mon honneur, car j'y tiens plus qu'à la vie. J'ai encore as:ez bonne opinion de mes adversaires politiques pour croire qu'ils respecteront ce sentiment chez celui dont ils ont compromis la santé, le bonheur, la vie peut-être. Gagner l'affection de ses ennemis politiques est chose impossible, je le sais; il n'en en est pas de même de leur estime : on l'obtient , malgré eux , lorsqu'on s'en rend digne. C'est à quoi je me suis toujours attaché par une conduite honorable et que je crois irréprochable.

» Agréez, monsieur le général, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

» J. MlOT,

» Ancien représentant du peuple, » prisonnier d'Etat. »

21 février 1853.

M. Miot, ancien représentant du peuple, nous écrit de la redoute de Sebdou (Algérie), où il est prisonnier d'État. Sa lettre porte la date du 6 février 1853.

C'est le seul élu du suffrage universel qui ait été fi-ansporté. Pourquoi cette exception? Ne suffisait-il donc pas et ne suffirait-il pas encore de comprendre M. Miot soit dans la catégorie des anciens représentants du peuple expulsés, soit dans la catégorie des anciens représentants du peuple momentanément éloignés ?

Faut-il donc rappeler de nouveau que M. Miot a été arrêté le 2 décembre 18ol, à son tlomicile, à six heures du matin, mis au secret pendant quinze jours à la prison Mazas, transféré de Mazas à Sainte-Pélagie, dix jours après conduit de la prison de Sainte-Pélagie à la prison de Bourges, interrogé dix fois par le capitaine rapporteur du conseil de guerre de Bourges, transféré le 7 mars 1832 de la prison de Bourges au fort d'Ivry, le 11 mars dirigé sur Brest et conduit il bord du Dvgucsdin, transbordé du Dugvesclin sur le Cristophe-Colomb, amené à Alger, reconduit à Toulon, ramené enfin à Alger? Il n'a été condamné au supplice qu'il subit par aucun triijunai ni civil ni militaire, par aucune commission administrative ; il n'a été frappé par aucun décret : à quel titre donc M. Miot est-il depuis quinze mois privé de sa liberté ?

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