‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 5)Chapitre 154 sur 231 · CHARLES · texte numérisé non relu

CHARLES

Vimpérieuse nécessité! Est-ce que, le 9 août 1830, il était moins facile de proclamer Henri V roi de France que Louis- Philippe P"" roi des Français? Vimpérieuse nécessité! Estce qu'elle n'était pas combattue à la tribune et niée en ces termes par M. Fleury (de l'Orne), député :

« Les motifs d'urgence ont toujours été mis en avant dans les circons • tances les plus difficiles de la révolution. Aujourd'hui, les événements qui se sont passés ont ramené la chose au point de l'abdication de Charles X et de son fils.

» Il y a nomination d'un lieutenant-général : d'abord par les députés de la France, et par les princes qui ont abdiqué ; des deux côtés , le duc d'Orléans est investi de la lieutenance-générale.

» Tout se trouve donc aujourd'hui rassuré comme par enchantement de ce qu'il n'y a qu'un moment tout était compromis.

» Ainsi donc, point de préméditation, point d'allégation possible d'urgence...

» Qu'on ne m'allègue point qu'il y a péril dans la demeure, que l'affection eu faveur de la famille d'Orléans serait de nature à se refroidir; rien de tout cela ; je soutiendrai, au contraire, que l'exercice de la lieutenance-générale ne ferait que l'accroître tous les jours jusqu'à l'enthousiasme.

» Modifions la Charte, perfectionnons toutes nos institutions, votons les impôts, faisons en un mot tout ce qu'il faut pour que l'administration marche, et marche bien ; mais pour décider une question aussi importante que celle de I'élection d'un roi, que le prince lieutenant-général convoque de suite, ou dans quelque temps, les collèges électoraux...

» M. CASIMIR PÉRIER : AlloHs donc ! »

Cette brève interjection : Allons rfoJic .' suffit pour faire écarter la i)roposition de M. Fleury (de l'Orne).

M. Corally propose d'ajouter après ces mots : à prendre le titre de roi des Français, ceux-ci : sauf l'acceptation du peuple. M. Corally n'est pas plus heureux que M. Fleury. Son amendement n'est pas même appuyé.

Le même jour, à neuf heures du soir, ]a Chambre des pairs reprenait sa séance , interrompue pour recevoir le message de la Chambre des députés, et M. de Chateaubriand faisait entendre à la ti'ibune ces paroles prophétiques :

« Un roi nommé par les Chambres ou élu par le peuple sera toujours, quoi qu'on fasse, une nouveauté... Une monarchie bâtarde d'une nuit sanglante n'aurait-elle rieu à redouter de l'indépendance des opinions? Si ceu,K-ci peuvent prêcher la République, ceux-là un autre système, ne craignez-vous pas d'être bientôt obligés de recourir à des lois d'exception , malgré les huit mots supprimés dans l'article 8 de la Charte?

» Alors, amis de la liberté réglée, qu'aurez-vous gagné au changement qu'on vous propose ? Vous tomberez de force dans la République ou dans la servitude légale. La Monarchie sera débordée et emportée par le torrent des lois démocratiques, ou le monarque par le mouvement des factions.

» Dans le premier moment d^iin succès, 07i se figure que tout est aisé ; on espère satisfaire toutes les exigences, tous les intérêts-, on se flatte que chacun mettra de côté ses vues personnelles et ses vanités ; on croit que la supériorité des lumières et la sagesse du gouvernement surmonterojit des difficultés sans nombre ; mais, au bout de quelques mois, la pratique vient démentir la théorie.

» Je ne vous présente, messieurs, que quelques-uns des inconvénients attachés à la formation d'une République ou d'une Monarchie nouvelle. Si l'une et l'autre ont des périls, il restait un troisième parti, et ce parti valait bien la peine qu'on en dît quelques mots.

» Charles X et son fils sont déchus ou ont abdiqué, comme il vous plaira de l'entendre, mais le trône n'est pas vacant. Après eux venait un enfant : devait-on condamner son innocence ?

» Quel sang crie aujourd'hui contre lui? Cet orphelin, élevé aux écoles de la patrie dans l'amour du gouvernement constitutionnel et dans les idées de son siècle, aurait pu devenir un roi en rapport avec les besoins de l'avenir! C'est au gardien de sa tutelle que l'on aurait fait jurer la déclaration sur laquelle vous allez voter. Arrivé à sa majorité, le jeune monarque aurait renouvelé le serment. Le roi présent, le roi actuel aurait été M. le duc d'Orléans, régent du royaume, prince qui a vécu près du peuple et qui sait que la monarchie ne peut être aujourd'hui qu'une monarchie de consentement et de raison. Cette combinaison naturelle m'eût semblé un grand moyen do conciliation, et aurait peut-être sauvé à la France ces agitations qui sont la conséquence des violents changements d'un Etat, o

A cette a combinaison naturelle » proposée par M. de Chateaubriand, qui s'est opposé? Est-ce le peuple? L'a-ton consulté? Qui a empêché de le consulter? — Ceux-là qui

aujourd'hui prétextent, dans V Assemblée nationale, une impérieuse NÉCESSITÉ qui n'a jamais existé ; ceux-là qui, en 1852, retenaient en prison M. de Chateaubriand, déhbéraient sur l'arrestation de M. Berryer, et qui, en 1844, flétrissaient ce dernier à son retour de Belgrave-Square, pour un acte de fidélité qui l'honorait, lui et ses amis politiques.

Lorsqu'on invoque ainsi, sans mémoire ou sans pudeur, une nécessité impérieuse, le moins qu'on puisse faire, c'est de la démontrer. Où donc était, le 9 août 1830, la nécessité d'e//Ve roi des Français le lieutenant-général du royaume? N'avait-il donc pas tous les pouvoirs? A cette époque, comme aujourd'hui, il n'y avait de logique que la Royauté traditionnelle ou la République rationnelle. Il fallait opter entre la souveraineté populaire ou la souveraineté royale ; on leur a préféré une souveraineté mixte. Aussi qu'est-il arrivé ? C'est que la logique l'a emporté sur la politique.

Le roi électif n'a pas eu de successeurs. Le comte de Paris a eu le môme sort que le duc de Reichstadt. L'exil les a frappés tous les deux; ni l'un ni l'autre ne se sont assis sur le trône : celui-là, pour y remplacer son grand-père; celuici, pour y succéder à son père.

Si cette réponse ne suffit pas à V Assemblée nationale, nous continuerons, à son usage, ce cours de logique applitiuée à la politique.

La lettre de change sur Monck, tirée, en 1850, ])ar M. Guizot, étant demeurée sans effet, M. Guizot en a changé la date et l'adresse; maintenant ce n'est plus le nom de Monck qu'elle porte, c'est le nom d(^ Cromwcll :

« CROMWELL : Eli quoi! bi un homme pvonaitsur lui (Vôtre roi?

» ■\viiiTEi>oCKE : Je crois que le vcmè'e serait pire que le ma!.

)) ciiOMWELL : Pourc^uoi le croyez-vous?

» wuriELOCiCE : Pour vous persoimelleinent, mylord, le titre de roi ne

roiis serait d'aucun avantage. En ce qui regarde l'armée et la milice, vous avez, comme général, la plénitude du pouvoir royal. Quant à la nomination des officiers civils, ceux que vous désignez sont bien rarement l'efusés. Vous n'avez pas, il est vrai, en matière de lois, le vote négatif, mais il ne serait pas aisé de faire passer ce qui vous déplairait. Les impôts sont établis, et vous disposez de l'argent qu'ils produisent. Quant aux affaires étrangères, bien que, pour la forme, on s'adresse au Parlement, c'est de Votre Excellence seule qu'on attend le bon ou le mauvais succès des négociations, et les sollicitations des ministres étrangers ne s'adressent qu'à vous. Selon moi, vous êtes donc, comme général, avec moins de haine, de danger et de pompe, aussi puissant et aussi bien placé pour faire le bien que si vous aviez pris le titre de roi.

» CKOMWELL : Quel danger voyez-vous donc à prendre ce titre ?

» WHiTELOCKE : Le voici. Un des principaux sujets de détail entre nous et nos adversaires, c'est de savoir si le gouvernement de cette nation sera établi en monarchie ou en république. Si Votre Excellence prend le titre de roi, il n'y aura plus d'incertitude dans la nature de votre cause, et la monarchie sera établie dans votre personne. La question ne sera donc plus de savoir si notre gouvernement sera républicain ou monarchique, mais si le monarque sera Cromwell ou Stuart. Ce sera une question personnelle au lieu d'une question nationale; le parti delà République, qui est très-nombreux et très-puissant, voyant ses espérances frustrées, vous abandonnera; vous vous trouverez affaibli , votre influence restreinte, et votre cause en danger évident de ruine.

» CKOMWELL : Vous dites vrai en ceci ; mais quel autre moyen avezvous à proposer pour remédier à nos embarras et à nos dangers?

!> WHITELOCKE : C'est bien difficile. Cependant, il m'est venu à ce sujet bien des idées dont quelques-unes ne pourraient guère vous être communiquées, du moins sans danger ponr moi.

» CROMWELL : Je vous prie, mylord, quelles sont ces idées? Faites-les moi connaître. Quelles qu'elles soient, elles ne peuvent me blesser, venant de votre part ; je les prendrai bien, soyez-en sûr.

» WHITELOCKE : Il faut donc que vous me pardonniez de vous parler de Charles Stuart, du roi d'Ecosse. Votre valeur, les succès que Dieu a accordés au Parlement et à l'armée sous vos ordres, ont mis très-bas les affaires de ce prince. Lui-même, et tous ceux qui l'entourent, ne peuvent être que très-disposés à prêter l'oreille à tout ce qui leur rendra quelque espoir de retrouver, lui sa couronne, eux leurs biens et leur patrie. Vous pouvez, par un traité particulier, vous mettre en parfaite sûreté, vous, vos amis et leur fortune ; vous pouvez vous rendre, vous et votre postérité, aussi grands, selon toutes les probabilités humaines, que l'ait Jamais été aucun sujet.

» Vous pouvez assigner au pouvoir monarchique des limites qui garantissent nos libertés civiles et religieuses; vous pouvez mettre notre cause à l'abri de tout péril en retenant, pour vous et pour la personne que vous

désio'nerez après vous, le commandement de la force armée. Je propose donc à Votre Excellence d'envoyer vers le roi d'Ecosse et d'entrer avec lui en négociation à cet égard. Je vous demande pardon de ce que je viens de vous dire ; c'est un pur effet de mon attachement et de mon désir de servir Votre Excellence, ainsi que tous les honnêtes gens, et je vous prie très-humblement de n'en concevoir aucune métiance sur ma fidélité éprouvée envers Votre Excellence et cette république.

» CROMWEi.L : Je n'ai, je vous assui-e, aucune métiance de votre amitié ni de votre fidélité pour moi et de cette république. Il y a beaucoup à dire en faveur de ce que vous proposez ; mais c'est une affaire si grave et si difficile, qu'il y faut plus d'examen et de discussion que nous ne pourrions y en apporter aujourd'hui; nous remettrons à un autre moment pour en parler.

» Quatre années s'écoulèrent sans que Cromwell reprît avec Whitelocke cet entretien, et Whitelocke demeura convaincu qu'il avait perdu la faveur du général en lui proposant de faire un autre roi. Probablement il se trompait : Cromwell avait peu de rancunes, et ne s'en souvenait plus dès que son intérêt lui conseillait de les oublier. S'il eût cru trouver quelque avantage à faire de nouveau appel à « l'excellent juge- « ment et à la fidèle amitié » de Whitelocke, il n'eût certainement pas hésité. Mais des soins plus pressants, même que le désir du titre de roi, le préoccupaient ; la lutte dernière s'engagea enfin entre lui et le Long- Parlement ; il eut à prendre, non pas un titre, mais l'empire. Il le prit, et, sous le nom de Protecteur, il régna en maître plus souverain que ne l'avait jamais été en Angleterre aucun roi.

» Il fit à son gré la guerre ou la paix; il défit et refit des Parlements; il suspendit les lois; il annula ou méconnut des arrêts; il confisqua et distribua comme il lui plut des terres ; il emprisonna ou bannit les personnes ; il créa des impôts pour payer son armée et donna aux chefs de son armée l'administration du pays pour lever les impôts. L'Angleterre se soumit, résignée ou même empressée et reconnaissante ; au dedans, l'ordre et la sécurité étaient rendus aux intérêts communs de la vie civile; au dehors, les affaires du pays étaient faites avec force et éclat. Hors de ce régime, on n'entrevoyait que danger et confusion ; le pouvoir de Cromwell était nécessaire et glorieux; il fut absolu.

» Mais ce pouvoir absolu demeurait précaire; accepté de tous comme nécessaire et provisoire, il n'était, aux yeux de personne, ni légitime ni définitif. Non-seulement les partis vaincus, royalistes et républicains, s'agitaient et conspiraient ; non-seulement des caractères fiers, Sidney, Vanes, Ludlow, et des noms populaires, Harrison, Lilburn, Wildman, saisissaient toutes les occasions de protester onde résister; le sentiment public protestait aussi, bien que sourdement, et la nation se soumettait sans se donner.

» Nul n'avait plus que Cromwell lui-même le sentiment de cette situation ; c'était un esprit remarquablement libre, et aussi sensé qu'auda-

cieux ; il avait fait monter le roi sur récliafaud et chassé le Parlement; mais il avait appris, à cette épreuve même, que le gouvernement national et vrai de l'Angleterre, c'était un Parlement et un roi. »

M. Guizot , cet austère mendiant , frappant au nom d'Henri V à toutes les portes, à la porte de Louis-Napoléon, après avoir frappé à la porte du général Changarnier, serat-il plus heureux en 1852 qu'en 1850 ? Le même sort, nous le craignons, lui est réservé. Ce n'est pas pour lui que l'Evangile a dit : « Frappez, et il vous sera ouvert. »

Le flétrisseur de Belgrave-Square, se mettant en 1850 à la suite de M. Berryer et de ses amis, s'est flétri lui-même, avec toute la différence qui existe entre l'honneur et l'opprobre, la fidélité et l'infidélité.

En 1844, M. Berryer représentait la fidélité monarchique.

En 1852, M. Guizot personnifie l'infidélité politique.

Encore si M. Guizot, en 1850, s'était proclamé hautement légitimiste ! La franchise eût pu faire absoudre la contradiction, et celle-ci eût pu passer pour une conversion. Mais non ; M. Guizot n'a pas eu même le mérite de la franchise.

Il ne s'est pas proclamé légitimiste ; il s'est proclamé

fusionniste.

Fusionniste! Qu'est-ce que cela voulait, qu'est-ce que cela pouvait dire? C'était tourner le dos au but qu'on voulait atteindre : c'était reconnaître et fortifier les prétentions dynastiques de la branche cadette au lieu de les nier et de les renverser ; c'était agir en médecin qui abuse le malade, au lieu d'agir en chirurgien qui l'ampute mais qui le sauve. Après la révolution de 1848 et la mort du roi Louis-Philippe, les membres de la famille d'Orléans, sans exception, n'avaient plus qu'à opter entre ces deux alternatives : de rentrer en France, en qualité de simples citoyens, sans prétention d'aucune sorte ; ou d'aller à Frohsdorf, en qualité de princes du sang, prendre le rang subordonné que ce titre leur marquait. La troisième alternative, celle qui consistait à demeurer à l'état de troisième dynastie, et conséquemment de prétendants, était une alternative imaginaire et qui ne pouvait être accueillie que par des esprits super-

ficiels. C'est cette troisième alternative qu'expie et que paye chèrement aujourd'hui la famille d'Orléans. A qui la faute?

— A M. Thiers et à M. Guizut ; à M. Thiers, qui a fermé les yeux à l'évidence; à M. Guizot, qui n'a pas osé dire crûment la vérité.

M. Guizot peut continuer de tirer des lettres de change surMonck etsurCromwoll.ily perdra son temps et il y usera son encre. Il n'y a plus de royauté possible, en France, que celle de Henri V ; mais, sans une invasion ou toute autre forme de démonstration étrangère, le retour du comte de Ghambord est un rêve.

8 août 1852.

VAssemhlée nationale publie la fin de l'épisode allégorique auquel M. Guizot a donné pour titre : cromwell sera-

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