LES TRIUMVIRS
Tandis que MM. Guizot, Duchàtel et Salvandy ensevelissent deux monarchies dans le même linceul, ayant la forme et portant^le titre d'un journal, M. Thiers, plus ha- ^bile, met au service de sa tête, pour bras droit le général Changarnier, et pour bras gauche le général Cavaignac : il reprend ainsi l'idée exposée en septembre 1848 par le général Montholon, en ces termes :
« A l'intérieur, constituez donc, sous les auspices du prestige napoléonien, un triumvirat puissant ; car il sera significatif :
» Un général estimé , fils d'un conventionnel, frère d'un des hai'dis lutteurs de 1830 et 1848 , aujourd'hui chef de la répression républicaine contre l'insurrection démagogique ;
» Un homme d'État qui apporte à la République la longue et profonde connaissance des afi^aires qu'il a dirigées avec honneur, et le gage d'une opposition de huit années, qui ne permet plus d'attendre, de sa part, d'autre réaction que celle du talent contre l'inexpérience, de la science contre l'incapacité, des relations politiques les plus étendues contre l'isolement d'une opinion, et des influences moyennes de la société contre le? passions d'en bas ;
» Enfin, un homme jeune encore, élevé à l'école du malheur; héritier d'un nom glorieux et cher au peuple, fortifié par des études sérieuses, animé par un ardent amour pour la France, et venant d'abdiquer sur l'autel de la République toute arrière-pensée de prétendant , pour accepter le mandat laborieux, le mandat partagé de membre du pouvoir exécutif.
» La raison politique, la raison d'État aura choisi les deux premiers
mandataires. L'imagination française, en leur associant l'élu de ses souvenirs, leur imprimera le sacre de son culte.
» Par cette combinaison forte, habile, populaire, vous donnez des gages, vous donnez satisfaction aux trois grandes opinions qui partageaient le pays, vous eu assurez la fusion, et voas offrez des garanties de paix à l'Europe.
» Ce sera vraiment le pouvoir tricolore, où chaque opinion se verra représentée, soit contre la monarchie blanche, soit contre la République, rouge. Il y aura dans cet ensemble, dans ce triumvirat, dans ce consulat (car il faut l'appeler par son nom}, tous les éléments de cette grande réconciliation nationale qu'il est temps de proclamer et de mettre sincèrement en action dans notre pays.
» L'objet de cet écrit, tout entier de bonne foi, sans haine et sans faveur , sans acception de personnes , c'est de prouver à la République de 1848 :
)) Qu'elle doit se défier d'«n chef unique ;
» Que, en présence d'une Assemblée unique elle-même, il faut établir un contre-poids qui évite les luttes;
» Que, à défaut des trois pouvoirs, il faut transporter la trinité dans le pouvoir lui-même;
» Que, au milieu de nos divisions, il faut coaliser les hommes pour concilier les idées ;
» Que les compétitures des prétendants doivent être vaincues ou neutralisées -,
>' Que les révolutions ne se terminent que par des transactions ;
» Que les circonstances fournissent heureusement dans trois hommes le moyen de satisfaire à la fois aux exigences des événements, des principes et des traditions ;
» Et que ces trois hommes , réunis dans une organisation gouvernementale qui parlera puissamment aux souvenirs de la nation comme à ses intérêts, sont aujourd'hui tout portés, tout désignés parleur situation personnelle comme par celle des choses. »
Le seul correctif introduit à l'idée du général Monlholon par M. Thiers, c'est le remplacement de M. L.-N. Bonaparte par le général Changarnier.
Le parfait accord qui existe entre les deux bras, bras gauche et i)ras droit, de M. Thiers, s'est révélé de la manière la plus manifeste par le silence le plus absolu que tous les journaux, sans exception, ont gardé sur l'affiche placardée le 18 juin 1848 à Alger ; sur la démission de maire de Paris offerte ii la commission du pouvoir exécutif par M. Armand Marrast. mais non suivie d'effet ; sur le départ
LES TRIUMMRS. 33
d'Alger, le 22 juin, du général Changarnier, et sur sa nomination, le 29 juin, au commandement des gardes nationales de la Seine ; sur l'ollre faite par le général Changarnier à M. Ledru-Rollin d'aller répuhUcaniser l'Angleterre.
Silence dans les rangs ! a crié à droite le général Changarnier ! silence dans les rangs ! a crié à gauche le général Cavaignac ! silence au centre ! a crié le général Thiers, et le silence a été de toutes parts observé.
Cette manœuvre fait à ceux qui l'ont commandée, sinon à ceux qui l'ont exécutée, le plus grand honneur.
Elle était l'objet de tous les commentaires; on s'étonnait surtout que M. le général Changarnier, après l'article qui a paru dans le Galignani's Messenger, n'ait pas fait glisser dans VOrdve un seul mot pour qualifier d'invraisemblable et traiter de fable la proposition... d'aller renverser, en Angleterre, la Monarchie pour y substituer la République.
C'est un étonnement qui ne serait pas né, si l'on avait su que M. le général Changarnier ne pouvait nier la proposition faite par lui à M. Ledru-Rollin de débarquer en Angleterre et de venger sur Londres l'humanité outragée par les Anglais à Copenhague, puisque cette proposition a été de sa part l'objet d'un Mémoire manuscrit remis, le lendemain de la conversation, à M. Ledru-Rollin.
Le silence de M. Changarnier s'explique donc naturellement. Le silence de M. Cavaignac ne s'explique pas moins naturellement.
L'idée- fixe du National^ à l'époque où il aspirait, avant le 24 juin 1848, à gouverner la France, était un triumvirat composé essentiellement de M. Armand Marrast et de M. Eugène Cavaignac. Il n'y avait de mobile que le troisième personnage : quand ce n"élait plus M. Sénard. c'était M. Rerger.
C'est de cette idée fixe que M. Thiers paraît avoir hérité aujourd'hui.
Préparons-nous donc à saluer les Iriumvirs !
A Rome, ils s'appelèrent :
Octave.
Lépide,
Antoine.
En France, ils S'appelleraient, si on les laissait faire
Changarnier.
Thiers,
Cavaignac.
SUFFRAGE LMVEKSEL KT PItKSSE QUOTIDIENNE.
y mai 1851.
Sont pour le maintien de la loi du 31 mai les journaux dont les noms suivent :
Le Journal des Débats ;
VOrdre ;
Le Messager de l' Assemblée :
UAssemblée nationale :
La Patrie;
L'Union ;
VUn'vers.
Sont contre le maintien de la loi du 31 mai, les journaux (|uotidiens dont les noms suivent :
Le Constitutionnel (aux derniers convei-tis l'honneur de passer les premiers) :
Le Siècle ;
Le National ;
La République ;
L'Opinion publique :
La Gazette de France ;
Le Pays :
VÈvénement :
La Presse.
Ce relevé conipamlilest ulile à étudier, car il prouve que si la Fusion s'accomplissait, elle serait la suppression du suffrage universel.
M. Guizot est contre le suffrage universel !
M. Berryer est contre le suffrage universel !
M. Thiers est contre le suffrage universel !
M. Barrot est conti-e le suffrage universel.
M. de Montalembert est contre le suffrage universel.
Us sont contre le suffrage universel et ils veulent rétablir la monarchie au nom de la France !
Par quel moyen?
Comment saura-t-on s'il est vTai, ainsi qu'ils le prétendent, que la France ne veut pas de la République?
Jeter par la fenêtre la clé de la serrure, est une nouvelle manière d'ouvrir la porte de la prison où l'on est renfermé.
Us se disent des hommes d"Elat !
Us ont la prétention de nous gouverner !
De quel droit ?
A quel titn^ ?
La justice veut que nous constations que VOin'nion publique et la Gazette de France sont restées fidèles en 1850 h l'opinion qu'elles avaient soutenue en J8i8; si tous les autres journaux, si le Constitutionnel notamment, avaient eu la môme fermeté de principe ou les mêmes scrupules de conscience, la situation politique ne serait pas ce qu'elle est. Étrange et vulgaire contre-sens ! C'est le journal qui voulait le plus ardemment la revision qui a le plus con-i/lribué à la rendre impossible, en appuyant la suppression du suffrage universel. Était-ce donc pour rendre inévitable le coup dÉlal ? Était-ce donc, de la part de M. Véron, une réminiscence de l'opéra de Fernand Cortès ? Était-ce
SUFFRAGE lliMVEttSEL ET PRESSE QUOTIDIENNE. 37
uiio manière de brûler ses vaisseaux, afin de se créer la nécessité de remplacer la République par l'Empire?
Alors tout serait expliqué.
Mais quel fut le sort de Fernand Coilès?
M. Véron le sait certainemenl.
Le conquérant du Mexique inuurut dans la misère.
Il y a un moi5,unrligiio et moilesle (•oniinorfvmt écrit a la Presse la lettre ci-après :
« Pîiris, 10 mai 1851.
» Monsieur, •j Si j'étais fabricant, industriel ou clief d'atelier, jeconduirais à Londres tout mon personnel ouvrier, depuis les apprentis jusqu'aux contre-maîtres (à mes frais) ; mais je ne suis qu'un connnerçant de deuxième classe, et je suis réduit à faire ce voyage-là tout seul. Toutefois, m'associant de tout cœur au vœu émis par M. Blanqui dans sa troisième lettre, que vous publiez dans votre journal, je souscris volontiers pour la somme de 50 francs, si vous pensez qu'une souscription ouverte sous vos auspices puisse pro • diiire une somme suflisante pour aider un certain nombre de nos ouvriers en tout genre à aller étudier, dans cette exposition des produits universels tous les secrets des industries étrangères.
» CAILLE jeune, » 26, rue Sainte-Croix-de la-Bretonuerie. ••
I^a Presse se hAle de répondre :
0 L'idée e.-l juste; l'idée est bonne. La Presse inscrit donc avec empressement M. Caille, et souscrit elle-même pour 500 francs ; on ne dira pas, nn ne pourra pas dire que c'est du socialisme ! Tous les cliefs de fabrique, tous les négociants, tous les banquiers répondront- il s, non à l'appel de la Presse, mais à l'apitel d'un modeste commcr<^ant? »
En s'expriinaiil ainsi : « on ne djra pas. <»> >k i>o\iRnA cas
DIRE yuE c'est du SOCIALISME ! » et en laissant à M. Caille lo mérite exclusif tle l'initiative, la Presse s'était proposé pour but d'ôler tout piétexte à ceux qui, pour se dispenser de rien faire, allèguent à tout propos et hors de propos ({ue c'est du socialisme, et déclarent que si ce n'en était pas on pourrait, en toutes circonstances, compter sur leur concours.
La pire des tartufferies est celle de l'égoïsme.
Il importe de la mettre complètement à nu.
(^est déjà ce que la Presse a fait à roccasion des Cités oucrières. où les deux seules souscriptions réalisées, de qiiel- (jue importance, furent :
Celle de M. L.-N. Bonaparte 50,000 fr.
Celle de M. Emile de Girardin 20,000
On devait croire que la première de ces deux souscrijitions, toutes les deux entièrement versées, donnerait l'im- [julsion h la banque et au commerce de Paris, qui, le 2o fe- \ l'ier 1848, avaient mis tant d'empressement à souscrire en faveur des blessés de février.
Point.
Pas le moindi'e entraînement, pas le moindre concours.
Et puis, l'on s'étonne que le peuple, lorsque l'évidence l'a Iristement éclairé, vote pour ceux qui lui témoignent des sympathies au lieu de voter pour ceux qui ne lui montrent qu'indifférence et froideur! Quelle différence entre la conduite qu'on tient à Paris et celle qu'on tient à Londres, où un seul membre du Parlement souscrit pour une somme de douze cent cinquante mille francs, afin de faire réussir l'idée de l'Exposition universelle !
Ce qu'on va lire est extrait du premier article de M. Michel Chevalier sur l'Exposition universelle de Londi'es, inséré dans le Journal des Débats, article où l'on raconte comment naquit et se développa l'idée de l'Exposition :
y Dans le sein d'une Société qui existe, non par l'investiture ou la permission de l'autorité, mais par le zèle spontané de ses membres, la Société des Arts, le prince Albert, qui en fait partie, émit le 15 juin 1849, dans dps termes qui lui font le plus grand honneur, l'idée d'une Exposition universelle. La proposition fut goûtée par la Société, qui se mit à préparer
les voies, en adressant des recuiiimandations personnelles aux pi'incipaux chefs d'industrie. Là-dessus, pourtant, pas de loi, ni d'ordonnance, ni d'ordre eu conseil. Ce sont quelques personnes en très petit nombre, le prince Albert et trois ou quatre autres personnes dignes d'être ses collaborateurs dans ce magnilique dessin, qui, à titre privé, se réunissent, discutent, proposent et disposent provisoirement. L'entreprise est reconnue possible. Bien. Le comité de la Société des Arts en pose les bases d'une manière générale.
» Après avoir pris le temps de se reconnaître, et après quelques tâtonnements bien naturels, un appel est fait aux souscriptions volontaires, afin de se procurer la somme à laquelle se monteront les frais, y compris 500,000 francs pour les médailles et les récompenses. On obtient bientôt ainsi 65,000 liv. st. 1,625,000 francs); la somme est ronde, mais c'est manifestement insuffisant.
«Alors, comment faire? Des entrepreneurs courageux, MM. Munday, offrent de se charger de tout à leurs risques et périls. On leur lémoigne une reconnaissance sincère, mais on les refuse. C'eût été se soumettre à un contrôle gênant, plus que gênant, malgré la grâce parfaite avec laquelle se présentaient MM. Munday et la déférence profonde qu'ils témoignaient envers les fondateurs. Alors un noyau d'hommes considérables apparaît sur la scène.
» Ces excellents citoyens s'engagent pour de grosses sommes, en casque les recettes qu'on attend de la vente des billets ne couvrent pas les dépenses. Un membre du Parlement, M. S. -M. Peto donne le signal : il signe pour 50,000 liv. st. (1 million 250,000 fr.); après lui, c'est entre autres M. Jones Loyd, récemment promu à la pairie, sous le titre de lord Overstone, financier instruit, auparavant banquier.
» Les notabilités financières de la Cité se groupent autour d'eux. On rassemble ainsi une masse d'engagements individuels montant à 200,000 liv. st. (5 millions de francs), sur quoi la Banque d'Angleterre, tenant avec raison la garantie pour très valable, se déclare prête à faire toutes les avances. L'entreprise, de ce moment, est sauvée : c'est Colomb qui a son navire après l'avoir tant souhaité. »
Voilà commont se font les choses en Anglelerro ! Voici maintenant comment elles se font en France :